DU MÉLANGE DES RIMES
Avant d'examiner les diverses combinaisons de rimes habituelles à notre poésie, il est nécessaire de formuler un principe généralement admis dans notre versification depuis la Pléiade : c'est la règle de l'alternance des rimes. Une rime masculine ne peut être immédiatement suivie d'une rime masculine différente, de même que deux rimes féminines différentes ne peuvent se succéder immédiatement. Cette loi ne date en réalité que de
{Celte), timbre {Cimbre), crypte {Egypte), pauvre {Hanovre), golfe, {Sdolphe), porc (York), toast {Aost, Alost), opte {Copte), joug, {Marlboroug) rob {Job, Jacob), kiosque, {Osque, Manosque), topaku {Esail), sud {Talmud), etc.
1. Ce moment est-il venu? Le discrédit où est tombée la riu o riche, dans les nouvelles écoles, tendrait à le faire croire.
Ronsard*; encore quelques membres de la Pléiade, comme du Bellay et du Bartas, ne s'y sont-ils soumis que dans leurs dernières œuvres; Jodelle même ne la suivit jamais. Au xvii® siècle, elle s'est généralisée et nos
1. Dès le xve siècle cependant, Octavien de Saint-Gelais avait constaté l'heureux effet de l'alternance régulière des rimes masculines et féminines :
Je trouve beau mettre deux féminins
En rime plate avec deux masculins :
Semblablement quand on les entrelasse
En vers croisés où Greban se solace...
Il y a plus. La lecture de certaines chansons de geste du moyen âge tendrait à faire croire que nos plus vieux poètes n'ont point été toujours insensibles à cet effet de l'alternance. N'ayant encore à leur disposition que la laisse monorime, ils faisaient alterner quelquefois les laisses masculines et les laisses féminines. C'est ainsi que dans Bueves de Commarchis, d'Adenès le Roi, les 24 premières laisses présentent cette alternance. Le poète, il est vrai, se fatigue à la vingt-cinquième laisse. Mais il reprend l'alternance de la trente et unième à la quarante et unième, puis de la quarante-sixième à la cinquante et unième, de la cinquante-quatrième à la soixante-huitième, de la soixante-douzième à la quatre-vingt-deuxième, et enfin de la quatre-vingt-dixième î la cent-troisième. Le poème ne comprend en tout que 130 laisses. Dans Berie aux grands pies, du même poète, l'alternance est observée de la première laisse à la vingtième, de la vingt-sixième à la soixante-septième, de la soixante-dix-huitième à la cent-unième, et de la cent-huitième à la cent-vingtième. Le poème comprend 144 laisses. On trouvei'ait encore dans le Livre de Voir-Dit de Guillaume de Machault plusieurs chansons baladées, et dans Villon plusieurs rondels où l'alternance des rimes est très nettement observée. Dans La plainte de Désiré, de Jean Le Maire de Belges, 34 quatorzains de vers sont construits sur le même système. Enfin Clément Marot s'est converti luimême à l'alternance dans ses Psaumes qui, à quelques rares exceptions près, telles que le psaume xxvi, sont tout à fait conformes aux prescriptions modernes sur la rime.
poètes classiquesTont observée rigoureusement. Cependant elle a été combattue à plusieurs reprises ^ De nos jours notamment, on l'a accusée d'être une gêne pour le poète ; on a remarqué que l'emploi continu des rimes féminines convenait à l'expression des sentiments délicats, tandis que les rimes masculinesense répétant donnaient plus d'énergie au rythme et plusde vigueur à la pensée ^ Aussi quelques poètes contemporains se sont-ils volontairement affranchis de la règle classique :
Chàleaudun! qui vois des bourreaux
Où furent des cœurs de lion,
Tu nous parais, nid de héros.
Plus sublime qu'un Ilion
Mais tes fils, les chasseurs de loups,
Sont tombés purs et sans remords.
Ils étaient mille et sous leurs coups
Dix-huit cents Prussiens sont morts.
(Th. de Banville.)
Ecoutez la chanson bien douce
Qui ne pleure que pour vous plaire ;
1. Entre autres par Fénelon {Lettre à l' Académie) qui trouve ennuyeux le vers tiéroïque à cause que les vers y sont disposés de manière que « deux masculins sont toujours suivis de deux féminins ».
2. Quelquefois aussi, on a recherché les rimes masculines et féminines offrant à l'oreille un son analogue. Il semble que ce système ait été employé pour la première lois par M. de Banville dans les Stalactites (1844). On en trouve plus tard des exemples dans Vlntermède de M. Catulle Mendès et dans la Chanson des roses de M. de la Villehervé. Voici les deux derniers distiques, de la pièce de M. Mendès :
Ayant ouï, le soir, à l'heure où sur le pré
Glisse l'ombre de la yeaprée Plus doux qu'une aria de viole ou de luth,
Dans le brouillard un air de flûte.
TRAITÉ DE VERSIF*ICATiON FRANÇAISE.
Elle est discrète, elle est légère :
Un frisson d'eau sur de la mousse !.
Elle dit, la voix reconnue, Que la bonté, c'est notre vie, Que de la haine et de l'envie Rien ne reste, la mort venue...
("Paul Verlaine '.)
N'oublions pas au surplus que, dans les couplets destinés au chant, les nécessités musicales ont souvent fait fléchir la loi prosodique, et que, même au xvn* siècle, les fabricants de livrets d'opéra et de chansons négligeaient sans aucune espèce de scrupule le principe de l'alternance.
Les rimes considérées dans leur disposition peuvent
1. D'Aubigné, qui fut un si singulier mélange de grandiloquence et de préciosité, précéda du i-este nos contemporains dans l'emploi de ce système de rimes (V. ses Vers senaires de purs ïambes sans la licence des lieux impareils). Et avant lui, quand la règle de l'alternance n'était point encore fixée, on trouverait chez les poètes du moyen âge, entre autres chez Guillaume de Machault, Villon et Charles d'Orléans, des pièces tout entières composées sur une seule espèce de rimes, et particulièrement la masculine, mais sans qu'on puisse répondre avec certitude de l'intention de ces poètes. Quoi qu'il en soit, voici pour l'exemple quelques vers de la pièce d' Agrippa d'Aubigné où l'intention du poète ne fait aucun doute, comme en témoigne le titre cité plus haut :
Cet orgueilleux palais que vous voyez levé, Si haut, si somptueux, d'ouvrages bien gravé. Fut autrefois le lieu d'où force changement De monstrueux efl'ects prenoit commandement. Céans se fit le vœu si doux, et puis amer, D'avoir Hierusalem et passer outre-mer ; De là le fol désir qui tant d'humains périr Fit au-delà des monts à Naples conquérir...
être continues, plates ou suivies, croisées, embrassées, redoublées, tiercées, mêlées.
i° Les rimes sont continues lorsque la même consonnance termine tous les vers d'un poème, ou au moins une période de vers assez longue. La Chanson de Roland, par exemple, se compose de couplets ou laisses monorimes, de quinze vers en moyenne, etnosplusanciennes chansons de geste sont dans le même cas. Mais cette succession de rimes semblables ofîre une monotonie qui la fît bientôt abandonner, et si les poètes l'ont reprise parfois avec quelque succès dans des pièces très courtes, comme les épigrammes, ils ne l'ont adoptée dans des œuvres d'une certaine étendue que par jeu, comme dans les vers suivants de Le Franc de Pompignan sur Le château d'If:
Nous fûmes donc au château d'If; C'est un lieu peu récréatif, Défendu par le fer oisif De plus d'un soldat maladif, Qui, de guerrier jadis actif, Est devenu garde passif.
Sur ce roc taillé dans le vif, Par bon ordre on retient captif.
Dans l'enceinte d'un mur massif, Esprit libertin, cœur rétif Au salutaire correctif D'un parent peu persuasif.
Le pauvre prisonnier pensif, A la triste lueur du suif, Jouit pour seul soporalif Du murmure non lénitif Dont l'élément rébarbatif
Frappe son organe attentif.
Or pour être mémoratif
De ce domicile afflictif,
Je jurai d'un ton expressif
De vous Je peindre en rime en if.
Ce fait, du roc désoialif
Nous sortîmes d'un pas hâtif,
Et rentrâmes dans notre esquif.
En répétant d'un ton plaintif :
Dieu nous garde du château d'If!
2° Les rimes plates ou suivies se succèdent deux à deux. Depuis la règle de l'alternance, les couples sont successivement masculins et féminins. C'est la combinaison adoptée dans nos tragédies et nos comédies classiques, dans les satires, les épîtres, etc.
Le soir, au coin du feu, j'ai pensé bien des fois A la mort d'un oiseau, quelque part dans les bois. Pendant les tristes jours de l'hiver monotone, Les pauvres nids déserts, les nids qu'on abandonne, Se balancent au veut sur le ciel gris de fer. Oh! comme les oiseaux doivent mourir l'hiver! Pourtant, lorsque viendra le temps des violettes, Nous ne trouverons pas leurs délicats squelettes Dans le gazon d'avril où nous irons courir. Est-ce que les oiseaux se cachent pour mourir?
^François CoppÉr.)
3° Les rimes sont croisées quand les vers masculins alternent avec les vers féminins. Il va de soi que, primitivement, l'entrelacement pouvait associer deux rimes masculines différentes ou deux rimes féminines différentes.
Sur la pente des monts les brises apaisées Inclinent au sommeil les arbres onduleux ;
UK lA RIME. 79
L'oiseau silencieux s'endort dans les rosées Et l'étoile a doré l'écume des flots bleus.
Au contour des ravins, sur les hauteurs sauvages, Une molle vapeur efface les chemins.
La lune tristement baigne les noirs feuillages; L'oreille n'entend plus les murmures humains.
(LeCONTB UK LlSLE.)
4° Dans les rimes embrassées, deux vers féminins de même rime sont enclavés dans deux vers masculins de même rime ; puis deux vers féminins embrassent deux vers masculins, et ainsi de suite.
Tout agonise et tout se tait : on n'entend plus \
Qu'un très mélancolique air de llûte qui pleure. Seul, dans quelque invisible et noirâtre demeure Où le joueur s'accoude aux châssis vermoulus.
Et l'on devine au loin le musicien sombre, Pauvre, morne, qui joue au bord croulant des toits ; La tristesse du soir a passé dans ses doigts. Et dans sa flûte à trous il fait chanter de l'ombre.
(Georges Rodenbach.)
On peut aussi commencer par une rime féminine, mais alors le cinquième vers sera masculin.
5* Dans les rimes redoublées, la même rime, masculine ou féminine, se répète plus de deux fois :
0 musique éloquente à dire l'indicible, [ments
Rythmes! accords charmeurs qui dans les cieux clé- Ouvrez à nos regards la porte inaccessible Du palais où, pareils aux flèches de la cible, Tremblent les astres d'or au fond des firmaments.
(R. DE LA ViLI.ElIERVÉ.)
6° Dans les rimes tiercées, le premier tercet, ou groupe de trois vers, offre deux rimes masculines embrassant une rime féminine ; celle-ci est reprise au second tercet pour embrasser une rime masculine nouvelle, qui, au troisième tercet, embrassera à son tour une nouvelle rime féminine, et ainsi de suite. La pièce se termine par un vers isolé qui rime avec le second du dernier tercet. On peut naturellement commencer par deux vers féminins embrassant un vers masculin. Ce système n'est employé que dans la terza rima^ :
Frère, voilà pourquoi les poètes souvent Butteat à chaque pas sur les chemins du monde; Les yeux fixés au ciel, ils s'en vont en rêvant.
Les anges, secouant leur chevelure blonde, Penchent leur front sur eux et leur tendent les bras Et les veulent baiser avec leur bouche ronde.
Eux, marchent au hasard et font mille faux pas; Ils cognent les passants, se jettent sous les roues, Ou tombent dans des puits qu'ils n'aperçoivent pas.
Que leur font les passants, les pierres et les boues?
(Th. Gadtieii.)
7° Les rimes mêlées admettent toutes les combinaisons, pourvu que la loi de l'alternance soit observée. Elles peuvent être successivement plates, croisées, embrassées, redoublées ; c'est le goût du poète qui le guide dans l'emploi de ces divers systèmes. Le seul principe qu'il faille poser, c'est qu'on doit éviter de faire coïncider l'arrêt du sens avec la fin d'un système de rimes 2. Le plus souvent, dans les rimes mêlées, le poète emploie des vers de différentes lon-