‹ Nouveau traité de médecine et de thérapeutiqueChapitre 5 sur 52 · millions de · texte numérisé non relu

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(1) Production du vin dans le monde entier. Les moyennes sont calculées pour les années 1886-1890 ;

pour la Suisse, la consommation est celle de 1889 et pour la Russie celle de 1890.

Ce tableau, qui révèle l’existence de différences considérables dans la consommation du vin chez les peuples d’Europe, ne peut cependant servir de point de repère pour la fréquence relative de l’œnolisme chronique.

Ainsi l’Espagnol, qui consomme en moyenne 115 litres, s’intoxique moins que le Français qui ne boit que 94 litres, et le Belge, seulement 3 litres. C’est qu’en Espagne l’usage du vin est plus répandu que dans la plupart des autres pays, tandis que celui des boissons spiritueuses s’y est à peine introduit jusqu’ici. A ces raisons, il convient d’ajouter qu’en Espagne le vin, consommé sur place, n’est soumis ni au travail ni aux falsifications des vins expédiés dans les pays qui n’en récoltent point. En France, d’ailleurs, les pays de grands vignobles ne sont pas ceux qui subissent au plus haut degré les effets de l’intoxication œnolique, et la preuve en est que celle-ci est beaucoup plus commune à Paris et dans sa banlieue que, par exemple, dans la Bourgogne et la Gironde.

L’usage du vin n’existe en Asie que dans les contrées habitées par les Européens. Les Persans boivent à peine de vin, les Hindous et les Chinois ne le connaissent pour ainsi dire pas.

Quoique l’Amérique du Nord importe du vin d’Europe et en produise aujourd’hui une assez grande quantité, l’œnolisme y est cependant relativement rare ; il en est de même au Mexique, dans

l’Amérique centrale et l’Amérique du Sud, peuplées surtout d’Espagnols et de Portugais, bien qu’il soit reconnu que certains individus s’y adonnent, comme aussi dans les Antilles, à des excès de vin.

Les peuplades de l’Océanie s’intoxiquent et se tuent quelquefois par les boissons spiritueuses, mais non par le vin ; il en est de môme des nègres de l’Afrique en relation avec les peuples d’Europe.

En somme, la fréquence de l’intoxication par le vin est et sera toujours très variable dans les différents pays, grâce à des influences nombreuses et diverses qu’il serait trop long d'analyser.

L’ivresse par le vin n’était pas moins fréquente chez les anciens que parmi nous, mais, par contre, l’œnolisme chronique est plus répandu aujourd'hui qu’il ne Tétait autrefois, ce que nous devons à notre besoin de bien-être, à nos habitudes sociales et commerciales, aux préjugés qui attribuent au vin la propriété d’augmenter les forces, et enfin aux falsifications toujours plus nombreuses et plus dangereuses.

Les habitudes contractées jouent encore ici un rôle considérable : ainsi, nos ouvriers parisiens en sont arrivés, pour un grand nombre, à boire environ 3 litres de vin par jour, tout en se croyant sobres, sous le fallacieux prétexte qu’ils ne s’enivrent pas. Aussi, l’abus du vin est-il très répandu dans la capitale.

Sur 218 malades atteints de cirrhose œnolique et observés par nous depuis trente-cinq ans environ, 80 étaient originaires de l'Ilede-France ; les autres venaient, par ordre de fréquence, de la Lorraine, de la Savoie, de la Champagne, de la Bourgogne, de l’Auvergne, de l’Orléanais, de la Touraine, de la Normandie, de la Picardie, etc. Cette statistique, d’une vérité approximative, n’apprend pas moins que les pays de grands vignobles ne sont pas ceux qui subissent, au plus haut degré, les effets pernicieux de l’intoxication œnolique, et cela, sans doute, parce que les vins qu'on y boit sont de meilleure qualité et moins falsifiés que ceux qu’on expédie dans les endroits qui n’en récoltent pas.

La falsification et la mauvaise fabrication des vins sont incontestablement les causes les plus sérieuses des accidents qui résultent de leur abus. La grande fréquence de la cirrhose hépatique dans les hôpitaux de Paris, notamment chez les buveurs de vin ; sa rareté ou même son absence chez les buveurs de rhum, d’eau-de-vie et d’apéritifs, m’amenèrent à rechercher quelle pouvait être, dans le vin, la substance particulière qui lui donnait naissance, et, pour éclairer cette question, je soumis, avec M. Couturieux, pharmacien, dans mon service de l’Hôtel-Dieu, plusieurs animaux, lapins et chiens, à l’usage prolongé du bisulfate de potasse, mélangé aux aliments. Ces animaux, au bout de huit mois, un an et plus, me présentèrent des lésions hépatiques offrant tous les caractères de la cirrhose biveineuse, d'où la conclusion, d’accord en cela avec la clinique, que

INTOXICATION PAR LE VIN OU ŒNOLISME

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les vins falsifiés, et surtout les vins plâtrés ou soufrés, jouaient le rôle principal dans la genèse delà cirrhose hépatique.

Or, les vins blancs, d’après nos observations, étant plus nuisibles que les vins rouges, il nous faut admettre que le sulfitage est encore plus dangereux que le plâtrage.

Les excès de vin, dans Paris, sont surtout répandus parmi les corporations ouvrières, mais leur fréquence est inégale, car, jusqu’ici, les charpentiers et les maçons sont demeurés relativement tempérants. Les professions les plus exposées à l’œnolisme chronique sont celles qui ont des rapports plus immédiats avec le vin, telles que celles de débitants, de tonneliers, de charretiers de l’entrepôt. Les porteurs aux halles, les marchands ambulants, les employés de commerce, en vertu surtout d’habitudes depuis longtemps acquises, font, chaque jour, des excès de vin.

L’amour-propre, la jalousie même, se mettent quelquefois de la partie, à tel point que, dans certains ateliers, les individus qui s’abstiennent de boire sont tournés en ridicule et souvent obligés d’aller chercher du travail ailleurs; aussi la cirrhose du foie et la tuberculose pulmonaire sont-elles des affections plus communes parmi notre population ouvrière que dans la classe aisée.

L’œnolisme est en général plus répandu dans le sexe masculin que dans le sexe féminin. L’âge n’est pas indifférent à sa genèse ; l’âge adulte est celui où on l’observe le plus souvent, mais, lorsqu’on sait le reconnaître, on constate qu’il n’est pas absolument rare chez les jeunes gens et même chez les enfants, où, indépendamment d’une marche particulièrement rapide, il prédispose à la méningite tuberculeuse, et produit facilement la cirrhose hépatique.

Celle-ci, en effet, n’est pas très rare dans le jeune âge; aux faits déjà connus, il m’est possible d’ajouter celui qui suit :

Appelé par le Dr Godleski, pour un garçon de six ans, fils d’un cabaretier de Neuilly, mon confrère et moi nous fûmes surpris de nous trouver en présence d’une cirrhose à la période rétractile, avec ascite et circulation abdominale supplémentaire. Convaincus que cette affection avait le vin pour origine, nous apprîmes desparents que, dès l’âge de deux ans et même plus tôt, ils avaient donné le plus de vin possible à leur enfant, afin de le fortifier et de le faire grandir. Heureusement ce jeune garçon, fort débile, soumis par nous au régime intégral du lait cru et à l’emploi de l’iodure de potassium, finit par résorber son ascite, et par guérir.

Bien des fois il nous est arrivé de rencontrer des accidents analogues chez des jeunes filles ou des garçons que l’on forçait à boire en vertu du même préjugé. En ce moment, se trouvent dans notre service d’hôpital deux petites filles, âgées, l’une de cinq ans et demi, venant de la Franche-Comté, l’autre de six ans, née à Paris, et qui, l’une et l’autre, sont atteintes de tuméfaction du foie et de la rate

avec dilatation du système veineux sus-ombilical, météorisme et léger degré d’ascite; ni l’une ni l'autre ne se développent, la plus âgée a la taille d'une enfant de trois à quatre ans, la plus jeune celle d’une enfant de trois ans au plus.

Pris chaque jour avec excès, c’est-à-dire à la dose de 15 décilitres à 4 litres pendant dix à quinze ans, le vin engendre, chez l'adulte, une intoxication qui a de grandes analogies avec celle que détermine l’alcool, bien qu'elle en diffère, comme nous aurons à le dire, par plusieurs points, et notamment par son action sur le foie. Si certains vins, ceux de Bordeaux et de Bourgogne, du Mâconnais et du Beaujolais, par leur richesse moyenne en alcool et leur dose de tannin, sont à faible dose toniques et fortifiants pour quelques personnes, il n'est pas moins vrai qu’ils sont loin de convenir au plus grand nombre, et particulièrement aux individus nerveux occupés ou préoccupés, aux arthritiques toujours plus ou moins atteints de dyspepsie acide. Le tanin dont sont pourvus un grand nombre de nos vins du Midi n'est pas non plus un élément favorable au travail de la digestion, car la propriété qu'il possède de coaguler les matières albuminoïdes s’oppose à leur absorption ; les matières colorantes, même celles des vins naturels, sont également peu favorables à la digestion.

Le vin pris à jeun est en général mal supporté et souvent dangereux, lorsque la dose en est excessive ; c’est alors surtout qu’il détermine de la gastrite et tend à produire la cirrhose du foie. L'expérimentation s’accorde, en cela, avec l’observation clinique, puisque des doses, même modérées, de vin, chez des sujets porteurs de fistules gastriques, suffisent à irriter la membrane muqueuse stomacale et à troubler sensiblement la digestion.

Les phénomènes pathologiques produits par le vin ne sont, en somme, que l’exagération des effets physiologiques, et, de même que dans toute intoxication, ils se classent naturellement, en clinique, sous deux chefs principaux, selon que cette boisson est prise en grande abondance, pendant un temps très court, ou à doses relativement moins fortes, mais se répétant chaque jour.

De là deux formes distinctes d’intoxication : l’une aiguë ou œnolisme aigu, l’autre chronique ou œnolisme chronique.

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