VERS DE SIX A DOUZE SYLLABES
Les vers de six, sept, huit, neuf, dix, onze et douze syllabes rentrent dans la deuxième catégorie. La césure y est obligatoire.
Vers de six syllabes. — Dans ce vers, les toniques les plus fréquentes tombent sur la 2% la 3* et la 4' syllabes, Ex. :
Pourtant | j'aime une rive, Où jamais | des hivers Le souffle froid 1 n'arrive Par les vitraux | ouverts.
L'été I , la pluie est chaude; L'insecte vert | qui rôde Luit I , vivante émeraude.
Sous les brins d'her | be verts.
(V. Hugo.)
On remarquera que cette strophe nous présente tous les exemples de césures possibles, depuis la césure qui frappe la première syllabe du vers jusqu'à celle qui frappe l'antépénultième *. A la lecture, la voix
1. Deux toniques ne peuvent, en effet, se suivre, sans choquer l'oreille. Il en résulte que la cinquième syllabe ne doit pas être accentuée.
s'y élève et marque un léger temps d'arrêt. Encore ne saurait-on déterminer toujours et en toute certitude l'emplacement des toniques intérieures. C'est la façon de lire qui décide. Observez, par exemple, aue nous avons placé la tonique, au vers 1, sur la deuxième syllabe tant ; mais nous n'aurions rien à dire à qui voudrait la déplacer et la porter sur la troisième syllabe ^'ai. On objecte qu'un vers de six, de sept et même de huit syllabes peut être constitué tout entier par un adverbe ou un substantif. Cela est vrai; mais cet adverbe ou ce substantif contiendra presque toujours, en dehors de la tonique finale, une tonique intérieure très légère, certes, sensible néanmoins. Soit l'adverbe •.Indissolublement. La tonique intérieure tombera sur la quatrième syllabe, lu, et rien ne distinguera ce vers, en tant que césure, de tel autre vers comme :
L'insecte vert | qui rôde.
Vers de sept syllabes. — Le vers de sept syllabes présente d'habitude des césures moins variables. La plus fréquente est celle qui tombe après la troisième syllabe. Soit cette strophe de Malherbe ;
Tel qu'à va ] gués épandues Marche un fleu | ve impétueux, De qui les nei | ges fondues Rendent le cours | furieux; Rien n'est sûr | en son rivage ; Ce qu'il trouve | il le ravage; Et traînant | comme buissons Les chê | nés et leurs racines, Ote aux campa | gnes voisines L'espéran | ce des moissons.
DE LA CESURE, 89
Il est aisé de voir que dans ces vers la tonique la plus fréquente frappe sur la troisième syllabe. Elle y apparaît jusqu'à six fois. Les autres toniques, à raison de quatre sur dix, frappent sur la quatrième et sur la deuxième syllabes.
Vers de huit syllabes. — Le vers de huit syllabes peut avoir sa tonique à la troisième, à la quatrième et à la cinquième syllabes. Ce sont les césures les plus usitées. Soit cet exemple de Sully-Prud'homme :
Ce beau printemps ] qui vient de naître, A peine goûté, | va finir.
Nul de nous | n'en fera connaître La grâ | ce aux peuples à venir.
Nous n'osons plus | parler des roses; Quand nous les chantons | on en rit; Car des plus adora | blés choses Le culte est si vieux | qu'il périt.
On remarquera ici encore deux autres espèces de césure, l'une après la deuxième syllabe (vers 4), l'autre après la sixième, ou, si l'on veut, après la troisième, ou même après la première (vers 7) ; car il serait presque aussi licite de scander ainsi le vers :
Cardes plus | adorables choses...
ou bien :
Car I des plus adorables choses....
Nouvelle preuve de la mobilité et de l'incertitude des toniques intérieures.
Vers de neuf syllabes. — Le vers de neuf syllabes peut avoir sa tonique à la quatrième syllabe. Ex. :
La foudre gron | de et l'orage approche.
(F. uE Ghamont.)
Il peul l'avoir également à la troisième et à la sixième syllabe et former ainsi un vers trimètre parfaitement accentué, comme dans ces vers de Molière :
Quand l'hiver | a glacé | nos guérêts, Le printemps | vient repren | dre sa place Et rame ] ne à nos champs | leurs attraits. Mais, hélas! | lorsque l'a | ge nous glace, Nos beaux jours | ne revien | nent jamais.
Au besoin même, la tonique de la sixième syllabe peut se supprimer. Ex. :
L'air est plein | d'une haleine de roses ; Tous les vents | tiennent leurs bouches closes.
{Chanson attribuée à Malherbe.)
Enfln, la tonique peut porter sur la cinquième syllabe ; c'est un rythme assez peu usité d'ailleurs :
Mais l'ombre toujours | entend frémir Ta plainte qui meurt, | comme étouffée, Et tes verts roseaux j tout bas gémir, Fleuve qu'a rougi | le sang d'Oiphée.
(Th. db Ban7illb.)
Le poète adopte d'habitude pour l'ensemble de sa pièce l'un ou l'autre de ces rythmes; mais on les trouve aussi mélangés. Ex. :
Entrecoupé | d'ombre et de clarté, Le ruisseau d'argent | bruit à peine.
On croirait entendre | une âme en peine Pleurant tout bas | le temps enchanté.
(G. ViCAIBl.)
Vers de dix syllabes. — Ge vers présente deux formes
DE LA CÉSURE. gj
bien arrêtées * : ou bien la tonique tombe sur la quatrième syllabe; ou elle tombe sur la cinquième et le divise ainsi en deux parties égales.
Exemple de la première forme :
Si je ne lo | ge en ces maisons dorées, Au front super I be, aux voûtes peinturées D'azur, d'esmail | et de mille couleurs, Mon œil se paist | des thrésors de la plaine 1 Riche d'oeillets | , de lis, de marjolaine. Et du beau teint | des prinlanières fleurs,
(Ph. Despobtes.)
Exemple de la seconde forme :
Quand rentrés au nid | nous lisions ensemble, Tu m'as dit un soir | , un long soir d'hiver : Vivre ainsi toujours | , ami, que t'en semble? Nous chauffer toujours | à ce feu si clair? Et lorsque la mort | déploiera sa voile, Pour conduire ailleurs | nos cœurs préparés, Débarquer tous deux | dans la même étoile? — Les redirais-ln, | ces mots adorés ?
(lÙ f;ÈNE M KNUKL.)
1. Les poètes se prononcent généralement pour un système ou pour l'autre. Le mélange se rencontre pourtant dans les nouvelles écoles :
Comme la nuit | est lointainement pleine | 4 — 6 De silencieuse | infinité clairet
Pas le moindre écho | des gens de la terre, *
Sous la Lu I ne méditerranéenne I | 3 — 7
(Jules LÀFORonn).
« Ces rythmes, dit M. Lemaltre, sont d'un caractère non seulement différent, mais opposé. » Cf. Les contemporains, 4^ série. Un dernier système, mais extrêmement rare, et que nous nous bornons à signaler ici, consiste à faire tomber la tonique sur la sixième syllaLj du vers. Ce syttème est plus ancien
La première de ces formes a été continuellement employée jusqu'au xvui* siècle. C'était même la seule que les métriques classiques admissent comme régulière. Le Traité de la versification française de Philippon de la Madelaine, publié en 1806, dit textuellement, en parlant de la seconde forme : « Des novateurs autrefois ont voulu couper le vers de dix syllabes en deux parties égales comme les vers alexandrins; heureusement leur exemple n'a pas été suivi. Quelle oreille, en effet, serait assez barbare pour supporter des vers tels que ceux-ci :
L'Amour est un dieu | que la terre adore. Il fait nos tourments | ; il sait les guérir. Dans un doux repos | heureux qui l'ignore! Plus heureux cent fois | qui peut le servir! * »
Notre oreille n'est aucunement choquée aujourd'hui de cette coupe de vers, tout aussi harmonieuse pour nous que la coupe impaire. Elle est d'ailleurs fort ancienne et l'on en trouve des exemples à partir du
qu'on ne croit ; on en trouverait des exemples au moyen âge dans le roman d'^ ïol et dans le roman à'Audigier. Voici une strophe d'Ephraïm Mikhaël où il est appliqué avec beaucoup d'habileté :
C'est un soir de silen | ce et de deuil tendre; Tous les lys du jardin | tremblent un peu; Les ormes de l'allé | e ont l'air d'attendre : On dirait que les vents | pleurent un dieu.
1. Voltaire avait dit déjà et dans le rythme même qu'il condamnait :
Ainsi partagés | boiteux (?) et mal faits, Ces vers languissants | ne plairont jamais. Voltaire était plus juste quand il disait que ces vers « ne sauraient être tolérés dans un ouvrage de longue haleine à cause de la cadence uniforme. »
moyen âge*. Observez cependant que la remarque de Philippon de la Madelaine n'est point si étrange qu'elle le parait. Il est très certain, puisqu'il le dit, que la coupe par hémistiches choquait l'oreille des contemporains. Si cette coupe ne nous choque plus du tout, c'est que notre oreille s'y est accoutumée. L'oreille, en effet, n'est point naturellement sensible à un rythme nouveau ; il lui faut faire son éducation. C'est là ce qui rend si précaires la plupart des règles de notre versification. Car demain des oreilles plus exercées ou autrement éduquées que les nôtres pourront être sensibles à des rythmes que nous proscrivons aujourd'hui.
Vers de onze syllabes. — Ce vers a sa césure la plus fréquente après la cinquième syllabe. C'est ainsi qu'il est scandé dans les deux odessaphiquesde Ronsard et dans l'ode de Rapin qui commence par cette strophe:
Vous qui les ruisseaux | d'Hélicon fréquentez, Vous qui les jardins | solitaires hantez Et le fond des bois | , curieux de choisir L'ombre et le loisir...
et c'est ainsi, également, que l'emploient chez nos contemporains M"" Desbordes-Valmore etM. Théodore de Banville. Ce vers paraît pourtant susceptible d'une autre sorte de coupe :
1. Ce ne sont donc pas, comme on l'a dit, les poètes de la Renaissance qui l'employèrent les premiers. Bornons-nous pour la preuve à citer ces trois vers de la Chanson sur Arras (antérieure au xvie siècle) :
Arras est escol(e) | de tout bien entendre ; Se l'on veut d'Arras | le plus caitif prendre, En autre pais | se puet pour bon vendre...
Et la bonté | qui s'en allait de ces clioses Était puissan | te et charmante tellement Que la campa | gne autour se fleurit de roses Et que la nuit | paraissait en diamant.
(Paul Verlaine.)
Au reste les toniques de ce vers sont inOniment mobiles chez M. Paul Verlaine, qui tantôt en fait un trimètre coupé à la quatrième et à la septième syllabes, tantôt place la tonique sur la sixième syllabe, tantôt la place sur la deuxième. L'instinct rythmique de M. Verlaine le sert dans ces difficultés où succomberait un artiste moins subtil. Quoi qu'il en soit, et ces coupes admises, le vers de onze syllabes, que les métriciens rangent d'ordinaire parmi les vers à césure fixe, rentrerait dans la catégorie des vers à césure mobile. Cette petite réforme serait plus facile à faire accepter de l'oreille moderne, peu coutumière du vers de onze syllabes *, que la réforme analogue tentée par le même poète et son école sur l'alexandrin.
l'alexandrin.
En effet, la question ici est plus grave. L'alexandrin est devenulevers par excellence de notre versification, comme l'hexamètre fut le vers latin par excellence. C'est avec lui que nos oreilles d'enfant se sont familiarisées d'abord. Corneille, Racine, Boileau, Molière,
1. Ainsi que du vers de neuf syllabes. Là où les réformes trouvent d'abord quelque résistance, c'est quand elles heurtent, comme dans le vers de dix syllabes ou dans celui de douze, une habitude presque invétérée.
Voltaire, Lamartine, Hugo, Musset, ont surtout écrit des alexandrins. Ce n'est plus seulement le vers de la tragédie, de la comédie, de l'épopée, du drame ; il a envahi tous les genres et jusqu'à l'ode. Et c'ast bien pour cela que notre oreille est si rebelle aux nouveautés rythmiques tentées sur lui en ces derniers temps. Mais c'est seulement pour cela.
Nous n'avons pas à revenir sur l'histoire de l'alexandrin; nous devons constater pourtant que dès l'origine, dans le Voyage de Charlemagne à Jérusalem, dans le Roman d'Alexandre, dans la Bible de sapience, sa constitution rythmique se dessine avec la plus grande netteté : douze syllabes coupées en deux parties égales par une césure si fortement marquée que la syllabe féminine suivant cette césure n'y comptait pas plus que, dans l'alexandrin classique, la syllabe féminine suivant la douzième syllabe.
10 I-'alexandrin classique.
L'alexandrin classique, tout comme l'alexandrin du moyen âge, se divise en deux parties égales, connues sous le nom d'hémistiches. Chacun des hémistiches est frappé d'un accent tonique à la sixième syllabe : La noblesse, Dangeâu | , n'est pas une chimère.
(BoiLEAD.)
Ces deux accents sont de rigueur, le premier comme le second. Et cela est de toute logique, puisque primitivement la même liberté que nous accordons au dernier mot du vers était accordée, nous l'avons vu, au dernier mot du premier hémistiche, et qu'une syllabe muette venant à suivre la tonique médiane n'y comptait pas dans la mesure :
Et à ce prendre gard(e) doit cil qui est lisans
Que de bon dis qu'il trov{e) soit souvent recordans.
(Jacos Fobest, XIII» siècle.)
Licence qui se poursuit jusqu'au commencement du XVI* siècle', où un poète flamand, Jean Lemaire de Belges, propose et obtient son abolition. A partir de ce moment, la syllabe muette qui suit la tonique du premier hémistiche dut être élidée sur le mot suivant. C'est le premier pas vers l'afTranchissement de la césure.
Qu'arrive -t-il, en effet? Rigoureusement, et à s'en tenir à la formule de Boileau, le sens, dans les vers classiques, devrait toujours être suspendu au milieu du vers, entre les deux hémistiches. C'est bien ce qui a lieu le plus souvent ; mais la règle n'est pas sans soufl'rir déjà d'assez fréquentes exceptions, et Boileau lui-même n'y reste point constamment fidèle^ :
1. Elle n'était point, au reste, particulière à l'alexandrin. Le vers de dix syllabes en usait volontiers après la quatrième syllabe :
Caries li magn(e)s ad Espaigne gastée.
{Chanson de Roland.)
Mais, par une contradiction singulière, auxiv^ et auxv^ siècles, la césure pouvait tomber sur une syllabe muette, laquelle comptait ainsi dans la prononciation :
Dieu m'ordonne | que le fouisse et fume.
(Villon.)