DE L'ALLITÉRATION ET DE L'ASSONANCE
Une correspondance plus secrète encore lie quelquefois, dans les beaux vers, les sentiments et les sons. Cette correspondance semble due à deux phénomènes dont il nous reste à parier : l'allitération el l'assonance.
L'allitération est la figure qui consisté à répéter plusieurs fois dans le même vers ou dans un groupe de vers la même ou les mêmes consonne^. Ex. :
Un Frais parFum sortait des touFFes d'asPHodèle; Les souFFles de la nuit Flottaient sur Galgalla.
(V. Hugo.)
L'assonance, telle que nous l'entendons plus particulièrement ici ^, est la figure qui consiste à répéter plusieurs fois dans le même vers ou dans un groupe de vers la même ou les mêmes voyelles. Ex. :
Tout m'afflige et me nUIt et conspire âme nUIre.
(Racine.)
Nous pourrions arrêter là ce chapitre. De règles précises et fixes, en effet, nous n'avons point à en
1. Se reporter pour ce chapitre au Traité général de M. Becq de Fouquières. Nous ne sommes point en tout de l'avis de l'auteur.
H. Voirch. v. p. 53. L'allitération et l'assonance se retrouveut au reste dans toutes les langues et à toutes les époques.
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donner. Il est assez aisé de démêler par quelle concordance de sons le poète parvient à éveiller en nous l'image, l'idée ou le sentiment que traduisent ses vers. Mais cette concordance trouvée, il reste à en formuler la loi, et c'est le difficile.
Quand Racine écrit :
Ariane, ma sœur, de quel amour blessée.
Vous mourûtes aux bords où vous fûtes laissée...
on démêle aisément le rôle que jouent dans ces vers l'allitération en s et l'assonance en ûtes; en conclura-t-on que cette allitération et cette assonance produiront partout le même effet et qu'il s'y attache nécessairement une sensation de douceur et de plainte? Mais on trouvera des vers où cette allitération en s éveillera une sensation exactement opposée à la douceur :
Il faisait sonner sa sonnette.
(Li Fontaine.)
Pour qui sont ces serpents qui sifflent sur vos tètes?
(Racine.)
Et nous imaginons que brutes et culbutes, encore que présentant l'assonance demandée, éveilleront, réunies dans le même vers, une idée qui ne sera point si mélancolique *.
Ce n'est point une raison, au reste, pour nier les effets de l'allitération et de l'assonance. Ces effets se constatent, et c'est tout; on n'en peut rien induire dans la plupart des cas. Les lois de Helmholtz, dont on a
1. « Si les « et les e du distique de Racine nous semblent correspondre à des sons de flûtes ou à des teintes de crépuscule, c'est bien un peu parce quw ce distique exprime en effet une idée des plus mélancoliques. » J. Lemaîtrë, Les Contemporains , 4' série (..irt. Paul Verlaine).
tl2 TRAITE DE VERSIFICATION FRANÇAISE.
voulu étayer une récente théorie del' «audition colorée » ne sont point applicables en la matière. Vous trouvez à la voyelle o des conformités sensibles avec la couleur rouge et le son des trompettes; nous ne le nions point; mais nous n'aurons rien à objecter à qui lui trouvera des conformités avec la couleur blanche et le son des violes * . Ces théories sont bien trop subjectives. Ce que nous savons du rapport des consonnes et des voyelles avec les objets est en réalité peu de chose. Il paraît avéré que certains mots évoquent immédiatement les sensations qu'ils traduisent (telles sont les onomatopées, tonnen-e. hululer, miauler, pépier, geindre, etc.) et l'on s'accorde à reconnaître que certaines consonnes, les r, par exemple, à cause de la sonorité qu'elles donnent aux syllabes, se prêtent mieux que d'autres à l'expression des sentiments violents, tandis que certaines voyelles, les e muets ou fermés, par exemple, à cause de leur timbre alangui, sont plus propres à l'expression des sentiments mélancoliques. En dehors de ces faits très simples, tout est incertain. Nous constatons, encore une
1. 11 paraît à peu près prouvé qu'une sorte de connexion existe, chez certains individus, entre les différents centres d'impressions sensorielles. Le D"" Paul Raymond, qui, après Verga et d'autres, a étudié tout récemment sur un malade le phénomène de l'audition colorée, conclut qu'elle doit être liée à l'existence de conducteurs nerveux, unissant de telle sorte le centre de la perception auditive au centre de la perception chromatique que l'impression du premier centre, retentissant sur le deuxième, y détermine immédiatement la sensation spéciale à laquelle celui-ci est affecté. Le fait en lui-même est donc avéré; mais ce qui lui ôte entièrement de sa valeur théorique, dans le cas qui nous occupe, c'est que les médecins (Verga, Raymond, Féré) partagés sur l'explication du phénomène, sont parfaitement d'accord pour reconnaître : 1° qu'il ne fe manifeste quechez certains individus, -'2° qu'il varie avec chacun d'eux.
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fois, les effets de l'allitération et de l'assonance; nous ne pouvons les expliquer, et c'est peut-être pour cela, parce que nous n'en connaissons point l'origine, qu'il faut se tenir en garde contre elles. Leur emploi demande une délicatesse extrême ; elles doivent venir au poète naturellement et sans qu'il les cherche. Qu'il en fasse un procédé, il est perdu. Dans cette voie-là, de l'assonance et de l'allitération au calembour le pas est aisé à franchir, et on l'a franchi en effet'. Et même chez les poètes qui gardent un peu de discrétion dans l'emploi du procédé, comme cette prétention à Imiter la nature par des redoublements de consonnes et de voyelles paraît enfantine et mesquine ! Il est ridicule, le poète qui se dit : imitons le fracas des vagues, et qui, comme ce Sainte-Garde dont Boileau a raillé le Childebrand, écrit dans un hémistiche :
Le flot ému mugit...
en faisant remarquer dans une glose que « ce mu redoublé représente le son que rend la mer dans la tempeste^. » Mais il est d'un admirable poète, sans que nous puissions dire pourquoi et sans que le poète ait cherché cette allitération des m, le vers souvent cité :
Elle meurt dans mes bras d'un mal qu'elle me cache.
^Racine.)