‹ Nouveau traité de médicine (volume 2)Chapitre 185 sur 195 · A. — TROUBLES GASTRIQUES SECONDAIRES AUX AFFECTIONS NERVEUSES · texte numérisé non relu

A. — TROUBLES GASTRIQUES SECONDAIRES AUX AFFECTIONS NERVEUSES

Nous envisagerons successivement, étant donné la différence de leur mode de réaction sur l'estomac, de la difficulté du diagnostic et de la nature du traitement :

1° Les affections organiques du système nerveux ;

20 L'hystérie; 3° Les maladies mentales ou psychoses.

1° Troubles gastriques secondaires aux maladies organiques du système nerveux.

Maladies en cause. — La plupart des maladies organiques de l’encéphale et des méninges sont susceptibles de donner naissance à des manifestations stomacales, ce qui est facilement explicable par l’atteinte des centres supérieurs ou des voies de conduction des nerfs de l'estomac.

Aussi trouve-t-on des troubles gastriques dans la symptomatologie des méningites aiguës ou chroniques, des tumeurs liquides ou solides et des hémorragies du cerveau, du cervelet, de la protubérance et du bulbe, de la paralysie générale, etc.

Les lésions de la moelle, myélite aiguë, tabes, etc., ont les mêmes conséquences, quand elles atteignent le bulbe et le noyau du pneumogastrique.

Symptômes gastriques. — Le plus fréquent et le plus caractéristique de ces symptômes est le vomissement cérébral. Nous en avons décrit ailleurs les caractères distinctifs, qui sont d’être un vomissement brusque, facile, sans efforts ni nausées. [l est alimentaire ou bilieux.

La crise gastrique appartient plus spécialement au fabes. Parfois aussi on la rencontre dans la myélite aiguë, la sclérose en plaques, les tumeurs du cervelet, etc. De début tantôt brusque et tantôt précédé de prodromes, elle est

LE Norr et AGASSE-LAFONT.

essentiellement caractérisée par des douleurs vives, des vomissements abon-

dants d'aliments puis de suc gastrique, enfin, quand la crise se prolonge ou se répète, par un état de dépression nerveuse très accentuée.

Des manifestations de dyspepsie banale, de la sialophagie, de l'aérophagie,

de l’anorexie ont été également signalées dans les mêmes affections des centres

nerveux.

Mécanisme des manifestations gastriques. — Les lésions, l'irritation, la compression des noyaux d'origine des pneumogastriques ou de leurs fibres intracérébrales peuvent expliquer, par elles seules, les troubles moteurs, sensitifs et sécrétoires gastriques constatés au cours des affections que nous étudions ici.

Mais il s’y ajoute le plus souvent des altérations réelles de l'estomac. Dans certains cas il semble que ces altérations gastriques elles-mêmes peuventêtre attribuées à l'affection cérébrale. Expérimentalement, en effet, on a constaté que des lésions des pneumogastriques provoquent des érosions et des hémorragies de la muqueuse. En général, d’ailleurs, on se trouve en présencede lésions préexistantes, qui favorisent ou aggravent la manifestation gastrique dont la maladie du système nerveux déclenche l'apparition : Hayem a constaté que les crises gastriques du tabes sont facilitées par l'irritation médicamenteuse de l'estomac.

Diagnostic. — Quand l'affection nerveuse est nettement caractérisée, le diagnostic de la complication gastrique est aisé. Encore convientzil dans ce cas de distinguer la part qui peut revenir à une lésion primitive de l'estomac.

Mais il est nombre de faits dans lesquels l'erreur ne peut être évitée que par un examen très minutieux. Les tumeurs du cerveau et du cervelet, le tabes fruste, la méningo-encéphalite syphilitique ne devront pas être confondus avec des affections organiques de l'estomac susceptibles de provoquer des nausées, des vomissements et des crises de gastralgies.

Traitement. — Le traitement est celui de l'affection nerveusé qui est en cause, et ne saurait trouver ici sa place.

Mais on aura soin de ménager l'estomac et de le traiter s’il y a lieu, afin que ses lésions propres ne servent pas de point d’appel à l'apparition dés accidents.

2° Troubles gastriques secondaires à lhystérie.

État actuel des notions concernant l’hystérie gastrique.— L'hystérie a été considérée pendant longtemps comme pouvant donner naïssance aux troubles somatiques, et en particulier aux troubles RE les plus variés et les plus graves.

Mais les recherches récentes et en particulier les travaux de Babiniskt, l'emmplot plus rigoureux des techniques d'exploration et la découverte dé procédés nouveaux ont singulièrement restreint le domaine de l’hystérie gas: trique,

ESTOMAC ET SYSTÈME NERVEUX. Fasc. XIII. — 135

Nous allons donc voir ce que l’on a attribué à l'hystérie dans le domaine de la pathologie gastrique, et ce qui paraît légitimement pouvoir être conservé.

L'aérophagie, que nous étudions en un chapitre spécial étant donné son importance, semble parfois, sous ses différentes formes, se développer comme une conséquence directe de l’hystérie. IL en est ainsi en particulier de l’aérophagie éructante ou spasmodique (voir p. 752). D'autre part la forme commune peut se montrer par l’'enchaînement des faits que voict. Certains hystériques présentent une sialorrhée excessive, ont la bouche constamment pleine de salive, et en rejettent plus d’un litre par jour. Si la salive est avalée au lieu d’être rejetée au dehors, cette sialophagie (Hayem) entraine des mouvements constants de déglutition, une ingestion excessive de salive et d'air, avec toutes les conséquences morbides de Faérophagie.

L'évolution de l’aérophagie éructante, l'influence manifeste de la suggestion sur la sialorrhée (Mathieu et J. Ch. Roux ont publié lobservation d’un malade, chez qui l'on vit en quelques jours, par le fait d’une suggestion médicamenteuse, la sialorrhée tomber de 100 grammes à 30 grammes par 24 heures) sont des raisons suffisantes, pour considérer qu’un certain nombre d’aérophages le sont devenus vraisemblablement par le fait d'une hystérie préexistante.

Les régurgitations, la ruminalion ou mérycisme, les vomissements paraissent dans quelques cas se rattacher à la même cause. Il existe en particulier une forme de vomissements qui se présentent avec des caractères très spéciaux, se produisent régulièrement après chaque repas, sans efforts, persistent pendant des mois et des añnées, et cela avec conservation d’un bon état général, ce qui s'explique par ce fait qu'une partie seulement des aliments ingérés est rejetée au dehors : ces vomissements, que lexploration la plus minutieuse ne permet d'attribuer ni à une lésion organique de l'estomac, ni à quelque cause mécanique, il est logique de les mettre sous la dépendance de l’hystérie dont on relève les autres stigmates. |

Les crises gastriques hystériques sont par contre d’une interprétation plus délicate. Elles sont caractérisées par une association de douleurs gastriques et de manifestations hystériques (convulsions, état syncopal, crises de larmes, etc.). Dans ce cas l'hystérie intervient, non pas pour créer de toute pièce l’ensemble de la crise, car on décèle une cause locale de la douleur initiale (gastrite, ulcère, etc.) : mais elle donne à la crise son allure spéciale, que la lésion gastrique et souvent le peu d'intensité de la douleur ne justifient pas.

Quant aux hématémèses hystériques, comme les autres manifestations hémorragiques rattachées à la même cause, on à de plus en plus tendance aujourd'hui à considérer qu’elles s'expliquent soit par la simulation, soit par une affection organique qui à passé inaperçue. I faut songer en particulier à la fréquence des ulcères latents (de l’estomac, du duodénum ou de Fæsophage). Ce n'est donc qu'en se basant sur des observations très rigoureuses et très complètes que leur existence pourrait être établie avec certitude : jusqu'ici les documents de ce genre font défaut.

. L'anorexie grave enfin, classée parfois dans le tableau clinique de l'hystérie, correspond en général à un trouble mental plus profond (voir p. 737).

LE Noir et AGASSE-LAFONT,

Diagnostic des manifestations gastriques de l’hystérie. — En même temps que le champ de l’hystérie gastrique se réduisait progressivement, une évolution se produisait également dans la façon de concevoir les conditions nécessaires pour un rene rigoureux.

Dans la conception ancienne de cette affection, pour reconnaître les manifestations qui ne se distinguent pas au premier abord des manifestations organiques similaires, on se basait d’une part sur leur mode d'apparition, d'autre part.et surtout sur la présence de stigmates (rétrécissement du champ visuel, hyperesthésie ovarienne, hémianesthésie sensitivo-sensorielle, etc.).

Mais il semble démontré aujourd’hui que cette façon de procéder entraîne sréquemment à l'erreur. Il est donc préférable de ne se prononcer avec certitude que lorsque l’on a fait les deux ordres de constatations suivantes :

a) Absence de tout symptôme objectif (recherché par les moyens cliniques courants et par les moyens spéciaux) d’une lésion organique susceptible de donner naissance à l’accident que l’on constate.

b) Disparition de cet accident par persuasion ou contre-suggestion. À la condition, bien entendu, que la guérison constatée soit réelle, et qu'aucune autre cause n'ait pu intervenir, — repos, régime, thérapeutique médicamen-

teuse même, — qui pourrait être légitimement invoquée comme facteur de guérison.

Traitement. — Les notions que nous venons de donner nous permettent de résumer en quelques mots le traitement de l’hystérie gastrique.

Lorsque ses manifestations paraissent n'avoir aucun substratum organique gastrique, ce qui est le cas pour certaines formes C'HÉrONORSS éructante et de vomissements, la psychothérapie doit suffire à les guérir.

Au contraire les crises gastriques et la sialophagie, pour lesquelles : un trouble gastrique primitif est d'ordinaire à l’origine d'accidents auxquels l'hystérie vient imprimer secondairement son allure spéciale, il est logique d'associer à la psychothérapie le traitement de la gastropathie qui pa en cause.

Cette dernière conduite thérapeutique est encore plus indiquée en présence d'hématémèses supposées hystériques : toute possibilité de simulation étant empêchée, on devra faire le traitement rigoureux de l'affection qui existe tres vraisemblablement, ulcération symptomatique ou ulcus de Cruveilhier.

3° Troubles gastriques secondaires aux maladies mentales,

Étiologie et symptômes. — Dans les maladies mentales sans lésions nettement déterminées, encore désignées sous le nom de psychoses, le fonctionnement de l'appareil digestif, et de l'estomac en particulier, se présente sous deux aspects très différents.

Tantôt son intégrité complète, la conservation ou l'exagération même de l'appétit font un contraste frappant avec l'intensité des troubles psychiques.

Tantôt, au contraire, on constate des altérations histologiques ou fonctionnelles plus où moins profondes. Le plus souvent elles sont manifestement secondaires à la psychose. Il peut arriver cependant qu'elles soient assez

ESTOMAC ET SYSTÈME NERVEUX. Fasc. XIII. — 137

précoces et assez marquées pour que la question se pose, comme nous le verrons, de savoir si elles ne constituent pas le trouble primitif.

De toute façon on peut dire qu'en général, à chaque variété de psychose. répondent, quand il y en a, des troubles digestifs particuliers. ,

La manie aiguë est la forme la plus manifeste de l'aliénation mentale,

Au sens médical, le maniaque est le fou dont la folie ne fait aucun doute pour personne (P. Juquelier). S'il peut y avoir, au début, de l'inappétence, avec langue saburrale et fétidité de l’haleïine, il est habituel de constater par la suite une véritable exubérance des-fonctions digestives, les aliments étant ingérés, si l'on n'y met obstacle, en quantité excessive et sans choix (boulimie, voracité). SE

Dans la mélancolie — terme pris médicalement dans des acceptions assez différentes, mais que l’on peut considérer comme une forme de folie ayant pour caractères délirants principaux la tristesse, la dépression et la terreur — la perversion du goût et de l’odorat a pour conséquence habituelle l'anorexie et le refus des aliments. Maïs ce refus, comme toutes les réactions des mélancoliques, se présente avec des caractères de passivité : le mélancolique, à la différence du persécuté, après avoir refusé la nourriture qui lui est offerte, l'absorbe si on la porte à sa bouche, et si on l'empêche de la rejeter. La présence d'un enduit saburral sur la langue, la fétidité de l’haleine, la lenteur des digestions sont habituels.

Dans les jolies périodiques, suivant que les accès prennent la forme de la manie aiguë ou de la mélancolie, on constate les troubles digestifs du premier de ces états ou du second.

Chez les dégénérés (idiots, imbéciles, débiles mentaux), le déficitintellectuel, les anomalies du goût, diminué ou perverti, parfois les malformations buccales, ont pour conséquence un dérèglement plus ou moins profond dans le choix des aliments et le mode d'alimentation. La polyphagie, la tachÿphagie, la voracité s'associent à l’ingestion des corps étrangers les plus divers. Il peut en résulter des troubles digestifs chroniques (dilatation, atonie) ou des accidents immédiatement graves (perforation, obstruction). Mais on est frappé d'autre part de la remarquable tolérance de l'appareil digestif, dans un grand nombre de cas, envers les corps étrangers d'apparence les plus nocifs (voir. p. 690).

La démence précoce ou juvénile (idiotie accidentelle ou acquise d'Esquirol), entraîne, dans sa période d’invasion, de l’inappétence et de l'amaigrissement. Plus tard, l'alternance de l’anorexie et de la boulimie a pour conséquence des périodes d’amaigrissement et d’engraissement rapides, sans rapport avec des variations de l’état mental, et une tendance fréquente à l'obésité.

La démence sénile, affaiblissement intellectuel acquis, chronique et irrémédiable, peut montrer au début un contraste manifeste entre le déficit intellectuel et la conservation de l'appétit, avec fonctionnement parfait du tube digestif. Plus lard les digestions deviennent difficiles, en même temps que l'état général s’altère et que surviennent l'amaigrissement et la cachexie.

Diagnostic. — Dans la manie aiguë et dans les états chroniques permaients, la constatation aisée des troubles psychiques permet de ramener à

Le Norr et AGASSE-LAFONT,.

leur vraie cause les manifestations gastriques anormales. Un examen minu- 0 . f L. 0 2 " F e = tieux peut être, cependant, dans certains cas, nécessaire pour déterminer la part qui revient aux lésions réelles de l'estomac, préexistantes ou secondaires. 0 Q 0 Q LJ ES !

Par contre, dans les folies périodiques, en particulier pour la forme mélancolique, les symptômes subjectifs gastriques peuvent assez facilement entraîner une erreur et faire croire à une gastropathie primitive et grave: l'exploration locale, qui donne des résultats négatifs, et d'autre part la constatation d’un état psychique anormal mettent sur la voie du diagnostic.

Traitement. — La surveillance et la restriction de l'alimentation chez les boulimiques, les voraces et les pervertis, l'alimentation forcée chez les mélancoliques constituent l'essentiel de la thérapeutique qu'il convient d'appliquer, en ce qui concerne leur appareil digestif, aux sujets atteints de maladies mentales avec troubles gastriques.

Lorsque quelque cause locale, pyorrhée alvéolo- dentaires lésion du nasopharynx, retard d'évacuation gastrique, auto-intoxication intestinale, etc., s surajoute à la psychose, le traitement approprié aura une influence Fe AE non seulement sur le fonctionnement de l’appareil digestif, mais aussi sur l'état mental, en particulier chez les mélancoliques.

Page 1