I. — Facteurs de prédisposition générale
Distribution géographique. — Le sol, l'humidité. — Un auteur anglais, Haviland, atüra pour la première fois en 1869, l’attention sur ia fréquence du cancer dans certaines régions de l'Angleterre, le long des cours d’eau, dans les régions marécageuses ou dans les terrains d’alluvion, c'est-à-dire dans les endroits humides. Il invoquait ainsi l'influence du sol et de l'humidité, qui fut ensuite admise par beaucoup d'auteurs.
La notion de plus grande fréquence des tumeurs dans certains villages, dans cerlaines rues, dans certaines maisons (maisons à cancer) fut aussi en faveur durant une époque; mais elle tend à être abandonnée aujourd’hui. Dans une enquête très minutieuse, Bashford et ses collaborateurs ont montré que les soi-disant « maisons à cancer » étaient pour la plupart des presbytères ou de vieilles métairies habités par des personnes âgées, chez lesquelles il était naturel de retrouver une plus grande proportion de sujets cancéreux. Il en fut de même pour la notion des rues ou des villages à cancer, dont certaines statistiques urbaines comme celle de la ville de Paris, devaient encore tenir compte pendant un grand nombre d'années. À l'heure actuelle, il paraît démontré que ces faits ne reposent que sur des
LES CAUSES DU CANCER. Fasc. V. — 561
coïncidences ou des statistiques mal établies, et que la question des « Maisons à Cancer » doit être considérée avec Bashford comme un mythe. En 1915, Thomas Oliver a parfaitement résumé la question de la façon suivante : « Ce ne sont que des observations minutieuses et des méthodes scientifiques qui pourront nous donner l'élément capable d'éclairer l'opinion
publique. Or, que l’on nous trouve une maison à cancer où l’on ne puisse
découvrir la fréquence des tumeurs dues à des facteurs héréditaires, à des professions prédisposantes au cancer, ou enfin à d’autres influences non moins nettes. L'apparition successive de plusieurs cas de cancer dans le même endroit ou la même maison n’est pas pour nous surprendre; ce n’est pas une maladie rare et l'augmentation de la population et le nombre des agglomérations comprenant des individus plus ou moins âgés suffit à expliquer sa fréquence. Mais malheureusement, notre esprit romantique se refuse à abandonner cette vieille croyance ».
Dans un même ordre d'idées, on a signalé une plus grande fréquence du cancer dans les pays montagneux, mais ici encore les statistiques publiées par les auteurs ne donnent pas des résultats identiques. Les travaux de Gastpar, Weinberg, Kôrber, V. Hansemann, ont montré que dans les statistiques on n'avait pas tenu compte de la mortalité totale et de l’âge respectif des habitants. |
Les influences régionales particulières, sur le développement du cancer, celles du sol, de l'humidité reposent donc sur des faits encore discutables et ne méritent pas d’être retenues.
Climat. — Dans l’étiologie du cancer, l'influence climatérique se trouve déjà notée dans les vieux auteurs de la Médecine. Dans son livre du Cancer (1592) Fabrice Aquapendente note que le cancer est plus fréquent en Asie qu'en Germanie « parce que l’atrabile se forme plus vite en air chaud qu’en milieu froid ». Cette notion devait se perpétuer fort longtemps, jusqu'à ce que des explorateurs comme Livingstone et Walsh eussent déclaré que les régions tropicales ne connaissaient pas le cancer, ce qui, nous le savons aujourd'hui, est une erreur, car la maladie est répandue d’une façon presque universelle sur tout le globe avec des différences suivant les races, leurs habitudes et leurs coutumes. En effet, les travaux des médecins danois, de Jensen en particulier, nous ont appris que le cancer existait dans les régions arctiques, notamment en Islande, dans le Grüenland, les îles Lofotes et Faroër. De même, les médecins militaires nous ont révélé la présence du cancer dans l'Afrique, en Asie et en Australie.
On peut donc observer à peu près toutes les formes de tumeurs malignes dans les différents pays, mais avec des différences de fréquence évidentes. D'ailleurs, il faut tenir compte de linsuffisance des statistiques établies dans les régions peu civilisées, dans lesquelles la plupart des indigènes ne se soumet pas à un examen médical.
La race joue un rôle indiscutable ainsi que le prouvent les constatations faites dans les pays peuplés par des individus de race et de couleur différentes. Les auteurs américains notamment, ont établi que les Nègres sont moins atteints que les Indiens et ceux-ci moins que les Blancs. On a donné à cela différentes explications : le genre de vie plus simple des nègres,
GusTaAve Roussy et Maurice Wozr.
l'absence d’alcoolisme, la mortalité précoce par tuberculose, le régime végétarien etenfin la présence du pigment cutané qui serait peu favorable au développement des cancroïdes. Ce ne sont là que des hypothèses et il nous semble plus logique de penser que les progrès de la civilisation et le développement de l'hygiène dans la race blanche permettent une plus grande longévité etaugmentent d'autant les possibilités de développement des tumeurs.
Les cancers présentent des variétés de forme et de localisation suivant les différentes races. C’est ainsi que les Nègres paraissent faire plus souvent du sarcome ; mais ceci tient peut-être à leur mortalité plus précoce. Chez les Indous, le cancer affecte avec prédilection le sein, la verge et la cavité buccale. Souvent, c’est moins la race que les coutumes de certaines populations qui semblent jouer un rôle dé prédisposition. La fréquence du cancer buccal chez certaines peuplades s’expliquerait ainsi par l'habitude qu'ont les Indigènes de mâcher les feuilles ou les racines de bétel. On a relevé un grand nombre de cancers de la verge chez les Bouddhistes alors qu'il est rare chez les Mahométans circoncis. Chez les Hindous, le cancer de l'estomac est rare, ce qui a été expliqué par l’extrême frugalité de la plupart des bouddhistes. ;
Dans la race jaune, où les classes pauvres ont une alimentation extrémement simple, il est également très rare d'observer des cancers de l'estomac, alors que les tumeurs d’autres organes paraissent fréquentes. Les Japonais font très souvent du cancer de la lèvre supérieure ou de l’æœsophage. Les Chinois émigrés en Europe, sont atteints de cancer d’une façon à peu près égale aux habitants autochtones; au contraire, les Japonais plus sobres, restent plutôt indemnes.
D'après Clunet et Tanret, le cancer est plutôt rare au Maroc où les formes d'épithélioma les plus fréquentes sont celles de la face chez l’homme, du sein chez la femme; ceux du tube digestif sont exceptionnels.
Parmi les races européennes, on note aussi des différences de fréquence
suivant les pays; nous y reviendrons dans l'étude des statistiques du cancer. Qu'il nous suffise de rappeler qu'on en a relevé suivant les religions : les Juifs paraissent particulièrement sujets aux cancers du tube digestif, alors que les tumeurs de l'utérus et du sein seraient plutôt rares chez eux.
Professions. — L'influence des professions parait jouer un rôle très important dans l'apparition du cancer, et l’on possède sur cette question une série de documents, qui ont leur importance du point de vue médicolégal. Il semble tout d'abord, que les intellectuels, les médecins, les instituteurs, les journalistes, payent un plus large tribut au cancer que les travailleurs manuels, quoiqu'il y ait suivant les statistiques des différents pays de grandes différences à cet égard. Dans toutes les statistiques modernes, ce qui frappe avant tout, c’est la plus grande fréquence des tumeurs malignes de la peau chez les ramoneurs, les ouvriers des usines de naphtol ou d’aniline, les ouvriers exposés à manipuler le radium ou les rayons X, du cancer de la face chez les marins, et du cancer de l’estomac chez les meuniers.
Nous n'insisterons pas davantage ici sur ces faits. sur lesquels nous revienæ) ) ;
drons en faisant l'étude des Statistiques et du Cancer envisagé du point de vue social, car ils ont un intérêt pratique qui mérite d’être relevé.
LES CAUSES DU CANCER. Fasc. V.— 563
L'alimentation a élé imcriminée comme jouant un rôle dans la genèse du cancer, et pendant longtemps on a cru que l’absence du chlorure de sodium dans les aliments expliquait la rareté du cancer du tube digestif chez les races sauvages. De même l'alimentation carnée a été considérée comme un facteur dans l’éliologie du cancer et Metschnikoff, plus récemment, y faisait jouer un rôle aux crudités. Une série de faits contradictoires ne permettent pas de trouver dans les différents modes d'alimentation une cause déterminante qui mérite d’être retenue.
Sexe. — Il est de notion courante de considérer que le cancer atteint plus souvent la femme que l’homme, en raison de la fréquence chez celle-ci du cancer du sein et de l'utérus; la proportion varie suivant les auteurs. Mais les statistiques les plus récentes accusent des différences moins marquées, et de plus en plus les chiffres tendent à s’égaliser. En effet, les méthodes modernes d'investigation mettent bien en évidence la fréquence particulière, chez l'homme, des cancers du tube digestif, qui vient contrebalancer le nombre des cancers chez la femme. Il faut également tenir compte de l’âge : les Lumieurs mammaires et ulérines apparaissant bien plus tôt que celles du tube digestif et aussi de ce fait que les épithéliomas des téguments et les sarcomes sont certainement plus fréquents chez l’homme que chez la femme. Malgré ces réserves, on peut considérer que le cancer est plus fréquent chez la femme.
L'âge joue un rôle indiscutable comme facteur de prédisposition au cancer. Le cancer, exceptionnel chez l’enfant, existe surtout chez l'adulte de 50 à 50 ans et augmente progressivement à parlir de cet âge jusqu'à 60 ans. Mais, contrairement à ce que l’on dit trop souvent, il ne faut pas croire que le cancer soit l'apanage de la vieillesse. Si, dans les statistiques d’autopsies, le nombre des cancers augmente progressivement avec l'âge, ces chiffres n’ont qu'une valeur relative et né traduisent pas une augmentation réelle ; le petit nombre de sujets arrivant à un âge avancé rend forcément plus grande que chez l'adulte la proportion des décès par cancer chez Je vieillard. |
On a prétendu que la fréquence du cancer dans la vieillesse relevait de l’involution physiologique des cellules, involution sénile qui se fait d’une
façon inégale pour les différents organes, ce qui expliquerait les différences
de localisation du cancer des organes, suivant l’âge (Rôssle).
On a relevé aussi des rapports entre l’atrophie de la peau et l’épithélioma baso-cellulaire (Besnier). Pour Borrmann cet état atrophique faciliterait le développement d'éléments embryonnaires inclus dans le derme et restés à l'état torpide.
Maladies générales et cancer. — Le rôle joué par les maladies infecüeuses a donné lieu à des interprétations différentes suivant les auteurs. Récamier notait un rapport entre la goutte et le cancer et Bazin considérait le cancer du foie et de l’utérus comme une manifestation de l’arthritisme : Teissier (de Lyon) a signalé les rapports du cancer avec le rhumatisme.
Mieux connus sont les rapports de la syphilis et du cancer, sur lesquels avait insisté déjà Cruveilhier : tous les auteurs modernes s'accordent à faire Jouer à la syphilis un rôle favorisant l’éclosion du cancer et l’on connaît
Gusrave Roussy et Maurice Worr.
de nombreux cas de cancer développé sur des lésions syphilitiques anciennes comme par exemple le cancer de la lèvre ou de la langue ae sur une plaque de leucoplasie syphilitique.:
Les rapports de la tuberculose et du cancer, quoique moins fréquents, sont néanmoins certains. Dans une discussion récente soulevée à l’Association Française pour l'Étude du Cancer (1920) Letulle a résumé la question de la facon suivante : les deux maladies ne s’excluent pas, mais les tuberculeux jeunes sont moins exposés aux cancers viscéraux, en particulier aux épithéliomas et les vieillards sont moins prédisposés à la tuberculose ulcéreuse. « I s’agit tant pour la tuberculose que pour la syphilis, dit Letulle, de lésions de In lentes et irritatives créant des altérations cellulaires progressives, capables de réaliser la préparation cellulaire qui précède la cancérisalion. »
Par contre, un certain nombre d'observations semblent indiquer que les maladies infectieuses aiguës sont capables de retarder l’évolution du cancer et parfois même d'arrêter complètement son développement. On connaît des cas de cancer de l'estomac et d’épithéliomas de la face arrêtés par la variole (Riffel, 1901). Des observations analogues ont été faites à propos de l’érysipèle, si bien que cette affection a été considérée comme ayant une aclion salutaire, et qu’elle a même été préconisée comme un mode de traitement du cancer. |
Hérédité. — La notion de l’hérédité cancéreuse se retrouve déjà dans :
les vieux auteurs de la Médecine, notamment dans Hippocrate et Boerhaeve.
Dans l’article « Cancer » du Dictionnaire des Sciences médicales, Bayle et Cayol remarquent « qu'il existe une disposition intérieure qui suffit, en certains cas, pour donner lieu au cancer et sans laquelle, toutes les causes extérieures, soit locales, soit générales, ne peuvent jamais produire cette maladie. »
L'hérédité cancéreuse fut admise par la grande majorité des ‘auteurs jusqu'à ces dernières années. Cependant, il se fit peu à peu une réaction, d’ailleurs très légitime, contre la notion de l’hérédité cancéreuse; la revision des statistiques montra en effet la difficulté de fixer le degré de parenté auquel on doit limiter la famille, et d’autres causes d’erreur que nous relèverons au chapitre statistique.
À l'heure actuelle, à la faveur de documents très intéressants apportés notamment par les recherches expérimentales sur le cancer, on tend, revenir, partiellement tout au moins, à la notion du rôle joué par l’'hérédité. Les travaux récents de Loeb, Slye, Murray, Stark, sont venus en effet donner à cette question un regain d'actualité. Pour Miss Slye qui a poursuivi une série de recherches sur ce sujet à la « Mouse House » de Chicago, l’hérédité du cancer en général paraît non seulement indiscutable chez la souris, mais cette hérédité semble spécifique. C’est ainsi que des souris atteintes de cancer primitif ou secondaire du foie ont pu produre des lignées chez lesquelles des tumeurs de même aspect et de même nature s’observent fréquemment. De plus, dans certaines lignées, tel organe fera plus particulièrement du cancer secondaire et fixera par exemple ses métastases au niveau du poumon, tel autre au niveau du foie.
Æ LR
LES CAUSES DU CANCER. Fasc. V. — 565
Loeb admet plutôt l hérédité de la prédisposition au cancer que du cance lui-même.
Mile Stark a pu reproduire par greftes des tumeurs chez les insectes, et a noté, dans la proportion des greffes positives, des caractères d’hérédité transmis aux descendants et obéissants aux lois biologiques de Mendel.
Ce sont là des faits dont 1l est impossible de ne pas tenir compte désormais dans la discussion sur l'hérédité du cancer. Mais il va sans dire que ces recherches méritent d'être poursuivies et qu'il serait hasardeux à l'heure actuelle, de conclure par analogie, des insectes ou de la souris à l’homme, et de dire que désormais l’hérédité du cancer doive être acceptée sans dis- CUSSIOn.
Y a-t-1l d’ailleurs une hérédité directe où y a-t-1l au contraire une hérédilé de prédisposition qui permet à un moment donné le déclenchement de la prolifération néoplasique ?
Seule, à notre avis, la seconde hypothèse peut être acceptée pour le moment, car 1l est trop facile d’invoquer, sans preuve dûment établie, le rôle de l’hérédité dans la genèse de troubles morbides dont la cause nous échappe. S'il est possible de concevoir un trouble par arrêt ou vice de développement d'origine héréditaire, aboutissant en fin de compte aux diverses malformations tératologiques, s’il est aisé de rattacher à l’hérédité des néoformations tumorales comme les angiomes ou les naevi, il nous semble bien difficile d'admettre que l’hérédité puisse créer un processus néoformatif doué de propriétés reproductrices et prolifératives spéciales. Si les embryomes enfin sont des tumeurs dont l’origine congénitale n’est pas discutable, ceux-ci ne sont pas du cancer, et pour les transformer en tumeur palgne, envahissante et métastasante, il faut qu'un élément nouveau intervienne à un moment donné.
Or, cet élément nouveau n'apparaît que dans certaines conditions qui nous échappent, mais dans lesquelles la prédisposition héréditaire joue très. vraisemblablement un rôle.
Contagion. — La notion de la contagiosité du cancer a été, comme celle de l’hérédité, très longtemps en faveur. On la retrouve également dans les vieux textes de la médecine et elle devait tout naturellement trouver un appui dans les théories bactériologiques du cancer. Les partisans de l’origine infectieuse des tumeurs cherchèrent, dans les exemples de contagion des tumeurs, des arguments à l'appui de leur opinion. C’est alors que l’on parla
- de soi-disant épidémies de cancer. C’est à ce moment également qu’appa-
raît la notion du cancer, maladie endémique dans certaines contrées, dans certains villages ou mieux encore dans certaines rues ou certaines maisons. Nous avons vu ailleurs ce qu’il fallait penser des « maisons à cancer », notion que l’on peut rapprocher de celle des « cages à cancer » défendue par Borrel, et que les enquêtes poursuivies à l’Imperial Cancer Research Fund, par Bashford et ses collaborateurs, doivent faire définitivement abandonner. « Les maisons à cancer, dit Bashford, comme les cages à cancer, sont un mythe qui a pour effet d’alarmer le public et de gèner les recherches scientifiques ».
On a publié, en faveur de la contagion du cancer, un certain nombre de
GusTAvE Roussy et Maurice Woxr.
faits de « cancer à deux » chez le mari et la femme : une femme, par exemple, est atteinte de cancer du sein, et six mois après, son mari présente un cancer de l'estomac et du foie. Ces faits de transmission apparente du cancer d'homme à homme sont tout à fait exceptionnels, et Roger Williams dans une enquête, poursuivie au Middlesex Hospital, n’a pu relever un seul cas probant de contagion humaine. Dans les statistiques des chirurgiens américains, de Crile et Mayer, entre autres, on ne retrouve aucun cas de contagion de cancer au cours d'interventions chirurgicales, contagion qui aurait dù être fréquente au moment où on opérait sans gants. Il en est de même de la prétendue transmission du cancer par rapports sexuels dont on a rapporté quelques exemples, d’ailleurs très discutables.
À l'heure actuelle, on peut dire qu'aucun fait, résistant à une critique sévère, n’a élé apporté en faveur de la contagiosité du cancer. ;