PHASE GÉNÉRALE OÙ PHYSIO-PATHOLOGIQUE
Les réactions histologiques que le développement d'un nodule primitif entraîne régulièrement chez l’homme ne semblent pas avoir de répercussion générale. Ce qui caractérise la phase générale du cancer, c’est uniquement l'atteinte du fonctionnement de l’organisme par les cellules cancéreuses, par leurs produits d'élimination anormaux, par la viciation progressive des organes et de leurs fonctions, ce sont des troubles lésionnels physiologiques accompagnés de très peu de phénomènes réactionnels histologiques, ces derniers n'étant que des effets secondaires des troubles lésionnels pré-
Gusrave Roussy et Maurice Wozr.
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cédents. La phase générale est donc avant tout une phase de troubles fonctionnels, une phase physio-pathologique.
Dans les cas les plus manifestes d'atteinte de l’organisme, dans la généralisation par métastase, ce sont celles-ci qui éréent, par le nombre de leurs troubles locaux et organiques, une atteinte générale d'autant plus grave que les organes frappés par la métastase sont plus importants pour le métabolisme physiologique. Dans ces cas on peut d’ailleurs observer, du point de vue histologique, que les réactions locales vis-à-vis des nodules secondaires sont moins intenses que vis-à:vis du nodule primitif et se résument le plus souvent à une zone scléreuse peu étendue.
Quand il n'y a pas de métastase évidente, les troubles généraux de l’organisme portent surtout sur le métabolisme en général, sur le sang, sur les urines et sur les différentes fonctions digestives, respiratoires, etc...
Le cancer, en effet, est le siège de processus de désintégration constante. Les produits de désintégration diffusent dans l'organisme et provoquent dans le voisinage immédiat de la tumeur des réactions inflammatoires et, à distance, des troubles fonctionnels; il en résulte une accumulation dans l'organisme de déchets du métabolisme et une augmentation de leur décharge urinaire. D'autre part, les infections si fréquentes dans le cancer ne restent pas sans porter atteinte au mécanisme des fonctions vitales de l'organisme, et ainsi se crée une deuxième source d'intoxication générale qui vient s'ajouter à la première pour aboutir en fin de compte à la cachexie cancéreuse.
Toutes ces modifications produisent des éléments qui vont être véhiculés par le sang et y provoquer les altérations les plus diverses d'ordre biologique, chimique ou histologique.
Le métabolisme général est atteint de façon d'autant plus précoce que le cancer frappe un organe plus important pour la physiologie de lorganisme en général. Certains cancers du sein peuvent, durant toute leur évolution locale, ne retentir que fort peu sur l’état général; certains cancers de l'utérus peuvent provoquer une anémie assez intense à la suite d'hémorragies répétées mais sans déterminer d'amaigrissement important; certains cancers de l’œsophage au contraire déterminent une dénutrition extrêmement intense, souvent sans symptômes d’anémie. Toutes ces formes monosymptomatiques peuvent finalement aboutir aux troubles complexes de la cachexie : dénutrition, intoxication, anémie secondaire, qui se trouvent réunies de Ja façon la plus précoce dans les cancers de l'estomac. Comme ceux-ci sont parmi les plus fréquemment observés, c’est à leur propos qu'ont été faites la plupart des recherches sur le métabolisme des cancéreux, ét ceci a contribué, pour une grande part, à nous donner des notions fausses sur le retentissement du cancer sur l’état général, et à faire attribuer au cancer en général ce qui revient, en partie à l'atteinte, de tel ou tel organe en particulier.
I. Troubles du métabolisme en général. — Ils sont peu différents de ceux qu'on rencontre dans un grand nombre de maladies générales, et ce
n’est que par leur ensemble et leur groupement, qu'ils parviennent à
où 2" A s à
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constituer un faisceau d'éléments ayant la valeur d’un syndrome qui n’est guère complet qu'à la période terminale du cancer.
Le métabolisme général des cancéreux est d’ailleurs encore fort mal connu. Cela ne tient pas au manque de travaux poursuivis dans ce sens, mais bien aux résultats différents obtenus par les auteurs. Il n'existe pas de travaux, à notre connaissance, dans lesquels l’étude systématique d’une même forme de cancer ait été faite en série sur un grand nombre de cas ; et toutes les fois où l’on a tenu rigoureusement compte de l'alimentation, on a malheureusement omis de faire des dosages comparatifs pour établir le rapport entre les éléments du sang et ceux des urines. Rien d'étonnant par conséquent à ce qu'à l'heure actuelle nos notions sur cette question soient encore tout à fait insuffisantes. |
L'étude du métabohsme basal, si en faveur à l'heure actuelle en Amérique, ne semble guère avoir été poursuivie avec méthode chez les cancéreux.
La présence de la fièvre dans le cancer, sans être fréquente, est loin d’être rare ; elle existe surtout dans les tumeurs du foie, de l’estomac, de l’utérus et semble traduire l'existence de complications infectieuses. Toutefois, à côté de cette fièvre d'origine probablement infectieuse, il est indiscutable qu’il existe un type de fièvre cancéreuse par résorption ou auto-intoxication, comparable à celle que l’on observe dans tous les cas de désintégration profonde des tissus. Aussi cette fièvre est-elle particulièrement nette dans les cancers à marche rapide, notamment dans la carcinose miliaire aiguë où elle peut atteindre 40 et davantage ainsi pus dans certains sarcomes. Mais ce sont là des exceptions.
Le métabolisme minéral et organique présente des modifications qui ne permettent pas d'établir des données diagnostiques et pronostiques toujours caractéristiques du cancer.
Métabolisme des corps azotés. — Le métabolisme des corps azotés présente, dans la phase générale du cancer, de nombreux troubles dus pour une grande part à l’élimination par la tumeur de corps non suffisamment oxydés ou fragmentés et pour une autre part à une insuffisance fonctionnelle des différents organes.
L'excès d'élimination des protéines dans le cancer est un fait connu depuis longtemps. L’albuminurie est très fréquente et varie suivant les cas entre 55 et 75 pour 100 des cas; l’albumosurie se trouve également dans un grand nombre de cas, principalement dans les cancers des os, tandis que la peptonurie n’a été signalée que rarement (Wolff, Robin).
Les premières recherches sur l'azote dans le cancer remontent à Vogel, Schütz, Robert et Rommelaere qui trouvèrent une hypoazoturie cancéreuse. En 1884, Robin combattait déjà les conclusions de Rommelaere, et en 1889 FE. Muller, à propos de l'étude du bilan azoté de 7 cancéreux, concluait à une hyperazoturie cancéreuse. Quoique confirmées par Klemperer, ces observations furent violemment attaquées dans la suite. Grâce aux travaux de nombreux auteurs (Braunstein, Benedict et Gosselin, Cloves, Lewin, v. Noorden, Robin, Setti, Schôpp, Tüpfer et. Widal), on sait actuellement que l'élimination des corps azotés ne diffère en rien, dans le cancer, de celle des autres maladies générales; elle dépend avant tout de l'alimentation.
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Dans certains cancers du tube digestif, il existe une hyperalbuminose sanguine, qui permet d'expliquer lhyperalbuminose urinaire. Parallèlement, il existe une diminution de l’urée sanguine et du coefficient azoturique par suite de l’imperfection de l’oxydation des albumines chez les cancéreux. Ces faits observés par Loeper, Robin, Blumenthal et Tôpfer sont particulièrement nets dans le cancer de l’estomac, mais les résultats varient considérablement avec l’alimentation, et l’on peut dire que l’élimination globale des corps azotés : l'azote total, l’urée et l’azote résiduel ne subissent aucune variation dépendant directement du cancer; leur élimination diminue à mesure que la maladie s'aggrave et ce n’est que lorsque le cancer ou ses métastases atteignent le foie que l’on peut noter un excès de l'élimination azotée. Dans ce cas on voit également le rapport azoturique s'élever légèrement, élévation qui marche toujours de pair avec l’élimination globale. Ceci semble indiquer que ce sont surtout les azotes non uréiques qui subissent l'influence du cancer.
L'azote résiduel semble éliminé en excès (Robin, Setti, Blumenthal), cependant celte élimination n’a rien de spécifique dans le cancer. La créatine et la créatinine (Robin, Mélamby, Klevocker, Cathcart), l'azote ammoniacal (Noorden, Reid, etc.), l'azote colloïdal de Salkowski (azote résiduel 1alysable) Semianoff, Guisberg, Peterson), présentént des variations qui dépendent uniquement de l’alimentation et du siège de la tumeur, et non de son type histologique. L’élimination de ces corps est identique à celle qui s’observe dans toute maladie cachectisante, aussi la recherche du coefficient uréogénétique de Maillard, (rapport de l'azote uréique à l'azote total, ammoniacal et aminoacide), et celle du coefficient de Bouchard (rapport de l’urée aux substances fixes), ne présentent rien de spécifique dans le cancer; la variation de ces coefficients dépendent de l'alimentation et des insuffisances fonctionnelles viscérales concomitantes, bien plus que du cancer (Desgrez et Delbet).
Le métabolisme des corps puriques et aromatiques n'est pas non plus modifié d’une façon particulière chez les cancéreux. Les déchets d’origine tumorale, la décomposition lente des organes par viciation de l’hématose et nutrition insuffisante, et la décomposition par fermentation intestinale contribuent à l’augmentation des corps phénolés : scatol, indol (Lewin, Delbet, Robin, Senator, Brieger, Hoppe-Seyler). Il en est de même pour les éléments chromatogènes (urobiline, urobiligenine, etc.), pour les acides oxyprotéiniques et le soufre neutre de Se 2 et Gaxl.
Quant à l’acide urique il semble nettement augmenté dans le cancer et Robin a trouvé des chiffres dépassant 0 gr. 40 par litre d'urine. Malheureusement il manque dans ces recherches un dosage comparatif de l’acide urique sanguin. Le rapport des corps xanthuriques à l’azote total a été trouvé élevé par plusieurs auteurs (Robin, Blumenthal, Braunstein).
Le métabolisme des graisses chez les cancéreux a fort peu été étudié. Il semble que dans la plupart des cas il y ait peu de modifications de ces substances. En effet, leur utilisation ne paraît être altérée que dans les cancers du foie, des voies biliaires et du pancréas: mais ici il s’agit de troubles relevant de la viciation des sucs physiologiques nécéssaires à la
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décomposition digestive des graisses et non à des troubles du métabolisme en général que seuls nous envisageons ici.
Dans l'étude de la teneur du sérum cancéreux en cholestérine, on a . trouvé de l'hypocholestérinémie dans certains cas, de l'hypercholestérinémie
dans d’autres (Loeper) et nous ne possédons pas encore de notions précises à cet égard. |
La présence d’acétone dans le sang, celle d'acide lactique (Von Noorden) et d'acides gras volatils (Rosenfeld) dans les urines sont des phénomènes d'intoxication terminale.
Pour les hydrates de carbone, la question n’a pas été particulièrement
étudiée. Ces corps sont bien résorbés et almirablement tolérés ainsi qu'il ressort de nombreux essais d'alimentation purement hydro-carbonée (Von Noorden). Il semble cependant que dans certains cas (Demme, Brower, Danneczy), on ait pu constater de la glycosurie dans le cancer. Il est difficile de différencier ces cas de ceux où il s’agit réellement de diabète; toutefois les observations de carcinose miliaire, de cancer à marche rapide dans lesquelles on a pu déceler du sucre dans les urines semblent indiquer que le seuil du glucose puisse être abaissé dans certaines affections cancéreuses sans que le pancréas soit primitivement atteint. Le métabolisme minéral est caractérisé surtout par une déminéralisation intense. Celle-ci n’est pas globale, car tandis qu’il semble y avoir une élimination exagérée de calcium et de soufre, il paraît au contraire y avoir rétention de phosphore, de sodium et de potassium. Certains auteurs (Robin, Royle) ont noté une rétention parfois considérable des corps phosphorés. -
Vogel, Schuh, Rommelaere, Jaccoud sont les premiers à avoir constaté une diminution de l'élimination chlorurée chez les cancéreux. D’autres auteurs ont plus tard confirmé ces faits et l’on admit généralement que le débit du chlore peut tomber jusqu’à 0,50 gr. et même au-dessous; ceci a permis de supposer que cette réduction des chlorures vis-à-vis d’une perte d’albumine parfois considérable, devait être due à la décomposition des albumines tissulaires moins riches en chlore que les albumines du sang décomposé dans les maladies aiguës fébriles. Cependant, des recherches plus récentes-ont montré que l'élimination des chlorures dépendait surtout de l’alimentation et de la quantité de parenchyme rénal capable d'éliminer les déchets du métabolisme. On a pu démontrer ainsi que la rétention chlorurée ne tenait nullement, dans certains cas, à des caractères spécifiques du cancer (Laubenheimer) mais bien à des lésions rénales ou circulatoires concomitantes. Lorsqu'il y a dénutrition complète, il semble que l’élimination des chlorures diminue dans certains cas (Gaertig), et qu’elle augmente dans d’autres (Schüpp, Klemperer). Pour Gaertig, le chlore est retenu dans l'organisme pour servir à l'édification du tissu tumoral; cet auteur cite comme exemple le cancer de l’œsophage où la nutrition est extrêmement réduite et où l’on observe néanmoins une décharge énorme d’albumine vis-à-vis d’une rétention assez marquée de chlorures. Il y a enfin des causes d'ordre général comme les œdèmes et la rétention aqueuse qui peuvent toujours provoquer une rétention parallèle des chlorures. Royle en étudiant le chlore
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et le sodium, a remarqué qu’il était retenu plus de sodium que de chlore chez les cancéreux; il en conclut que le sodium contenu dans l'organisme était associé à l’acide phosphorique du plasma, la rétention des chlorures devant servir à contrebalancer l'effet des phosphates alcalins pour maintenir ainsi la composition chimique du milieu sanguin.
Il n'a cependant pas été possible, même dans les recherches les plus récentes de Clowes, Krebehl, Kramer, Waterman, de trouver, une modification du métabolisme potassique et calcique du sang comparable aux modifications intratumorales constatées par Beebe et d’autres auteurs.
Modifications du sang. — L'étude du sang chez les cancéreux est de date très ancienne. Nous avons vu au chapitre de l'historique que pendant longtemps on a considéré la composition du sang comme la cause première de la maladie. Cette opinion qui fut celle de Rokitanski, de Velpeau, de Langenbeck, de Carswel, basée sur la dyscrasie des humeurs lymphatiques el sanguines ne fut remplacée que vers la fin du xix° siècle par la notion des modifications secondaires du sang dans les affections cancéreuses. Si dans ces dernières années, où les progrès de la biologie ont largement modifié nos conceptions médicales, on revient peu à peu aux notions humorales des maladies, il ne faut pas oublier que ces idées nouvelles sont dépourvues de tout caractère absolu, et que si l'étude des phénomènes sériques acquiert un intérêt nouveau c’est parce que les recherches récentes ont démontré que les phénomènes sanguins sont le reflet d’autres phénomènes lissulaires plus profonds dont l'étude est très difficile.
Les modifications du sang dans le cancer peuvent relever directement ou indirectement de la tumeur. Les modifications directes sont celles qu'on note dans les cancers des organes hématopoïétiques : rate, ganglions lymphatiques et sang; les modifications indirectes sont celles qui résultent de la répercussion sur le sang des affections cancéreuses les plus diverses; ce sont celles qui doivent nous occuper ici.
Modifications des éléments fiqurés. — Elles sont très variées et relèvent de causes diverses dont les principales sont : les hémorragies produisant l’anémie secondaire, les infections produisant les polynucléoses ou leucocyloses mixtes, les lésions médullaires non spécifiques qui réalisent, après une excilalion passagère, une insuffisance hémoleucopoïétique de la moelle osseuse. Ces causes se combinent le plus souvent et la formule
sanguine n'est que leur expression globale.
Globules rouges. — Toutefois, la fréquence de l’anémie chez les cancéreux et les caractères réellement particuliers de cette anémie font admettre une action spécifique du cancer lui-même, et la nature intime de cette anémie a été mise sur le compte des hémolysines cancéreuses. C’est à Bârd que revient le mérite d’avoir montré que les globules rouges de la pleurésie hémorragique cancéreuse étaient hémolysés, alors que ceux des autres formes de pleurésie hémorragique ne l’étaient pas. Après lui, Maragliano, Kullmann, Polk et d’autres montrèrent Ja présence des hémolysines dans le sang des cancéreux; Menetrier admet également cette action globulicide ainsi que celle qui s RATE sur les organes hémalopoïétiques eux-mêmes.
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L'hémolyse cependant n'est pas absolument spécifique du cancer, pas plus que la résistance globulaire; en effet, si Elsberg a pu provoquer des halos caractéristiques d’hémolyse par injection de sang normal sous la peau de sujets cancéreux, Weill qui étudia les hémolysines thermostabiles et thermolabiles des tumeurs dégénérées ou nécrosées ne les croit pas différentes de celles des tissus normaux en dégénérescence ou en nécrose.
[1 ressort de ces faits qu'il faut agir prudemment dans la pratique de la transfusion du sang chez les cancéreux, et analyser au préalable le pouvoir hémolytique du sang du donneur sur celui du receveur.
L'anémie cancéreuse s’observe dans un très grand nombre de cancers viscéraux, mais surtout dans les cancers du tube digestif et de lutérus. Elle a fait l’objet de nombreux travaux (Hayem, Aubertin, Alexandre, Donati, Dehio, Lipowski, Chudovsky). Cette anémie n’a rien de spécifique et peut revêtir les formes les plus aiverses, depuis la chloro-anémie avec déglobulisation parfois très prononcée et diminution considérable de la valeur globulaire, jusqu'à l’anémie pernicieuse avec valeur globulaire dépassant l'unité. Les modifications morphologiques des globules rouges sont d'ordre banal. On constate de la poïkilocytose, de l’anisocytose ainsi que de la polychromatophilie et les différentes formes d'éléments sanguins traduisent l'hyperactivité réactionnelle de la moelle osseuse (normoblastes, mégaloblastes, myélocytes granuleux de différents types) et du tissu lymphatique (Iymphoblastes, moyens mononucléaires, gros monoblastes).
Chudovsky ayant noté une diminution de la valeur globulaire dans les tumeurs non traitées, et une augmentation de ce coefficient après l'ablation chirurgicale, croit qu'il faut attribuer une grande valeur pronostique à l'augmentation spontanée de l’hémoglobine des érythrocytes après l’opération. Bierfreund, au contraire, a constaté que la régénération hémoglobinique et érythrocytaire était plus lente chez les cancéreux opérés que chez les autres. Ce qui fait varier le taux de l’hémoglobine et le nombre des globules rouges, c'est bien moins la forme épithéliale ou conjonctive des tumeurs que leur siège, parce que, bien entendu, l’anémie cancéreuse s’observe surtout dans les tumeurs qui s’accompagnent d'hémorragies plus ou moins intenses ou répétées, comme les cancers du tube digestif et de l'utérus. Dans ces cas, la déglobulisation peut être parfois considérable. Menetrier cite des chiffres inférieurs à deux millions de globules rouges avec un taux d’hémoglobine à 3 ou 4 pour 100 dans le cancer de l’estomac et de 700000 globules rouges dans un cas de cancer de l'utérus. À côté de ces cas extrêmes, les cancers des autres parties du tube digestif s'accompagnent d’une anémie d'intensité moyenne, de même d’ailleurs que les cancers des différents parenchymes glandulaires.
D'autre part, il existe des cancers du tube digestif dans lesquels la composition morphologique du sang reste indemne. Cabot a réuni 19 cas de cancers de l’estomac où 1l a noté plus de 5 millions de globules rouges ; Leichtenstern, Patriegeon, Ewing ont vu des cancers gastriques avec augmentation de l’hémoglohine au-dessus de 100 pour 100 peu avant la mort. Il semble qu'il y ait là, comme dans certains cancers de l’œsophage, concentration du sang par inanition et abaissement des échanges nutritifs.
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Ce type marastique du cancer s'oppose aux tel anémiques classiques.
Dans les tumeurs externes non ulcérées, sans métastase, le ÊIES souvent l’'anémie ne se produit pas.
Globules blancs. — Comme les globules rouges, les globules blancs présentent des modifications qualitatives et quantitatives dans le sang des cancéreux. La leucocytose cancéreuse est très variable; elle peut atteindre 12 000, 15 000 globules blancs ou encore passer à des chiffres beaucoup plus considérables comme 40 000 ou même 100 000.
Cette leucocytose porte en général sur les polynucléaires neutrophiles dont la proportion est double ou triple. Parfois, 1l y a seulement polynucléose relative, le chiffre total restant le même, et dans ce cas certains auteurs admettent la possibilité d’une hyperleucocytose masquée par la destruction exagérée des globules blancs; cette leucocytose est si fréquente qu'on a proposé d'en faire un signe diagnostic du cancer.
Comme l’anémie, la leucocytose peut varier, mais elle se rencontre surtout et presque exclusivement dans les tumeurs qui par leur siège sont exposées à des infections ou dont la désintégration a une répercussion plus rapide sur le sang. Absente en général dans les épithéliomas de la peau, rare dans ceux du sein, elle est fréquente dans les cancers de l’estomac où elle est habituellement tardive. Elle est fréquente également dans les cancers du foie et dans ceux de la vésicule biliaire ; il peut en être de même dans les tumeurs du rein ; enfin, dans les tumeurs de l’utérus, elle atteint les chiffres de 12, 20.000 et même 50.000 (Menetrier).
Dans les sarcomes, on observe également souvent l'augmentation du nombre des leucocytes.
En général la formule leucocytaire n’a rien de fixe dans le cancer, et les chiffres donnés par les auteurs à cet égard sont très variables.
Les éosinophiles habituellement diminués peuvent être parfois augmentés, notamment dans les cancers cutanés ou dans les cancers du sein (Donati, 6 à 12 pour 100); la cause de cette éosinophilie n’est pas encore expliquée.
Les plasmocytles pénètrent dans le sang plus rarement et y apparaissent sous l’aspect des cellules de Rieder ou de Türk; on a noté aussi une augmentation des grands mononucléaires macrophages qui peut atteindre 10 pour 160 (Beaujard). Enfin les moyens mononucléaires et les lymphocytes ne sont que rarement augmentés. Lorsqu'il y a lymphocylose, celle-ci peut être rattachée à l'hypertrophie réactionnelle des ganglions voisins du foyer cancéreux.
On ne sait encore rien sur le sort des granulations dans les leucocytes des cancéreux. (
Quelle est la cause de la leucocytose dans le cancer ? Il est généralement admis que les complications infectieuses de tout ordre sont la principale origine de la leucocytose cancéreuse ainsi que les hémorragies qui augmentent le nombre des globules blancs, soit en provoquant leur diapédèse en masse, soit en modifiant la proportion des globules rouges par rapport aux globules blancs.
A côté de cette origine infectieuse, il faut faire une place à l'origine
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Le
toxique de la leucocytose qui s'explique aisément par les phénomènes de dégénérescence et de nécrose tissulaires qu’entraîne l’évolution de toute tumeur cancéreuse. En effet, il n’est pas nécessaire de rattacher la polynucléose des tumeurs non infectées à la présence dans l’organisme d’une substance chimio-tactique spéciale propre au cancer, car pour certains corps albumineux amino-acides ou aromatiques cette action est suffisamment connue pour qu'il soit inutile d’y insister. Effectivement, les chiffres de polynucléose les plus importants ont été trouvés dans des cas de cancer à marche extrêmement rapide et habituellement fébriles ; d'autre part, les cancers du foie, ceux du rein, développés dans des organes à fonction métabolique importante s’accompagnent souvent de polynucléose et de poussées fiévreuses. Enfin, certaines tumeurs malignes de la première enfance, à évolution rapide (branchiomes. etc), peuvent provoquer des phénomènes sanguins de même ordre sans être infectés! Tels sont les faits; mais la cause intime de cette polynucléose nous échappe encore, car on n'a pas pu mettre en évidence jusqu'ici de substance leucotactique isolée dans des conditions aseptiques. Pour les sarcomes, on peut admettre que leur affinité bio-chimique encore inexpliquée pour le système vasculo-sanguin a également une influence sur les éléments propres du sang.
Modifications physiques du sang. — Le poids spécifique du sang des cancéreux ne diffère pas sensiblement de celui des individus normaux et encore moins du sang des anémies secondaires banales.
À un moment donné, alors que la cryoscopie était particulièrement en faveur, le point de congélation du sang des cancéreux a été considéré comme pouvant donner des renseignements assez constants, mais ces faits n'ont pas été confirmés dans la suite.
L'étude de la coagulabilité du sang des cancéreux a été faite il y a fort longtemps. Tandis que Récamier puis plus tard Andral avaient noté une diminution de la coagulabilité, d'autres (Heller, Schuh) l’ont trouvée considérablement augmentée, le quotient fibrine-plasma variant de 3 : 100, chiffre normal, à 4 : 12 chez les cancéreux. À ce propos, on peut supposer que la leucocytose si fréquente dans le cancer peut produire des substances fibrinogènes en très grande quantité, mais aucun travail récent n’est venu confirmer ces recherches déjà anciennes.
La résistance globulaire présente dans le cancer certaines variations très intéressantes, dont on s’est servi pour le diagnostic de laboratoire ; nous en ferons l’étude à ce propos.
Les gaz du sang ont été étudiés entre autres par von Moraczewski et par Klemperer qui ont montré que la teneur en azote atteignait 16 pour 100, chiffre supérieur à la plupart de ceux qui sont obtenus dans les anémies non cancéreuses. D'autre part, le taux de l'acide carbonique serait légèrement abaissé dans le sang des cancéreux, mais tous ces résultats sont incertains et n’ont pas été jusqu'ici suffisamment vérifiés.
Modifications chimiques du sang. — Loeper dans une série de recherches récentes a étudié ie métabolisme intermédiaire des cancéreux. Il a montré que le tissu cancéreux, à l'inverse du tissu normal contenait plus de globuline que de sérine; le cancer déverse ‘dans le sang une partie de ses éléments
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aibumineux mis en liberté par suite de la désintégration tumorale et ainsi le rapport sérine-globuline (à l’état normal 55 : 65) est inversé dans le sang cancéreux (80 : 65). Loeper a montré, d’autré part, qu'en déterminant des phénomènes anaphylactiques, on pouvait démontrer la parenté des albumines des tissus cancéreux et du sérum'cancéreux.
Ainsi, il existe dans le sérum des cancéreux une hyperalbuminose qui semble paradoxale par rapport à la cachexie et à l'insuffisance alimentaire du malade; cette élévation du taux des albumines appelle dans le sang une diastase albuminolytique que Loeper considère comme proche de l’érepsine, diastase qui fait diminuer le coefficient azotémique et élève l'azote total el surtout l'azote résiduel. C’est peut-être la même substance, qui d’après Loeper provoque dans le cancer dé l’estomac une anémie par hémolyse; en effet, les injections d'extraits dé pancréas augmentent la résistance globulaire et diminuent la déglobulisation dans le cancer de l'estomac.
On a supposé que l'irruption dans le sang circulant de ces différents corps provoquait une modification de la réaction chimique amphotère du sang, et certains auteurs (Peiper, Limbeck, Rumpf) ont noté un déplacement et même une diminution des alcalins sanguins. Mais ces résultats sont sujets à discussion. En effet, si l’on étudie, d’après les techniques récentes, la réaction chimique du sang circulant, on note que la teneur en ions H libres (P H) (Soerensen) donne assez exactement une réaction neutre, isoélectrique. Cette réaction reste remarquablement fixe (E. Law. Henderson), même lorsque de grandes quantités de corps alcalins ou acides sont ingérés; ceci est dù à l’action constante des substances tampons formées par les alcalins et les phosphates et carbonates, auxquels il faut ajouter les substances albumineuses dont le rôle n’est pas encore déterminé (Mac Callum, Collip). Cependant, d’après les recherches récentes de Sturrock (technique des corps diméthyliques) l’alcalinité du sérum cancéreux pourrait atteindre un chiffre légèrement supérieur à la normale (0,175 à 0,200 de la solution normale) alors qu’on trouve 0,175 dans les sérums non cancéreux.
Par contre, dans les états cachectiques avec dénutrition intense, on peut observer de lacidose, c’est-à-dire une modification de la composition sanguine due à la présence de corps acétoniques et 6 oxybutyriques dans le sang : il ne s’agit pas là de réaction propre au cancer mais bien de phénomènes terminaux tels qu'on les observe dans tous les états de dénutrition prononcée. |
Le taux du glucose peut être augmenté dans le sang des cancéreux (E. Freund, Trinkler) où il peut atteindre deux à trois fois le chiffre normal, mais on n'a pas pu jusqu'ici fixer une proportion rigoureuse entre la progression de la tumeur et le taux du glucose qui semble apparaître dans le sang des cancéreux surtout à la fin de la maladie. Tout récemment un auteur américain, Rhodenbourg, a poursuivi l'étude de la glycémie dans le cancer expérimental, et il a noté une augmentation du glucose, au cours d'injections de protéines homologues faites dans un but d’immunisation anticancéreuse, alors que les protéines autologues n'avaient provoqué aucune glycémie. Cet auteur à pu constater ainsi que les animaux à greffe
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négative faisaient de la glycémie si on leur injectait des protéines semblables à celles de la tumeur greffée, tandis que les animaux à greffe positive ne présentaient aucun excès de sucre dans le sang dans les mêmes conditions. Ces résultats permettraient de considérer la glycémie comme un phénomène accompagnant la décharge d'anticorps dans le sang et de supposer que cette glycémie peut permettre, au moins pour les tumeurs greffées, de pronostiquer le résultat de la greffe.
Toutefois cette conception de la glycémie immunisante n’explique pas du tout l’apparition du glucose sanguin dans les formes les plus graves et les plus généralisées du cancer et ne cadre pas avec l’absence complète de réaction d'immunisation dans le cancer spontané. C’est pourquoi il nous semble plus logique de mettre la glycémie cancéreuse sur le compte de la réduction du pouvoir glycolytique du sang constatée dans le cancer par Achard et ses collaborateurs.
La composition lipoiïdique ou graisseuse du sang, notamment la teneur en cholestérine est encore fort mal connue. Heller et Schuh ont cru voir se séparer à la coagulation un corps gras, cristallin, qui jouerait un rôle problématique et aurait une influence sur le teint jaune paille des cancéreux.
La composition minérale du sang des cancéreux ne semble pas modifiée et les quelques recherches faites dans ce sens, notamment celles de Moraczewski, montrant une augmentation du chlore et une diminution du phosphore, n’ont pas été confirmées.
Modifications viscérales. — Le cancer ne crée guère de troubles lésionnels organiques à distance. Les altérations notées chez les cancéreux sont dues à des complications ou à des épiphénomènes.
En général, on peut trouver une atrophie des organes, une infiltration lymphoïde dans certains viscères comme le foie et le rein, ou encore de la sclérose; ces lésions sont banales et n’ont rien de spécifique. Elles sont le plus souvent la conséquence de l’intoxication générale de l’organisme et apparaissent dans le cancer par suite des troubles généraux qu’il provoque et des infections qui s’y surajoutent.
C’est ainsi qu'il faut interpréter les lésions hypoplasiques des organes (Griffon et Cottier), les lésions dégénératives et atrophiques rencontrées (Klippel, Auché), au niveau des muscles striés et lisses, au niveau des nerfs périphériques et de la moelle, ainsi que les dégénérescences graisseuses du foie et les néphrites parenchymateuses soi-disant « cancéreuses ».
Physiologiquement, ces altérations anatomiques se manifestent par des déficiences multiples et variées, insuffisances partielles des viscères el troubles du système nerveux que décèle l'examen clinique et qui sont essentiellement variables suivant les cas.
GusTaAve Roussy et Maurice Wozr.
ANATOMIE PATHOLOGIQUE DU CANCER
Au début de cet article, en délimitant le cadre du cancer, nous avons dit, que sous ce nom, nous comprendrions toutes les tumeurs malignes.
L'étude anatomo-pathologique du cancer comporte donc celle des tumeurs malignes dans leur ensemble. Elle va même plus loin, car il est impossible d’en séparer complètement les tumeurs bénignes, expression néoplasique plus simple de l’évolution tumorale, qui permettent de mieux comprendre les aspects morphologiques des tumeurs malignes et de suivre la transfor-. mation de la cellule normale en cellule tumorale.