XXV
La seconde guerre punique a été tant de fois racontée qu'il n est j)ersonne qui ne l'ait lue. Quand on examine celle foule d obstacles qu'Annibal y a surmontée, on a sous les yeux un des plus beaux spectacles que nous ait Iburnis 1 histoire. Rome nous a toujours paru un prodige de constance. Après les batailles qu'elle a perdues sur le Tésin , à la Trébie, h Trasimène ; après la journée de Cannes, plus funeste encore, où sa dernière armée a péri, abandonnée de presque tous ses alliés, loin de s'èlre laissée aller au découragement, elle n a pas même demandé la paix. C'est que les patriciens ne se sont jamais départis des maximes qu'ils avaient vu embrasser par leurs pères : ils ont agi avec Annibal comme ils s'étaient conduits autrefois avec Pyrrhus, à qui ils avaient refusé de faire aucun accommodement tant que ses troupes ne seraient pas retirées du territoire de la république. Rome fut sauvée par la force de son inslilulion. Apres la bataille de Cannes, les femmes mêmes se sont signalées par la constance ou la fermeté qu elles ont montrée; on ne les a pas vues verser de larmes. Les prisonniers ne furent point rachetés, elle misérable reslc de l'armée fut envoyé en Sicile, sans avoir ni récompense ni aucun honneur militaire, tant (jue les ennemis occuperaient l'Italie, et qu'on ne les
en aurait pas chassés. D'un autre côté, l'armée consulaire, commandée par Tcrentins Varron, s'était laissé battre, et s'était enluie honleuseu:ient jusqu'à Venouse. Ce général n'était parvenu au consulat que par l'intrigue; c'était la noblesse que le peuple, par son élection , avait désiré de mortifier. Mais les patriciens auraient rougi de jouir de ce malheurex triomphe, tout eût été perdu, si dans cette circonstance, infiniment plus grave qu'on ne l'avait cru d'abord, ils ne se lussent attiré la confiance du peuple, et ne s'en fussent rendus dignes: tous l'avaient senti; et le sénat en corps alla au-devant de Varron, et le remercia de ce qu'il n'avait j)as désespéré de la république. Ce n'a jamais été la perte réelle de quelques milliers d'hommes (ju'une défaite a coûtés hune nation, qui a causé sa ruine, mais le découragement et la consternation qui, dans ce cas, se sont emparés d'elle, et qui l'ont toujours privée des forces mêmes que la fortune lui avait laissées.
La plupart des poètes français ont puisé dans la Vulgate, comme dans un trésor commun, et, par les imitations qu'ils en ont faites, nous ont rendu familières ces pensées sublimes qu'on a justement admirées dans l'hcriture. Racine a dit
dans ses chœurs : Jbaissc la hauteur des deux. Et Voltaire : Viens des deux e7i flammés abaisser la hauteur. Mais celui qui a dit le premier : « Il a abaissé les cieux et il est descendu » n'en est pas moins le poète qui a tracé en trois mots la plus imposante image que l'imagination ait conçue. David, après avoir vaincu une foule d'ennemis étrangers qui l'avaient défié, et les dix tribus révoltées, chante la Providence suprême qui s'est montrée favorable à ses soldats, les a conduits et les a fait vaincre, et qui s'est déclarée l'ennemie des ennemis d'Israël. Que les dieux d'Homère et de Virgile, tels qu'on les a vus figurer dans les combats des Grecs et des Troyens, sont petits, comparés à celte majestueuse figure de Jehovah que le psalmiste a laissée tomber de ses pinceaux ; o Sa colère s'est élevée comme un » tourbillon de fumée; son visage a paru comme 1) la flamme, etson courroux comme un feu ardent. » Il a abaissé les cieux, il est descendu, etlesnuages » étaient sous ses pieds ; il a pris son vol sur les ailes » des chérubins; il s'est élancé sur les vents. Les » nuées amonceléesformaientaulourdeluiunpa- » viilonde ténèbres; l'éclatdeson visagelesadissi- » pées, et une pluie defeu est lombéedelcursein. » Le Seigneur a tonné du haut des cieux; sa voix y> s'est fait entendre ; elle a éclaté comme un orage » brûlant. Il a lancé ses flèches et dissipé mes » ennemis; il a redoublé ses foudres , qui les ont » renversés. Alors les eaux ont été dévoilées dans
» leurs sources, les fondsmenis de la terre ont » para ii découvert, parce que vous les avez uie- » nacés, Seigneur, et qu'ils se sontsenlis accablés B par le soufQe de votre colère. »
XXVIIÏ.
Dans les premiers ten)p!> , les Romains ont divisé toutes les puissances qui leur ont nui ou qu'ils ont redoutées; dans la suite ils se sont vainement efforcés de le faire. Il fallut abandonner à Attila toutes les nations du Nord qu'il avait subjuguées; les innombrables armées que ce conquérant avait entraînées h sa suite eurent bientôt détruit tous les ouvrages qu'on avait fait élever sur le Danube et le Rhin. Il menaçait les deuxempires qu'il avait rendus Iribulaires. Il ne faut pas croire que ce soit par modération qu'Attila a ménagé les Romains, et qu'il les a laissés subsister. Il a suivi en cela les mœurs de ses pères, mœurs qui les avaient portés h soumettre les peuples sans les conquérir. Ce prince, dans sa maison de bois, où les historiens se sont plu à le représenter, était un des plus grands monarques dont l'histoire ait jamais parlé. Les ambassadeurs des Romains d'Orient, et de ceux d'Occident, dont sa cour était remplie, étaient venus recevoir les lois qu'il lui avait plu de leur dicter. Tantôt ce sont les
Huns transfuges qu'il a demandé qu'on lui rendit, ou les esclaves romains qui s'étaient évadés qu'il a fallu lui livrer. Deux cent mille livres d'or ({u'il avait imposées comme tribut àl'empire d Orient, lui Turent exactement payées. Croirait- on, si 1 histoire ne l'eût confirmé, quilf'ut nommé général des armées romaines avec des appointements que les empereurs romains se sont crus obliges de lui payer! Ceux qu'il a voulu récompenser, il les a envojés h Con&lantinoplc, afin qu ils y fussent comblés de biens, trafiquant ainsi de la frayeur qui s'était emparée des Romains. Après sa mort, toutes les nations barbares qu'il avait réunies s'étant trouvées sans chef, on les a vues se diviser; mais les Romains étaient si faibles alors que celte division ne leur a point servi , ou du moins qu'ils n en ont point tiré tous les avantages qu'ils auraient dû.
Cn témoin de la bataille qui s'est livrée à De nain, l'a racontée de la manière suivante. Le maréchal de \ iiîars ayant eu connaissance des mouvements qu'avait faits Icnnemi, et sachant que ses forces s'étaient portées du côté de Landreci.es, ville qu'ils avaient résolu de prendre pour pénétrer dans le centre durovaume, s'était appliqué à étudier la situation des troupes du prince lùigène.
Legéncral français ayaiUdécouverlquelimpossibiliféde se procurer des vivres était une difficulléque l'ennemi n'avait pas prévue, résolut de se rendre maître du cours de la Scarpe. Les obstacles sans nombre qu'a présentés l'exécution de cette entreprise ne l'ont point arrêté; le maréchal les a tous surmontés par des mesures si bien concertées, que cette action doit être regardée comme un des plus beaux faits d'armes qu'on ait entendu vanter. Les généraux ennemis ne s'étaient pas doutés un moment d une attaque si habilement préparée. Les magasins qu ils avaient établis étaient à neuf lieues de leur siège. Us s étaient contentés d'une lij;ne de communication qu ils avaient établie de Marchiennes h Denain , et qu'ils avaientnégligéde fortifier comme ilsl'auraient dû. Ils avaient embrassé plus d étendue (ju'il n'en eût fallu pour une armée de vingt mille hommes. Cette position avait paru, avec raison, fort importante; on l'avait confiée à ]a garde de vingt bataillons et de quelques escadrons. Cette ligne de Marchiennes h Denain que les ennemis avaient jugée imprenable, fut appelée par eux le grand chemin de Paris. Le maréchal de Villars et ses principaux officiers, s'élant aperçus du peu de prévoyance qu'avait montré l'ennemi, en ne protégeant pas assez cette ligne, ne songèrent qu'à profiter de sa faute. Aussitôt des troupes furent dirigées vers ce point : la suite de l'événement répondit à l'idée qu'on s eu était formée : la ri-
vlère de l'Escaut fut traversée h l'insu des ennemis, et sans qu'ils s'en fussent doutés.
Suite du même sujet.
Lne troupe de cavaliers se sont avancés à la vue du camp des ennemis, comme si nous nous fussions préparés à laltaquer; et tandis que les cavaliers se sont retirés ensuite vers Guise, Yillars a marché h. Denain. Alors le maréchal de Montesquiou , frappé de la faihlesse des retranchements ennemis qu'ilavait examinés avec soin, détermina le maréchal de A illars àhàterl'atlaque. En un clin dœil, quarante bataillons d infanterie que Montesquiou avait formés en colonnes se sont élancés, ont murché droit aux retranchements, les ont attaqués et s'en sont rendus maîtres presque sans perte. Jamais troupes ne se sont avancées plus fièrement. Après un très grand feu de canon et les décharges qu ils n'ont cessé d essuyer, nos soldats ne se sont pas ébranlés un moment; ils ont monté sur des retranchements élevés de vingt pieds, ont forcé les ennemis , et les ont presque tous passés au fil de l'épée. MM. d'Albergotti et de .Nangis se sont dirigés vers le pont de Prouvi pour couper la retraite aux ennemis , et les ont empêchés d être soutenus par
les colonnes du prince Eugène, qn'on avait vues s'avancer de Taiilre côté de lEscaut. Ils se sont emparés de ce pont, où quelques corps commandés par le prince Eugène étaient arrivés à la hâte : c'est là que la bataille s'est engagée avec le plus de fureur. Pendant les douze heures qu'elle a duré , ce pont a éré pris et repris trois fois ; mais les troupes du roi en sont à la fin demeurées en possession. Telle fut l'affaire de Denain, une des plus célèbres et des plus imporlantes qu'il y ait janiais eu dans la monarchie, puisque par cette action les affaires ont changé de face, et que la suite en a été aussi avantageuse qu'on 1 avait souhaité.
On ne saurait nier que les hommes ne soient naturellement portés à acquérir des connaissances, car toutes les personnes bien nées se sont toujours montrées honteuses de ne rien savoir, et se sont même fait honneur de connaître les choses que les autres ont ignorées. Il n'y a pas de pays oùl'instruclion n'ait été regardée comme un mérite, et où l'on n'ait témoigné une grande estime h ceux qui , s'en étant occupés avec succès , ont fait faire aux sciences plus de progrès qu'elles n'en avaient fait jusqu alors. Il n'en est pas de même des autres goûts que le naturel ou
lontc autre cause nous a fait contracter : nous les avons vus s'éuiousser à mesure que nous nous y sommes livrés davantage; et arrivés à un certain âge, combien de l'ois ne nous a-t-on pas vus regretter le peu de temps et de soins que nous avons donnés à des occupations frivoles ! Mais jamais nous ne nous sommes repentis de nous être appliqués à la recherche de la vérité , que les hommes, quoiqu'ils s'en soient souvent écartés, se sont toujours plu à regarder comme la seule route qui conduise à la félicité. Qui pourrait dire combien de personnes célèbres il s'est trouvé que le désir de s'instruire a déterminées à renoncer à Tespérance des honneurs et des richesses, et qui ont trouvé dans les jouissances que lessciencesleur ont values des dédommagements aux sacrifices qu'elles leur ont coûtés ? Combien n'en a-t-on pas vu aussi qui se sont éloignées des lieux qui les avaient vues naître pour aller dans d autres contrées étudier des lois et des coutumes qu'elles avaient entendu vanter?
La couronne de Portugal s'est conservée pen • dant plusieurs siècles dans la royale maison d'Alphonse. Ses successeurs en avaient augmenté l'éclat et la puissance par les conquêtes qu'ils
avaient faites en Afrique et dans les Indes. Tous ]es historiens se sont plu h donner aux Portugais les louanges qu'ils ont mérité d'obtenir pour leur courage et leur hardiesse dans ces entreprises si éloignées. Parmi les avantages que leur ont valus ces conquêtes, il faut compter celui déporter la religion chrétienne dans les royaumes idolâtres. Tel était létat de ce royaume vers l'an i55j, quand dom Sébastien fut appelé au trône. Pendant sa minorité, la régence fut confiée à Catherine d'Autriche, son aïeule. Dom Alexis de Ménezès. renommé pour la sagesse, ainsi que pour l'expérience qu'il avait toujours montrée, fut nommé gouverneur du prince. Ce sage gouverneur n'avait rien oublié pour former de bonne heure le prince à la vertu. Les sentiments qu'on n'avait cessé de lui inspirer étaient pleins de gloire et dignes d'un souverain; mais des vues si nobles furent portées trop loin. Les entretiens de Ménezès avec le prince n'avaient roulé que sur les entreprises que les rois ses prédécesseurs avaient tentées et glorieusement exécutées dans les Indes et sur les côtes d'Afrique. Des projets de conquêtes gigantesques étaient devenus l'objet de ses entretiens familiers. Les voyageurs qu'il avait vus revenir des pays lointains, et les ofliciers qu'il s'était attachés dès son enfance, s'él;iient plu à exciter en lui ces dispositions. C'est ainsi que lambition s'était emparée de son ame, et y étouffa le peu d heureuses dispositions que la nature y
avail semées. La guerre civile qui s'était allumée dans le royaume de Maroc était une des occasions les plus favorables qui se fussent présentées depuis longtemps. Dès lors la conquêle de Maroc fut résolue; et la perle d'une des plus belles armées qu'ait vues le Portugal, la mort de tous les seigneurs que dom Sébastien avait forcés h le suivre, et la fm tragique de ce prince, sont dues à cette résolution insensée.
Suite du même sujet.
Dom Sébastien, après avoir rassemblé une armée h. peine composée de treize mille bommes qu'il avait exercés avec un soin extrême, avait débarqué en Afrique. Moluc, roi de Maroc, averti des desseins du monarque portugais, avait réuni ses troupes; elles étaient composées de vieux soldats aguerris que des victoires multipliées avaient rendus redoutables. Ces infidèles, répandus dans la campagne, avaient reçu l'ordre d'attirer, par une fuite simulée, les Portugais des bords de la mer où ils s'étaient rotrancbés. Celte ruse eut 1 issue qu'on en avait espérée , et les Portugais se virent contraints d'accepter la ba-
taille. Les deux armées s'étant ébranlées et s'élant chargées avec fureur, tout se mêla bienlôt. L'infanlerie cbrélîenne, soutenue des yeux de son roi, eut bientôt enfoncé celle des Maures. Le duc d'Aveïro avait même poussé les cavaliers qui lui étaient opposés jusqu'à l'endroit oùs'étaientpostésleroi maureetsesoffîciers. La victoire semblait assurée pour les chrétiens; mais la cavalerie des Maures, bien plus nombreuse qu'on ne l'avait cru , avait formé un grand cercle, et s'étant resserrée h mesure que les extrémités s'étaient approchées, elle eut bientôt enveloppé la petite armée de dom Sébastien. Les Maures ayant ensuite chargé avec fureur la cavalerie portugaise, celle ci, accablée parle nombre, était tombée, en se retirant, sur l'infanterie, et le désordre, la confusion qu'elle y avait portée semblait présager sa défaite. Les infidèles s'étant jetés aussitôt le cimeterre hla main dans ces bataillons ouverts et renversés, vainquirent sans peine des gens étonnés , et déjà vaincus par la frayeur qui s'était emparée d'eux. «Les uns, disent les historiens contemporains, se sont jetés à genoux, et ont demandé la vie ; les autres ont cherché leur salut dans la fuite; mais comme ils étaient enveloppés do tous côtés, ils ont rencontré partout 1 ennemi et la mort. > L'imprudent Sébastien , victime de son ambition , et du peu de prévoyance qu'il avait montré, a péri luimême ; il a trouvé la mort , qu'il a cherchée pour
ne pas survivre h la perle de tant de gens de qualilé que les Maures ont massacrés, et que Iniuiêmc avait, pour ainsi dire, entraînés à la boucherie.
Quelque grands que soient les malheuis dont nous sommes afRigés, nous devons les regarder d'un œil sloïque. Les hommes courageux ne se sont jamais laissé abattre par rinl'orlune, et d'ailleurs les calamités que nous avons vues fondre sur nous, sont des épreuves que Dieu a cru nécessaire de nous faire supporter , pour recon naître si nous nous sommi^s rendus dignes des faveurs que peut-être il a résolu de nous prodiguer. Au surplus , ces malheurs que nous avons jugés insupportables , ne nous ont souvent parti tels que par l'idée que nous nous en étions formée; et peut-être les aurions-nous trouvés légers , si nous nous étions servis de notre raison pour les juger, f'ous craignons, par exemple, la guerre, parce que l'opinion vulgaire nous a accoutumés h la craindre. Mais la guerre, pourquoi l'avons nous placée au rang de ces fléaux que les hommes ont le phis redouté de supporter? c'est parce que la pauvreté et la mort se sont toujours montrées les compagnes de la guerre. Mais qu'on y prenne garde , cène sont pas Ih de véritables maux. Que
de ^ens probes n'a-t-on pas vus rechercher la pauvreté ! Diogène , Aristide, et tant d'autres philosophes que nous avons entendu vanter ne se sont-ils pas glorifiés de leur misère? Quant h la mort, elle n'a toujours effrayé que ceux que la dépravation a forcés de s'écarter du sentier delà vertu , et qui se sont Joués des hommes et des dieux ; mais les gens de bien ne l'ont jamais crainte, car ils l'ont considérée comme la fin des combats qu'ils ont eus [ou eu) à soutenir dans cette vie. Au surplus quelque malheureux que le sort nous ait rendus, notre infortune n'est jamais aussi grande que nous nous l'étions imaginé, puisqu'elle ne nous a jamais empêchés de faire un peu de bien ; et le moyen de ne pas craindre la mort, c'est de nous y préparer en employant bien le peu d'années que la providence nous a départies.
Le peuple romain , instruit de la division qu'il y avait eu dans le sénat h l'occasion de l'abolition des dettes , et informé des opinions difiérentes qu'avaient soutenues les deux consuls, avait donné autant de louanges à Scrvilius ((u'ilen avait donné j)eu à Appius. Les plus mutins s'étaient attroupés de nouveau; des assemblées secrètes avaient été tenues la nuit dans des lieux écartés: un trouble, une agitation extrême s'était répandue
partout; lorsque tout-à-coup une sédition plus générale que toutes celles qu'on avait vues éclater, fut excitée comme par hasard. Quelques plébéiens chargés de fers s'étaient jetés dans la place publique comme dans un asile. Leurs babils étaient déchirés, ils éluicnt pâles et défigurés ; leur barbe ca désordre, leurs cheveux qu'ils avaient laissés cruîlre , rendaient leur visage affreux. On les eut bienlôt reconnus pour la plupart, et quelques personnes se souvinrent de les avoir vus presque lous combattre avec valeur dans les armées. Ils montraient les cicatrices des blessures qu ils avaient reçues dans les difl'érenles batailles <'ù ils s'étaient trouvés; ils nommaient les consuls sous lesquels ils avaient servi, et citaient les distinctions qu'ils en avaient reçues. Bientôt la multitude, les ayant entourés, les avait interrogés avec empressement sur la cause de Tétat déplorable où ils étaient réduits , sur les malheurs qu'ils avaienteus (ou eu) à souffrir.
Même sujet.
Uir de ces malheureux dit que, dans la dernière guerre qu'on avait laite contre les Sabins, non seulement il n'avait pu cultiver son petit hé-
rilage , mais que les ennemis mêmes, dans des excursions qu'ils avaient tentées heureusement de ce côté, s'étaient emparés de sa maison, la- Taient pillée et brûlée; que les besoins de la vie elles Iribuls qu'on les avait obligés de payer, lui et ses enfants, les avaient forcés défaire des dettes ; que les intérêts s'étant insensiblement accumulés, ils sélaient vus réduits à la triste nécessité de céder leur héritage pour en acquitter une partie; mais que leurs créanciers impitoyables, n'élantpas encore entièrement payés, les avaient fait traîner inhumainement en prison; que pour les obliger h accélérer le paiement des sommes qui restaient dues, ces hommes cruels s'étaient empressés de les livrera leurs esclaves, qui, par leur ordre , leur avaient déchiré le corps : en même temps il montra ses membres tout meurtris des coups de fouet qu'il en avait reçus. Déjà la multitude, touchée d'un traitement si barbare, avait poussé mille cris d'indignation contre les patriciens. Cette nouvelle s'étant répandue en un instant dans toute la ville, tous s'étaient bientôt trouvés rassemblés sur la place. Peu après, ceux que leurs créanciers avaient aussi contraints de rester dans les fers s'étaient échappés; il s'était trouvé bientôt des chefs et des partisans de la sédition. Ti'aulorilé des magistrats qu'on avait jusqu'alors respectée, est méconnue , et les consuls , ((ui étaient accourus pour arrêter ce désordre par leur présence, entourés
du peuple en fureur , ne trouvent plus ni respect ni obéissance.
Suite du même sujet.
Pendant cette scène de désordre, les patriciens s'éttiient assemblés. Une discussion luninltneusc s'était engagée : les diflerenls avis qu'on avait entendu soutenir les jours précédents poiu' ou conlrelabolition des dolles , furent reproduits avec une nouvelle chaleur. Aj)pius et ses partisans paraissaient décidés h ne se relâcher ta rien de la sévérité des mesures qu'on les avait entendus conseiller contre les débiteurs insolvables; Servilius et quelques autres patriciens, d'une opinion tout opposée, s'étaient emportés en reproches contre Appius. Les patriciens s'étaient partagés entre ces deux grands hommes, et déjà de grands cris qu'avaient arrachés la différencedes avis et l'opposition des sentiments , s'étaient fait entendro, lorsqu'une troupe de cavaliers, arrivés h toute bride, apporta la nouvelle qu'une armée de Volsques marchait droit à Rome. Cette nouvelle fut reçue bien difl'éremmet par le sénat et parle peuple. Déjh lec sénateurs , leurs clients et les plus riches plébéiens, cfl'rayés du danger , avaient couru aux armes.
Mais ceux qui étaient chargés de dettes avaient
déclaré qu'ils étaient décidés à ne pas risquer dans cette guerre une vie qu'ils avaient exposée tant de fois, et tous avaient refusé opiniâtrement de donner leurs noms pour se faire enrôler. Tout était perdu , si Servilius, fidèle à l'esprit de modération qu'il avait toujours monlré, n'eût conjuré les citoyens de le suivre, et s'il ne les eût décidés à prendre les armes par la promesse formelle que toute satisfaction au sujet des délies serait donnée au peuple. Celle déclaration qu'on avait tant désiré d'obtenir, ne fut pas plus lot publiée que les citoyens avaient accouru en foule auprès du consul, et s'étaient fait enrôler. Les Volsques qu'on avait vus s'avancer avec tant de fierté, furent vaincus; et le consul pour récompenser ses soldais de la valeur, de la bravoure qu'ils avaient déj)loyée , leur abandonna le pillage du camp ennemi, dont ils s'étaient emparés. La partie des dépouilles qu'on avait toujours réservée pour le trésor public ne fut point, pour cetle fois, réclamée par le consul : tout le butin dont ils s'étaient rendus maîtres fut laissé aux soldats.
xxxvin.
De tons les malheureux chevaliers du Temple renfermés dans les cachots au premiermomcntde
la proscripllou qu'on avait décrétée contre enx , il n'en était resté que quatre en France : Jacques de Molay, grand-maître de l'ordre, Guy, Péralde, elle grand prieur d Aquitaine. La cour de Rome s'était réservé de prononcer sur leur sort; elle les avait sommés de répéter en public les aveux qu'ils avaient faits devant les tribunaux, et deux cardinaux lurent envoyés pour être présents à cet acte solennel. Ces quatre personnages sont présentés au peuple sur un écbafaud dressé dans le parvis de Noire-Dame; près d'eux des bourreaux ont construit un bûcher pour les avertir du sort qui leur est réservé, s'ils ne remplissent pas les conditions qu'on leur a imposées. On lit à haute voix les aveux qu'ils avaient faits des abominations qu'on avait reprochées à leur ordre. Ln des ministres de Rome les somme de confesser de nouveau les crimes qu'ils avaient déclaré avoir commis. Alors le grand-maitre s'avance, et élevant ses mains avec peine à cause des chaînes dont ou les avait chargées , il dit : « J'ai trahi ma conscience : les crimes qu'on nous na imputés, les horribles impiétés dont on nous na accusés sont autant d'impostures que la plus » horrible calomnie s'est plu à inventer contre » nous. Les templiers se sont toujours montrés » fidèles à leur Dieu et h leur roi; je mérite la f mort pour les avoir accusés injustement. Puisse » la miséricorde de Dieu, que je n'ai pas mérité «d'obtenir, me pardonner le peu de fermeté que