L. BABONNEIx et H. DARRÉ
S IV. — ANGINES ULCÉREUSES.
Les angines ulcéreuses peuvent survenir au cours des états pathologiques les plus divers, qu'il s'agisse d'infections générales : scarlatine, fièvre typhoïde, septicémie d'origine utérine (Achard), ou d’aftections locales : amygdalites catarrhales aiguës, angines à fausses membranes, etc. De ces multiples variétés, les unes ont déjà été étudiées ; les autres n’ont pas d'histoire clinique. En réalité, la seule forme qui possède son autonomie et qui mérite ‘une description un peu détaillée, c'est l’angine ulcéro-membraneuse. dite encore angine de Vincent. |
L’angine de Vincent.
Syv. — Angine fuso-spirillaire; angine à bacilles fusiformes (VincexT); angine ou amygdalite ulcéro-membraneuse; angine qgangréneuse bénigne primilive (Raouzr et Brinbez, Moure, Escar) ; amygdalite chancriforme (Tarry et RAOULT, PANOFrFF). |
Historique. — En 1896, le professeur Vincent isolait une variété particulière d'angine caractérisée, cliniquement, par l'existence d’une ulcération sous-jacente à la fausse membrane, étiologiquement, par l'association de deux germes spéciaux, bacille fusiforme et spirille. Bien qu'on ait voulu lui trouver des précurseurs, à M. Vincent, et à lui seul, revient le très grand mérite d'avoir fait œuvre novatrice, el c'est à bon droit que l’on a attaché son nom à l'angine qu'il a le premier décrite. |
Étiologie. — L'angine fuso-spirillaire est une affection relativement commune puisque, pour 100 cas d'angines de toute nature, chez l'adulte, la proportion des angines fuso-spirillaires ressortit à 2,26. Elle est assez commune chez l’enfant, mais frappe surtout des adultes de 18 à 30 ans. Au delà de 35 ans, elle devient plus rare. On l’a signalée dans tous les pays; aucune race n'en parait exempte. Seule ou associée à la stomatite ulcéro-membraneuse, elle est nettement contagieuse. Ses causes prédisposantes peuvent être générales : affections mettant les sujets en état de moindre résistance (surmenage, tuberculose, syphilis, anémie); contact avec des matières organiques en putréfaction : la maladie offre une prédilection marquée pour les étudiants qui fréquentent les salles de dissection et pour les garçons d’amphithéâtre; ou locales : abus d’alcool et de tabac, malpropreté, évolution dentaire physiologique : deuxième dentition, éruption des dents de sagesse, ou pathologiques : carie. Quant à ses causes déterminantes, elles consistent dans ce que l'on a appeléla symbiose fuso-spirillaire. Le plus souvent, en effet, l'examen microscopique décèle, dans l’exsudat, deux germes distincts :
1° Un bacille special, du genre Clostridium, reconnaissable à ses caractères morphologiques : il est en effet très long, souvent un peu incurvé; son protopläsma est granuleux, cet état étant particulièrement typique sur les préparations traitées par les couleurs d’aniline en solution aqueuse ; enfin et surtout sa partie moyenne est
LES ANGINES AIGUES. Fasc. XIII. — 105
renflée, tandis que ses deux bouts sont amincis, d’où le nom de bacille fusiforme que lui a donné le Professeur Vincent. Sur les préparations, il est tantôt court et tantôt long, tantôt dispersé en semis uniformes, tantôt groupé en amas confluents ou encore en faisceaux composés d'éléments divergents et presque radiés. Il est d'autant plus abondant que l’ulcération est plus profonde. A létat frais, il est doué de mouvements et semble (Plaut) muni de cils. À Pultra-microscope, M. Comandon en distingue deux variétés, l’uneopaline et l’autre homogène. Rien de plus fréquent que de lui voir des formes d’involution({vacuolaires, filamenteuses, elc.). [ne prend pas le Gram, quoique, traité par cette méthode, il mette longlemps à se décolorer. On a pu le cultiver, soit sur milieux addilionnés de sérosités d’origine humaine (Vincent), soit sur milieuxan aérobies (Lewkowicz). On Pisole en ensemençant l’exsudat dans la gélose-ascile, que l’on aspire en tube de Vignal. Pour que l’inoculation aux animaux réussisse, il est indispensable de, modifier leurs conditions normales d'existence ou encore de faireintervenir un autre germe favorisant. L’inoculation à l’homme est possible. Il suffit, pour la voir réussir, d’excorier les gencives, puis de déposer, en ce point, une parcelle de culture, ou encore d’excorier l'amygdale non atteinte, chez les sujets atteints d’angine ulcéro-membraneuse.
2° Le spirille (Spirochaeta Vincenti) est très ténu, très mobile, long, flexueux, offrant, à l’ullra-microscope, l’aspect d’un véritable tire-bouchon. Sa teinte est beaucoup plus pâle que celle du bacille fusiforme. D’après M. Le Blaye, il se présente sous deux formes : une à.spires, assez régulières et nombreuses, l’autre à spires irrégulières, très grandes, et peu nombreuses.
Ces deux germes, que l’on a voulu à tort identifier, semblent exister dans la salive de certains sujets normaux : ils sont alors peu nombreux. Dans l’angine de Vincent, ils se multiplient activement et arrivent à « faire le vide » autour d’eux, si bien qu'on les retrouve à l’état presque pur dans la fausse membrane. Quelquefois, cependant, on voit à côté d’eux, divers germes : cocci, staphylocoques, streptocoques, bacilles de Loeffler, coli-bacilles. Dans cette symbiose, quiest encore responsable de bien d’autres affections que l’angine ulcéro-membraneuse (pourriture d'hôpital, stomatite ulcéreuse, bronchite sanglante, suppurations diverses, peut-être noma) auquel des deux germes attribuer le rôle prépondérant? La question a été très discutée. D’après les classiques, c’est le bacille qui est seul en cause, Pour M. Le Blaye, au contraire, le « spirochaete pénètre les tissus au delà de la zone atteinte par les bacilles fusiformes, dont le rôle paraît se réduire à parachever l’œuvre de destruction des tissus ».
Fig. 6. — Angine de Vincent (d’après BEZANÇON).
Symptomatologie. — L'angine de Vincent se présente sous deux formes : 1° Une forme pseudo-membraneuse, très rare, qui rappelle à s'y méprendre