‹ Nouveau traité de versification françaiseChapitre 33 sur 81 · Cf. Boileau, ép. IX · texte numérisé non relu

Cf. Boileau, ép. IX

Sais-tu pourquoi mes vers sont lus dans les provinces?

Ce n'est pas...

Qu'en plus d'un lieu le sens n'y gène la mesure,

Et qu'un mot quelquefois n'y brave la césure...

« M. Despréaux me fit comprendre... que, par le sens gênant la mesure, iiavait voulu exprimer certaines transpositions forcées.

DE LA CESURE.

Notre muse, souvent paresseuse et stérile... Ton courage, afTanié de péril et de gloire... De Phèdre, malgré soi perfide, incestueuse...

On pourrait multiplier les exemples; Corneille, Racine, Voltaire * ne se défendent point de ces prolongements de sens. Malgré tout, c'est l'exception, et, encore que l'exception soit fréquente, il n'en faut pas moins persister à voir dans la règle formulée parBoileau l'une des caractéristiques les plus importantes du vers classique.

La tonique médiane y est obligatoire, avons-nous dit. C'est, avec la tonique finale, la seule qui soit obligatoire. Il peut se faire que certaines autres syllabes du vers soient frappées de toniques légères et mobiles (qu'on a nommées accents rythmiques pour les distinguer des toniques obligatoires). Mais nous ne pensons pas qu'il y ait lieu d'imaginer une forme idéale du vers classique, où les syllabes seraient groupées de manière à décomposer les vers en quatre parties égales marquées par quatre accents égaux, comme dans cet exemple :

Il laissa J pour son fils | échapper ] quelque plainte.

(Racine.)

dont les meilleurs auteurs ne sauraient se défendre, mais dont ils tâchent de sauver la dureté par toutes les souplesses de leur art. Dans ces situations, disait-il, vous diriez que le vers grimace ou fait certaines contorsions. Un grand poète, en de pareilles extrémités, pai- toutes les finesses de son art cherche à adoucir ce qui de soi-môme est rude. » Monchesnay {Bolœana.) 1. Cf. Voltaire :

.... Souvent la césure Plaît, on ne sait comment, en rompant la mesure. Veusu'ic.mion, T

Cette forme n'est pas plus particulière qu'une autre à la versification classique, et nous ne voyons aucune raison dans l'histoire pour en faire le type originel de l'alexandrin. Tout au contraire, et dès l'origine, le poète, respectueux de la tonique médiane et de la tonique finale, dispose à son gré les accents rythmiques, lesquels peuvent se porter indifféremment sur toutes les syllabes du vers, sauf, bien entendu, la cinquième et la onzième *.

Prenons pour exemple quelques vers de Boileau, au hasard, et cherchons à quelle place s'y trouvent les accents rythmiques :

Dans la ro | be on vantait | son illus | tre maison.

Il était I plein d'esprit | , de sens I et de raison.

Seulement | pour l'argent | im peu trop | de faiblesse

De ces vertus | en lui j ravalait | la noblesse.

Sa la I ble toutefois | sans superfluité

N'avait rien | que d'honnête | en sa frugalité.

1 . V. la remarque de la page 87. C'est pour cela que Boileau raillait le vers de Chapelain :

De ce sourcilleux rôc l'inébranlable cime. Dans ces vers de Hugo :

Tout à coup, au moment où le houzard baissé Se penchait vers lui, l'homme, une espèce de Maure, etc.. on remarquera que l'arrêt de la voix après la première tonique adoucit sensiblement l'effet produit par la succession immédiate des deux accents. Ces exemples sont au reste fréquents. Remarquons enfin que tous les mots ne sont point frappés d'accent dans notre langue. Les mots enclitiques et proclitiques sont dans ce cas.

Chez lui I deux bons chevaux | de pareil | le encolure

Trouvaient | dans l'écurie | une plei | ne pâture,

Et du foin | que leur bouche | au râtelier | laissait

De surcroît | une mule | encor | se nourrissait.

Si l'on veut bien consulter notre tableau, on verra que ces vers présentent sept combinaisons différentes'. Hâtons-nous de dire que ce ne sont point les seules dont l'alexandrin soit susceptible, et que le même travail répété sur d'autres vers classiques fournirait des combinaisons nouvelles. Il peut même arriver que les deux hémistiches ne présentent aucun accent rythmique, comme dans ce vers de Boiîeau :

Qu'est-ce que la sagesse? Une égalité d'âme.

En résumé, l'alexandrin classique est soumis aux règles suivantes :

Il doit être coupé par un accent tonique en deux parties égales;

Le sens y doit être suspendu à l'hémistiche.

2° L'alexandrin romantique.

L'alexandrin romantique s'affranchit radicalement de la seconde de ces règles ; de l'autre, il garde seule-

1. Une combinaison plus rare, et qu'on ne retrouverait que chez Andi'é Chénier et les romantiques, est la suivante tirée du Menteur de Corneille. Elle présente un accent rythmique très nettement frappé à la onzième syllabe. L'arrêt de la voix (v. p. 98. note 1) enlève ce qu'il y aurait de choquant à cette succession immédiate d'accents :

11 monte à son retour; il frappe à la por | te : elle Transit, pâlit, rougit, me cache en sa ruelle...

ment que la dernière syllabe de l'hémistiche doit toujours être une syllabe sonore.

Le vers classique lui-même ne fut pas constamment ûdèle au repos du sens; nous en avons donné des exemples plus haut. Qu'on veuille bien s'y reporter, il apparaîtra que le sens n'est point arrêté à ma/^re soi, à souvent et à affamé et qu'il faut les joindre dans la prononciation normaleauxmots qui suivent. L'alexandrin romantique a son point de départ dans ces premières dérivations. Il n'y a guère de différence entre ce vers de Racine :

Il ne finisse, ainsi qu'Auguste a commencé... et ce vers de Victor Hugo :

Ne pose pas Ion doigl de braise sur ma tempe. Mais ce qui est l'exception chezles classiquesdevient, sinon la règle, tout au moins une formule très fréquente chez les romantiques. Ainsi dans ces vers de Victor Hugo :

Quand tâchant de comprendre et déjuger, j'ouvris Les yeux sur la nature et sur l'art, l'idiome, Peuple et noblesse, était l'image du royaume. La poésie était la monarchie; un mot Élait un duc et pair ou n'était qu'un grimaud. Les syllabes, pas plus que Paris et que Londre, Ne se mêlaient ; ainsi marchaient sans se confondre Piétons et cavaliers traversant le Pont-Neuf. La langue était l'État avant quatre-vingt-neuf...

les vers 5, 8 et 9 sont seuls du type classique; les six autres appartiennent à la formule nouvelle.

Affranchi du repos du sens, le vers romantique s'est affranchi aussi delà tonique médiane ; mais sa réforme n'a point été si radicale de ce côté. Relisez le morceau

précédent, vous verrez que la tonique médiane, sauf aux vers 5, 8 et 9, y est supprimée et remplacée par deux toniques mobiles :

Les sylla I bes pas plus que Paris | et que Lôndre Nenemêlalent | ; ainsi marchaient | sans se confondre. ..etc.

C'est le b'imètre ou ternaire romantique \ bien différent, comme on voit, de l'alexandrin à hémistiches égaux des classiques. Il semble que cette formule une fois admise il importait assez peu que la sixième syllabe du vers fût ou ne fût pas accentuée, puisque aussi bien rien ne la distingue plus des autres syllabes du vers. Le romantisme n'a pourtant pas osé s'affranchir absolument de la règle et il s'en est tenu à une demiréforme que rien ne justifie au point de vue de la métrique pure. Déplaçant dans un grand nombre de vers la tonique fixe de la sixième syllabe et la remplaçant par deux toniques mobiles, lia cependant maintenu en principe que cette sixième syllabe serait toujours une syllabe forte et que cette syllabe serait toujours constituée par un mot ou par une fin de mot. Ainsi le romantisme repousse la formule suivante :

Et tout à coup j l'ombre des feûil | les remuées...

(Jean Mobéas.)

parce que la sixième syllabe s'y afTaiblit sur une muet, et accepte cette autre formule, toute semblable au point de vue de la disposition des accents, mais où la sixième syllabe est une syllabe forte :

Je vais donner 1 à tout le mon | de un peu de joie.

(Fb. CoppÉb.)

1. Dans le sens de vers coupé en trois parties (égales ou inégales).

Et de même, il repoussera la formule contenue dans le second des vers suivants :

Sur des sa | blés d'azur et d'ôr, | des parfums rares Tournoyaient | dans les larges coû | pes lentement...

(R. DE La Tailhède.)

parce que le mot n'est point arrêté dans ce vers à la sixième syllabe et acceptera tout autre trimètre d'une coupe identique, commeleprécédent, oùlasixièmesyllabe sera constituée par un mot ou par une fin de mot.

Mais si, au point de vue de la métrique, cette proscription n'a pas de raison d'être, elle s'explique fort bien historiquement. Le romantisme ne pouvait rompre du premier coup avec une habitude de plusieurs siècles; l'oreille s'y serait refusée et n'eût point supporté que la sixième syllabe de l'alexandrin fût brusquement dépouillée de tout accent ' . Songez quelle peine il a fallu pour que l'oreille adoptât la formule romantique. Nous avons aujourd'hui la même difficulté à vaincre. Notre oreille n'est pas encore assez assouplie au trimètre pour tolérer la suppression de la syllabe forte à la sixième syllabe, et nous ne voulons point davantage qu'un mot y soit coupé. Mais des raisons? Encore une fois, il n'y en a point d'autre que l'habitude, et toute habitude peut être corrigée.

Considérer l'alexandrin comme une forme fixe et

1. Et cela est si vrai que dans les vers classiques où le sens n'est point suspendu à rhémistiche, ou arrêtait pourtant la voix sur la sixième syllabe. Nous-mêmes, n'avons-nous point gardé, en lisant les trimôtres romantiques, cette habitude de reposer un peu la voix à l'hémistiche? Et n'est-ce point pour cela qu'une muette nous gêne et que nous tenons à voir à l'hémistiche un mot ou une fin de mot?

immuable, c'est, au surplus, ne vouloir tenir aucun compte des modifications qu'il a subies dans l'histoire. N'y a-t-il pas plus de justesse à voir en lui, suivant l'expression d'un poète contemporain, « une sorte d'organisme animé poursuivant logiquement et invinciblement son harmonieuse évolution »? Qu'on appelle décadent, ou symboliste, ou déliquescent, l'alexandrin affranchi d'une syllabe forte à l'hémistiche ou qui n'y arrête point le mot, c'est en vérité ce qui importe assez peu ici. Demandons-nous seulement si cet alexandrin, en tant qu'alexandrin, s'accorde avec la tradition du vers français, et si nous arrivons à constater cet accord, ne nous mettons point en peine d'autre chose : la formule est bonne et l'oreille française s'y fera.

Or, n'est-ce point le cas ici? Qu'on veuille bien se rappeler une fois de plus où s'étaient arrêtés les romantiques. Les voilà qui ont créé le trimètre, ou plutôt (car les classiques le connurent) qui en ont étendu les applications. Désormais il n'y a plus aucune nécessité que le sens, dans ces vers, s'arrête à l'hémistiche. La tonique médiane y est remplacée par deux toniques mobiles, qui, plus faibles chacune, ont une valeur totale équivalente. Cependant quelque chose demeure de l'ancienne tonique médiane, comme un rappel de ce qu'elle fut : l'obligation de conserver une syllabe forte à l'hémistiche, et, par corollaire, d'y terminer le mot. Ces deux obligations s'expliquent fort bien historiquement; il ne se pouvait, nous l'avons dit, qu'on rompît complètement et si brusquement avec la césure classique. Évolution n'est point révolution. Mais enfin l'oreille se plie au

trimètre, l'accepte, s'habitue à ses coupes mobiles, et, de plus en plus faite à ce rythme trop compliqué d'abord pour elle et qui l'amuse maintenant, prend moins de soin aussi à mesure de relever la valeur tonique de la sixième syllabe décidément passée dans le rythme à l'état de syllabe secondaire. Et cette dernière constatation est si bien fondée que les poètes qui protestent aujourd'hui avec le plus d'ardeur contre le vers qu'ils appellent décadent, et qui n'est que le trimètre romantique afîranchi des deux obligations que l'on sait, sont les mêmes qui passent justement aux yeux des métriciens pour avoir préparé cet afTranchissement, pour l'avoir hâté et rendu fatal, par l'emploi inconscient qu'ils ont fait à l'hémistiche de syllabes auxquelles ils étaient seuls à donner une valeur tonique et qui étaient en réalité tout aussi parfaitement atones que e, es ou ent h la fin de vie, de vies et de vivent. Comment M. Leconte de Lisle, et comment M.François Coppée, par exemple, peuventils condamner l'alexandrin « décadent » quand on trouve dans leurs œuvres des vers tels que ceux-ci (nous ne parlons bien entendu qu'en simples métriciens volontairement indifférents à la beauté particulière de l'expression et de la pensée) :

La queue en cercle sous leurs ventres palpitants... Dans chacune de vos exécrables minutes... Sur les murailles, sur les arbres, sur les toits... Comme des merles dans l'épaisseur des buissons... Abou-Sayd, et se.? compagnons, bras et flancs...

(Leconte de Lisi.b.)

Nous l'aimions ei puisque tu passes à présent... Et l'honneur du premier coup m'était destiné...

DF, LA CESURE.

lOo

Je veux partir pour ces pays délicieux...

Il se plonge dans les parfums lourds de langueur...

Je vais donner à tout le monde un peu de joie...

(François Cophéi;.)

Et comment n'ont-ils pas vu que dans ces différents vers sous, vos, sur, dans, ses, les, tout, puisque et premier étaient ou proclitiques ou enclitiques et par là même atones* ? Et alors de deux choses l'une : ou ces vers sont tenus par leurs auteurs pour des vers à hémistiches égaux, auquel cas ils sont « faux », comme on dit, puisque la césure ne saurait être placée après une syllabe atone ; ou ce sont des Irimètres (plus ou moins bien accentués d'ailleurs) et nous ne voyons plus quelle différence instituer, la sixième syllabe y étant atone, entre le dernier des vers précédemment cités, par exemple :

Je vais donner | à tout le mon | de un peu de joie...

et le vers de M. Jean Moréas :

Et tout à coup I Fombre des feuï | lies remuées.

Évidemment M. Leconte de Lisle et M. François Coppée ont confondu syllabe longue et syllabe tonique. Il n'en reste pas moins que ce sont eux qui, sans le vouloir et après Th. de Banville, ont écrit les premiers vers« décadents », l'emploi à l'hémistiche de proclitiqueset d'enclitiques entraînant comme conséquence et

I. Voyez sur ce point les brèves, mais très justes remarques de M. Petit de JuUeviile, p. 93-94 de ses Notions générales sur les origines et sur l'histoire de la Langue française.

me TRAITÉ DE LA VERSIFICATION FRANÇAISE.

le plus logiquement du monde l'emploi d'atones par nature, telles que la seconde syllabe de ombre dans le vers de M. Moréas ^

1. Et, si l'on en croit M. Deschanel, Victor Hugo fut loin de s'y méprendre. Il sentit tout de suite où tendait cette première et très grave dérogation aux principes de la versification romantique. « Aujourd'hui, dit M. Deschanel (Cf. Boileau), on se fait gloire de mettre l'hémistiche sur un article ou un pronom possessif. . . J'ai vu Victor Hugo s'en fâcher tout rouge, refuser de croire que cela fût, quand on le lui citait... » Juste retour des choses d'ici-bas ! C'est maintenant à M. Leconte de Lisie et à M. François Coppée de « se fâcher tout rouge » contre les jeunes gens qui « mettent l'hémistiche » sur une syllabe muette ou sur le milieu d'un mot. Mais en bonne conscience leur indignation est-elle plus justifiée que celle de Victor Hugo ?Et qu'ont fait de plus leurs successeurs que d'étendre, de parachever l'évolution poursuivie par eux et qui chez eux-mêmes avait son point de départ dans la formule trimétrique empruntée par Hugo aux classiques et rendue seulement plus fréquente parlai st son groupe afin de rompre la monotonie des alexandrins à hémistiches égaux et de donner au rythme plus de pittoresque?

La théorie que nous soutenons ici, et que nous croyons fondée sur une observation scrupuleuse de l'histoire, s'est d'ailleurs vue appuyée, depuis que la P^ édition de notre livre est parue, de la double autorité de M. Anatole France et de M. E. d'Eichtal. Pour M. France, « la suppression de la césure n'était qu'un pas de plus dans une voie dès longtemps suivie >> (Cf. La vie titié'uire, t. IV)- M. d'Eichtal conclut dans un sens analogue. Il ne serait même pas impossible n. l'entendre que certaines combinaisons rythmiques plus compliquées encore que celles dont nous venons de parler « ne puissent être acceptées dans notre versification ». C'est affaire de goût de la part du poète, et de temps et d'accoutumance en ce qui concerne les lecteurs. «Mais, ajoute très justement M. d'Eichtal, toute tentative trop radicale et trop précipitée sera nécessairement stérile. Là encore, comme en bien d'autres matières, l'art doit procéder par évolution et non par révolution. » (Cf. Du lii/thme dans la Versification française). Ajoutons que, quoiqu'il arrive, l'alexandrin à hémistiches ésiaux n'en demeurera pas moins et toujours le type principal, fondamental, de notre versification, tous autres types n'étant et ne pouvant être que des accidents plus ou moins bien amenés, plus ou moins discrètement répartis sur la trame générale de l'œuvre et selon le degi'é d'habileté de l'ouvrier.

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