I. — Historique
Avant le 26 juin 1896, date à laquelle le sérodiagnostic fut proposé par l’un de nous à la Société médicale des Hôpitaux de Paris, le phénomène de l'agglutinalion des microbes n'avait été considéré que comme un témoin de l’imimunité acquise. En 1889, Charrin et Roger avaient signalé l’agglutination du bacille pyocyanique cultivé dans le sérum des lapins vaccinés contre ce germe; en 1891, Metchnikoff avait noté le même phénomène avec le sérum des lapins vaccinés contre le pneumocoque. En 1894, Pfeiffer avait observé que le sérum de cobayes vaccinés contre le choléra produit « in vivo » l’immobilisation des vibrions et leur transformation en granules. Metchnikoff, l’année suivante, montra que le phénomène de Pfeiffer s’obtenait également « in vitro ». Enfin, en 1896, Grüber et Durham constatèrent le phénomène de l’agglutination avec le sérum des animaux immunisés contre le bacille cholérique, le bacille typhique, le bacille. de Gartner, et, considérant toujours cette réaction comme un témoin de limmunité acquise, Grüber eéengageait les médecins à la rechercher dans le sérum des convalescents. |
L'année suivante, l’un de nous montra que le pouvoir spécifique d’aggl utiner le bacille d'Eberth, loin d’être l’apanage des sujets vaccinés, appar-
1. Wivau. Sérodiagnostic de la fièvre typhoïde, Bull. de la Soc. méd. des Hôpitaux, 26 juin 1896.
DIAGNOSTIC. Fascr TT: "181
tenait au contraire aux sujets en pleine infection typhoïde; du même coup, sa recherche pouvait servir de base à un véritable sérodiagnostic de la maladie.
- Pour avoir toute sa valeur, la réaction agglutimante devait être rigoureusement spécifique, ne s’observer qu'entre le sérum des typhoïdiques et le bacille d'Eberth. Peu de temps après que Widal eut fait connaître la, méthode nouvelle, Grüber signala l’agglutination du bacille de Gartner par le sérum des typhiques; Gilbert et Fournier notaient le même fait pour le bacille de la psittacose, de même qu’Achard et Bensaude.
Widal et Sicard montrèrent alors toute la différence qui sépare l’agglutination spécifique — celle du bacille d’Eberth par le sérum des typhoïdiques, — de l’agglutination d'emprunt. Cette dernière ne s'effectue qu'à l’aide d'un sérum concentré; elle disparaît très vite, dès qu’on dilue tant soit peu le sérum ; l’agglutination spécifique, au contraire, persiste après dilution. Dans la pratique du sérodiagnostic, il ne faut donc pas se contenter de rechercher le phénomène de l’agglutination dans le sérum pur du malade; il est nécessaire de mesurer de façon précise le degré du pouvoir agglutinatif, par la méthode des dilutions de sérum successives, On verra de la sorte que si certains sérums de sujets normaux ou atteints de maladies autres que la fièvre typhoïde peuvent agglutiner le bacille d'Eberth quand ils sont employés purs, ou dilués à 1/5, à 1/10, au contraire, les sérums typhiques continuent à agglutiner, après leur dilution à 1/30, 1/50, 1/100, parfois 1/1000 et même au delà. En d’autres termes, la constatation d’une séroagoglutination positive pour le bacille d'Eberth à 1 pour 50, entraîne le diagnostic d'infection éberthienne.
La valeur spécifique du sérodiagnostic devait recevoir peu après une confirmation éclatante de la découverte des bacilles paratyphiques (1896). Cette découverte est, en effet, Le fait du sérodiagnostic. C’est parce que les malades d’'Achardet Bensaude, bien que présentant un syndrome cliniquement identique à la dothiénentérie, ne fournissaient pas de réaction agglutinante avec le bacille d'Eberth, que ces auteurs cherchèrent à isoler de l'organisme le microbe responsable de cette pseudo-typhoïde, et l’obtinrent par la culture de l’urine, dans un cas, par la culture du pus d’un abcès dans l’autre. Ce germe, dont les réactions cullurales étaient si proches parentes de celles du bacille d’Eberth, et qui engendrait chez l'homme une maladie assez voisine de la fièvre typhoïde: pour mériter le nom de « paratyphoïde », ne provoquait cependant aucune propriété agglutinante pour le bacille typhique. L'année suivante, en 1897, Widal et Nobécourt eurent l’occasion d'observer un cas analogue, et ils prouvèrent combien la méthode du sérodiagnostic, pratiquée en recherchant le taux limite de l'agglutination, se montrait précise : car tandis que le sérum de leur malade agglutinait au taux considérable de 1 pour 12000 le microbe « paratyphique » isolé de son organisme, il restait sans action sur le bacille d’Eberth, au delà de 1/20. Lorsqu'à la suite des recherches de Brill, Gwyn, Cushing, puis de Schottmüller, Kurth, Brion et Kayser (1900 à 1902), l'attention fut définitivement fixée sur la fréquence relative des infections paratyphoïdes, la plupart des cas observés ne firent que confirmer la rigoureuse spécificité de la réaction
F. Wipaz, À. LEMIERRE et P. ABRaAMr.
188 FIÈVRES TYPHOIDE ET PARA TYPHOIDES.
agglutinante : chacun des germes apparentés, bacille d’Eberth, paratyphique À et paratyphique B, faisait apparaître, dans les organismes infectés par lui, une séro-réaction qui ne s’effectuait qu'à son contact, ou ne s'observait à l’égard des deux autres bactéries qu'à un taux extrêmement faible.
Cependant, à mesure que l’étude des infections paratyphiques se développait, l'existence d’exceptions à la règle précédente s’imposait aux observateurs. On signalait l’agglutinabilté possible des bacilles paratyphiques par les sérums typhiques à des Laux voisins de celui de la réaction spécifique ; on notait également, quoique dans de plus faibles limites, le phénomène inverse : l’agglutination à un taux notable.du bacille typhique par les sérums paratyphiques; enfin on relevait la difficulté éprouvée parfois à dis. tinguer, par le sérodiagnostic, les infections à bacilles paratyphiques A de celles produites par les paratyphiques B. Ces incertitudes du sérodiagnostie, liées à la production de coagglutinations s’exerçant à des taux voisins de l'agglutination spécifique sur des germes apparentés, étaient, en fait, exceptionnelies, avant la guerre de 1914. Pendant la campagne, à la faveur des études auxquelles ont donné lieu les cas innombrables de fièvre typhoïde et paratyphoïdes observés, la valeur du sérodiagnostic a- été formellement mise en discussion. Divers bactériologistes ont pensé que le sérodiagnostic permetlait bien d'isoler des autres maladies infectieuses une infection appartenant au groupe typho-paratyphique, mais que le sérodiagnostic ne devait pas être utilisé pour distinguer la fièvre typhoïde des infections paratyphiques, en raison de la variabilité extrême des taux de lagglutination spécifique et des coagglutinations [L. Bernard et Paraf(); Rist(?)}: Les recherches successives d’Achard, Etienne, Coyon et Rivet, Paul Courmont, Challot et Puriet; de Netter et Ribadeau-Dumas, de Salomon, de Marcel Labbé, de Raimbaud, de Nobécourt et Peyre, de Cade et Vaucher, de Coyon et Lemierre, de P.-P. Lévy et Pasteur Vallery-Radot, de Rathery, Ambard, Vansteenberghe et Michel, de Weissenbach, de Claude Gautier, ont montré au contraire que le sérodiagnostic permet non seulement de distinguer des autres maladies les infections du groupe typho-paratyphique, mais encore de reconnaître, dans l’immense ‘majorité des cas, chacune de ces infections. Il faut pour cela se baser précisément sur la mensuration exacte du pouvoir agglutinatif poussé jusqu’au taux limite et, s’il existe des coagglutinations multiples, 1l faut tenir compte surtout de leurs valeurs respectives.
Enfin une condition nouvelle a été créée au sérodiagnostic, par la vaceination préventive antityphique et antiparatyphique. Gette vaccination fait apparaître pour son propre compte des propriétés séro-agglutinantes plus ou moins durables, auxquelles viennent se superposer les agglutinations d'infection produites par l'infection typhique ou paratyphique ultérieure. La lecture des résultats du sérodiagnostic peut, nous le verrons, en être rendue parfois très embarrassante.
1. L. BERNARD et PARAr. La séroagglutination et le diagnostic de l'infection éberthienne et des infections paratyphoïdes. Presse médicale, ? septembre 1915, p. 353; et les affections typhoïdes chez les sujets vaccinés contre la fièvre typhoïde. Annales de médecine. octobre 1915.
9. Risr. Études sur la fièvre typhoïde. Annales de Ho janvier 1916.
DIAGNOSTIC. Fasc. III. — 189
Telles sont les étapes successives par lesquelles a passé le sérodiagnostic. |
À la lumière de tous les travaux qui depuis 1896 ont élé accumulés sur la question, nous envisagerons successivement :
La description du phénomène de l’agglutination ;
La technique du sérodiagnostic ;
La valeur de ses résultats.
Il. — Le phénomène de l’agglutination.
Le phénomène de l’agglutination peut s’observer de deux manières : au microscope et à l’œil nu.
Au microscope. — Lorsqu'on mélange, dans un verre de montre par exemple, une goutte du sérum d’un typhique à quelques gouttes d'une culture jeune, en bouillon, de bacille d'Eberth, et qu'on examine, sans coloration, entre lame et lamelle, une goutte de ce mélange, on voit les bacilles, d’abord isolés nettement les uns des autres et très mobiles, se rapprocher, se réunir, former de petits îlots, des « centres agglutinatifs », qui grossissent rapidement par adjonction de nouveaux bacilles, et finissent par parsemer la préparation, à la façon des îlots d’un archipel, laissant entre eux des espaces clairs où subsistent encore quelques bacilles isolés et mobiles.
À l'œil nu, le phénomène est perceptible par l’un des deux procédés suivants (Widal) :
À une culture en bouillon déjà formée et âgée de un ou deux jours, on ajoute le sérum typhique recueilli aseptiquement. Au bout de quelques heures, on voit la culture perdre son trouble uniforme, devenir granuleuse, et finalement se clarifier complètement par précipitation, au fond du tube, des amas bacillaires agglutinés.
On peut encore mélanger le sérum typhique à du bouillon vierge, puis ensemencer le mélange avec une trace de culture de bacille d'Eberth et mettre à l’étuve ; au bout de 24 heures, le tube a pris un aspect caractéristique, qui le fait ressembler à une culture de streptocoque : le bouillon est resté clair, et les bacilles, « agglutinés à l’état naissant » forment au fond du tube un dépôt blanchâtre, floconneux.