I. — CAUSE DÉTERMINANTE — LE BACILLE D’EBERTH
Le point de départ de toute fièvre Lyphoïde ou de toute épidémie de fièvre typhoïde est un homme qui héberge le bacille d'Eberth. L'infection se Lransmet soit à l’entourage du sujet contaminé, soit à distance par l’intermédiaire de divers véhicules dont le plus important est l’eau. Le bacille d'Eberth n'est spontanément pathogène que pour lespèce humaine. H n'a pas de spore et, dans les conditions naturelles, la durée de son existence hors de l'organisme humain est limitée. |
Il existe un véritable cycle du bacille d'Eberth, partant de l'homme pour aboutir à l’homme. La description de ce cycle, à ses différentes étapes, dans l'organisme humain d'abord, puis dans le monde extérieur, constitue l'élément essentiel du.chapitre consacré à l'étiologie de la fièvre typhoïde: Avant de l’aborder nous étudierons en détail le bacille d’'Eberth lui-même.
{° ÉTUDE BACTÉRIOLOGIQUE — EXPÉRIMENTATION
Dans une série de travaux publiés en 1880 et 1881 Eberth signala quil avait coloré dans les coupes de plaques de Peyer, de ganglions mésentériques et de rales provenant de typhiques, un bacille qu'il considérait comme l'agent de la fièvre Lyphoïde. En 1884 Gaffky obtint vingt-six fois sur vingt-huil, à laulopsie de typhiques, des cultures sur gélatine du bacille découvert par Eberth et montra que ce bacille différait réellement de tous les microorganismes décrits jusqu'alors. En France les travaux de Chantemesse et Widal ont contribué à fixer les caractères et les propriétés biologiques du bacille d'Eberth et à établir sa ‘spécificité d’une façon définitive.
Le bacille d'Eberth se présente en général sous l'aspect décrit par Gaffky : c'est un bâtonnel de 2 à 4 y de longueur et de 0,5 w à 0,6 w de largeur, aux extrémités arrondies. Dans les cultures en bouillon ces bâtonnets sont particulièrement grêles. Sur gélose el sur pomme de terre 1l est plus large et plus trapu. Les bacilles d'Eberth provenant de vieilles cultures sur gélaline (Chantemesse et Widal) ainsi que de la bile ou de l’urime de typhiques affectent parfois la forme de longs filaments. Dans les culturès sur pomme de terre vieilles de 5 à 6 jours ou sur gélatine phéniquée, ils sont souvent renflés à leur centre, en navette, dans ce cas les deux extrémités prennent seules les colorants, tandis qu'il persiste au centre un espace clair (Artaud, Chantemesse et Widal)(). Dans les coupes d'organes el sur les milieux usuels les bâtonnets sont nettement séparés les uns des autres. Cultivés en
1. CHANTEMESSE et WipaL. Le bacille typhique. Bull. et Mém. de la Société médicale des hôpitaux, 1887, 25 février, p. 81.
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sang défibriné de typhiques-ou en bouillon fortement addilionné de sang de typhiques, ils se présentent souvent sous forme de longues chaînettes streptobacillaires (Lemierre) (1.
Le bacille d'Eberth est extrêmement mobile : les formes courtes traversent le champ du microscope en tourbillonnant sur elles-mêmes; les formes longues ont de véritables mouvements de reptation. Cette mobilité est due à l'existence de douze cils, très allongés, décrits par Lôffler, Imsérés sur toute la longueur du corps bacillaire (péritriches). Elle disparaît dans les cultures âgées de quelques jours.
Le bacille d'Eberth se colore facilement par tous les colorants usuels. 7/ ne prend pas le Gram.
Les caractères morphologiques du bacille d'Eberth que nous venons d’énumérer sont sensiblement les mêmes que ceux des autres bacilles du groupe coli-typhique, cohbacille, paracolibacilles, bacilles paratyphiques, bacillus fæcalis alcaligenes. L'identification de ces différents microbes qui peuvent tous être pathogènes nécessite leur étude sur une série de milieux de culture que nous allons maintenant passer en revue. Nous n’indiquerons ici que les caractères du seul bacille d'Eberth sur ces milieux de culture, renvoyant au tableau crjoint pour ce qui concerne les autres microbes du groupe coh-typhique.
Le bacille d'Eberth est un anaérobie facultatif; il se développe mieux pourtant en présence de l'air. Il pousse rapidement en bouillon peploné à 51°, En 24 heures le milieu se trouble complètement et présente, quand on l’agite, des ondes soyeuses. Abandonnée plus longtemps à l’étuve, la culture laisse déposer dans le fond du tube un précipité blanchâtre. Il se fait parfois un léger voile à la surface. Ensemencé en stries sur gélose le bacille d’'Eberth donne des colonies saillantes, blanchâtres, dont les bords sont translucides, à reflets bleutés. Sur gélatine en plaques, il commence à se développer au bout de 48 heures environ. Les colonies peuvent progressivement atteindre le volume d’un pois. Le contour est irrégulier, plus mince que le centre; examinées à la loupe, ces colonies se montrent parcourues de sillons plus où moins profonds. Elles sont réfringentes, translucides : leur aspect à été comparé à celui d'une montagne de glace. Sur gélatine en piquüre, 1l se forme, le long du trait d’ensemencement, des colonies grisâtres; la gélatine n’est pas liquéfiée. Sur pomme de terre, le bacille d'Eberth donne une culture difficilement visible, ayant l'aspect d’une simple traînée humide, parfois d’un mince vernis transparent, comparée à une trace de limaçon. Certains bacilles d'Eberth, ayant séjourné long- Lemps au laboratoire, donnent sur pomme de terre des cultures épaisses, Jaunâtres, luxuriantes, identiques à celles que fournit normalement le colibacille. Sur artichaut le bacille d'Eberth ne donne pas de colonies apparentes (Roger). |
Chantemesse et Widal ont montré que, contrairement au colibacille, le
1. A. LEMIERRE. Un procédé simple d’ensemencement du sang. C. #. de la Société de Biologie, 1905, p. 1296. L'ensemencement du sang pendant la vie. Thèse de Paris 1904, p. 22-23.
F. Wipaz, À. LEMIERRE et P. ABRAMI.
+ B. TYPHIQUE
CRU RSS RS Nombreux ne + Ja péri.
, phérie. re $
+ É ’ à NES
Mobilité. . de de mobile (quelques üons).
Gélatine (ensemencement en|Traïinée transparente, A Pt a Ce lee CP plus -e Fe au centre.
Pomme de Teresa Glaçure très mince, incolore, : AD ne visible.
| Réaction de l'indol. . . . . . [Pas de production d'indol.
Gélose au sous-acétate de ‘plomb. |Noircissement.
Al
L'Artichaut. . . . . . . . . . . .|Culture à peine visible. Pas C de verdissement.
Lait:simples Lt ee INé modifie pas le miheu.
Lait tournesolé . . . . . . . . .|Rougittrès légèrement.
Petit-lait tournesolé. . . ... . .|Rougit légèrement.
Fermentation des sucres sur gélose tournesolé (le signe + indique le virage au rouge) :
TACIOR ES Re ae A Sacchanpse, Le ra cures M Anis :
Diléite ape se one de Manille es berne U F REC MOTIOse SC Ch re ne Re rue Gufablôse ee Pad le UE nr A en Te ton noie : | LÉOIDSE RS ER ROUES Ho ;
Gélose glucosée au rouge neutre
Ni fragmentation, ni virage.
(ensemencement en piqüre). +
[fragmentation
ÉTIOLOGIE DE LA FIÈVRE TYPHOIDE. Fasc. III. — 9
du groupe coli-typhique (d'après Gaurier et WEISsENBACH).
B. PARATYPHIQUE B. : B. FAECALIS 4 L COLIBACILLE B. DE GÂRTNER ALCALIGENES RL AL a DEL I NA DRE A PR To Nombreux, surtout polaires. Peu nombreux, courts, po-[Nombreux, surtout polaires. laires.
Très mobile. Peu mobile (grandes variations|Très mobile
suivant les échantillons).
Traînée épaisse, blanc jaunâtre.|Traînée opaque, blanche, par-|Trainée analogue à celle du Coulée au fond du tube. fois visqueuse. B. d’Eberth, mais un peu
plus épaisse.
- Trainée brune ou jaune, épaisse.|Trainée brune ou jaune ,|Trainée gris brunâtre.
épaisse.
Pas de production d’indol, ou|Production d'indol. Pas de production d’indol. traces.
Noircissement. Pas de noircissement. Pas de noircissement. Verdissement en 2 ou 5 jours.|Verdissement rapide. » Ne coagule pas. Clarification|Coagule. Ne coagule pas. Clarification | tardive. tardive.
Rougit légèrement. Bleuit en-|Rougit et coagule. Bleuit en 2 à 4 jours." Ne coasuite à la surface. gule pas.
Rougit précocement, puis bleuit|Rougit fortement. Bleuissement intense en 21 . (caméléonage). heures, avec trouble homo-
gène et voile en surface.
| 0 ou bleuit.
st |
À ECS ÉT D MER AN TE 0 NT SNMR ee
Fragmentation. Fluorescence. |Fragmentation. Fluorescence.|Ni fragmentation, ni virage.
FE. Wipaz, À. LEMIERRE et P. ABramr.
: LIRE FIÈVRES TYPHOIDE ET PARATYPHOIDES.
bacille d'Eberth ne fait pas fermenter le lactose (1). C'est là une propriété extrêmement importante qu'il partage avec les bacilles paratyphiques. La plupart des milieux de culture, destinés à la recherche des bacilles Lyphiques et paratyphiques dans l'eau et les matières fécales où le coli-. bacille existe en quantité prédominante, ont pour base cette réaction : citons la gélose phéniquée tournesolée de Chantemesse, le milieu de Drigalski, la gélose fuchsinée d'Endo. Le bacille d'Eberth est également sans action sur le saccharose, la dulcite et la mannite. Par contre, rl décompose le mallose, le galactose, le lévulose et le glucose. L'action du bacille d'Eberth sur ce dernier sucre mérite une mention spéciale : il le décompose sans production de gaz. Au contraire, les bacilles paratyphiques et le cohbacille font fermenter le glucose avec dégagement de gaz; si bien que la gélose glucosée ensemencée avec du bacille d'Eberth ne subit pas de modifications, tandis qu'elle est disloquée par des bulles gazeuses si elle est ensemencée avec des bacilles paratyphiques À ou B, ou du colibacille.
Le bacille d'Eberth ne donne pas d’indol. Ensemencé en lait, 11 cultive abondamment sans produire de coagulation. Il pousse en gélose additionnée de 16. c. pour 100 de solution de rouge neutre (Rothberger et Scheffer) et de 0,5 pour 100 de glucose sans modifier la coloration du milieu, et sans provoquer la formation de bulles de gaz. |
Ensemencé en piqûre sur gélose addilionnée de solution à 5 p. 100 de sous-acétaleé de plomb, il provoque un dégagement d'hydrogène sulfuré qui se traduit sous forme de stries noires le long des traits de piqûre. Pour différencier d’un seul coup le bacille d'Eberth des bacilles paratyphiques, P. P. Lévy et Pasteur Vallery Radot (?) ont ajouté à chaque tube de gélose au sous-acélate de plomb quatre gouttes d’une solution de glucose à o pour 100. Le bacille d’'Eberth ensemencé dans cette gélose-gluco-plomb: ne la fragmente pas et n’en amène le brunissement que d’une façon inconstante. Le para À disloque la gélose sans la brunir; le para B la disloque et la brunit.
Chantemesse et Widal ont mis en lumière un phénomène biologique qui peut être appliqué à l'identification du bacille d'Eberth : c’est la vaccination des milieux de culture. Si l’on débarrasse par raclage la surface d’un tube de gélose ou de gélatine des colonies de bacilles d'Eberth qui s'y sont développées, on voit qu'un nouvel ensemencement du milieu avec du bacille d'Eberth reste sans résultat : le milieu est pour ainsi dire vaceiné contre ce microbe. Si l’on ensemence au contraire du colibacille sur le tube gratté, ce microbe donne des cultures abondantes. D'autre part, le bacille d'Eberth ne se développe pas sur les tubes grattés de colibacille. Le bacille paratyphique À ne pousse pas non plus sur les tubes vaccinés contre le
1. CnANTEMESSE et Wipaz. Différenciation du bacille typhique et du bacterium coli commune. De la prétendue spontanéité de la fièvre typhoïde. Acad. de Médecine. Oct. 1891 et Bulletin Médical, 1891, n° 89, p. 955. Nouvelles recherches sur la différenciation du bacille typhique et du bacterium coli commune. C. R. de la Société de Biologie, 1891, DAT.
2. P. P. Levy et PAsrTEur VALLERY-RADpoT. Différenciation pratique du ‘bacille d'Eberth, du paratyphique A, du paratyphique B par un seul milieu : la gélose-glucoplomb. Presse médicale, 1915, n° 51, p. 420.
Care
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bacille d'Eberth, tandis que le bacille paratyphique B s'y comporte comme le colibacille.
Les mêmes auleurs(!) ont vu que de faibles traces d’antiseptiques suffisent, en général, pour entraver le développement du bacille typhique : ainsi agissent le sublimé dans la proportion de 1 pour 29 090, Ie sulfate de quinine dans la proportion de ! pour 800. Par contre, le bacille d'Eberth est plus résistant à l'acide phénique que la plupart des autres bactéries : 1l se développe encore dans la gélatine phéniquée à 1 pour 500. Chantemesse et Widal, pour isoler le bacille d'Eberth des selles ou de l’eau, employaient «des tubes de gélatine de 10 centimètres à chacun desquels ils ajoutaient k à » gouttes de solution d'acide phénique à 1 pour 20, qu'ils ensemencaent, puis coulaient en boîtes de Petri :
Il est intéressant enfin de remarquer que le bacille d'Eberth doit trouver, pour se multiplier, une proportion relativement élevée de substances nutrilives. On s’en rend compte en éludiant la façon dont il se comporte quand on le cultive en liquide de Fränkel. La composition de ce liquide est la suivante :
Chlorure de sodium . . . D g1 Phosphate HR 2 gr.
Asparagine . ; 4 gr.
+Lactate d’ ammoniaque 6 gr. Eau distillée . J litre
Quand on ensemence dans un Lube de ce milieu une goutte de culture en bouillon de bacille d'Eberth, ce microbe se multiple ; mais si l’on repique une goutte de cette ire en premier tube dans un deuxième lube du même milieu, 1l ne se produit plus aucune multiplication microbienne. Le liquide de Fränkel est trop pauvre en substances nutrilives pour suffire aux exigences du bacille d'Eberth. Le bacille paratyphique À se comporte d’une façon identique. Au contraire, le colibacille et le bacille paratyphique B, plus robustes et plus rustiques, sont son en série dans les tubes de milieu de Fränkel (M. Nicolle) (?).
Le bacille (yphique est remarquable par la fixité de ses caractères sur les milieux de culture et de ses réactions biologiques. Certains bactériologistes ont pourtant noté l'existence d'échantillons atypiques. C'est ainsi que Sarratlhé et Clunet () ont isolé des bacilles typhiques qui, après avoir
rougi le petit lait tournesolé, le décoloraient avec formation tardive d'un voile bleu à la surface. M. Nicolle, Mile Raphaël et E. Debains (‘en ont vu
qui ne noircissaient pas la gélose au plomb; d’autres qui formaient un voile bleu d’une façon précoce en petit lait tournesolé; un autre échantillon, enfin, donnait un voile bleu en petit lait tournesolé, bleuissait Le lait tournesolé et faisait des passages dans le milieu de Fränkel.
1. CHANTEMESSE et Wipaz. Recherches sur le bacille typhique et l’étiologie de la fièvre lyphoïde. Arrhives de Physiologie, 1887. T. 9, p. 217.
9, M. Nicoue, MLLE A. RaPHAËL et E. DEBaixs. Études sur le bacille d'Eberth et les bacilles paratyphiques. Annales de l'Institut Pasteur, 1917, n° 8, p. 375.
3. SARRAILHÉ et CLUNET. La jaunisse des camps et l'épidémie de paratyphoïdes des Dardanelles. Bull. et Mém. de la Soc. méd. des hôp., 1916, p. 45 et 565.