‹ Nouveau traité de versification françaiseChapitre 29 sur 81 · Cf. F. de Grammont. Les vers françrns et leur prosodie · texte numérisé non relu

Cf. F. de Grammont. Les vers françrns et leur prosodie

ueurs. Ce procédé qui porte le nom de vers libres *

1. Le vers libre est une importation italienne du commencement du xvii^ siècle. Sorel s'élève contre cette nouveauté dans un passage du Berger extravagant [WZl). Avant La Fontaine nous rencontrons le vers libre dans Corneille {Agésilas, 1666), et Molière [Amphitryon, 1668), mais réduit à l'emploi de quelques mètres déterminés (Cf. Castaigne, La versification de La Fontaine). La Fontaine au contraire se sert de tous les mètres, à l'exception des vers de onze et de neuf syllabes. Son exemple fait loi : le vers libre semble fixé ; mais sa liberté n'est que dans la disposition des mètres, et chacun de ces mètres pris à part se ramène au type correspondant de la versification isométrique régulière. Il faut arriver à ces dix ou douze dernières années pour rencontrer un nouveau type de vers libre. Le principe en est le même que chez les classiques; c'est dans l'application qu'il diffère.

Remarquons tout d'abord que les classiques réservaient le vers libre à des genres tout secondaires : la fable et le conte ; l'emploi qu'ils en faisaient dans la poésie dramatique était extrêmement rare et mesuré. Les romantiques n'en usèrent pas ou fort peu. Le lyrisme, qui pénétra avec eux tous les genres, se coordonna presque toujours chez eux en alexandrins ou en strophes. Les nouvelles écoles héritent de ce lyrisme et font servir à son expression le vers libre « restauré, élargi, définivement soulagé de ses entraves » . Libre en effet, il l'est d'abord jusqu'à l'anarchie, et d'aucuns, plus conscients, l'appellent tout net vers amorphe. Le mot dit bien la chose : n'eût-ce été que pour éviter des confusions, il eût fallu s'y tenir.

« Le vers libre, comme nous l'entendons, écrivait un théoricien de la nouvelle école, est le plus susceptible, de par la variété sans borne de son rythme et de son mètre, d'exprimer littéralement tous les mouvements de l'âme humaine. Le vers libre, c'est la sincérité, la simplicité, la force; c'est la vie. Il n'est pas une idée, pas un sentiment, pas un désir, pas un rêve, que le vers libre ne traduise et ne fixe avec toute la pureté de forme nécessaire. Le vers libre est le vers musical par excellence; il est absolument l'expression lyrique modelée sur la Versification. 6

demande une grande science rythmique, mais aussi sa souplesse lui permet d'accommoder le rythme aux

pensée du poète. N'ayant plus de loi que son propre vouloir, le poète peut désormais tout dire. Pouvant tout dire, il peut tout penser. Et comme, d'autre part, il possède entin son iiarmonie intime, particulière, personnelle, il est tout ensemble le poète, le penseur et le musicien. »

En termes plus simples, le vers libre, par sa souplesse rythmique et les multiples ressources de ses combinaisons, se prête mieux qu'un autre à l'expression des sentiments intimes. Et si c'est là une découverte, elle est vieille de trois siècles. La Fontaine s'en était aperçu avant les jeunes poètes de ce temps. N'en tirons aucun avantage et seulement la démonstration de ce que nous avancions tout à l'heure, à savoir que le principe du vers libre, dans les nouvelles écoles, est le même que chez les classiques. Toute la différence — mais elle est sensible — est dans l'application.

Il ne parait pas, d'ailleurs, que les premiers qui se soient servis du vers libre (et c'est un mystère à éclaircir, si c'est M. Gustave Kahn ou Mme Marie Krysinska) se soient bien rendu compte de ce qu'ils tentaient. Le vers libre, chez eux, n'est très évidemment que le succédané du vers verlainien, assonance, aliitéré, sans rime quelquelois, sans césures toujours sensibles, cherchant l'impair, poussant jusqu'au quindécasyllabique, élastique, fuyant, insaisissable, mais plié encore aux règles de l'isométrie ou de la strophe à forme fixe. . . Il y avait un pas à faire pour rapprocher tout à fait ce vers de la prose : c'était de l'affranchir de l'isométrie et de la strophe. On eut ainsi des suites de lignes dans ce goût :

Mes barques ivoirières et mes arbres aux ombres d'amour et Et mes géantes montagnes de marbre ciselé, [de mort,

Et mes mers hospitalières au soleil quand il dételle, Et mes landes infrangibles, et mes monstres et mes labours...

où il n'y a plus ni rimes, ni parité de syllabes, rien qu'un vague rappel d'assonances intérieures et une distribution toute

moindres nuances de la pensée. Nous ne donnons pas

subjective d'accents rythmiques, comme en pourrait marquer une prose un peu savante.

Ce vers libre première manière et, si l'on peut dire, tout barbare encore, ne tarde pas à se polir en passant à des mains plus expertes, et déjà des humoristes sentimentaux (Jules Laforgue, M. Jean Ajatbert, M. Edouard Dujardin) en tirent d'heureux effets d'ironie transcendante. M. Jeao''Moréas, chez qui l'emploi du vers libre fut en général le plus réfléchi, sut presque toujours donner à ses poèmes un rj'thme vraiment sensible. Même dans des combinaisons de mètres à première vue déconcertantes, il se montra singulièrement habile et délié :

Mais n'es-tu pas celui pour qui ores en vain

Saturne vente à la poupe,

Et qui peut, s'il le veut, boire l'instant frivole comme un vin

Qui rit dedans la coupe ?

Ces vei's, tous quatre de mètres différents, deviendront très familiers pour peu qu'on les relise. 11 est vrai qu'il y a rime ; mais c'est surtout leur harmonie continue et leur savante modulation qui les rendent intelligibles à l'égal de vers réguliers. Le troisième, qui compte quinze syllabes, pourrait être coupé en trois (la rime y serait) :

Et qui peut,

S'il le veut,

Boire l'instant frivole comme un vin.

Mais, comme l'a disposé l'auteur, ce vers, qui paraît plus long même qu'il ne l'est en effet, offre un mélange de souplesse et de langueur extrêmement curieux.

De plus en plus, d'ailleurs, et à mesure que le vers libre tente des ouvriers plus habiles, on peut observer chez lui une discrétion, un travail intérieur, une prudence savante et réfléchie que ses débuts n'auraient pas laissé espérer. Il est rare déjà qu'il se prolonge plus avant que l'alexandrin; il rime davantage (tout

d'exemples de rimes mêlées ; il suffit d'ouvrir les fables de La Fontaine pour en trouver les modèles les plus parfaits que puisse offrir notre langue.

en continuant à mépriser les règles de similitude absolue et d'alternance; il ne risque l'hiatus qu'autant qu'il y voit un effet ouune harmonie (ce qui se trouve). C'est chez M. Henri de Régnier et chez M. Emile Verhaeren qu'il faut considérer ces efforts méritoires :

Voici la clé d'argent des jardins de la vie.

Si la tristesse y hasarde tes pas,

Tu trouveras

Des eaux à jamais endormies

Pour y mirer ta face à leur accalmie

Et^ pour tes pas,

Des chemins en accord à leur mélancolie,

En entre lacs,

Entre des cyprès noirs en ombres sur ta vie.

(H. DE RÉGNIHr).

L'imprévu dans le rythme est une des qualités de ces vers et du vers libre en général, aussi bien chez les classiques que dans les nouvelles écoles. Il naît ici de l'introduction d'un vers de onze syllabes, le quatrième, dans une combinaison métrique qui semblerait appeler plutôt un alexandrin. La réussite de pareils effets dépend pour beaucoup du lecteur, qui doit, en même temps, voir et ne pas voir d'avance. C'est l'éducation de ce lecteur qui reste à faire. Est-elle possible avec la théorie même posée par les novateurs, qui demande pour chaque poète « une harmonie intime, particulière, personnelle »et néglige d'assurer à qui l'écoute une faculté correspondante d'assimilation?

Mais déjà le rapprochement est sensible du public au poète. On ne compte plus les concessions du vers libre. Il s'assagit, « se socialise » de jour en jour. Et, s'il faudrait maintenir pour ses premiers et barbares essais cette expression de vers amorphe que nous regrettions de leur avoir vu perdre, comment appellerions-nous les vers suivants qui sont d'un des poètes qu'égarèrent d'abord les mirages de la nouvelle formule ;

Rappelons enfin une combinaison qui avait disparu de notre poésie et que l'on rencontre parfois dans les chansons du moyen âge : ce sont les rimes alternées, qui présentent trois ou quatre consonnances différentes se reproduisant dans un ordre déterminé ^ :

Maint homme prentla mort,

Par trop fort le contraindre

D'amasser la richesse

Comme avaricieux;

Et puis, quand ilest mort,

Ceux qui le deussent plaindre

En dueil et en tristesse,

Ce sont les plus joyeux. (P. fabri.)

Rivage heureux, si la Parque me file

Des jours d'amertume trempés,

Alors que les épis stériles

Auront mou attente trompé, J'irai vers toi ; à l'heure où la cyprine

Vesper ramène la fraîcheur,

Couché dessus l'herbe marine.

J'appellerai le sort de Glaucque le pêcheur...

Us sont signés Jean Moréas et ce sont des vers classiques, tout simplement. Arrivée là, l'évolution est complète. Et, pour bien hâtive qu'elle ait été chez M. Moréas, on ne peut refuser d'y voir cette logique supérieure qui gouverne les vers comme toutes choses et fait de l'extrême simplicité l'aboutissant de l'extrême complication.

1. Cette combinaison a été reprise assez récemment. Mais Baïf et d'Aubigné ici encore précédèrent nos contemporains :

Ainsi quemd Daphné fut en lauriers convertie, Le soleil Veschauffa de rayons et d'amours Et arrousait ses pieds de larmes et de pluye :

0 misérables pleurs.

Qui croissez tous les jours

L'amour et les douleurs

(A. o'AucicKi.)

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