L. BARONNEIx et H. DARRÉ
de violentes douleurs. Les ulcérations arrondies ou irrégulières, parfois assez
profondes, souvent enflammées et entourées d'une base indurée, se produisent soit par extension des fissures, soit à la suite d'une brûlure, d'un traumatisme, du contact d’une dent cariée ou d’une pièce prothétique ; elles sont très douloureuses, extrémement rebelles, se réparant très lentement. Elles modifient profondément l'aspect des plaques leucoplasiques, qui deviennent mamelonnées, avec des dépressions profondes, cicatrices des ulcérations, entourant des saillies bosselées, souvent assez indurées pour simuler un début de dégénérescence épithéliomateuse.
L’'épithélioma est, en effet, la complication de beaucoup la plus importanité de la leucoplasie. Classiquement, on doit craindre l’épithélioma, quand on voit une plaque, jusque-là lisse et unie, se hérisser de saillies papillaires (état papillomateux de Vidal, qu'il faut distinguer des leucoplasies papillomateuses d'emblée) ; quand une plaque, jusque-là souple, présente une induration profonde, comme noueuse (Vidal); quand on voit apparaître soit sur une plaque, soit sur un autre point de la muqueuse, surtout sur les bords de K langue, une fissure ou une ulcération persistante, douloureuse, saignante, papillomateuse et surtout entourée d'un noyau induré, ou encore une saillie bourgeonnante, à développement rapide. Dans tous ces cas, une biopsie s'im-
pose (Darier), pour fixer rapidement le diagnostic, avant que les symptômes
fonctionnels (douleurs, irradiations vers l'oreille), ou l'apparition de petits ganglions sous-maxillaires durs et roulant sous le doigt viennent confirmer
l'existence du néoplasme, maïs indiquer en même temps l’envahissement des .
tissus profonds et l’incurabilité du cancer.
La fréquence de la transformation épithéliomateuse est si grande, qu'on a pu se demander si l’épithéliome n’est qu’un accident au cours de la leucoplasie, ou si certaines variétés de leucoplasie ne doivent pas être considérées comme un état précancéreux, comme une première phase de l'épithélioma buccal (Besnier). Assurément, le cancer est surtout à redouter dans les formes étendues à évolution rapide, et particulièrement dans les formes à plaques épaisses, fissurées, ulcérées; mais il peut compliquer les formes en apparence les plus légères et les plus bénignes ; inversement si le plus souvent les
formes frustes et légères restent bénignes, on voit aussi des plaques papillo-
mateuses persister jusqu'à la mort sans se transformer en épithéliome. Par conséquent, s’il existe des variétés de leucoplasie, qui, dès le début, sont cancéreuses en puissance, ce qui n'est pas prouvé, il nous est impossible de les différencier des variétés bénignes.
Le temps qui s'écoule entre l'apparition de la leucoplasie et de l'épithéliome est très variable ; il peut ne pas excéder 2 ans, mais est le plus souvent beaucoup plus long. | ASE
Si l'épithéliome qui succède à la leucoplasie est le plus souvent banal, à évolution rapide, il n’est pas rare cependant qu'il présente une marche’très particulière, analogue à celle de certains cancers de la peau ; cette forme, bien étudiée par Reclus sous le nom d'épithélioma en surface des muqueuses leucoplasiques, est caractérisée par l'évolution lente de la tumeur, qui a peu de tendance à s'ulcérer, par l'absence habituelle d’adénopathies, par la fréquence des récidives multiples après extirpation chirurgicale, non pas sur placé,
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} mais successivement, à intervalles de plusieurs années souvent, sur d’autres plaques ou des points variés de la langue, par la survie prolongée qui peut dépasser 20 ans ; en un mot il s’agit d’une variélé relativement bénigne d’épithéliome, nécessitant souvent de nombreuses interventions chirurgicales (jus-
qu à onze dans un cas de Reclus), mais pouvant cependant se terminer par la mort. |
Anatomie pathologique. — Bien décrites par Leloir, les lésions consistent essentiellement en cutisation de l'épithélium muqueux, qui prend la structure de la peau (couche cornée épaisse, stratum granulosum stratifié riche en éléidine recouvrant le corps muqueux de Malpighy) et en infiltration embryonnaire du derme, prédominant dans les papilles qui sont allongées, autour des vaisseaux, mais envahissant toute la partie superficielle du chorion (infiltration mononucléaire). Dans une seconde phase, le derme se sclérose, l'épithélium est sillonné de fissures, au niveau desquelles le stratum granulosum disparaît, les cellules du corps muqueux de Malpighy prolifèrent et subissent des dégénérescences variées (altération cavitaire, dégénérescence granulo-graisseuse ou colloïde), tandis qu'une infiltration de cellules migratrices nombreuses apparaît.
Étiologie et pathogénie. — Affection très fréquente, la leucoplasie, exceptionnelle chez l'enfant, rare chez la femme, s’observe surtout chez l’homme adulte.
Dans la très grande majorité des cas,elle reconnaît pour cause la syphilis acquise ou héréditaire. Gette opinion, indiquée d’abord par Fournier, soutenue surtout par Gaucher et Landouzy, est généralement admise aujourd'hui: Elle est basée sur l’extréme fréquence de la syphilis chez les leucoplasiques ; on la trouve 8 ou 9 fois sur 10, soit par l’anamnèse, soit par la constatation d’autres stigmates ou affections syphilitiques ou d’une réaction de Wassermann positive; à*son appui, on peut invoquer aussi l'action du traitement antisyphilitique, qui souvent améliore ou tout au moins arrête l'évolution de la leucoplasie, et même dans quelques cas récents,amène, rarement d’ailleurs, la guérison complète de l'affection. Si le rôle de la syphilis est fondamental, il y,a lieu cependant de tenir grand compte d'un certain nombre de causes occasionnelles locales, qui appellent, facilitent et entretiennent action pathogène du tréponème sur la muqueuse buccale : en premier lieu l'usage du tabac, invoqué depuis longtemps et qui pour certains auteurs suffirait même à provoquer de toutes pièces une leucoplasie dite nicotinique, d'où le nom de plaques des fumeurs, donné encore souvent, à tort d’ailleurs, aux plaques commissuraires ; à côté du tabac, interviennent les dents cariées, les chicots, les dentiers, l’usage professionnel de certains instruments (canne à souffler chez les verriers), l'alcool, l'usage des aliments irritants ou épicés, etc. Ces causes d’irritation expliquent la plus grande fréquence chez l'homme.
Comment la syphilis agit-elle pour produire la leucoplasie ? Gaucher et Lacapère décrivent soit une transformation de plaques muqueuses récidivantes ou persistantes en plaques blanches, soit une leucoplasie syphilitique d'emblée.