Cf. Boileau, Art poétique
Enfin Malherbe vint...
Et le vers sur le vers n'osa plus enjamber.
d08 TRAITÉ DE VERSIFICATION FRANÇAISE.
qui remplissait le vers tout entier. Soit cet exemple de Racine :
Ainsi ce roi qui, seul, a durant quarante ans Lassé tout ce que Rome eut de ctiefs importants, Et qui, dans l'Orient balançant la fortune, Vengeait de tous les rois la querelle commune, Meurt...
Arrêtés là, encore que le sens soit complet, ces vers n'eussent point été reçus d'une censure rigoureuse ; le développement qu'y ajoute Racine les rendait parfaitement réguliers :
... et laisse après lui, pour venger son trépas, Deux fils infodunés qui ne s'accordent pas.
3° Quand le rejet avait la valeur d'une suspension :
Faut-il qu'en un moment un scrupule timide Perde... Mais quel bonheur nous envoie Alalide?
(RiCINE.)
En dehors de ces trois cas, et sauf de très rares exceptions, l'enjambement était proscrit de la versification classique. « Notre hexamètre, dit La Harpe, doit se reposer sur lui-même ; il perd toute sa noblesse si on le fait n>archer par sauts et par bonds. Si la fin d'un vers se rejoint souvent au commencement de l'autre, l'effet de la rime disparaît, et l'on sait qu'elle est essentielle à notre rythme poétique. »
L'enjambement, que les poètes antérieurs à Malherbe pratiquaient sans scrupule, a repris ses droits dans la versification contemporaine. 11 faut s'en féliciter. Le vers, qui s'était affranchi déjà du repos médian, s'est affranchi du repos final. Mais, brisé à l'intérieur, lié
DE l'enjambement. 109
par les rejets au vers qui suit, en perdant son unité rythmique il a fallu, pour qu'il restât sensible àroreille, qu'il la frappât par des rimes plus fortes. La richesse de la rime, dans la versification romantique, n'a donc pas été le résultat d'un caprice ; il y faut voir une nécessité de cette versification. Le sens de la phrase se continuant avec des retards et des anticipations de mots dans une série de vers, l'oreille n'arrivera à distinguer deux alexandrins l'un de l'autre qu'à condition (|u'on la frappe davantage par une articulation syllabique plus prononcée. Aussi bien ne faudrait-il pas croire que la versification romantique n'a usé de l'enjambement qu'avec discrétion et en vue de certains effets. Le cas se présente sans doute *. Mais si l'on veut bien relire une page d'André Ghénier, qui prépara la réforme romantique, ou de Victor Hugo, qui la paracheva, on verra qu'il est quelque peu malaisé de déterminer dans quelle intention y sont établis tous les enjambements. Le poète les dispose à son gré toutes et quantes fois qu'il lui plaît. Ou s'il existe une correspondance intime entre l'idée du poète et la coupe de ses vers, cette correspondance est si délicate et mystérieuse qu'elle échappe en dernier ressort à toute analyse.