ÉTUDE MORPHOLOGIQUE DE LA CELLULE CANCÉREUSE
Du point de vue morphologique, la cellule cancéreuse diffère de la cellule normale par son volume, par les caractères de son cytoplasme et de son noyau, par ses modes de reproduction et enfin par ses diverses transformalions évolutives.
Le noyau présente une forme ronde, ou plus ou moins ovoïde. Il est nettement isolé du protoplasma par une condensation de sa substance fondamentale propre. Cette zone condensée apparaît réfringente à l’examen direct de la cellule non colorée, et l’on s’accorde à la considérer comme une membrane plus ou moins nettement constituée; dans l’espace circonscrit par la membrane existe un réseau chromatinien suspendu dans un liquide nucléaire en principe achromatique. Ce réseau chromatinien est constitué par des grains de nucléine, égrainés sur des filaments de linine; dans certains cas les grains qui le constituent sont séparés par des espaces visibles: dans d’autres cas, on observe une augmentation de la substance nucléinique qui déborde le réseau de linine sous-jacent et peut arriver même à remplir le sac nucléaire. Or, comme la nucléine se colore particulièrement bien par les colorants nucléaires, la cellule cancéreuse présente souvent un noyau forteñnent coloré et sombre qui se distingue très facilement de celui des cellules normales environnantes. Cette hyperchromatophilie nucléaire peut donner au issu néoplasique un type histologique assez particulier pour devenir un élément de diagnostic différentiel important. À côté det ce réseau, on trouve dans le noyau de la cellule néoplasique des nucléoles qui y sont libres ou en nombre variable, accolés au réseau; ils sont composés d'une substance probablement très voisine de celle des éléments précédents et à laquelle on a donné le nom de para-nucléine.
CARYOGINÈSE. — La cellule cancéreuse présente comme principal caractère biologique l’augmentation de ses fonctions de reproduction, qui se traduit par les différentes figures de divisions cellulaires : la division directe : ou amitose, et la division indirecte ou mitose. Les mitoses s’y rencontrent suivant le type normal, mais on en trouve en outre d’anormales par leur nombre, par le volume et le mode d’agencement des chromosomes, et la
LA BIOLOGIE DU CANCER. Has U VIN sRS
disposition des asters mitotiques. C’est ainsi qu'il existe des mitoses hyperou hypochromatiques, des mitoses géantes ou naines et des mitoses atypiques par fragmentation granuleuse des anses; enfin, des mitoses doubles, triples ou même plus nombreuses dans une seule cellule. Dans ce cas, on trouve soit deux ou plusieurs asters indépendants ou croisés, soit des dispositions astériques en losange à trois ou à cinq, ce qui rend les mitoses très asymétriques et pluripolaires. Exceptionnellement, ce nombre de pôles peut aller jusqu’à 15 ou 29. Les noyaux produits par ces mitoses atypiques sont forcément de volume inégal et leur évolution ultérieure est très difrérente suivant les cas.
Les noyaux riches en chromatine donnent souvent naissance à des mitoses hypergénétiques; les noyaux hypochromatiques, au contraire, peuvent aboutir soit à des miloses abortives avec disparition de noyaux, soit à des mitoses avec réduction de cellules très semblables à la mitose hétérotypique des cellules sexuelles. Ceci a amené quelques auteurs à établir un parallèle entre ces deux sortes de cellules et a été la base de la théorie karyogamique du cancer.
On a attribué une importance particulière à certaines mitoses qui se font en couronne au lieu de grain (Boveri, Hertwig), ou encore aux mitoses avec répartition inégale de la chromatine (Hansemann), mais il ne semble pas que ce fait ait la valeur qui lui a été attribuée. La chromatine peut se disposer en bande ondulée ou spiralée en cercles parallèles (tonnelets), en boules éparses et inégales ; dans une même figure mitotique on peut trouver plusieurs mitoses en formes d’'Y ou d’X, mais ces différents aspects semblent relever plutôt de Ia composition momentanée, accidentelle du cyloplasme et des conditions physiques de sa composition colloïdale que d'un état fixe ou de l'influence d’un centrosome.
On a voulu établir une relation entre la fréquence ou la forme atypique des mitoses et la malignité des tumeurs. En effet il est possible de trouver parfois un parallélisme entre l’un et l’autre, les tumeurs très « atypiques » nous en fournissent un exemple. Cependant ce fait est loin d’être constant et dans des tumeurs relativement bénignes comme le cancer baso-cellulaire de la peau on peut voir des mitoses très nombreuses et très atypiques.
Le protoplasma cellulaire n'est pas toujours au point de vue de son volume en rapport fixe avec le noyau; l'étude de ce rapport (Keimplasmarelation des auteurs allemands) a été particulièrement poursuivie en vue d'y trouver un signe différentiel de diagnostic : l’hypertrophie du noyau par rapport au protoplasma étant un des caractères de la cellule cancéreuse. Bien qu'il soit inconstant, ce fait nous paraît suffisamment fréquent dans les tumeurs malignes pour avoir une certaine valeur. Comme le noyau, le cytoplasme est limité par un épaississement réfringent de ses couches périphériques qui l’isolent de son entourage; cette limite plus ou moins prononcée dans certains épithéliomas atypiques, manque presque totalement dans certaines tumeurs conjonctives, notamment dans les sarcomes riches en cellules plasmodiales.
On a prétendu que dans les cellules cancéreuses le corps protoplasmique était particulièrement riche en granulations, mais cela n'est pas la
GusTAvVE Roussy et Maurice Wozr.
règle. La cellule cancéreuse ne présente aucun caractère structural particulier, mais, selon l’état évolutif où elle se trouve, elle présente des aspects plus ou moins finement granuleux, avec parfois présence de petites vacuoles; c’est-à-dire que, dans certains cas, l’état colloïde de la cellule est plutôt en hydrogel, dans d’autres plutôt en hydrosol. La fixation par les sels de métaux ou par les acides organiques peut être la cause de ces modifications morphologiques qui d’ailleurs diffèrent peu de celles des cellules non cancéreuses. |
Enfin, si l’on peut retrouver dans le protoplasma des cellules néoplasiques des mitochondries, il semble par contre que les granulations d'Altmann y manquent très souvent; ces éléments protoplasmiques hautement différenciés sont encore plus rares dans les sarcomes que dans les épithéliomes et certains auteurs ont proposé de se baser sur la présence ou l’absence de granulations d’Altmann pour faire la diagnostic de cancer.
Le cytoplasme de la cellule cancéreuse présente non seulement des modifications de son volume et de sa forme, mais également de sa structure intime et de sa composition chimique albumineuse : le protoplasma fixe intensément les colorants; cette hypercolorabilité analogue et parallèle! à celle du noyau donne souvent sur les préparations histologiques une teinte plus foncée très caractéristique à la zone néoplasique.
Il est possible que la condensation intra-cellulaire et l'augmentation des albumines protoplasmiques correspondent à une forme de résistance de la cellule cancéreuse, bien plus riche en éléments nutritifs que ne l’est la cellule normale.
Modifications évolutives de la cellule cancéreuse. — A. Le CONTENU CELLULAIRE. — Dans la suspension colloïdale, homogène, que représente la cellule cancéreuse comme toute autre cellule vivante, on peut trouver des éléments hétérogènes de composition différente. Ceux-ci peuvent faire partie de ha cellule cancéreuse comme de toute autre cellule vivante (inclusion, enclave); ils peuvent y apparaître dans des conditions pathologiques, qui sont analogues pour les cellules cancéreuses et toute autre cellule altérée (dégénérescence); ils peuvent enfin y être imtroduites par absorption (phagocytose).
I. Enclaves cellulaires. — On trouve habiluellement dans les cellules cancéreuses une ou plusieurs vacuoles. Celles-ci peuvent contenir un liquide et apparaître alors sous la forme de petites cavités ou de taches clairés à l'intérieur de la cellule. Parfois ce sont des taches plus sombres révélant, à un fort grossissement, un précipité souvent très fin; 1l s’agit là de matières protéiques accumulées par lhypersécrétion de la cellule cancéreuse, ou par l’exagération quantitative de l'absorption, ou encore par une transformation de la composition cellulaire elle-même, ce qui répond aux formes de dégénérescence cellulaire. On peut voir encore à l’intérieur de la cellule cancéreuse des cavités blanches comme taillées à l'emporte pièce qui correspondent généralement à des enclaves de lipoïdes, que l’on peut colorer par des réactifs appropriés. Toutes ces enclaves se rencontrent dans la cellule cancéreuse, comme d’ailleurs dans toute autre cellule altérée, mais
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leur nombre et leur sort ultérieur permet de supposer qu'il s’agit là d’un processus pathologique et que leur production équivaut à une surcharge, c’est-à-dire à un début de dégénérescence.
Les enclaves vacuolaires ou colloïdes se voient rarement au niveau du noyau et les formes décrites par Pianèse comme inclusion nucléaire, en particulier au niveau du foie, semblent être des artefacts ou des formes de fragmentation nucléaire au début.
Le centrosome, sur la réalité biologique duquel nous aurons à revenir, se voit souvent dans la cellule cancéreuse. L'aspect du cytoplasme peut être modifié par suite d’une multiplication excessive qui produit de petits amas intra-cellulaires de centrosome contenant jusqu'à 20 ou 100 éléments. La dégénérescence kystique ou granuleuse des centrosomes (Borrel) peut donner lieu à des aspects polaires particuliers, décrits par Virchow, sous le nom « d'œil de pigeon », retrouvés ensuite par un grand nombre d'auteurs et pris souvent à tort pour des inclusions parasitaires. Ce n’est pas là le seul mode de formation des « yeux de pigeon »; des images analogues peuvent être fournies par des granulations de sécrétions 'ou toute autre forme de rétention inlra-cellulaire.
IT. Dégénérescences nucléaires et protoplasmiques. — Elles sont très fréquentes dans les cellules cancéreuses. Le plus grand nombre des formes de dégénérescences cellulaires s'expliquent, soit par les modifications d'ordre physique ou chimique qui accompagnent ou déterminent l'arrêt de l'apport nutritif, soit par un trouble circulatoire et osmotique.
Le noyau présente trois formes de dégénérescences, qui sont : la pycnose, Ja caryolyse, la caryorrhexis.
Dans la pycnose, la perte d’une certaine quantité de liquide dans les parties périphériques entraîne une dessiccation progressive de ces parties, qui drainent alors le liquide des zones centrales ; il en résulte une condensation progressive de la substance nucléaire avec coordination en couches concentriques ; ainsi, le noyau perd sa structure intime, et devient très fortement colorable par suite de la condensation de ses éléments constituants. Dans les cas où, au contraire, la présence de ferments hydrolysants, surtout d’origine polynucléaire, entraîne la fonte des tissus nécrosés, le noyau subit comme le reste de la cellule une dissolution progressive, c’est la caryolyse.
Le phénomène de la caryorrhexis se place entre ces deux extrêmes. C’est la forme la plus fréquente de dégénérescence nucléaire notée dans le cancer. Elle est due à une ee fragmentaire du contenu nucléaire en petits blocs de condensation, © ce à une pycnose parcellaire qui aboutit en fin de compte à une karyolyse de ces éléments.
Les dégénérescences protoplasmiques des cellules cancéreuses n’ont rien de spécifique, Elles sont semblables à celles de la plupart des dégénérescences des cellules non cancéreuses, mais elles sont plus variées et plus nombreuses que celles du noyau, car le protoplasma contient probablement un plus grand nombre de substances.
Dans la dégénérescence hydropique de la cellule, c’est-à-dire dans lœdème du cytoplasme, il’ s’agit d’une augmentation de la teneur en liquide, qui
GUSTAVE Roussy et Maurice Wozr.