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Traité de la poésie française

2. On peut supposer avec Littré [Dicl. de la langue française, au mot bouclier), que la première consonne tombait dans la prononciation. C'est Corneille qui le premier demanda, appliqua et obtint la dissyllabisation dans les mots de cette sorte.

3° Dans contrari-été, pi-été, impi-été, sali-été, facl-cs,

espi-ègle, hardiesse, kyri-elle,vi-elle, Dani-el. Alaci-el,

inqui-et, artéri-el, artifici-el, essenli-el, fiduci-el, maté-

ri-cl, wiriisléri-el, offici-el, phiri-eL providenti-el, etc.

Son clm^rin in qui- et l'arrache de son lit.

(Racine.)

LViy-éne après la chair rongera le squelette.

(V. Hdgo.)

Cependant on trouve dans Molière :

Je n'est qu'un singulier; avons est un pluriel .. , el dans La Fontaine :

Ce sont ici hiéroglyphes tout purs.

Dans tous les autres cas, ïé compte pour une syllabe : drapier, laurier, fiel, ciel, amitié, lierre, etc. Aujourd'hui le houblon, le lierre et les viornes.

(De Héhédia.)

Notons toutefois que du Bellay, Ronsard et Régnier ont compté trois syllabes dans li-er-re : Le chef environné de verdoyant li-erre. ..

(Dn Bellay.)

et que le mot hier, toujours monosyllabe dans l'ancienne langue, a été souvent considéré comme dissyllabe depuis le xvu« siècle :

Hi-er le vent du soir dont le souffle caresse.

(V. Hugo.)

Jamais les deux voyelles n'ont été séparées dans l'expression avant-hier.

Le bruit court qu'avant-hicr on vous assassina.

(Boileah.)

lEN (fém. ienne) constitue deux syllabes dans les adjectifs qui désignent la profession, le pays, la secte, et dans les noms propres : comédi-en, assyri-en, carte-

si-en, Luci-en, etc. ; il en est de même dans li-en et aéri-en.

Ma cour fut ta prison, mes faveurs tes li-ens.

(CoBNKIlLE.)

Le Babyloni-en, le païen, Vari-en.

(V. Hugo.)

Ce groupe de voyelles ne forme qu'une syllabe dans les verbes : tiens, viens, vienne, etc.

Je veux sa tête ou bien la tienne, Entends-tu mon cousin? — Mais qu'à cela netienne!

Il en est de même dans les mots imien, tien, sien, bien, rien, vaurien, combien, soutien, chien, ancien, chrétien, faubowien, plébéien, Amiens, autrichien, prussien, gardien, persienne, athénien, comédienm. Cependant la quantité est douteuse dans ces six derniers mots, et ancien et chrétien ont été de trois syllabes, l'un jusqu'au xvii* siècle, l'autre jusqu'au xv!*" siècle. Nous devons l'apologue à \anci-enne Grèce.

(La Fontaine.)

Tout cresti-an qui est loyal et bon.

(Ch. d'Orléans.)

Quelques poètes font même encore ancien de trois syllabes :

C'était dans le grand parc d'un anci-en château.

(Paul Boubget.)

lEU est monosyllabe, excepté dans les noms et adjectifs en ieur : antéri-eur, ingéni-eur, ri-eur, etc. Faites périr Euphorbe au milieu des tourments.

(Corneille.)

Ri-cur, j'élève au ciel d'été la grappe vide.

(Stéphane Mallarmé.)

lEUX est généralement dissyllabe.

A travers le ciel pur des nuits silenci-euses.

(Leconte de LlSlB.)

Cependant il est monosyllabe dans le pluriel des noms en ieu [dieux, adieux, etc.) et dans cieux, mieux et vieux.

Les deux même, les deux commencent à pâlir.

(LAMAnnKE.)

Exception au xvi^ siècle :

Portant en jeune cœur un courage vi-eux...

(Ronsard.)

10, lOM, lUM sont ordinairement de deux syllabes. 10 n'en forme qu'une dans pioche.

Sentiez-vous, dites-moi, ces vi-olents transports?

(liOILEAU.)

Ce pandémoni-um ivre d'ombre et d'orgueil.

(V. Hugo.)

Leur pioche déterrait un peu d'or ou des armes.

(François Coppée.)

On trouve aussi opium de deux syllabes : Heureux homme! Il fumait de Voinum dans de l'ambre...

(A. DE Musset.)

ainsi que babiole, fiole, viole et violon :

Causant d'amour, dansant ou jouant de la viole.

(Emii.e Aur.tEH.)

ION et IONS, dans les substantifs, sont dissyllabes; mais ils peuvent compter pour une syllabe dans escoffion, gabion et scorpion.

Sous son manteau sanglant taillé dans un li-on.

(A. DE Musset.)

Les singes, les scorpions, les vautours, les serpents.

(Ch. Baudelaire.)

IONS, désinence de verbe, ne constitue qu'une syllabe :

Nous écoutions chanter les astres et la mer.

(Henri Ca^alis.)

Celte désinence est cependant dissyllabe : 1° Dans les mots ri-ons et souri-ons : Ri-ons, chantons, dit cette troupe impie.

(Racine.)

2° A la première personne du pluriel des verbes en ier.

Ne nous associ-ons qu'avecques nos égaux.

(La Fontaine.)

3° Quand ions est précédé de deux consonnes dont la première est une muette et la seconde une liquide.

Dans ce dernier cas, pourtant, on ne comptait autrefois qu'une syllabe :

Que, pour le voir, mourir devrions vouloir.

(Mardi.)

lOU est généralement de deux syllabes : Chi-ourmes de la mort, égouls, fosses communes...

(V. Hugo.)

lu est toujours de deux syllabes :

Où la Pléiade avec Siri-us se confond...

(V. Hdgo.)

OA n'est monosyllabe que dans Roanne.

Mais à qui de Jo-as confiez-vous la garde?

(Racine.)

OAl (se prononçant OA) n'est également monosyllabe que dans joaillier :

Un fin joaillier les a, par caprice, étalés.

(SotJLARï-.)

OE, OE, OE forment deux syllabes, excepté dans cacatoès^ moelle, moelleux^ moellon.

Au serment d'un po-ète on ne regarde point.

(V. Hugo.)

Bâti de vive force à grands coups de moellon.

(A. DE Musset.)

Vois, seigneur : j'ai pétri la. moelle du froment.

(Maurice Bouchor.J

Moelle était jadis de trois syllabes :

Un chaud adonc de mo-elle en mo-elle Brusia mon cœur.

(Ronsard.)

On lit même encore dans V. Hugo :

Vous desséchez mes os jusque dans leur mo-eWe*.

Par contre, poète et goéland, aujourd'hui de trois syllabes, ont souvent compté pour deux jusqu'au xvii" siècle.

Car si ce n'est un poète^ au moins il le veut être.

(Régnier. 1

Même précaution nuisit au poète Eschyle.

(La Fontaine.)

Comme un goéland qui sur quelque rocher Fait ses petits au bord de la niarine.

(Saint-Amand.)

OIN est monosyllabe : soin, besoin, témoin. Je n'en veux pour témoins qu'Hercule et ses travaux.

(La Fontaine.)

Groin, autrefois monosyllabe, est maintenant dissyllabe.

OUA, OUAI, OUÉ, OUET, GUETTE, OUI, sont de deux syllabes :

Je veux bien Vavou-er, ces nouvelles m étonnent.

(Corneille.)

11 faut excepter : fouet, fouetter, fouine, ouais, ouate^ couette, cambouis, Cornouaille, Souabe, douairière. On trouve aussi ouet monosyllabe dans rouet et oua dans Edouard.

1. Au reste, la versification de V. Hugo n'est pas encore bicil fixée dans Crumwell, d'où cet exemple est tiré.

Les brusques coups de dent de la fouine qui lôde.

(V. Hugo.)

Et la Cornouaille envoie ici tous ses cantons.

(Bbizeux.)

Et ne pouvoir franchir la haie Des douairières aux yeux d'orfraie.

(Tu. GADTIEn.)

Les rouets et les fuseaux tournent ei sont en fête,

(Bbizeux.)

Edouard, tu pâlissais comme un joueur maudit.

(A. DB Musset.)

Ouest est plus souvent monosyllabe :

Au large flot de l'est le flot de Vouest succède.

(A. DE VlGNT.^

Mais on le trouve aussi de deux syllabes . Le sud, le nord, Vou-est et l'est et Saint-Malhieu...

(V. HoGo.)

Enfin Molière présente quelques exemples de synérèse pour les mots girouette et jouer :

La tête d'une femme est comme la girouette... Il vous faut jouer d'adresse et d'une àme réduite...

L'affirmation oui est monosyllabe; primilivemcnt ce mot était de deux syllabes.

Et tant qa'ou-y et nenni se dira Par l'univers le monde me lira.

(Mabut.)

Ou-y,ie la scavois, et chacun comme moy.

(Baïf.)

OUEN, OUIN sont monosyllabes sauf dans Duguaij-

Trou-in :

Le magister s'avise

De le tancer : Ah ! le petit babouin !

(La Fontaine.)

Les Bddouins qui croyaient surprendre un faible poste...

(FnA>(;ois Coppée.)

Mais babouin a été de trois syllabes . Ne semble mie babou-in.

(G. GOIART.)

UA, UAI, UAN, UE, UER, UEUX, quand Vu se prononce, constituent deux syllabes, excepté dans les mots écuelle, guelfe, Raguel et jaguar.

S'il mangeait, aussitôt du coin de la ru-elle Mille petits cailloux volaient vers son écuelle,

(Catulle Mendès.)

Cependant écuelle compte pour quatre syllabes chez Villon :

Qui vallant plat ny escu-elle

N'eut oncques, n'ung brin de percil.

En revanche jusqu'au xvi° siècle ua ne compte que pour une syllabe dans suave :

Puisses-tu de ta suave odeur Nous annoncer que l'an se vire !

(RoNSABD.)

On trouve aussi persuader de trois syllabes chez Racine et ruaient d'une syllabe chez Barbier :

Vous le souhaitez trop pour me le persuader... Se ruaient à l'immortalité...

De nos jours Juan et duel, habituellement de deux syllabes, ont parfois été considérés comme monosyllabes. Que don Juan déguisé chante sous un balcon.

(A. DE Musset.)

Undue/.'Nousne pouvons, vieillard, combattre ensemble.

(V. HcGo.)

Ew^m jaguar a quelquefois trois syllabes dans Hugo: Aux jagu-ars, aux lynx, aux tigres des forêts.

UI est monosyllabe, excepté dans les mots suivants : acu-ité, annu-ité, assidu-ité, congru-ité, contigu-ité, fa^ Vrhjupicaiion. 3

tu-ilé^ flu-idité, gratu-ilé, ingénu-ilé, peiyétu-ité, promiscu-ité, superflu-ité, vacu-ité, vidu-ité, iM-ine, bruine, su-icide, dru-ide, bru-ire, casu-iste, etc.

Le cruel Dieu des Juifs l'emporte aussi sur toi.

(Racine.)

L'aveugle su-idde étend son aile sombre.

(V. HoGO.)

Jusqu'au milieu du xvii® siècle on ne comptait cependant que deux syllabes dans bruire :

Sur les deux bords du Rhin fait bruire son tonnerre...

(Corneille.)

Quantité qu'on retrouve encore chez des contem

porains :

Et la vie invisible bruire

Comme un torrent derrière un mur.

(Th. Gautier.)

Autre que ce doux rien par leur lèvre ébruité.

(Stéphane Mallabhé.)

Suicide n'a également que trois syllabes dans A. de Musset :

Mon enfant, un suicide. Ah ! songez à votre âme. Fuir et Juif ont été de deux syllabes : Notre Franceis n'ont talent de fu-ïr.

{Chanson de Roland.)

Je sais qu'il nous faut tous fu-ïr de ces objets.

(Racan.)

Et par Ju-ïs et par païens.

{Roman de la Rose.)

De même huit :

Il fut dix-hu-it mois gouverneur de l'empire.

(Ronsard.)

Il y a doute enfin pour li^uie :

Rome était la tru-ie énorme qui se vautre... Ses soupiraux infects et flairés par les truies.

(V. fhuo.)

UIN est toujours monosyllabe :

Or, en juin, la Lusace, en août les Moraves.

(V. Hnoo.)

Cependant Lamartine et Th. Gautier ont fait suinter de trois syllabes :

L'eau qui su-inte et tombe avec de lourds frissons.

(Ta. Gadtier.)

Les groupes de voyelles renfermant un y comme lettre initiale : YA, YAN, YE, YEN, YEU, Yl, YO, YU, sont monosyllabes, excepté dans Dry-ade, Hy-ade, hy-acinthe, hy-ène, y-euse, my-ope, my-osotis, Ly-on, Y-onne, Y-olande.

Vh-yène après la chair rongera le squelette.

(V. HoGO.)

Liez au bleu muguet r/it/-acmfAe bleuâtre.

(A. DE Vigny.)

Quand l'y est entre deux voyelles, comme dans effrayant, asseyait^ royal, écuyer, il agit à la fois sur la voyelle qui précède et sur celle qui suit sans compter lui-même comme syllabe. Le son obtenu est, comme on sait, celui de deux i agrégés dans la prononciation à chacune des voyelles ambiantes : effi^ai-iant, assei-iait, roi-ial, écui-ier; de même pour abbaye qui s'articule abbai-ie. Dans pays et 'paysan, Yy agit également sur la voyelle a et détache un son i qui compte nettement comme syllabe dans la prononciation.

Cependant ce dernier mot a parfois compté pour deux syllabes seulement ; jusqu'au xvn* siècle, on prononçait indifféremment pai-isan ou pai-san.

Un maistre es arts, mal chaussé, mal vestu, Chez un paysan demandait à repaistre.

(Melin db Saimt-Gblau.)

Remarque générale. — Nous nous sommes attachés à déterminer dans les règles précédentes la quantité actuelle des diphtongues, en y ajoutant l'historique de la quantité pour les mots les plus communément employés. Appliqué à toutes les diphtongues, cet historique eût été singulièrement long et pénible et relèverait, au reste, d une histoire de la prononciation plus que d'une prosodie.

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