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I. — ŒNOLISME AIGU

Les fêtes, les grandes réunions, les assemblées, les repas en commun, la fâcheuse habitude de traiter les affaires dans les cafés, et enfin l’amour du vin sont les principales causes de l’œnolisme aigu. Les anciens, qui s’assemblaient en grand nombre et aimaient la bonne table, étaient particulièrement prédisposés à ce mode d'intoxication, qui est loin d’être exceptionnel parmi nous, car, trop souvent encore, nous voyons les excès de vin apporter le désordre

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dans les organes, produire l’ivresse, faire perdre la raison, et même, dans certains cas, amener la mort.

ANATOMIE PATHOLOGIQUE. — Les lésions anatomiques constatées dans l’œnolisme aigu n’ont généralement pas, vu la rapidité de la mort, de localisations spéciales et de caractères bien distincts.

Disséminées dans un grand nombre d’organes, elles se révèlent par la dilatation des petits vaisseaux et la stase du sang à leur intérieur; en somme, par une hyperémie à peu près généralisée.

L’estomac, avant tout, est injecté, notamment dans la région du cardia et de la petite courbure ; il en est de même de l’intestin. Le foie et la rate sont légèrement tuméfiés et violacés, les poumons hyperémiés et atélectasiés. Le cœur, sans changement appréciable, renferme un sang noir, à peine coagulé ; les reins sont congestionnés; l’encéphale, dont les vaisseaux sont dilatés, laisse apercevoir à la coupe de petites gouttelettes de sang qui forment à la surface de la substance nerveuse un léger pointillé sanguin. Dans certains cas, même, une faible quantité de sang est épanchée et coagulée à la surface de l’arachnoïde, circonstance qui peut rendre compte de la genèse de certains hématomes de la dure-mère, rattachés par nous à l’alcoolisme (1).

L’intoxication aiguë par le vin affecte ainsi, d’une façon spéciale, par l’intermédiaire du système nerveux, les petits vaisseaux qu’elle dilate et congestionne. Les modifications qu’elle fait subir aux neurones nous échappent encore, mais les éléments glandulaires, ceux du foie en particulier, renferment, en plus ou moins grande abondance, des granulations graisseuses, vraisemblablement dues à d’anciennes intoxications.

Ces désordres expliquent difficilement les phénomènes observés pendant la vie ; néanmoins, ils conduisent à attribuer l’excitation initiale ou ivresse à une circulation plus active des organes, de l’encéphale en particulier, et le collapsus terminal à l’hypostase sanguine, à la fatigue et à l’épuisement nerveux.

SYMPTOMATOLOGIE. — Les appareils digestifs et nerveux sont les principaux sièges des manifestations de l’intoxication aiguë par le vin. Les sécrétions du tube digestif, un instant exaltées, s’affaiblissent et finissent par se tarir, la salive s’épaissit, la bouche se sèche bientôt, du moins chez les individus qui n’ont pas l’habitude de boire. Une sensation de brûlure se fait sentir à l’épigastre, il survient des rapports, des nausées, des vomissements, plus rarement une diarrhée bilieuse, et, dans certains cas, au bout de quelques jours, un léger ictère. Signalé d’abord par Leudet et observé à plusieurs reprises par nous, cet ictère, peu intense, disparaît en général au

(1) E. Lancereaux, Des hémorragies méningées [Arch. gén. de med. Paris, 1862, t. XI, p. 526).

bout de quinze à trente jours ; il s’accompagne de décoloration des fèces et d’une teinte rouge brunâtre des urines.

Aux troubles digestifs ne tardent pas à s’ajouter les désordres nerveux connus sous le nom d 'ivresse. Ces désordres, qui, en raison de leur singularité, fixent particulièrement l’attention, se traduisent tout d’abord par un certain bien-être, auquel fait suite une excitation générale avec accroissement de la puissance musculaire : les yeux brillent, la physionomie est expressive, resplendissante, le courage intrépide, la sensibilité exaltée; une gaieté naturelle éclate, les soucis s’en vont, les idées sont pressées, et les paroles sortent avec abondance. Cet état n’est que momentané, car, au sentiment de vertige agréable, succèdent bientôt de la céphalée et de la lourdeur de tète; la vue s’obscurcit, et il survient parfois de la diplopie, des tintouins, des bourdonnements d’oreilles, etc. Les sens s’émoussent, la marche est vacillante, la parole s’embarrasse et les idées se troublent. Aux inspirations d'un esprit stimulé succède un bavardage sans suite, le courage dégénère en témérité, la joie devient extravagante, le caractère tourne à la susceptibilité, à la défiance, à l'irascibilité ; les jugements perdent leur justesse; ils deviennent incomplets, incohérents, au point qu’il n’y a plus qu’un llux désordonné d’idées, ou même qu’une simple idée fixe qui finit par faire place à un véritable délire où chacun découvre sans dissimulation ses mœurs et son caractère, d'où l’adage : In vino veritas.

L’homme méchant s’irrite, frappe et mord; l’homme passionné soupire, embrasse ; le sot se met à rire, et fatigue de ses présents ceux qui n’en veulent pas ; l'homme triste verse des larmes, parle de la religion et de la mort.

Il y a, sans doute, des exceptions à cette règle, et on voit parfois des hommes timides changer de caractère, devenir querelleurs et méchants; des individus polis et méticuleux se montrer grossiers et entreprenants; mais, en tout cas, les yeux, toujours brillants, deviennent hagards, les mouvements brusques et mal coordonnés perdent peu à peu leur précision, et la démarche incertaine et saccadée se montre titubante et souvent impossible.

A l’exaltation succède l'affaiblissement de la sensibilité et une anesthésie plus ou moins généralisée, surtout aux extrémités des membres ; la mémoire se perd entièrement, l’intelligence s’anéantit, et le malheureux buveur tombe dans le collapsus> avec dilatation des pupilles, relâchement des sphincters et modification des rythmes respiratoire et circulatoire.

La respiration, tout d’abord accélérée, avec sensation de gêne et de constriction thoracique, se ralentit, s’embarrasse, devient profonde, irrégulière et stertoreuse; le sang engorge les poumons; des mucosités remplissent les bronches et causent de l’asphyxie ; les battements du cœur s’accélèrent, les veines du cou se gonflent, la face devient

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bouffie, violacée, et les artères du cou battent avec violence. La sécrétion urinaire, d’abord accrue, tant par la quantité des boissons ingérées que par l’action diurétique de certains vins, se tarit en partie et, dans quelques cas, les urines deviennent albumineuses. C’est un fait qu’il nous a été possible de constater chez un individu qui, après trois jours d’excès où il ne but pas moins de 20 litres de vin, vit son teint se décolorer et ses jambes s’œdémalier, tandis que ses urines renfermaient del’albumine, des globules sanguins, des cylindres granuleux et des cellules épithéliales altérées. Comparable à l’ictère qui se montre quelques jours après certains excès de vin, ce désordre ne persiste pas et disparaît au bout de deux à trois semaines.

Les fonctions génératrices subissent le sort commun : d’abord exaltées, elles s’affaiblissent plus tard d’une façon très sensible, puis le coït cesse, heureusement, d’être productif, mais non d’une façon constante, car plusieurs malformations cérébrales ont été attribuées, avec raison, à des rapports conjugaux en état d’ivresse.

Le tégument extérieur, d’abord chaud, injecté, et parfois couvert de sueur, pâlit au bout d’un certain temps, et sa température baisse sensiblement avec celle de tout le corps.

Tels sont, d’une façon générale, les symptômes de l’intoxication aiguë par le vin ; mais il importe de savoir que ce tableau est loin d’être constant, et que l’ivresse du vin peut varier avec la nature et la dose de cette boisson, avec les climats, les saisons, le sexe, les races, les conditions sociales et les dispositions particulières des individus. Aussi a-t-on décrit, à côté de la forme commune de l’ivresse œnolique dont il vient d’être question, deux autres formes nettement distinctes, qui sont V ivresse apoplectique et Y ivresse convulsive.

L’ivresse apoplectique, mentionnée par Sauvage (1), n’est pas seulement le fait de l’excès de boisson ; elle tient encore à des conditions particulières et surtout à l’action du froid. Elle se manifeste sous la forme d’un état comateux, dans lequel le malheureux buveur se met à dormir et à ronfler, à tel point que, sans l’odeur qu’il exhale, on pourrait croire à une apoplexie sanguine. Le corps, en effet, devient froid et insensible, la respiration stertoreuse, le pouls fréquent et misérable, à peine perceptible, l’œil vitreux et atone ; la mort vient ensuite trop souvent terminer la crise.

L’ivresse convulsive, bien décrite par Percy (2) qui l’attribue au vin nouveau, et plus souvent au vin frelaté par l’alcool ou par des aromates piquants, est surtout l’effet de ces derniers, et, comme telle, elle trouve sa place plus loin, dans l’étude de l’absinthisme aigu.

ÉVOLUTION ET MODES DE TERMINAISON. — L’œnolisme aigu présente deux périodes nettement distinctes, caractérisées : la première par l’exaltation de toutes les fonctions organiques; la seconde,

(1) Sauvage, Nosologie méthodique, par Nicolas. Paris, 1873.

(2) Percy, Dict. des sciences méd., t. XXXVI, p. 249.

par la dépression de ces mêmes fonctions, avec une phase intermédiaire de courte durée.

La première de ces périodes a pour principaux caractères : la gaieté, le pétillement des idées, l’exagération des sécrétions et de la plupart des fonctions. La phase intermédiaire se traduit par des vertiges, du désordre dans les idées et de l’incoordination dans les mouvements. Dans la troisième phase, enfin, le visage pâlit, les traits se décomposent, la température s’abaisse, les pupilles se dilatent, les sphincters se relâchent, l’intelligence, la sensibilité et les mouvements s’affaiblissent ou se suspendent au point de donner lieu à une mort apparente, sinon réelle. Ce dernier état, pourtant, assez commun dans l’éthylisme, est plutôt rare dans l’œnolisme, où l’ivresse, à moins de falsification des vins, est ordinairement gaie.

La durée de l’intoxication aiguë par le vin est très variable : l’ivresse légère disparaît au bout de quelques heures, mais l’ivresse grave n’est généralement pas dissipée avant vingt-quatre heures, et trop souvent elle se trouve soumise à des conditions diverses qui peuvent en changer le mode de terminaison.

Un sommeil profond et une transpiration abondante sont les symptômes qui, d’ordinaire, viennent juger l’empoisonnement vinique aigu dont la guérison est la règle. Mais, dans quelques cas, cet empoisonnement laisse à sa suite des hémorragies méningées ou encéphaliques et des affections du foie ou des reins qui persistent et ne sont pas toujours sans danger.

La mort en est parfois la conséquence; elle survient dans un état comateux plus ou moins profond, au milieu de phénomènes asphyxiques avec abaissement de la température ; le plus souvent, elle est l’effet de l’ingestion de boissons multiples ou de substances nuisibles, et en particulier de mauvais alcools ou d’autres substances encore dont on additionne les vins, dans le but de les conserver ou de les débiter.

SÉMIOLOGIE. — Le diagnostic de l’intoxication aiguë par le vin repose sur l’odeur exhalée par le buveur, la rougeur du visage, l’animation des traits, la gaieté, le bavardage et surtout la tendance à revenir toujours sur la même idée. 11 n’offre pas de difficultés réelles, si ce n'est dans les cas où l’ivresse atteint un haut degré d’intensité, car alors celle-ci est facilement confondue avec des lésions encéphaliques, avec certaines maladies fébriles à leur début, la fièvre typhoïde, par exemple, et enfin avec divers empoisonnements.

Les désordres d’origine cérébrale qui peuvent prêter à l’erreur se manifestent par un coma fréquemment associé à des paralysies, et ne présentent pas les phénomènes prodromiques de l'ivresse comateuse ; les maladies fébriles offrent une élévation de température et une évolution spéciale qui n’existent pas dans l'œnolisme aigu. L’ivresse du haschisch, celles de la belladone et de la jusquiame se

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différencient par l’état des pupilles et par un délire spécial propre à chacune de ces substances.

Le narcotisme aigu, par contre, a de grandes analogies avec le coma du buveur, à l’exception toutefois de l’odeur spéciale exhalée par celui-ci. L’odeur est encore le meilleur signe distinctif des intoxications par le vin et parle chloroforme.

L’homme ivre étant, non seulement un malade, mais encore un aliéné, un être privé de raison et de jugement ( mentis non compos ), il faut savoir que l’ivresse peut être feinte par des individus qui, dans un but intéressé, cherchent à en faire dépendre leurs mauvaises actions. Mais un médecin attentif parviendra toujours à déjouer ce genre de dissimulation, s’il tient compte des conditions dans lesquelles elle s’est produite, de l’absence d’odeur et de l’état de la température du corps.

Le pronostic de l’œnolisme aigu est, en général, sans gravité, puisque la raison et la santé reparaissent le plus souvent au bout de douze à vingt-quatre heures.

Toutefois, n’oublions pas que des hémorragies méningées ont été observées à la suite de cette intoxication, que des troubles digestifs, un ictère, de l’albuminurie peuvent en être la conséquence, et que, dans certaines circonstances enfin, le malheureux buveur, saisi ou non parle froid, succombe dans l’algidité.

La répétition trop fréquente de ce désordre a pour conséquence la diminution des facultés mentales et des forces physiques ; il conduit trop souvent à l’abrutissement et même à la démence.

PROPHYLAXIE ET TRAITEMENT. — La prophylaxie de l’œnolisme aigu consiste à ne pas boire avec excès; mais, pour arriver à ce but, il est nécessaire de restreindre, autant que possible, le nombre des débitants, de ne livrer à la consommation que des boissons de bonne qualité, de mettre à exécution les prescriptions de la loi sur l’ivresse, et.de bien pénétrer les jeunes gens de l’horreur qu’inspire l’homme auquel le vin a enlevé la raison.

L’ivresse une fois produite, il convient de la combattre. Le buveur ivre doit, tout d’abord, être placé au repos, dans un lieu convenable où il ne puisse ni se blesser ni se refroidir, et à l’abri de toute excitation extérieure. A l’aide de ces précautions, il parviendra, la plupart du temps, à éliminer son excès de boisson et rentrera dans l’état normal. Ces moyens suffisent dans les cas légers, mais, dans les cas graves, il est nécessaire de provoquer des vomissements par l’ingestion d’eau tiède ou de poudre d'ipécacuanha, ou, mieux, de vider l’estomac à l’aide du siphon ou tube de Faucher. — Puis, si ces mesures ne sont pas suffisantes, il v a lieu de stimuler la peau à l’aide de frictions énergiques, et, si le malade est refroidi, de l’envelopper de couvertures et de cruchons d’eau chaude et de lui administrer des boissons chaudes stimulantes.

L'ammoniaque liquide (dix à vingt gouttes dans un grand verre d’eau sucrée), l’eau salée, moyens thérapeutiques très vantés contre livresse, n’ont généralement pas présenté de bien grands avantages. Le café, la caféine, par contre, sont nécessaires si le pouls vient à faiblir, comme aussi la respiration artificielle toutes les fois que la fonction respiratoire menace de s'arrêter. A l’aide de ce dernier moyen, on n'entretient pas seulement la vie, on favorise encore l’élimination du poison, ainsi qu’il m’a été donné de le constater dans un cas d’empoisonnement par le chloroforme, où cette opération, pratiquée pendant trois quarts d’heure chez un malheureux tombé dans le coma le plus profond, à la suite de l’ingestion d’un verre de chloroforme, dans un but de suicide, fut suivie de guérison.

La convalescence de l’ivresse ne doit pns être négligée. Dans les cas d’intoxication légère et passagère, une diète d’un jour ou deux suffit à ramener la santé. Dans les cas plus sérieux, la persistance d’un état gastrique avec ou sans fièvre, et parfois celle d'un léger ictère exigent une diète plus prolongée et même le régime absolu du lait et des alcalins tant que dure l’inappétence. Les complications pulmonaires ou rénales, de leur côté, doivent être soumises à un traitement spécial.

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