D. — CORPS ÉTRANGERS DE L'ESTOMAC
Classification et énumération. — Sans parler ici des parasites de grande taille, lombrics, etc., que nous avons étudiés ailleurs (voir p. 591), l'estomac peut renfermer dans sa cavité des corps inertes, de nature très différente, et susceptibles de donner lieu aux accidents les plus variés et les plus graves.
On peut les classer en trois groupes, les uns venant de l'extérieur, les autres émigrés d’un autre point de l'organisme, les derniers formés dans l'estomac même, bien que leurs éléments constitutifs soient apportés du dehors.
1° Corps étrangers venus de l'extérieur. — Leur pénétration dans l'estomac peut se faire exceptionnellement à travers les parois, par plaie pénétrante de l'abdomen (balle, débris d'armes tranchantes, etc.). On peut en rapprocher la chute accidentelle dans l’estomac d'un bouton anastomotique de Murphy. |
Le plus souvent il s’agit de corps ingérés, et arrivant dans l'estomac par les voiles naturelles. Leur volume peut être considérable. On ne saurait s'en étonner, car l'œsophage et le cardia ont un calibre large et suffisamment dilatable, le seul point rétréci et difficile à franchir se trouvant à la partie supérieure, dans le segment cervical.
La nature de ces corps et les circonstances de leur pénétration dans l'estomac sont des plus variées.
On peut considérer, d'une part les ingestions accidentelles, d'autre part les ingestions ;volontaires, Une variété intéressante à noter est représentée par les accidents dus à une intervention médicale. C’est ainsi que des dents à pivot, ou même des pièces dentaires plus volumineuses, ont été dégluties au cours de l’anesthésie (le même accident peut arriver pendant le sommeil): D'autre part des fragments d'instruments ou des instruments entiers, utilisés pour le cathétérisme de l’œsophage et de l’estomac, ou pour le traitement des voies respiratoires supérieures et du pharynx, ont pu également tomber dans l'estomac : olive mal fixée, fragment de sonde rendue friable par dessiccalion ou par ébullition trop fréquente, extrémité métallique d’un tube d'Einhorn, crochets, pièces de pansement, etc.
2° Corps étrangers venus de l'intérieur. — Ceux-ci consistent en calculs biliaires, qui pénètrent dans l'estomac, soit par reflux pylorique, soit directement pas fistule mettant en relation cet organe avec la cavité vésiculaire. Le calcul peut avoir, dans ce dernier cas, un volume considérable.
39 Corps étrangers formés dans l'estomac. — Ce sont les calculs gastriques, et les tumeurs pileuses.
Les calculs d'origine endogastrique ou gastrolithes sont exceptionnels. On a rapporté l'observation d’un alcoolique chez qui se forma un calcul slratfié à la suite de l’ingestion d’un vernis à base d'alcool Encore dans ce cas peut-on dire que le calcul avait une origine partiellement exogène. Il en est de même des masses conglomérées qui se produisent souvent aux dépens des corps ingérés. Mais il ne paraît pas impossible qu’un calcul se forme
TROUBLES MÉCANIQUES CAVITAIRES ET PARIÉTAUX. Fasc. XIII. — 691
dans l'estomac même, par un mécanisme analogue à celui des calculs vésicaux et biliaires : des exemples en ont été rapportés chez les animaux (cheval, etc.).
V. Bernales a observé récemment chez un homme la présence d’un corps, arrondi et libre dans la cavité gastrique, de 6 centimètres sur 3, et de forme cylindrique, formé d’un caillot sanguin enrobé d'une légère couche de pigments biliaires : la gastrostomie et l’ablation de ce calcul furent suivies de guérison.
Les {fumeurs pileuses constituent une variété extrêmement curieuse de
Fig. 53. — Gastrolithe trouvé dans l'estomac d'un cheval. — Grandeur naturelle. Poids 380 gr. (d’après A. D. BRUNET).
corps étrangers de l'estomac. On les désigne encore sous le nom d’égagropile ou trichobézoard. La première désignation rappelle que ces tumeurs sont rencontrées souvent chez les chèvres (atyxyo0s, chèvre sauvage); la deuxième, qu'il s’agit de calculs d'origine pileuse (bézoard, concrétion calculeuse se formant dans le tube digestif de certains quadrupèdes, et 0216, poil).
Ce sont des tumeurs formées de cheveux, de crins, de feutre, de débris végétaux, etc.
On les observe à tous les âges, même chez les nourrissons. Le plus souvent il s’agit d'enfants dégénérés, surtout de fillettes, ayant pris l'habitude de mordiller le bout de leur natte ou d’avaler des cheveux. Des aliénés, enfants ou adultes, en sont également porteurs.
La tumeur est formée de poils ou d’autres filaments entrelacés et conglomérés par les mouvements de l'estomac. Elle est souvent de petite taille, mais peut par contre être vraiment énorme, et dépasser ! et 2 kilos. Elle est noirâtre, gluänte, d'odeur fétide. Elle peut occuper tout l'estomac, et même se prolonger dans le duonénum, et exceptionnellement dans le jéjunum. Il est plus rare qu'elle remonte dans l’œsophage.
LE Noir et AGASSE-LAFONT.
Dans une observation de Broca (1), l’égagropile fut enlevé chez une enfant de 4 ans, qui avalait des cheveux, du duvet de laine arraché de son man-. teau, des bouts de ficelle, des fragments d'éponge, etc. La tumeur comprenait une première masse gastrique de 35 centimètres de long sur 5 de diamètre,etun prolongement duodénal-jéjunal, de 15 centimètres Sur 3.
Fig. 54. — Tumeur pileuse de l'estomac. Cas observé par E. Juvara. La tumeur avait le double des dimensions reproduites ici.
Étude clinique. — La symptomatologie est variable suivant qu'il s’agit de corps étrangers venus du dehors, ou au contraire nés sur piace.
Les corps ingérés peuvent être rejetés peu de temps après leur ingestion, soit par vomissement, soit le plus habituellement par l'intestin. Exceplionnellement ils traversent les parois et vont s’enkyster,ou cheminent dans l’organisme (aiguilles).
Ils peuvent d'autre part rester en place, et être tolérés pendant de nombreuses années, comme le prouvent en particulier les faits constatés chez les aliénés.
Dans ce dernier cas, ils restent parfois latents pendant toute la vie, et constituent une trouvaille d’autopsie.
Par contre, ils donnent lieu souvent à des troubles fonctionnels plus ou moins graves, douleurs, nausées, vomissements, diarrhée, convulsions chez les enfants. :
Une complication soudaine, hématémèse, abcès, perforation gastrique ou intestinale, peut en être la conséquence, et entraîner la mort ou nécessiter
une opération d'urgence. Le saturnisme peut succéder à l'ingestion de balles de fusil.
(1). A. Broca, Volumineux égagropile, extrait par gastrostomie de l’estomac d’une enfant de 4 ans. Académie de médecine, 15 mai 1917.
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Suivant leur volume, leur nature et leur nombre, ils sont reconnaissables . Ou non par l'exploration physique, palpation de l'estomacetsurtout radioscopie. Gastrolithes et tumeurs pileuses. — Les gastrolithes sont trop exceptionnels pour avoir une histoire clinique de quelque intérêt.” Il n'en est pas de même des tumeurs pileuses. Celles-ci se manifestent par des signes fonctionnels de plus en plus accentués, anorexie, nausées, vomissements, puis intolérance gastrique absolue. La gêne apportée à l’alimentation, et, tardivement, l’inanition complète entraînent l’amaigrissement et la mort par cachexie. | L'examen physique révèle d'autant mieux la tumeur, qu’elle est plus considérable, et que le sujet est plus amaigri. Elle peut former une saillie volumineuse, reconnaissable à l'inspection. Elle est caractérisée par son siège, sa mobilité, sa forme globuleuse et régulière.
À la radioscopie on constate la réduction où même la disparition de la cavité gastrique. Quant à la tumeur même, elle donne naissance à une ombre grisätre et diffuse.
Diagnostic. — Le diagnostic doit être fait avec un grand nombre d’affections gastriques, et même avec les tumeurs localisées à d’autres organes.
On se rappellera que les commémoratifs sont souvent, dans ce cas, difficiles à établir : les ingestions accidentelles peuvent être ignorées des malades ; les ingestions volontaires sont le plus souvent niées par eux (enfants craignant un châtiment, sujets ayant tenté de se suicider, aliénés, etc.).
Les tumeurs pileuses en particulier, par leur forme, leur volumeet leursymptomatologie, risquent d’être confondues avec des masses néoplasiques (cancer de l'estomac, de l'intestin, du pancréas, de la rate), tuberculeuses(péritonite enkystée) ou kystiques. Parfois leurs dimensions et la cachexie profonde qui les accompagne paraissent rendre toute opération inutile. La surveillance attentive du sujet, par laquelle on dépistera ses habitudes nocives ; la présence ‘de cheveux dans les fèces ou dans le liquide de lavage ; la dépilation de la tête, signalée dans plusieurs observations; l'examen du sang, qui ne révélera pas les anomalies habituelles des tumeurs malignes ; la radioscopie, qui montrera que l'estomac est rempli par une masse donnant une ombre diffuse: tels sont les moyens qui, isolés ou associés, pourront faire soupçonner ou mettre en évidence la nature réelle de l'affection. Dans le cas rapporté par A. Broca, la tumeur fut d’abord prise pour une masse tuberculeuse et traitée par l’héliothérapie : c'est la lecture d’une observation publiée par Dauriac qui mit sur la voie du diagnostic CL)
On devra, par contre, éviter de commettre une erreur de diagnostic dans un autre sens, et croire à un corps étranger qui n'existe pas. On se méfiera des affirmations de certains sujets névrosés, qui pourraient entraîner à une opération injustifiée. À
Traitement. — Le traitement est variable suivant le degré de nocivité des corps étrangers.
(1) Daurrac, Un beau cas d'égagropile. Académie de médecine, 17 avril 1917. — Brucur, Un cas de trichobézoard, La Riforma Medica, 27 avril 1918.
LE Noir et AGASSE-LAFONT.
Ceux qui sont peu volumineux, sans aspérités et non toxiques, peuvent être laissés en place sans inconvénient, d'autant plus que, si leur ingestion est récente, on peut espérer leur expulsion spontanée par vomissement, ou, plus habituellement, par l'intestin. D'ailleurs cette élimination par l'intestin peut être tardive : Viel et Le Clerc ont observé le cas d’un aliéné qui avait avalé une cuiller de 15 centimètres de long sur 2 centimètres de large : bien tolérée par le tube gastro-intestinal, elle n'a été rendue que plus d’un an après l’ingestion. Par conséquent une surveillance attentive esl indiquée, pour voir si on retrouve le corps étranger dans les fèces. La radioscopie, ilest vrai, permet en général d'avoir une certitude, et même d'en suivre la migration. Les vomitifs et les purgatifs sont inutiles.
Les corps volumineux, et surtout acérés, seront enlevés par gastrotomie, quel que soit l’âge du sujet. Labbé a fait la première opération de ce genre, et a retiré ainsi de l'estomac une fourchette ; Ombrédanne a récemment rapporté l'observation d’un nourrisson de 16 jours ayant avalé par mégarde une épingle de nourrice, et opéré avec succès (1).
Enfin, lorsqu'un égagropile est diagnostiqué ou soupçonné, toute expulsion spontanée étant impossible, il convient d'opérer sans retard.
(1) OuBréDanxe, Extraction d’une épingle par gastrotomie. Soc. de Pédiatrie, 21 juin 1921.
PF