LUI
Pendant dix ans, les immortelles tragédies de Racine se sont succédé presque d'année en année. Les douze qu'il a vécu ensuite dans une entière inaction après la chute de Phèdre , sont, pour notre gloire littéraire, une perte beaucoup plus grande que les détracteurs de Racine ne se l'étaient figuré. Le déciuiincment de ses ennemis , et l'odieuse partialité qu'ils ont montrée en faveur de Pradon , avaient blessé son ame. On ne s'est jamais rappelé
sans dégoût les basses manœuvres que la haine n'a pas rougi d'employer contre lui. Il y a long^ temps que Pradon n'est connu que par les traits plaisants que son nom a fournis au satirique français, et, parmi les scandales littéraires qu'a offerts le dix-septième siècle, on a souvent cité la vogue passagère qu'a obtenue sa Phèdre. C'est la seule raison qu'on ait eue de citer ce plat ouvrage plus souvent que tant d'autres que leur médiocrité a fait tomber dans l'oubli. Des critiques se sont amusés à faire le rapprochement de plusieurs scènes dans les deux pièces; et comme tout le monde les a comparées, les vers ridicules de Pradon ont égalé en célébrité les beaux vers de Racine. Que penser après cela de l'opinion qu'ont osé émettre les auteurs du Dictionnaire historique, qui ont gravement prétendu que, pour avoir une Phèdre parfaite, il faut le plan de Pradon et les vers de Racine? C'est une opinion que nous aurions laissée passer sans la relever, si nous ne l'eussions entenrlu répéter plusieurs fois, et si nous n'étions persuadés qu'il n'y a pas de façon de penser si absurde que des approbateurs n'aient adoptée, et qu'ils n'aient cherché à propager. D'ailleurs, il paraît piquant de donner à un auteur méprisé une importance que jusque là personne n'avait remarquée, ni n'avait songé h lui donner, et bien des gens ne sont pas lâchés de dire : Ce rimailleur a mis pourtant dans son plan plus d'art et plus d'habileté que Racine n'en a dé»
COBR. DES EXERC. SUR LES PART. C)
ployé dans le sien. Ce n'est pas que ceux qui parlent ainsi se soient avisés de lire la Phèdre de Pradon, ils s'en sont bien gardés; ils répèlent seulement des paroles qu'ils ont entendu dire. Quant à nous, nous l'avons lue, et même avec plaisir, car elle nous a fort divertis, et nous pouvons assurer, en sûrelé de conscience, que le plan et les vers nous ont paru de la même force.
C'est à la fondation d'Alexandrie que le commerce de Garlhage a dû la dimiuulion qu'il a éprouvée. Dans les premiers temps les étrangers n'avaient point pénétré dansTÉgyple, parce que la superstition les en avait bannis; et lorsque les Perses l'eurent eu subjuguée, ils ne songèrent qu'à affaiblir leurs nouveaux sujets; c'est pourquoi ils les avaient laissés tomber dans l'ignorance et la barbarie. — Les puissances établies par le commerce ont généralement subsisté long-lemps. Toutes se sont élevées peu h peu, sans que les autres nations s'en soient aperçues; car on les a vues rarement signaler leur puissance par des actes qui aient fait du bruit; mais lorsque la chose est venue au point (ju'on l'a enfin remarquée, leurs voisins ont cherché h les priver d'un avan-
lage dont elles s'étaient emparées, et qu'elles avaient, pour ainsi dire, usurpé. — La Grèce accorda son allenlion aux accusations d'Eschine contre Démosthènes : tous les yeux furent fixés sur les deux orateurs, dont l'inimitié ne s'était montrée jusque là que sous l'ombre du bien public, et qu'on n'avait pas encore vus combattre pour eux-mêmes. Après avoir établi que, dans un état libre, les magistrats honorables se sont toujours plu à faire observer les lois, Eschine accuse Démosthènes et ses partisans de s'en être écartés; il reproche à l'illustre orateur et tous les maux qui sont résultés de la guerre qu'il avait conseillé à ses concitoyens d'entreprendre, et les sacrifices de louie espèce qu'elle leur a coûtés; il évoque les mânes des guerriers que sa perfide éloquence a en voyés mourir sur les champs de bataille; il montre les malheureux alliés des Athéniens qu'on a bannis, et qui se sont enfuis de leurs villes en ruines; il en appelle aux larmes qu'on a vu répandre aux veuves et aux orphelins. Enfin, après avoir abaissé, autant qu'il était en lui, Démosthènes et tous ceux qui s'étaient montrés ses partisans, après les avoir iugés indignes des récompenses civiques, il demande aux Athéniens ce qui leur restera pour leurs grands hommes, quand ils auront prostitué les marques de l'estime publique.
On convient que l'ode était chantée chez les anciens. Le mot ode signifie chant. Toutes les questions qu'on a élevées sur la forme donnée à ce genre de poésie ont souvent exercé les savants, et ces difficultés, quoiqu'on les ait examinées avec soin, ne sont pourtant pas encore éciaircics. L'histoire des arts chez les Grecs pourrait être comparée à un pays immense, semé de monuments et de ruines, de chefs-d'œuvre et de débris. Nous avons imité les uns et étudié les autres. Mais le génie a été plus loin que l'érudition, et il est plus sûr que Racine a surpassé Euripide qu'il n'est sûr que nous nous soyons formé ime idée juste de tous les arts qui ont concouru h la représentation d'Iphigénie. D'ailleurs les anciens ne nous ont point laissé de tradition exacte des progrès qu'ils ont faits, et de la marche qu'ils ont suivie pour acquérir autant de connaissances que nous en avons trouvé dans leurs ouvrages. Ils ne se sont point précautionnés contre le temps et la barbarie, parce qu'ils ne les ont point redoutés; et peut-être doit-on pardonner h ces peuples, qu'on a vus jouer un rôle si brillant, de s'iHre laissé tromper par le sentiment de leur gloire et de leur immortalité. Les différences dans les mœurs, dans la religion, dans la langue, en
ont nécessairement amené dans les arts que nous avons imités, et auxquels nos mains ont donné de nouvelles formes. Ainsi les mots n'ont plus signifié les mêmes choses qu'on leur a vu signifier anciennement. Une action héroïque , dialoguée sur la scène, nous l'avons appelée tragédie (qui signifie chanson du bouc), quoique nos tragédies ne soient plus chantées, et que nos auteurs pussent, au lieu d'un bouc, montrer la médaille d'or qu'ils ont reçue.
Les empereurs qui ont gouverné l'Occident n'ont pas manqué de politique; c'est l'Italie, qui était, en quelque façon, l'anie de l'empire, qu'ils ont d'abord cherché à sauver. Les Barbares avaient été rejelés aux extrémités : le dessein était bien conçu, il fut bien exécuté. On fournissait à ces nations la subsistance qu'elles avaient demandé qu'on leur accordai; quant aux pays montagneux, aux passages de rivières, aux défilés, les Romains se les étaient réservés. Les historiens ont prétendu avec raison que ces peuples auraient été forcés de devenir Romains ; et la facilité avec laquelle ces destructeurs se sont euxmêmes laisïé détruire par les peuples qui les ont attaqués, justifie assez cette pensée. Tout ce système fut renversé par une révolution plus fatale
que tontes celles qn'on avait vues éclater: l'armée d'Italie, composée d'étrangers, avait exigé les mômes avantages qu'elle avait vu accorder h des nations plus étrangères encore; c'est un des coups les plus luncsles que cet empire ait reçus. A celte époque Rome était dans une posilion bien plus critique qu'on ne l'avait cru : les maîtres de l'empire s'en étaient éloignés pour se retirer h Ravenne, où ils s'étaient imaginé être plus en sûreté, et l'avaient laissée, sans moyens de résister, soutenir le choc des Barbares dont elle était environnée. Comme elle était située dans une plaine, ceux-ci l'curont bientôt affamée, ainsi qu'ils l'avaient résolu. Abandonnée des souverains qui l'auraient tlù défendre, Rome songea à faire des traités pour sa conservation, ainsi que l'Armorique et la Bretagne en avaient fait vers la même époque. C'est ainsi qu'a fini la puissance de l'empire d'Occident. Rome s'était agrandie, parcs que les guerres qu'elle avait eues [ou eu) h soutenir n'avaient été que successives; par un bonheur inconcevable, elle ne s'était vu attaquer par chaque nation qu'après que l'autre s'était laissé vaincre; elle a été détruite, parce que toutes les nations l'ont attaquée h la fois , et ont pénétré partout.
Il y a long-temps, disent deux voyageurs qni
se sont réunis pour explorer les Indes, que nous sommes au fait de la croyance religieuse des Brames; nous avons lu les principaux ouvrages qu'ont publiés h ce sujet des savants indiens; leurs plus habiles docteurs se sont plu à s'entretenir avec nous, et les connaissances que nous en avons tirées nous ont aidés à approfondir les systèmes qu'ils ont établis sur la transmigration des amcs. .Nous avons été étonnés du peu de conformité que nous avons remarqué chez les auteurs qui s'en sont occupés; autant d'ouvrages nous avons parcourus, autant d opinions difl'érentes nous avons trouvées; et nous nous sommes convaincus aussi qu'il n'y a point d'erreurs qui se soient glissées dans les auteurs anciens, qur les Indiens n'aient adoptées. Il est vrai que plusieurs se sont imaginé que les âmes sont immortelles, et que quelques-uns se sont même persuadé [ou persuadés) qu'elles sont une portion de Dieu même. On a peine h comprendre, d'après cela, comment l'idée de la métempsycose s'est répandue autrefois dans l'Asie presque tout entière. Tous les peuples qui se sont empressés d'adopter cette opinion l'ont appuyée des mêmes raisons dont se sont servis les Indiens. Le peu de relations que nous ont laissées les voyageurs qui ont parcouru l'Amérique aussitôt après que les Européens s'en furent emparés, nous assurent qu'on y a trouvé des vestiges de la métempsycose. Comment celle croyance absurde a-t-elle pénétré
chez des peuples qui ont élé si long-temps inconnus an reste du monde? Quelle époque l'y a vue naître? et enfin jusqu'h quoi point les peuples de l'Amérique s'en sont-ils trouvés infectés? Telles sont ics clidses sur lesquelles ces voyageurs se sont tus, et que nous aurions désiré qu'ils nous expliquassent. On est moins surpris de l'avoir vue se répandre dans l'Afrique et dans l'Europe : les Égyptiens peuvent l'avoir enseignée aux Africains : Pylbagore, que la secte italique s'est honorée d'avoir pour chef, l'avait établie chez plusieurs nations européennes, et surtout dans les Gaules , où les druides en ont fait, pour ainsi dire, la base de leur religion.
La vie la plus heureuse est embellie par les charmes de l'étude, et il n'est si dure condition qui ne soit adoucie par les plaisirs qu'elle procure. Les ambitieux qui s'y sont adonnés en passant y ont trouvé plus de jouissances que no leur en avaient jamais procuré les honneurs l\ la poursuite desquels ils s'étaient obstinément attachés; ils se sont alors repentis d'avoir dépensé au seul profit de leur vanité des années qu'ils auraient pu et du consacrer à des travaux qui leur auraient demandé moins de peine, et leur eussent fourni
une satisfaction intérieure, dont la source n'eût été ni empoisonnée ni tarie , quelque longue qu'eût été la carrière qu'ils auraient parcourue. Les hommes qui se sont sentis de bonne heure subjugués par l'attrait de l'élude, et qui s'y sont livrés tout entiers, ont joui d'une vie heureuse dont les heures ont été toutes remplies; étrangers aux petites passions auxquelles la société est livrée, bornani leurs désirs à agrandir le cercle des connaissances qu'ils avaient acquises; ils n'ont suscité ni rivalité ni jalousie, et les années qu'ils ont vécu, ils les ont passées au sein du calme et du repos. Que sont les plaisirs du monde, comparés aux plaisirs de l'élude? Aux uns ont presque toujours succédé la fatigue et le dégoût; les autres, au contraire, ont continuellement enfanté des plaisirs nouveaux; les hommes qui s'étaient montrés les plus avides des premiers, qui s'étaient laissé entraîner à leur folle ivresse, s'en sont lassés tôt ou tard, et y ont renoncé.
Suite du même sujet.
Ceux, au contraire, qui se sont adonnés à l'étude, ont senti leur ardeur excitée sans cesse, à mesure qu'ils y ont trouvé de nouveaux plaisirs et puisé de nouvelles jouissances. Les hommes
qui se sont volontairement ensevelis dans la retraite pour n'èlrc point distraits, par le bruit du monde, des sérieuses éludes qu'ils avaient résolu do faire, et des longs et utiles travaux qu'ils s'étaient imposé l'obligation d'accomplir, se sont-ils reproché jamais d'avoir mal employé les heures qu'ils avaient dépensées dans la solitude; un regret les a-t-il jamais ramenés vers celte société Irivole avec laquelle ils avaient librement rompu; se sont-ils dit une seule fois : «Les biens a auxquels nous avons renoncé étaient plus réels » que ceux que nous avons cru devoir leur pré- » fércr; nous nous étions follement imaginé que » l'étude nous aurait dédommagés des sacrifices 1 que nous lui avions faits, et nous nous sommes j» fatigués sans fruit dans des travaux qui ont » trahi toutes les espérances que nous avions » conçues et qu'ils avaient promis de couron- • ner. » Non. ils n'ont pas tenu un pareil langage; aucun d'eux n'a regretté une seule des heures qu'il avait jugé utile cl qu'il avait cru important de consacrer h l'élude.
Suite du même sujet.
Parmi les gens du monde, au contraire, combien ne s'en est-il pas trouvé qui se sont amèrement repentis d'avoir perdu dans des amusemenU
frivoles les plus belles années que le ciel leur eut complées el départies? Combien se sont reproché de s'être trop légèrement engagés dans une voie funeste? Quels plaisirs leur ont valus les peines qu'ils se sont données pour se plier en toute occasion aux exigences du monde! Quels sacrifices d'amour-propre ii leur a fallu faire pour ne pas blesser la vanité des sots auxquels une observation sensée eût déplu ! Le peu de jouissances qu'ils ont retirées du comn.erce du monde ont été chèrement achetées, et aucune d'elles n'a rendu leur ame satisfaite el ne les a consolés des sacrifices de temps et de repos qu'elle leur avait coulés. Beauconp d'hommes ont par lassilu^ enfin fui les joies incomplètes du monde, mais aucun n'a renoncé pour les vains plaisirs de la société aux véritables jouissances qu'il a trouvées dans l'étude.
Avant Phidias, les statues des Grecs comme celles des Égyptiens avaient les bras collés sur le corps, les jambes et les pieds joints l'un contre l'autre, sans geste, sans attitude et sans grâce. Mais cette sculpture grossière, il la perfectionnée par la science, autant que par le talent, qu'il a montrée. Les historiens se sont plu h rapporter qu'il avait fait une statue destinée b être placée
sur une colonne. Alcanjène, son rival, en avait sculpté une autre. Elles lurent placées Tune auprès de l'autre; la première parut hideuse, la seconde fut trouvée admirable. Placez les où elles doivejii être, dit Phidias. Il avait calculé l'eflet que l'élévation devait produire. Les juges furent bientôt détrompés. Quelques autres sculpteurs que la Grèce a vus naître se sont immortalisés parleurs ouvrages; tel est Praxitèle, un des plus grands artistes qu'il y ait eu du temps de Périclès. — Les prodiges que nous avons entendu raconter de la peinture grecque, nous ont toujours paru d'autant moins croyables, que les Grecs n'ont employé que quatre couleurs. Les peintres célèbres qui ont brillé h cette époque ont été en général très considérés, et quelques uns\ il faut l'avouer, s'en sont montrés ridiculement orgueilleux. Les Athéniens auraient mérité encore plus d'éloges qu'on ne leur en a accordé, s'ils se fussent bornés h exciter et h récompenser les talents utiles; si, ne s'étant pas laissé éblouir par un brillant ])reslige, ils n'avaient pas attaché aux talents agréables bien plus d'importance qu'ils n'auraient dû. C'est en partie de cet abus qu'est venue la mollesse qu'ils ont laissée s'introduire dans leurs mœurs, et le peu d'énergie qu'ils ont montré, quand, plus tard, les Uomains ont attaqué la Grèce, et s'en sont rendus les maîtres. C'est au temps où tant de tableaux, de statues et de spectacles (pie l'amour des arts avait fait naî-
Ire, éU'iicnt exposés à l'admiralion fie la Grëcc, que Phrync s'est engagée à rebâlir Thèbcs, pourvu qu'une inscriplion portât : Alexandre a détruit la ville de Thèbes, et Phryné l'a rebâtie.
La ville de Rome que Romulus avait fondée, et dont la puissance s'était accrue au milieu des troubles et des désordres, avait besoin d'un gouvernement sage qui lui fit oublier les maux que lui avaient coûtés des entreprises téméraires et injustes. Les Ron)ains et les Sabins, qui s'étaient persuadé (ou persuadés) qu'ils n'auraient de sécurité qu'autant qu'ils seraient gouvernés par un roi pacifique, firent choix de Numa Pompilius. Quelque brillante qu'ait été la réputation que Romulus s'est acquise pendant les trente-sept ans qu'il a vécu investi du pouvoir suprême, elle n'est point comparable à celle qu'a méritée à Numa la sagesse de son gouvernement, sous lequel les Romains ont joui d'une félicité telle qu'ils l'avaient désirée. Sa morl a été sincèrement pk'iirée. Exem])l d'ambition, ce sage législateur méprisait les honneurs que le peuple lui avait décernés, et il avouait que le sceptre ne lui avait jamais procuré autant de bonheur ni de contentement qu'il en avait éprouvé pendant le
peu d'années qu'il avait passées au milieu de ses champs , avant d'être appelé au trône. Il eut pour successeur Tullus Hosiilius, prince pour lequel les historiens se sont montrés prodigues de louanges; sous ce règne eut lieu le combat des Horaces et des Curiacos : c'est un des événements que tous les historiens ont racontés, un de ceux que les poètes se sont plu h chunlcr. Les vertus , ainsi que le mérite qu'Ancus Martius avait montrées sous le règne précédent, auraient suffi pour lui assurer la préiërence sur tous les Romains qui s'étaient proposé de remplacer Tullus Hostilius, s'il ne leût obtenue comme petit-fils de INuma. On crut voir revivre en lui les vertus qui avaient rendu Numacher auxRomains. Victorieux des Latins , qui s'étaient imaginé qu'il avait peu de courage, il entreprit et fit exécuter des travaux qui lui auraient mérité l'immortalité , quand même les batailles qu'il a gagnées ne la lui auraient pas value. Ancus, un des plus sages rois qu'il y ait en, n'a régné que vingt-quatre ans , mais il les a régné pour la félicité et la gloire des peuples qu'il a eus [ou eu) Ix gouverner.
Lxin.
C'est vers le milieu du seizième siècle que l'étude du théâtre antique a commencé à soulever des idées nouvelles, et préparé les esprits dis-
tingnés h un système régulier de composition dramatique. En ce genre, comme dans les autres, les traductions ont précédé les imitations, elles ont provoquées. Saint-Gelais avait traduit d'abord les six comédies de Tércnce ; d'autres savants, enthousiasmés des traits admirables répandus dans les poètes anciens, les avaient fait passer dans notre langue. Ronsard et quelques uns de ses condisciples se sont avisés alors de mettre en vers français le Plulus d'Aristophane, et se sont empressés de le représenter. C'est la première représentation classique qu'il y ait eu en France. Dès lors de nouveaux essais se sont succédé. L'exenjple une fois donné par Ronsard, d'autres ont poursuivi la réforme dramatique qu'il avait essayé de tenter, et s'en sont occupés avec succès. Une foule d'auteurs se sont élancés dans la carrière, et une nouvelle scène fut fondée. Parmi tous ceux qu'on a vus se distinguer à cette époque eu tentant une route nouvelle, il faut surtout remarquer Jodelle. Aux mystères, qui étaient des tragédies de couvent, ont succédé tout-à-coup des tragédies de collège, toutes mythologiques et païennes. Au lieu d'être représentés dans un ancien hôpital, par dos artisans obscurs, ces drames se sont joués dans Ions les collèges de l'Lniversité, devant le roi Henri II et toute sa cour, que la nouveauté d'un pareil spectacle avait attirés. De semblables essais promettaient ; mais comme ces auteurs précoces
'n'avaient reçu aucun génie, ils s'en sont tenus à promettre, et se sont figuré qu'ils avaient tout créé. Tels d'entre eux, qu'au dix-huitième siècle ont eût vus égaler sans peine le mérite secondaire d'un Destouches ou d'un La Harpe, sont restés, au seizième , novateurs médiocres et copistes serviles. Ils ont succombé à des études plus fortes qu'eux, et les seuls avantages qu'ils en aient retirés ont été de parodier puérilement des chefsd'œuvre que la Grèce avait jadis entendu déclamer aux jeux olympiques, et que nous avons vus honorer h scène française , grâces à l'imitation fidèle que nous en ont donnée Corneille et Racine.
Christine, reine de Suède, était fille de Gustave-Adolphe , un des plus grands rois que la Suède ait eus, et l'un des plus fameux capitaines qu'il y ait eu au dix-septième siècle. Cette princesse n'a régné que huit ans , mais le peu d'années qu'elle a passées sur le trône ont suffi pour lui faire acquérir autant de gloire que son père en avait acquis dans les combats. Ce qui l'a principalement illustrée, c'est l'amour qu'elle a montré pour les arts et les sciences, et la protectiim qu'elle a accordée h ceux qui les ont cultivés. Les savants qu'elle n'a cessé d'encourager,
les hommes de génie dont elle s'est entonrc^e, et dont elle s'est Faite la bienfaitrice, se sont empressés de lui prodiguer les éloges, que, sons ce rapport, elle a bien mérité d'obtenir. Autant de bienfaits elle leur a prodigués, autant de louanges elle en a reçues ! Quelque exagérées qu'aient paru ces louanges qu'une reconnaissance excessive ou môme la flatterie a pu dicter, il est certain que si Christine n'a pas été telle qu'on l'a crue, du moins elle s'est montrée digne du trône, et qu'elle ne s'est servie que j our le bonheur de son peuple des qualités émincntes qu'on a vues briller en elle plus que chez la plupart des princes de son temps. Elle avait l'esprit extrêmement orné; huit langues qu'elle a parlées comme la sienne propre, prouvent la facilité dont elle était douée; enfin elle avait cultivé tous les arts dans un pays où ils étaient , pour ainsi dire, inconnus.
Suite (lu même sujet.
Soit amour pour les lettres et les sciences, soit la résolution ([u'ellc avait formée de donner au monde un spectacle extraordinaire , depuis long-temps elle s'était proposé d'abdiquer : les mécontentements, les chagrins et les inquiétudes que lui avaient coûtés quelques troubles qui s'é»
Inienl élevés dans ses états, et le peu de tranquillité qu'elle avait goûté an milieu des grandeurs, la déterminèrent à descendre volontairement du trône h l'âge de vingt-sept ans. Cette abdication étonna toute l'Europe, et lui aurait fait plus d'honneur si, dans la suite, elle ne s'en était pas repentie. Après avoir abjuré la religion qu'avaient prol'essée ses pères, Christine se retira h Rome, non sans avoir parcouru, auparavant, les difl'érentes parties de l'Europe où l'on cultivait avec le plus de succès ces mêmes arts qu'elle avait fait fleurir dans ses états, et qu'elle avait tant désiré de cultiver dans ie calme de la vie privée. C'est dans la capitale du monde chrétien qu'elle a terminé sa carrière , h l'âge de soixante-six ans , après avoir tenté inutilement, h la mort de son successeur, de reprendre une couronne que, depuis long temps , elle avait regretté d'avoir abandonnée. Quels que soient les éloges que ses qualités brillantes lui ont valus, la postérité l'a jugée avec sévérité; elle n'a pas oublié que cette princesse s'est trop laissé dominer par ses opinions, que souvent elle s'est laissée aller h la fougue de ses passions, et qu'elle s'est rendue odieuse par la bizarrerie de caractère, ainsi que par l'esprit de vengeance, qu'elle a montrée.
La secte des cyniques qu'a fondée Anlisthène
s'est formée environ trois cent cinquante ans avant Jésus-Christ. Ln manteau, une besace, un bâton, sont les seuls trésors qu'ils aient possédés. Ils se sont imaginé, dans leur pauvreté orgueilleuse, avoir droit d'insulter le genre humain. Le fameux Diogène, que les Athéniens ont banni pour crime de fausse monnaie, est le plus célèbre des disciples qu'ait eus Antisthène. Il a déclamé contre les vices, et n'a pas épargné les personnes. On le voyait se jeter sur les os qu'on lui avait jetés comme h un chien, et n'en paraître que plus hardi. Gratès, autre cynique, après avoir vendu les biens qu'il avait hérités de son père, en jeta l'argent h la mer, en s'écriant : Je suis libre. De tels excès n'ont jamais passé pour de la vertu. Zenon, chef des stoïciens, a enseigné une doctrine sans doute exagérée , mais qui a fiiit des grands hommes par les scnlimcnls sublimes qu'elle a fait naître. Les épicuriens, abusant de la doctrine qu'avait enseignée Lpicure, ont préféré les plaisirs des sens h lout le reste, et se sont laissé entraîner h tous les excès du libertinage. Pyrrhon et les pyrrhoniens ont poussé l'extravagance jusqu'à ne reconnaître aucune espèce de vérité. D'autres philosophes qu'on a vus sortir de son école , n'ont pas craint de nier l'existence de Dieu : leur impiété n'a inspiré que de l'horreur. — Hippocrate, un des plus grands médecins qu'il ait existé , doit être regardé comme le père de la vraie médecine, fondée sur l'observa-
lion et l'expérience. C'est un grand malheur que les médecins, comme les philosophes, se soient divisés en plusieurs socles rivales, La différence de principes les a conduits h. des pratiques contraires, et souvent la vie des hommes s'est trouvée sacrifiée à l'esprit de système.
L'aspect de l'Asie présente des contrastes frappants : la nature s'est plu à y placer de hautes montagnes couvertes de neiges éternelles , des plaines immenses, des déserts arides que les hommes n'ont jamais parcourus, et des contrées dont la fertilité et la richesse surpassent tout ce que l'imagination s'est jamais figuré. Au centre se trouve placée une énorme chaîne de montagnes d'où sortent de grands fleuves que la nature a destinés h fertiliser l'Asie par leur débordement périodique. Cette contrée est non seulement la plus grande et la plus peuplée des quatre parties du monde, mais encore la plus remarquable sous les raj)porls sacrés et profanes: c'est en Asie que l'espèce humaine a pris naissance , qu'elle s'est renouvelée, car c'est Ih que s'est arrêtée l'arche de Noé; c'est en Asie que se sont accomplis les saints mystères de notre religion ; enfin, c'est là que se sont opérés et que se sont succédé les prin-
cipales révolutions, les plus grands bouleversements politiques que l'ambition des hommes ait jamais fait naître. Sur les bords de l'Euphrate et du Tigre a élé fondée par le chasseur Nemrod , il y a plus de quatre mille ans , une des plus grandes nations qui aient jamais existé , et qu'ont rendue fameuse les noms de Ninus et de Sémiramis. Cet empire, dont l'histoire, ainsi que Tétendue, ne nous est pas connue, a été renversé après quatorze siècles d'existence, et de ses débris se sont formés les trois empires des Mèdes , des Babyloniens et des Niniviles, que l'on a vus fleurir pendant deux cent cinquante ans, et qui se sont trouvés réunis dans la personne de Cyrus, fondateur de la grande monarchie perse, A peine deux siècles s'étaicntécoulésqueparut Alexandre: l'empire de Cyrus et une grande partie de l'Asie passèrent sous sa domination.
Suite du même sujet.
Quels que soient les maux qu'a causés l'ambition de ce conquérant, quelque opinion que la postérité s'en soit formée, il est certain qu'Alexandre est un des plus grands princes qu'il ait jamais existé, si l'on songe aux vastes projets qu'il a conçus, au génie et à l'habileté qu'il a fallu pour
les exécuter, aux grands hommes que son règne a vus naître , ou , pour mieux dire , que lui-même a fait naître; aux égards, à la pitié généreuse qu'il a montrée pour les vaincus; enfin aux victoires, aussi éclatantes que nombreuses, qu'il a remportées. En efl'et, autant de nations il a attaquées, autant il en a vaincu; et l'on peut dire que, parmi les grands capitaines dont l'histoire s'est glorifiée, il ne s'en est point trouvé, excepté les César, les Pompée , les Annibal, et quelques autres, qui aient égalé Alexandre , ou même qui s'en soient approchés. Si ses généraux , qui, après sa mort, se sont partagé ses dépouilles, ne s'étaient pas laissés aller à un vain amour des conquêtes, s'ils ne s'étaient pas laissé maîtriser par un esprit de vengeance ; il est certain que la nation macédonienne aurait subsisté encore long-temps, et cette puissance formidable qu'elle s'était acquise aux prix des plus grands sacrifices, elle no se la serait pas vu enlever successivement par les descendants de Séleucus , les Parthes et les Perses. Trois siècles s'étaient écoulés au milieu de ces commotions, lorsque les Romains, celte nation belliqueuse, que son ambition avait rendue l'ennemie des autres peuples, entreprirent la conquête de la Perse, qu'ils n'avaient pas vue sans jalousie dominer sur le reste de l'Asie.
Suite du rnêine sujet.
Parmi les guerres remarquables qu'il y a eu entre ces deux grandes monarchies, et dans lesquelles ont figuré les plus grands généraux que celle époque ait produits, on doit citer l'expédition de Crassus, dont l'issue fut infiniment plus désastreuse que les Romains ne se Télaient d'abord imaginé; celle de Julien, qui lui a coûté la vie; enfin, celles de Trajan cl dHéraclius, dans lesquelles ces deux consuls se sont immorlalisés par la bravoure, la valeur qu'ils ont montrée. Que de gloire ces expéditions leur ont value ! Le peu d'hisloiicns latins que nous avons lus, tout en gémissant des sacrifices que ces conquêtes ont coûtés h l'empire romain, se sont accordés h louer le mérite, ainsi que la prudence, qu'ont montré les deux consuls , et se sont empressés de faire remarquer le peu de fautes qu'ils ont fait dans une guerre oii tant d'autres généraux eu avaient commis de bien graves, et s'étaient laissé vaincre honteusement. Enfin, vers l'an six cent après Jésus-Christ, les Perses et les Romains, que de longs combats avaient affaiblis, furent vaincus par une nation nouvelle, que Rome aurait dédaigné de combattre h l'époque de sa splendeur; les Arabes ou Sarrasins, sortis de
l'Arabie, sous Mahomet, inondent la Perse avec des forces plus nombreuses que les Romains n'en avaient jamais possédé, (t bientôt ils se sont rendus maîtres de toute cette région de l'Asie. Ils font de la ville de Bagdad, dont ils s'étaient emparés, la capitale de leur empire , et le centre des nrls et des sciences que depuis long-temps l'Asie avait vus s'éteindre au milieu des horreurs de la guerre. Malheureusement l'habitude de la mollesse que les califes avaient contractée au sein de la paix et de la prospérité , excita le courage des Turcs, qui d'abord s'étaient faits les mercenaires des Arabes; devenus leurs rivaux, ils furent bientôt leurs maîtres ; et depuis cette époque ils n'ont point cessé de dicter des lois.
Un goûl délicat, une imagination vive, une langue riche et harmonieuse, ont rendu les Crées, en matière de littérature, les maîtres et les modèles de tous les peuples éclairés qui les ont suivis. Leur langue incomparable a embelli tous les objets qu'elle a décrits. Dans Homère se trouvent réunies les grâces, Ja force et la majesté. Il faut attribuer celte perfection aux bons écrivains qu'il y a eu avant lui, et dont les noms n'ont pas échappé à l'oubli ; car il n'est point de langue que l'on n'ait vue se former avec
lenteur, et que les travaux littéraires n'aient peu à peu et successivement perfectionnée. La poésie a presque toujours devancé les autres genres. Une espèce d'instinct a de tout temps porté les hommes sensibles à chanter ly.irs plaisirs, les dieux qu'ils ont adorés, les héros qui se sont rendus dignes de leur admiration, les faits qu'ils ont voulu graver dans la mémoire. La poésie devait êlre consacrée au bien public. Le but qu'Homère s'est proposé dans l'Iliade est d'étouffer la discorde parmi les Grecs et d'exciter en eux l'héroïsme. Les vertus pacifiques étaient peu connues alors, puisqu'il ne les a point célébrées. Ses poèmes ont fait naître la tragédie. Les poètes ont représenté sur le théâtre des actions qui avaient plu à la leclnrc, et ont augmenté ainsi le plaisir ot l'utilité qu'on en avait retirés. Les pièces d'Eschyle ont inspiré la hoinc de la tyrannie. Sophocle, téuioin de ses succès, les a surpassés. Euripide a perfectionné après lui la tragédie, et l'a rendue plus touchante et plus morale eu employant des ressorts que ses prédécesseurs n'avaient pas supposé qu'elle pût admettre. C'est ainsi que l'émulation a excité les talents , par le ressort qu'elle leur a donné. Dès le temps de Selon , Thespis avait inventé les représentations théâtrales; mais ses pièces n'ont servi qu'à préparer les voies que le génie s'est frayées. Les modernes n'ont jamais conçu comment les Athéniens, après s'être laissé charmer par la morale de leurs poètes tragiques, se sont
CORR. DES EXERC SURLESPARTIC. 7
laissés tomber dans une admiration insensée pour les bouffonneries indécentes qu'a composées Aristophane; ni comment ils se sont imaginé que ce poète eût le droit de tourner en ridicule, sur la scène, les dieux, les magistrats et Socrate, un des hommes les plus vertueux que la Grèce se soit glorifiée d'avoir vus naître.
L'Afrique est beaucouj) plus grande que l'Europe, et beaucoup plus petite que l'Asie. Elle n Offre ni les richesses, ni la population de celleci, ni les arts, ni le génie de celle-là; en un luot , son ciel brûlant , ses déserts affreux , ses sables mouvants, ses hideux reptiles , ses habilanls ou barbares ou stupides, tout conspire à nous la représenter comme le rebut du monde cl la malédiction de la nature. Cependant une partie de celte terre désolée peut se rappeler avoir excité l'admiration du monde, et une de ces rations, qui est maintenant abrutie, pourrait réclamer avec justice de nous avoir fourni les premières étincelles de cette lumière morale qui , sous le nom de science, est destinée à faire notre orgueil et nos délices. L'Egvple, en effet, a été le berceau drs connaissances humoinos. et la côte de Barbarie a porté le nom de jardin du monde, tout le temps de la fortune de Car-
thajïe et de Rome. Suivons en peu de mots les difieren^s révolutions qu'a éprouvées ce pays disjïracié. Les anciens ne connaissaient pas le contour entier de l'Afrique : on trouve bien dans quelques auteurs que les Phéniciens et les Carthaginois en ont fait le tour; mais ces voyages sont fort douteux, et ne nous ont laissé aucunes lumières. Il est vrai de dire que les Grecs et les Romains ne connaissaient de l'Afrique que la côte septentrionale depuis les bouches du Nil jusqu'aux colonnes d'Hercule ; cette partie septentrionale de l'Afrique a été aussi fameuse dans l'antiquité qu'elle est justement méprisée dans nos temps modernes. Les Egyptiens, h l'orient, ont rempli le monde du bruit de leur sagesse, de leurs lois , de leur gouvernement et de leurs travaux. Les Cailhaginois, à l'occident, se sont rendus encore plus célèbres par leurs richesses, les conquêtes qu'on leur a vu faire, et les combats qu'on les a vus livrer, et plus encore par leur chute : ou les a vus disparaître les uns et les autres sous la puissance romaine, qui ellemême a succombé sous les attaques des barbares, qu'on a vus à leur tour anéantis par d'antres barbares.
. Suite du même sujet.
C'est ainsi que les géuérations se sont succédé
parmi les peuples, aussi bien que parmi les hommes. D'excellents auteurs se sont plu h décrire les diverses révolutions qu'il y a en dans l'univers. Que de recherches ont coûtées ces différents ouvrages que nous nous sommes empressés de lire! JNous en avons parcouru quelques-uns qui nous ont vivement intéressés, et qui se sont trouvés mieux écrits que nous ne nous en étions flattés. C'est au commencement du cinquième siècle que le pied barbare a foulé pour la première fois celte terre qu'avaient embellie plusieurs siècles de civilisation. Genséric avec les Vandales en a chassé les Romains , et a élevé son trône sur les ruines mornes de Carthage détruite, en l'an i46, pai' Scipion l'Africain. Mais si les Vandaks se sont emparés de lAfrique, ils s'en sont vus dépouillés par l'empire d'Orient, qui, sous le célèbre et malheureux Bélisaire, a jeté un lustre éphémère. Ce dernier triomphe ne fut pa« long; l'Afrique avait succombé d'abord sous une invasion du Nord; celte fois ce fut sous une invasion du Midi, sous les coups des Sarrasins, qui se sont rendus célèbres par leur fanatisme et leur courage, et qui ont fait tous les maux qu'ils ont pu. Les nouveaux maîtres s'étant divisés, battus et affaiblis, ont été subjugués par les Turcs. Les Sarrasins étaient destructeurs par |irofcssion et par goût; jjendant leur domination qui a duré quelques siècles, on les a vus mépriser les champs et courir les mers : ils ont infoslé les cotes d(; la Méditerranée; mais quelque
cruels qu'ils fussent, quels que fussent les ravages qu'on leur a vu faire, les Turcs se sont en quelque sorte montrés encore plus barbares.
Suite du même sujet.
Telle est l'histoire succincte de la prospéri'.é et de la décadence de la côte seplentrionalo de l'Afrique; elle est plus intéressante qu'on ne l'aurait cru, et nous a fait désirer de lire les ouvrages que plusieurs voyageurs se sont empressés de publier sur cette partie du monde, qui, jusqu'à présent, est peu connue, oxcepté la partie seplentrionalo. Les voyageurs que les périls n'ont point eflVayés, se sont plu à parcourir quelques parties de l'Afrique; leurs relations se sont succédé; mais plusieurs d'entre elles ne s'étant point trouvées d'accord, de nouveaux voyageurs se sont proposé de visiter ces mêmes pays : mais que de dangers ils ont courus ! M. Le Vaillant , un des plus zélés voyageurs que nous ayons eus, nous a donné des descriptions sur le caractère et les mœurs des peuplades qu'il a visitées; il s'en est trouvé de fort intéressantes. Que de renseignements il s'est procurés! que de recherches ils lui ont coûtées 1 mais aussi que d'éloges ili
lui ont valus ! Ils font pardonner aux erreurs qu'il a laissées échapper. Quelques critiques, tout en applaudissant au peu de bonnes choses qui se sont trouvées dans l'ouvrage de M. Le Vaillant, lui reprochent avec quelque raison le peu d'attention qu'il a mis à reclifier ses erreurs. Plusieurs autres intrépides voyageurs, s'étant laissé éblouir par l'espoir de nouvelles découvertes, se sont faits uiahométans, et de cette manière se sont procuré les moyens de parcourir avec plus de sûreté et de facilité l'intérieur de l'Afrique. Combien eu a-t-on vu qui, ayant sacrifié h cette passion irrésistible et leur fortune, et leurs affections les plus chères, se sont vus périr avant même d'arriver dans les contrées qu'ils s'étaient déterminés h visiter! On en a vu qui se sont repentis, mais trop tard, de s'être abandonnés à ces entreprises aventureuses : la science y a gagné, mais ces infortunés voyageurs en ont-ils retiré tous les avantages qu'ils en avaient espérés?
Enée, et vous Hector, depuis que les Grecd ont commencé la guerre, depuis le jour où nous les avons vus nborder sur ce rivage, c'est en vous seuls que les malheureux Troyens , que la fortune s'est plu h persécuter si cruellement ,
ont placé leur espérance. La valeur que vous avez déployée tant de fois sur le champ de bataille ne les a pas trompés. La prudence ainsi que l'habileté que vous avez montrée dans les circonstances les plus difficiles ont répondu à la haute opinion qu'ils s'en étaient formée , et la confiance que vous n'avez cessé de leur inspirer n'a pas été déçue. Aussi, nos soldats, Troyens ou Lycicns , quoique presque abattus jar les nombreux assauts qu'ils ont eus (ou eu) h soutenir, sont tout disposés à voler à de nouveaux combats. Leur courage , ranimé par le désir de délivrer leur malheureuse patrie, l'est encore plus peut-être par le .souvenir des souffrances et des l'alignes qu'ils ont endurées, des sacrifices de toute espèce qu'un si long siège leur a coûtés , et surtout par le souvenir des généreux citoyens qu'ils ont vus mourir h leurs côtés, qu'ils ont vu n)assacrer sans pitié. Aujourd'hui cependant, les dangers se sont accrus ; le nombre des ennemis, cimsidérablement augmenté, rend la victoire presque impossible, ou du moins bien plus difficile qu'on ne l'avait supposé; et, telle est notre position , que nos meilleurs guerriers, ceux qui ne s'étaient pas laissé dominer par la crainte du danger, con)mencent h comprendre que c'est moins la victoire qu'un trépas glorieux qui leur est réservé.
Suite du même sujet.
Pour soutenir ces cœurs ébranlés , implorons le secours des immortels , puisque c'est entre leurs mains que sont placées les destinées des peuples. En effet, combien de nations n'avonsnous pas vues devenir victorieuses par l'eflet de leur toute-puissance; combien n'en avons-nous pas vu qui, après avoir éprouvé ce que l'adversité a de plus terrible, se sont élevées au faîte de la prospérité et de la gloire, ou qui, après avoir long- temps triomphé, se sont vues abandonnées par la victoire ? Offrons donc aux Dieux les plus beaux et les plus pompeux sacrifices qu'il y ait jamais eu; que les femmes troyennes que la guerre a contraintes à sortir des murs de la ville y rentrent pour assister h ces religieuses solor.iités. Les Dieux que n'ont pas émus nos plaintes, et qui ne se sont pas laissés aller à la commisération à la vue de tant de misères, nous accorderont peut-être cette pitié qu'ils n'ont jamais refusé d'accorder à ceux qui s'en sont montres dignes par leurs sentiments religieux. Alors les Troyens, vainqueurs d'une multitude d'ennemis armés contre eux par la haine et la vengeance , verront recommencer le cours des glorieuses destinées que leur avaient promis les immortels.
Il est une chose 1res digue de considération , et qu'on n*a pas assez remarquée , c'est qu'il y a eu et qu'il y a encore sur la terre des sociétés qui ont existé sans armées. Les brachmanes, autrefois maîtres de la grande Chersonèse de l'Inde qu'ils ont long lem[)s gouvernée, n'ont jamais marché rassemblés en bataillons pour détruire leurs voisins. Leur police et leur religion se sont toujours proposé de ne verser jamais de sang. Avec un tel régime une nation s'est aisément laissé vaincre; ils ont été subjugués et n'ont point changé. Les Pensylvains n'ont jamais eu une armée; plusieurs autres peuplades de l'Amérique n't-n ont jamais eu non plus, et quelques unes ne s'étaient point imaginé qu'il en existât avant que les Espagnols les eussent exterminées. Ce n'est que chez les chrétiens qu'il a existé dos sociétés religieusi.. qu'en a vues établies pour combattre, comme les Templiers. Ces ordres religieux furent institués h l'imitation des lévites. i\i les armées ni les armes dans l'antiqtiité ne se sont jan)ais ressemblé. J.n cavalerie est une orme que les Egyptiens n'ont point connue. L( s habitants d'une grande partie de l'Asie ont employé les quadriges de guerre ; c'est dans les annales de la Chine qu'il en ost parlé. Les Troyens et les Grecs, dans les ccm-
bats qu'ils se sont livrés, ont combattu sur des chars à deux chevaux. Les Grecs se sont peu servis de cavalerie; et ce fut principalement à la phalange macédonienne que Philippe avait formée qu'Alexandre a du les batailles qu'il y a gagnées sur les Perses. Les Romains, qui ont subjugué le monde, s'en sont rendus maîtres avec leur redoutable infanterie. Chez les modernes, l'invention de l'artillerie a établi entre les puissances une égalité qui a mis les nations à l'abri des dévastations qui les ont désolées autrefois : cette invention a rendu les guerres moins funestes , parce (|u'elle les a rendues moins sanglantes, quoiqu'elles le soient encore prodigieusement.
Lxxvn.
C'est une chose digne d'être remarquée , que les peuples qui se sont rendus célèbres dans les sciences et les arts, ne les ont cultivés qu'après que les révolutions les plus sanglantes ont désolé leur patrie. L''S beaux arts ont principalement fleuri dans quatre siècles, désignés par les noms de quat^'e grands princes qu'ont illustrés leurs conquêtes, leur génie et la protection qu'ils se sont fait gloire d'accorder aux arts et aux sciences. Le premier de ces siècles est celui d'Alexandre-le-Grand, siècle non moins célèbre par les combats qu'il a vu livrer, et par les révolutions
qui se sont succédé, que par les orateurs, les poètes et les artistes célèbres qu'il a vus briller. Il semble que la nature ne se soit plu à créer tant de grands hommes et qu'elle ne les ait produits en même temps, que pour immortaliser, par les chefs d'œuvre qu'ils ont lait paraître, un des plus grands conquérants qu'on ait jamais vus. Le second siècle est celui d'Auguste, le plus célèbre des capitaines que Rome se soit vantée d'avoir produits , et dont queli|ues auteurs se sont avisés de dire avec raison : autant de batailles il a li\rées, autant il en a gagné. Ce prince n a pas montré moins d'habileté dans la paix qu'il en avait déployé pendant la guerre, et il est vrai de dire quMl a fait tous les efl'orts qu'il a dû pour rendre Rome plus florissante qu'il ne l'avait trouvée. Sou administration, aussi sage qu'on l'avait désiré , s'est allachée à ramener dans la capitale les arts et les lettres que la guerre en avait éloignés. Cette vérité est attestée par le grand nombre de monuments élevés pendant 3; ans qu'il a régné, et par les grands écrivains que son siècle a vus naître. Les deux autres règnes sont ceux de Médicis et de LouisXl\ , deux princes qui se sont encore plus couverts de gloire parla protection, la faveur qu'ils ont accordée aux lettres, que par les événements mémorables qu'il y a eu sous leur
règne.
( »^fî )
LXXXVIIl (*).
Bien peu de jours , ma chère Adèle , ont changé l'aspect de notre pension : aux plaisirs qu'avait fait naître la fête de notre directrice a succédé une maladie épidémique qui nous a presque tontes attaquées. Le premier jour quelques unes de nos élèves seulement se sont trouvées attaquées , mais le lendemain plus de cent étaient déjh alitées. Comment le peindre les soins que nous ont prodigués nos excellentes maîtresses ! Il n'est point de sacrifices que ne leur ait coûtés celte cruelle maladie. Quelle que dut être leur allliction, pas une ne s'est laissée aller au découragement , et tel a été le zèle ainsi que le dévouement qu'elles ont montré, que plusieurs d'entre elles se sont crues obligées de veiller toutes les nuits que cette épidémie a duré. Par luie conduite si noble , elles se sont acquis de nouveaux droits h ruffection que nous nous étions toujours plu h Icjjr témoigner. Cependant ces soins si généreusement prodigués ne nous oui pas enjpêchées d'avoii trois victimes, et parmi elles s'est trouvée une jeune élève que j'avais tendrement aimée, et que j'ai vue mourir entre mes bras. Quelle
(•) Ce sont des femmes qui parlent dans cet Exercice.
Iranquillilé, quel calme celle chère Elisa a uionlré dans ses derniers momenlsî Sa mort a élé celle du juste. Sans que, pour ainsi dire, nous nous en fussions aperçues, son ame a quille ce séjour de deuil, et s'est élevée vers la demeure céleste que lui ont destinée les verlus qu'elle a pratiqiiées pendant le peu d'instants qu'elle a passés sur cette terre. Depuis cet événement, la mort me paraît une chose moins effrayante que je ne l'avais pensé. Elisa laisse une sœur que nous avions crue devoir être peu touchée de celle perle, parce que, faisant tous les efforts qu'elle a pu pour contenir sa douleur et cacher ses craintes, nous nous étions imaginées qu'elles manquait de sensibilité. Que nous nous étions trempées sur la cause de cette insensibilité appan-ntc ! et combien nous nous sommes reproché l'opinion offensante que nous en avions conçue! Loin d'être insensible comme elle l'avait paru , loin d'êlre peu touchée comme nous l'avions cru , elle s'est livrée à la plus profonde douleur, lorsqu'on l'a en informée de la mort de sa sœur, et sans doute elle se serait abandonnée au désespoir, qui l'eût conduite elle-même au tombeau, sans les sentiments religieux dont son ame est animée. A peine quelques heures s'étaient succédé depuis la mort d'Elisa, qu'elle s'est emparée des plus petits objets qui lui avaient appartenu; je l'ai vue les baigner de larmes; je l'ai vue les presser contre son cœur; et, depuis ce moment, elle no s'en est plus séparée; ils semblent faire revivre pour elle
( lûS)
cette sœur qu'elle aurait tant souhaité que le ciel lui conservât.
Presque toutes les découvertes ont été dues au hasard; celle du Nouveau-Monde fut le fruit du génie. Christophe Colomb, par cette justesse d'esprit que les connaissances malhéniatiques lui avaient donnée , avait supposé l'existence d'un autre continent; sa supposition s'est réalisée, et en 1492 il a eu la gloire d'ajouter une nouvelle partie du monde à celles qui étaient déjà connues. Quelques auteurs se sont imaginé que les anciens connaissaient l'Amérique ; mais il y a lieu de croire qu ils se sont Irompés, car l'île qu'ils ont supposée être notre iNouveau-Monde, et que Platon et Diodorc de Sicile ont appelée Atlantide , était située à jjeu de distance du détroit de Gibraltar. Quoi qu'il en soit , la gloire que Christophe Colomb sest acquise de donner son nom au pays qu'il nous a l'ail connaître, il se l'est vu ravir par le Florentin Améric Vespuce, qui s'est borné à parcourir, plusieurs années après , quelques côtes des contrées qu'avait découvertes Christophe. Celle injustice que la postérité s'est plu à sanctionner, a été le présage
de tous les maux qui ont désolé ce beau pays.
En effel , l'Amérique a été le théâtre des guerres les plus cruelles qu'il y ait jamais eu; deux empires florissants que tant de siècles avaient vus subsister avec éclat , se sont écroulés sous les coups d'une poignée d'aventuriers que l'avance avait armés. On frissonne au souvenir des injustices qu'ils ont commises, des milliers d'hommes qu ils ont fait périr, du peu d'humanilé qu'ils ont montré envers les vaincus, et des sacrifices de tous genres qu'ont coûtés des richesses qui n'ont pas profilé à ceux qui s'en étaient emparé>. On est étonné des efl'orts qu'il a l'aliu pour soumettre unepopulalion bien plus nouibreusc , plus policée et plus foruiidabie que les \ainqueurs ne l'avaient d'abord supposé; et il est vrai de dire que l'histoire grecque et l'histoire romaine ne nous présentent aucune expédition militaire comparable à la conquête du Mexique et du Pérou. Deux hommes ambitieux, Fernand Cortez et Pizarre, se sont disputé la gloire de soumettre ces peuples; l'un et l'autre se sont immortalisés par la valeur, l'intrépidité qu'ils ont déployée, el la postérité les aurait surnommés les héros du Mexique et du Pérou, sans les crimes dont ils se sont souillés , ou qu'ils ont laissé commettre.