II.— ŒNOLISME CHRONIQUE
L’intoxication chronique par le vin s’observe chez les individus habitués à boire, chaque jour, plusieurs litres de ce liquide, 2, 3, 4 et jusqu’à 7 et 8, comme cela se voit chez les débitants et dans certaines classes ouvrières des villes, où le vin est considéré comme une nécessité. Dans les campagnes, cette boisson est mieux supportée et l’intoxication chronique par le vin est moins fréquente. Un travailleur sain et bien portant peut boire 1 litre, et, à la rigueur, 2 litres de vin de bonne qualité par vingt-quatre heures sans en souffrir; mais ce n’est pas impunément qu’il arrive à dépasser ce chiffre et à prendre 3 litres et plus chaque jour.
Cette quantité, qui est celle de certains groupes d’ouvriers parisiens, est d’autant plus dangereuse que les vins dont ceux-ci font usage, étant le plus souvent artificiels, vinés, plâtrés ou soufrés, finissent par amener du côté des viscères abdominaux, du foie en particulier, des désordres sérieux dont la terminaison est trop souvent la mort.
ANATOMIE ET PHYSIOLOGIE PATHOLOGIQUES. — Les lésions matérielles résultant de l’abus prolongé du vin sont de deux sortes : les unes irritatives, les autres dégénératives. Effet d’une action purement locale, les premières ont pour siège les organes d’absorption avec lesquels le vin se trouve dans un rapport plus immédiat, à savoir : l’estomac, la veine porte et le foie; les secondes, subordonnées à un désordre général, se rencontrent dans la plupart des organes.
ŒNOLISME CHRONIQUE.
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Les altérations de l’estomac varient avec la durée et la fréquence des excès de vin. Les dimensions de cet organe ne subissent ordinairement que de faibles modifications ; néanmoins, dans quelques cas, elles sont manifestement diminuées, et il existe un épaississement des parois, par suite, sans doute, de leur irritation et de leurs nombreuses contractions.
La membrane muqueuse, particulièrement affectée, se fait remar-r quer par sa coloration, tantôt injectée, tantôt pâle et pigmentée. D’une façon générale, cette membrane, d’aspect velouté, exposée à l’action de l’air, offre, dans la région du cardia, des plaques d’injection étendues, constituées par des dilatations vasculaires, tandis que vers la petite courbure se voient des traînées rougeâtres formées par un exsudât de sang, à la surface d’érosions superficielles, ou encore par un léger pointillé sanguin disséminé dans une grande étendue du viscère (1).
A une période plus avancée, les petites ecchymoses noircissent et les érosions se cicatrisent; il est exceptionnel, en effet, qu’elles soient suivies d’ulcères perforants.
La région du pylore, ordinairement pigmentée, se distingue par la saillie, sous forme de points blancs, des glandes muqueuses, presque toujours hypertrophiées et entourées d’un cercle noirâtre; mais, en outre, dans quelques cas, la membrane interne de l’estomac, épaissie ou amincie, est ferme, pâle, plus ou moins sclérosée.
L’examen microscopique démontre que les vaisseaux, les veines surtout, partout où se voient des plaques d’injection, sont dilatés et distendus par du sang, et qu’une desquamation épithéliale, avec ou sans destruction de la membrane muqueuse, existe au niveau des traînées rougeâtres où se voient de nombreuses granulations d’hémoglobine et du pigment sanguin.
Les glandes en tube, généralement peu altérées, présentent, dans leur moitié inférieure, des cellules ordinairement tuméfiées et sphériques, remplies de granulations graisseuses colorées en noir par l’acide osmique. Les glandes muqueuses, formant de petits mamelons dans la région pylorique, ont leur canal excréteur tapissé de cellules cylindriques, légèrement renflées et infiltrées de granulations réfringentes, non colorées par le carmin. Leurs culs-de-sac, multiples et souvent dilatés en forme de kystes, renferment des cellules tuméfiées, infiltrées de granulations graisseuses, et aussi des cellules arrondies et pigmentées. Le tissu conjonctif sous-muqueux est peu ou pas sclérosé, et la tunique musculeuse se trouve, dans quelques cas, légèrement hypertrophiée.
Le duodénum est ordinairement intact, à part un léger degré de pigmentation. L’intestin grêle se trouve le plus souvent congestionné,
(1) Voy. E. Lancereaux, Atlas d’anat. path. Paris, 1871, pl. II, %. 1.
comme si l'excès de vin avait la propriété de produire la dilatation de la plupart des branches d’origine de la veine porte.
Le foie, le pancréas et la rate sont généralement modifiés par les excès devin. Pendant longtemps, ces viscères, comme le démontre la clinique, olïrentune tuméfaction manifeste et, lorsque nous avons eu l'occasion de les examiner, nous les avons trouvés plus colorés que normalement, violacés et de consistance variable, suivant la durée de l’état congestif. Cet état, que nous avons appelé précirrhotique , est caractérisé par la distension et la réplétion des capillaires veineux, et souvent aussi, pour le foie du moins, par un point de sclérose au niveau des espaces portes (1).
Ces désordres, dont l’existence est facile à constater par la percussion pendant la vie, constituent la première phase, ou phase congestive, des effets du vin sur le foie. Une seconde phase ou phase scléreuse lui succède en général, au bout de plusieurs années ; elle a pour caractères le retrait, l’induration, la diminution de volume, et le changement de coloration de cet organe et parfois aussi du pancréas. Depuis longtemps connue sous le nom de cirrhose , cette altération se montre, dans ces organes, sous deux formes : l’une rétractile, l'autre graisseuse, suivant que prédomine la sclérose du tissu conjonctif ou l’infiltration graisseuse des éléments glandulaires.
Le foie, dans la première de ces formes, augmente d’abord de volume, s’indure peu à peu, tandis que sa surface est surmontée peu à peu de fines granulations miliaires, pisiformes ou lenticulaires à peu près égales. De teinte grisâtre foncé ou jaunâtre, formées par la saillie des lobules hépatiques, ces granulations, d’un cachet tout à fait spécial, trahissent manifestement l’origine du mal (Voy. fig. 6)
Le foie, alors, crie sous le scalpel, ne se laisse plus pénétrer par le doigt qui le presse, et un fragment de ce viscère, projeté sur le pavé, rebondit par son élasticité. Sa surface de section est constituée par un tissu grisâtre, abondant, au sein duquel émergent de petites granulations jaunâtres, formées par des lobules atrophiés et dégénérés.
L’examen histologique apprend que celte lésion débute par la formation d’un tissu embryonnaire développé au pourtour des divisions périlobulaires, et de préférence au niveau des espaces portes, d’où il s’étend à la circonférence des lobules qu’il finit par isoler, sans pénétrer sensiblement dans leur profondeur, quoique les parois de la veine centrale soient constamment épaissies. Ce tissu se montre tout d’abord sous la forme de petites cellules arrondies, disposées en amas, et qui finissent par constituer un tissu conjonctif fibrillaire, semblable à un tissu de cicatrice, dont il possède les propriétés rétractiles (2).
(1) Voy. E. Lancereaux, Traité des maladies du foie et du pancréas. Paris, 1899, p. 283.
(2) Lancereaux, loc. cit ., p. 292, et Atlas d’anatomie pathologique. Paris, 1871, pl. VII, fig. 1, 1', 1".
ŒNOLISME CHRONIQUE.
Sous l'influence de celte rétraction, le foie diminue de volume, les cellules hépatiques, celles de la circonférence du lobule tout au moins, subissent une compression qui les déforme et les atrophie. Fréquemment infiltrés de granulations graisseuses, ces éléments possèdent des noyaux qui se colorent difficilement, à tel point que, dans certains cas, leur altération est suivie d’ictère, d’hémorragies et de tous les signes de l’insuffisance hépatique.
La forme graisseuse, ou cirrhose graisseuse, s’observe en général chez les individus qui, non contents de boire 2, 3 litres et plus de vin, prennent, en outre, des spiritueux et en particulier de l’eau-de-vie. Elle est caractérisée par l’augmentation du volume du foie qui tend à revêtir une forme cubique et dont tle poids oscille entre 1800, 2 000 et 2 500 grammes.
Cet organe, de teinte jaunâtre tabac d’Espagne, offre une surface lisse, à peine granulée, et une consistance ferme, mais qui, en général, ne résiste pas entièrement au doigt qui la presse.
Vu au microscope, le parenchyme hépatique est le siège d’une sclérose limitée aux espaces portes, rarement étendue à une grande partie de la circonférence des lobules, et qui comprime assez peu les vaisseaux, et en général ne produit pas une ascite abondante.
Les lobules sont tuméfiés par l’infiltration graisseuse de leurs cellules, se montrant sous forme d’amas ou de gouttelettes de graisse qui obscurcissent leurs noyaux. Ceux-ci, d’ailleurs, prennent difficilement les couleurs ; aussi est-il commun de voir se produire, dans ces cas, de l’ictère et des phénomènes d’insuffisance hépatique. — Chacune de ces formes d’altération se distingue par son égale répartition dans toute l’étendue de l’organe, et par l’état finement granulé de sa surface, à l’encontre de ce qui a lieu pour d’autres cirrhoses, celle de la syphilis en particulier.
Le pancréas, recouvert de pelotons graisseux plus ou moins abondants, est légèrement induré, et ses cellules, souvent infiltrées de graisse, lui donnent une teinte jaunâtre. La rate est augmentée de volume, hyperémiée, violacée, et le plus souvent indurée. Les épiploons, le mésentère et le tissu sous-séreux qui enveloppe les reins et le cœur sont surchargés de graisse. Ce dernier organe est quelque peu flasque et jaunâtre.
Les poumons, qui, après le foie, se trouvent sur le passage des substances diverses contenues dans le vin, ont leurs vaisseaux capillaires dilatés, lorsque les abus sont excessifs, et ainsi s’explique la pigmentation dont ils sont le siège ordinaire. Une partie des principes du vin étant éliminés par ces organes, l’encéphale, en dehors des cas d’ivresse, subit à un moindre degré l’influence de cette boisson, ce qui ne l’empêche pas absolument de présenter, ainsi que les méninges, des hyperémies manifestes rarement suivies d’hémorragies Traité de médecine. XI. — 15
i26 E. LANCEREAUX. — INTOXICATIONS PAR LES BOISSONS.
Le système musculaire est peu modifié, à part un léger degré d'infil- Iration graisseuse.
SYMPTOMATOLOGIE. — La connaissance des désordres anatomiques dus aux excès prolongés de vin nous met à même d'en bien saisir les phénomènes cliniques et l’évolution.
Caractérisés, à leur début, par des troubles congestifs et par de l’excitation du système nerveux, ces phénomènes finissent en général par de la dépression des grandes fonctions organiques, liées la plupart du temps à l'insuffisance hépatique, et, de là, deux phases distinctes et successives, en rapport avec les phases anatomiques.
Le buveur de vin offre tout d’abord un léger embonpoint; il a le regard vif et animé, la face rouge et hyperémiée, du moins sous l’influence d’une impression et du plus petit effort de la pensée.
La répétition de ces congestions ayant pour effet la dilatation des vaisseaux des pommettes, son visage revêt un aspect assez particulier, ordinairement désigné par l’épithète vulgaire d 'enluminé, auquel s’ajoute, s’il vient à parler, la trémulation fibrillaire des muscles des lèvres, sensiblement accentuée par une vive émotion.
Telle est la physionomie dans la première phase de l’intoxication œnolique ; plus tard, le teint pâlit, se décolore, le visage exprime la tristesse, l’hébétude; le tégument externe, sec et écailleux, revêt une teinte jaunâtre, terreuse, indice de la souffrance des viscères abdominaux.
Les fonctions gastro-intestinales, sur lesquelles l’agent toxique fah sentir ses premiers effets, sont tout d’abord excitées, et bientôt après notablement troublées ; puis, au bout d’un temps plus ou moins long, l’œnolique éprouve une diminution de son appétit ; sa bouche devient, pâteuse, sa langue blanche et saburrale. Assez souvent, il survient une sensation d’ardeur et de chaleur à l’arrière-gorge, du pyrosis, et chaque matin à la descente du lit, dès que le pied vient à toucher le sol, une pituite précédée de nausées pénibles, d’une sensation d'angoisse épigastrique, de vertiges et de vomissements. Les matières ne dépassent pas, en général, la valeur d’un demi-verre à un verre; elles sont rendues d’une façon pour ainsi dire instantanée, au prix de fort peu d’efforts, et formées tantôt d’un liquide trouble, épais et coloré en vert par une bile horriblement amère (pituite verte), effet probable d’un trouble bulbaire ; tantôt d’un liquide muqueux, épais et filant [pituite blanche ), indice de l’irritation de la membrane interne de l’estomac. Un soulagement immédiat succède à la déplétion de cet organe ; dans quelques cas, cette déplétion spontanée n’a pas lieu, mais seulement des vertiges et des nausées.
Les digestions, ordinairement pénibles, sont accompagnées de pesanteur, de pyrosis, d’éructations et d’aigreurs; l’intestin ne continue pas moins de fonctionner régulièrement, et cette circonstance,
ŒNOLISME CHRONIQUE.
jointe à la nature des matières vomies et à l’état d’irritation stomacale, conduit à envisager la dyspepsie du buveur de vin comme étant l’effet d’une gastrite, et non d’un simple trouble fonctionnel du système nerveux.
Le foie, au bout de quelques années d'excès, augmente de volume; il déborde les fausses côtes en même temps qu’il s’étend vers le mamelon, au point, dans certains cas, de s’élever au-dessus de la quatrième côte. Effet de l’hyperémie sanguine, cette tuméfaction, accompagnée ou non d’un léger degré de prolifération conjonctive des espaces portes, n’est pas la cirrhose proprement dite, mais elle doit être considérée comme la phase prodromique de cette affection, en raison du météorisme et de l’hypermégalie splénique qui lui font cortège.
La rate, percutée avec soin, présente, en effet, une tuméfaction manifeste, oscillant entre 14 et 16 centimètres dans son diamètre vertical, *21 et 25 centimètres dans son diamètre horizontal. L’état de cet organe, joint à celui du foie, suffit, en général, à mettre le clinicien sur la voie de l’œnolisme. Le pancréas ne subit pas les mêmes désordres ; mais il n’en est pas moins le siège d’hyperémies successives qui arrivent, dans certains cas, à modifier sa coloration et sa consistance.
Ces accidents, d’ailleurs, sont toujours associés à des troubles nerveux qui intéressent à la fois la sensibilité, le mouvement et les facultés mentales. Les désordres de la sensibilité sont subjectifs et objectifs ; les premiers, exaspérés par la chaleur du lit, consistent en des sensations d’engourdissement, de picotement ou de brûlure aux extrémités des membres et de préférence aux membres inférieurs ; les seconds se manifestent par un léger degré d’exaltation bientôt ■suivi de l’abolition du réflexe plantaire, et enfin par une analgésie plus ou moins complète du tégument externe, avec conservation des •sensibilités tactile et thermique.
Le caractère de ces troubles est d’être symétriques, de s’étendre insensiblement des extrémités vers la racine des membres, et de présenter à leur limite supérieure une zone peu étendue d’hyperalgésie.
La motilité s’exagère tout d’abord, mais elle s’affaiblit ensuite et se trouve le plus souvent pervertie. Une équipe d’ouvriers, à laquelle on donne du vin, fournit momentanément un travail plus considérable qu’une équipe semblable ne buvant que de l’eau, mais, au bout d’un certain temps, le travail effectué par celte dernière l’emporte sur celui de la première.
La perversion de la motilité se manifeste sous forme d’un tremblement qui s’accuse le matin surtout, au moment du lever, au point que certains buveurs prétendent ne pouvoir commencer leur travail avant d’avoir pris une certaine quantité de boisson; mais plus tard il se produit même pendant le jour et devient constant. Ce tremble-
ment consiste en de petites secousses convulsives, saccadées, symétriques, rythmées, d'autant plus marquées que le malade est plus impressionné et s’efforce de préciser davantage ses mouvements. Il débute par les membres supérieurs et surtout par les mains, et fait rarement défaut aux lèvres et à la face. Les muscles zygomatiques, élévateurs de l’aile du nez et de Risoriusen sont le siège de prédilection. Dès que le buveur ouvre la bouche pour parler, le tremblement se manifeste sous la forme de fines trémulations, qui partent de l'aile du nez, suivent le sillon naso-génien, irradient vers les lèvres et viennent ainsi trahir les mauvaises habitudes du sujet. Les muscles de la langue sont parfois aussi le siège d’un tremblement analogue, d’où l’embarras, l’hésitation de la parole, une sorte de bégaiement intermittent qui, à la rigueur, peut faire songer à une lésion matérielle de l'encéphale ou du bulbe. A ces désordres s’ajoutent en général des tiraillements spasmodiques, des soubresauts de tendons, principalement aux extrémités des membres et, la nuit surtout, des crampes dans les mollets qui troublent le sommeil et obligent quelquefois le malheureux buveur à descendre de son lit.
Notons encore des troubles vaso-moteurs, symétriques, localisés de préférence aux extrémités inférieures, qui sont pâles ou violacées, refroidies, plus rarement chaudes et injectées; puis enfin des troubles sécrétoires, caractérisés par la sueur des pieds et souvent aussi par la sueur du front, survenant sous l’influence de la moindre émotion. Un œdème symétrique, le plus souvent associé à des sensations de picotement ou de chaleur, se montre enfin dans quelques cas au dos des pieds et aux malléoles ; il est ferme, peu coloré, semé de veinosités et parfois accompagné d’un purpura symétrique des deux jambes, ou, plus rarement, d’un érythème particulier du dos des mains, rappelant l’érythème de la pellagre.
La vision est parfois troublée, surtout le matin, où le buveur voit des scintillements, des mouches, et éprouve des vertiges. L'audition est plus rarement affectée; quelques ivrognes pourtant se plaignent de tintouins, de bourdonnements, de bruits de pluie qui tombe, etc. Le goût et l’odorat conservent généralement leur intégrité. Quant au sens génital, s’il est exalté par de faibles libations, il finit par subir peu à peu la dépression propre à la plupart des fonctions ; l’appétit vénérien diminue, les érections deviennent rares et difficiles, puis survient une impuissance relative, sinon absolue.
Le sommeil, peu ou pas agité tout d’abord, devient plus tard difficile et plus ou moins pénible. En dernier lieu l'insomnie est la règle, et, lorsqu'il vient à s’endormir, le malheureux buveur est trop souvent agité par des rêves professionnels ou terrifiants. 11 songe à son travail, à ses occupations habituelles, ou bien il croit tomber dans des précipices, voit des fantômes effrayants, des animaux qui cherchent à lui nuire, et, si l'homme est mis en jeu, c’est sous la forme
ŒNOLISME CHRONIQUE.
d’un agent de police, d’un gendarme, ou encore d’un brigand armé de poignards ou de sabres.
Le délire tremblant, pour être rare, ne se rencontre pas moins quelquefois chez les buveurs de vin, comme nous avons pu le constater à plusieurs reprises, à la campagne, chez des hommes qui faisaient bien rarement usage d’alcool. Il diffère assez peu, en somme, du délire qui s’observe chez le buveur d’eau-de-vie et, pour ce motif, nous renvoyons le lecteur à la description que nous donnons plus loin de ce syndrome. La folie, exceptionnellement engendrée par le vin, ne diffère pas sensiblement, au reste, de celle qui se rencontre chez la plupart des buveurs.
Ces divers phénomènes n’ont pas toujours une aussi grande intensité; dans bien des circonstances, le buveur de vin, simplement impressionnable et emporté, dort mal, se plaint de quelques cauchemars et de crampes nocturnes.
L’œnolisme chronique, dans sa phase scléreuse, a pour localisation spéciale les organes plus directement soumis à l’action irritante de la boisson, et notamment l’estomac, la veine porte et le foie. Parle fait de l’altération de l’estomac, les troubles digestifs s’accentuent, la sécrétion muqueuse augmente au détriment de la sécrétion du suc gastrique, l’appétit se perd; il survient des vomissements muqueux, même dans le courant du jour ; le malade s’amaigrit, s’anémie, perd ses forces, tombe dans la dépression et ressemble plus ou moins à un cancéreux.
La sclérose du tronc de la veine porte avec obstruction de ce vaisseau, relativement rare, a pour conséquence une ascite considérable avec circulation supplémentaire au niveau des veines souscutanées abdominales et un amaigrissement progressif.
La sclérose ou cirrhose du foie n’est que la continuation du processus de tuméfaction de cette glande durant la phase précédente ; elle se présente, selon les circonstances qui l’ont provoquée, sous deux formes : l’une, hypertrophique ou graisseuse; l’autre, atrophique ou rétractile.
La forme graisseuse de la cirrhose œnolique s’observe de préférence chez les individus exerçant des professions sédentaires ; elle se manifeste par l'augmenlation de volume du foie qui remontejusqu’au mamelon ou même plus haut et descend de plusieurs travers de doigt au-dessous du rebord costal, comme l’indiquent la palpation et la percussion.
La glande, régulièrement développée, est lisse, de consistance élastique ou à peine granulée, avec un bord épaissi et rond. Les veines sous-cutanées de l’abdomen sont peu ou pas dilatées et l’ascite fait généralement défaut ; par contre, une teinte bronzée des téguments ou un léger ictère sans décoloration absolue des fèces et sans coloration notable des urines se produit dans un certain nombre de cas, et donne
à celle allection une physionomie qui la rapproche de celle de la cirrhose paludique; toutefois, elle s’en distingue par son évolution, par les phénomènes qui lui font cortège et par ses antécédents morbides 1).
La forme atrophique ou rétractile de la cirrhose œnolique, liée d une façon spéciale aux excès de vin, est caractérisée par le retrait du tissu de nouvelle formation qui s’opère peu à peu au sein du parenchyme hépatique. Cette rétraction, qui rend le foie moins volumineux que normalement, s’accompagne d'induration et de légères inégalités qu’il est facile à une main exercée de percevoir au moment des grandes inspirations. Et, comme elle s’exerce sur les divisions de la veine porte, elle a pour conséquences une ascite abondante, à peu près constante, en même temps qu'une dilatation manifeste des veines superficielles de la base du thorax et de la partie supérieure de l’abdomen qui deviennent le siège d'une circulation collatérale s’opérant de haut en bas.
L’épanchement ascitique, ordinairement libre, se reconnaît facilement par la percussion suivant les trois lignes classiques partant de l'appendice xiphoïde, par les déplacements qu'il subit lorsqu’on fait changer le malade de côté, à part les rares cas où des fausses membranes, tuberculeuses ou non, viennent le retenir.
La rate, toujours tuméfiée, atteint, à la percussion, des dimensions qui dépassent rarement le double de son volume normal. Elle tend à diminuer de volume à un certain moment , en raison du retrait qui s’y opère peu à peu. Le cœur et les reins fonctionnent régulièrement ; cependant, il se produit quelquefois une diminution considérable des urines, suivie ou non d’œdème des membres inférieurs et même du tronc, et dans quelques cas de phénomènes d’urémie.
Les poumons sont assez souvent le siège de tubercules résultant de la dénutrition générale de l’organisme, et les plèvres se remplissent parfois d’exsudats presque toujours séro-sanguinolents.
L’encéphale, à part un léger affaiblissement de ses diverses facultés, continue généralement à fonctionner tant que la glande hépatique suffit à sa tâche; mais, pour peu que cette glande devienne insuffisante, il survient du délire, de l’adynamie et du coma qui emportent trop souvent les malades.
ÉVOLUTION ET MODES DE TERMINAISON. — L'œnolisme chronique évolue d’une façon lente, progressive, subordonnée aux excès accomplis. Il parcourt, dans un grand nombre de cas, ses deux phases successives; néanmoins, le plus souvent, il ne dépasse pas la première de ces phases.
La durée de l’intoxication varie avec son intensité ; si les excès sont modérés, l’existence, peu compromise, se continue pen-
(1) Voy. E. Lancereaux, Traité des maladies du foie et du pancréas. Pai'is, 1899, p. 374.
ŒNOLISME CHRONIQUE.
dant longtemps et la vie est à peine raccourcie. 11 en est autrement chez le débitant et l’ouvrier qui boivent de 3 à 6 litrçs de vin par jour, car ils échappent rarement à la cirrhose hépatique ou à la tuberculose, et souvent même à la simultanéité de ces deux alïections.
La cirrhose du foie, terme ultime d'une hyperémie ancienne, est la cause la plus commune de la mort du buveur de vin, et, si elle n’est traitée à temps, elle se termine fatalement par les désordres de l’insuffisance hépatique et, d’une façon tout à fait exceptionnelle, par l’asphyxie.
La tuberculose vient ensuite : elle est la conséquence de l’inappétence, des troubles digestifs résultant de l’action irritante du vin sur la membrane muqueuse de l’estomac, et enfin du désordre de la nutrition générale, du dépérissement et du marasme qui en résultent. Toutefois, lorsqu’elle n’est pasétendue, la tuberculose du buveur peut être arrêtée par un changement radical dans les habitudes du malade et un traitement approprié.
Les maladies aiguës, ordinairement mal supportées parle buveur de vin, sont une autre cause de mort, et celle-ci survient en général dans l’adynamie ou dans un délire violent ( delirium t/emens) que peut occasionner une simple fatigue ; c’est là un syndrome toujours dangereux et fréquemment mortel.
La guérison des accidents produits par le vin est possible, à la condition d’un changement d’habitudes, toutes les fois qu’il n’y a pas encore de désordres anatomiques avancés. Elle serait commune sans le besoin contracté qui ramène pour ainsi dire forcément le malheureux buveur à ses funestes habitudes. De grands efforts, en effet, et une réelle énergie lui sont nécessaires pour résister à ce besoin. C’est alors que les encouragements et les avis de l’homme de l’art, en l’éclairant sur les graves dangers auxquels il s’expose, peuvent lui être de la plus grande utilité. Bien des fois, en effet, il m’a été possible de ramener à la sobriété des malheureux tombés très bas, en leur faisant connaître toute la gravité de leur état. La guérison, enfin,, n’est pas impossible, même lorsqu'il existe des désordres matériels, une cirrhose hépatique par exemple, mais à la condition d’un régime (lait) et d’une médication (iodure de potassium) rigoureusement suivis.
SÉMIOLOGIE. -Le diagnostic de l’œnolisme chronique est facile, à la condition de s’appuyer sur les symptômes qui lui sont propres;, la rougeur habituelle du visage, la trémulation labiale mettent immédiatement le médecin sur la voie des habitudes œnoliques. La pituite matinale, l’insomnie, les rêvasseries, les cauchemars et les sueurs nocturnes viennent ensuite confirmer le diagnostic. Si, en même temps, on constate une diminution symétrique de la sensibilité aux extrémités inférieures, un certain degré d’augmentation du volume du foie et de la rate, on peut affirmer l’existence d’excès répétés de vin, et ces excès seront encore plus certains s’il existe une
cirrhose hépatique ayant les caractères que nous avons attribués plus haut à cette atTection.
L'œnolisme du jeune enfant est souvent méconnu parce qu'on ne le soupçonne pas; cependant, il ne diffère pas de celui de l'adulte. Il débute par des rêves, de l'insomnie, un certain degré de modification de la sensibilité des extrémités, symptômes auxquels font suite la tuméfaction du foie et de la rate, et enfin la cirrhose.
J'étais appelé, il y a quelques années, à visiter un enfant de quatorze mois, bien constitué mais un peu amaigri. Sa mère me fit remarquer que, depuis deux mois, cet enfant avait fréquemment des coliques, de la rougeur du visage, qu’il était nerveux, agité la nuit, et que son agitation se manifestait surtout par des cris, des pleurs, des réveils en sursaut. Or, en interrogeant cette femme, j’appris que depuis trois à quatre mois son enfant buvait du vin de Narbonne, ou pur ou coupé d’eau. La substitution du lait à cette boisson ne larda pas à faire disparaître les accidents, à la grande stupéfaction de la mère, qui n’y pouvait rien comprendre, attendu, me disait-elle, qu'en Auvergne, son pays, on donnait plus souvent du vin que du lait aux enfants d'un an. — Je sais, d’autre part, qu’en Normandie c’est trop souvent de l’eau-de-vie qu’on fait prendre aux enfants dans le but insensé de les fortifier.
Si l’œnolisme, à son début, peut être confondu avec l'éthylisme, il n’en est plus de même au bout d’un certain temps, lorsqu'il existe de la tuméfaction du foie et de la rate.
Cette tuméfaction, néanmoins, peut en imposer pour les affections les plus diverses. Un de mes collègues, chirurgien des hôpitaux de Paris, me demanda un jour d’examiner le foie de son cocher qu’il considérait comme un foie goutteux. Or, non seulement cette glande, mais encore la rate offraient une augmentation manifeste de leur volume ; la face était fortement colorée, il existait des pituites le matin, et depuis longtemps des cauchemars, de l’insomnie, des crampes la nuit, de telle sorte que l’influence de l’abus du vin ne pouvait être mise en doute. C'est à l’aide de ces signes, de l'état lisse du foie et de l’épaississement de son bord libre qu’il est possible de distinguer la forme graisseuse de la cirrhose hépatique.
Le foie cardiaque ressemble quelque peu, il est vrai, tant par son volume que par sa consistance, au foie œnolique; mais il en diffère manifestement par les vives douleurs dont il est le siège à la pression et à la percussion. La leucomalose hépatique ou foie amyloïde est accompagnée d’une tuméfaction splénique beaucoup plus considérable que celle de l'œnolisme; néanmoins, ce qui, avant tout, distingue le foie dq buveur de vin, c'est sa matité, remontant jusqu'à la quatrième côte et souvent même plus haut.
Parvenu à la période cirrhotique, le foie œnolique se distingue par l’ascite, le météorisme, la dilatation des veines sous-cutanées de la
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région sus-ombilicale, et enfin par les signes généraux de l’intoxication par le vin.
La cirrhose syphilitique est d’ordinaire exempte de ces dernières manifestations, mais en outre elle est partielle plutôt que généralisée et, comme telle, elle est rarement accompagnée d’ascite ; par contre, elle produit des déformations du foie, faciles à reconnaître au palper.
La cirrhose paludique a pour caractères une énorme tuméfaction du foie et de la rate, un ictère presque constant, et une évolution des plus lente, en sorte qu’il est toujours possible de différencier ces diverses affections (1).
Le pronostic de l’œnolisme est sérieux, en raison de l’habitude contractée et de la difficulté à s’en défaire. 11 est grave toutes les fois qu’il existe des désordres matériels de l’estomac et du foie susceptibles de compromettre les importantes fonctions de ces organes, ou un état de dénutrition avancée pouvant faire craindre le développement d'une tuberculose.
Les accidents les plus redoutables sont: d’une part, les accès de delirium tremens qui, à moins d’un traitement énergique, peuvent se terminer par une mort rapide ; d’autre part, la cirrhose qui s’accompagne d'adynamie, et d'hémorragies traduisant l’altération des cellules glandulaires du foie et l’insuffisance hépatique.
PROPHYLAXIE ET TRAITEMENT. — La prophylaxie de l’œnolisme chronique est des plus simple : elle consiste à éviter, non pas l’usage du vin, ni même les excès passagers, mais bien l’abus quotidien, excessif de cette boisson qui finit, au bout de plusieurs années, par engendrer des désordres compromettants pour l’existence.
Les vins naturels, moins dangereux que les vins travaillés, n’offrent pas pour cela une garantie absolue; aussi avons-nous vu survenir à plusieurs reprises, chez des personnes qui en abusaient, non pas une simple tuméfaction du foie, mais une cirrhose des plus sérieuse.
Cette affection, toutefois, étant le fait ordinaire des vins vinés, soufrés ou sulfités, se rencontre de préférence dans les milieux où ces vins sont consommés ; aussi est-ce de l’abus de ces derniers qu’il importe avant tout de se préserver. On y arrivera, d’une part, en combattant sérieusement la fraude, d’autre part en limitant le nombre des cabarets et en cherchant à remplacer le vin par le thé ou le café.
Le traitement de l’œnolisme chronique varie avec les diverses phases de son évolution; il trouve ses principales indications dans la connaissance des effets de cette intoxication. Ainsi les désordres nerveux : insomnie, cauchemars, tremblements, sont facilement réprimés par l'administration de 3 à 4 grammes d'hydrate de chloral, en une potion, prise le soir dans le lit, en deux ou trois fois et à dix minutes d’intervalle. L’opium et la morphine, à doses suffisantes, peuvent
(1) Pour plus de détails, voy. E. Lancereaux, Traité des maladies du foie et du ancréas. Paris, 1899.
être aussi, quoique moins sûrement, suivis des meilleurs résultats.
Ces médications doivent être continuées pendant plusieurs semaines, et jusqu’à ce que le malade parvienne à retrouver un sommeil calme et spontané. Elles seront aidées par des pratiques hydrothérapiques, lotions froides, ou douches en jet brisé, d’abord tièdes, puis froides, et d'une durée de dix à douze secondes au plus.
Les troubles digestifs exigent tout d’abord, ave'c un régime azoté, l’emploi des amers et du bicarbonate de soude, dans le but de stimuler l’action de l’estomac et d’en neutraliser les acidités. Plus tard, lorsque la membrane muqueuse est altérée, il y a lieu d’aider à la digestion par l’administration de ferments artificiels, tels que la pepsine et la pancréatine; mais il vient un moment où, les aliments solides ne pouvant plus être digérés, le régime lacté intégral s'impose alors forcément, car il est le plus utilisable.
Ce régime est encore celui que nous prescrivons, d’une façon absolue, dans la cirrhose hépatique du buveur, où nous recommandons un repas de lait toutes les deux ou trois heures, par petites lasses à café successives. Aidé de l’emploi d’une solution d’iodurc de potassium ou de sodium à la dose de 1 à 3 grammes dans les vingt-quatre heures, ce régime a été pour nous, dans près d’une centaine de cas, l’occasion de la guérison de cirrhoses parvenues à une phase déjà avancée de leur évolution (1). L’iodure de potassium administré dans ces conditions nous a paru s’opposer au développement du tissu embryonnaire qui constitue la cirrhose du foie.
Les urines, qu'il ne faut jamais négliger en pareil cas, seront surveillées avec soin, et si, par suite de leur diminution, les membres inférieurs venaient à s’œdématier, il faudrait agir vite et ne pas attendre les phénomènes d’insuffisance urinaire. A cet effet, il convient de recourir à Remploi de diurétiques énergiques, tels que : la digitale en infusion à la dose de 30 à 40 centigrammes, ou mieux les pilules de scille, scammonée et digitale (5 centigrammes de chaque substance), de cinq à six par jour, ou encore la théobromine à la dose de 2 à 3 grammes en cachets, pendant une huitaine de jours. La diurèse qui résulte de l’action de ces médicaments permet d’éviter le plus souvent l’urémie et l’insuffisance hépatique qui menacent plus ou moins les cirrhotiques.
La tuberculose, toujours suspendue comme une épée de Damoclès sur la tête des individus depuis longtemps adonnés aux excès de vin, sera surveillée attentivement et, dans le cas où elle surviendrait, elle sera combattue dès son début par les reconstituants, surtout par une alimentation riche, azotée, et par la vie au grand air, à une altitude élevée autant que possible; puis enfin par une hydrothérapie appropriée.
(1) Voy., à cet égard, E. Lanceiieaux, Traité des maladies du foie et du pancréas Paris, 1899, p. 322.