‹ Nouveau traité élémentaire et pratique des maladies mentales suivi de considérations pratiques sur l'administration des asiles d'aliénés [electronic resource]Chapitre 10 sur 95 · SIGNES PHYSIQUES · texte numérisé non relu

SIGNES PHYSIQUES

Troubles de la sensibilité physique. — Les troubles de la sensibilité sont extrêmement variables chez les aliénés ; on peut observer l'affaiblissement, l'exagération ou même la perversion ; dans ce dernier cas les malades prennent une sorte de plaisir à se mutiler.

L'exaltation de la sensibilité, l'hyperesthésie, s'observe dans quelques formes de lypémanie, principalement dans l'hypochondrieet dans la folie compliquée d'hystérie. On voit alors le moindre contact produire chez ces malades une réaction violente, énergique et tout à fait inattendue. Dans quelques cas, sans doute, l'imagination surexcitée contribue à transformer en de graves sévices les impressions les plusinsigniliantes, et alors l'hyperesthésie est plutôt apparente que réelle. Il convient encore, comme le fait remarquer Ach. Foville, de rapporter aux troubles de la sensibilité les douleurs névralgiques, fréquentes chez les aUénés, et la céphalalgie qui s'observe avec de grandes variétés de formeset d'intensité dans beaucoup de cas de folie.

L'auteur "que nous citons fait également observer que l'existence de points douloureux, au siège de diverses émergences nerveuses et surtout au niveau des plexus viscéraux, est un symptôme qui paraît fréquent dans la folie, mais que les autres manifestations de la maladie masquent souvent. Les médecins allemands, ajoute-t-il, appartenant à l'école somatique, attachent beaucoup d'importance à la recherche de ces points, et, lorsqu'ils en ont trouvé, ils dirigent contre eux les efforts du traitement(l).

(1) A. FovillR, Nouveau Did. de méd. et de chirurgie pratigue, art. Folie, Paris, 1812, t. XV, p. 203.

SYMPTOMÂTOLOGIE. 67

Nous examinerons plus tard, lorsque nous parlerons de la sensibilité générale, les sensations bizarres, insolites, que quelques aliénés se plaignent de ressentir.

L'anesthésie, l'analgésie, s'observent dans les formes de folie compliquée de stupeur, d'extase, et dans quelques cas d'alcoolisme, de paralysie générale et de démence paralytique ; nous reviendrons sur ces faits, lorsque nous décrirons ces différentes affections.

C'est plutôt une diminution de la sensibilité physique que l'on rencontre dans certaines formes d'aliénation, dans celles qui se compliquent de stupeur, de démence, de paralysie. Il est remarquable alors de constater chez les malades une insensibilité plus ou moins complète à la suite de contusions, de plaies, de fractures, d'opérations chirurgicales; on a même pu voir une absence totale de douleurs, pendant l'accouchement, chez des femmes atteintes de manie chronique. Peut-être cette espèce d'insensibilité, celte absence de l'élément douleur est-elle une condition favorable à la cicatrisation des plaies, qui se fait en général assez rapidement.

Quelques aliénés sont insensibles au froid, à la chaleur: ils peuvent fixer pendant des heures entières la lumière du soleil, sans en être nullement incommodés. Ce phénomène peut aussi s'expliquer par l'habitude que les organes contractent avec la répétition de certains actes.

Il est aussi, sous ce rapport, une distinction importante à faire. Quelques aliénés, des lypémaniaques, des extatiques paraissent absolument insensibles et ne réagissent -pas sous l'influence d'aucune espèce de stimulants. Ces malades sont seulement placés sous l'aclion d'un état nerveux qui les prive de toute spontanéité. Ils sentent la douleur, mais il leur est impossible de révéler, par aucune manifestation extérieure les souffrances qu'ils endurent. Cette apparente insensibilité peut même temr à des idées fixes particulières : tels sont, par exemple, les individus qui s;iinaginent être l'objet de certaines persécutions, et qui ont cette conviction qu'ils doivent supporter avec résignation les épreuves qui leur sont infligées. ^

Les idiots, dit Esquirol, sont quelquefois de la plus grande insensibilité physique quoique jouissant de leurs sens. On a vu de ces malheureux se mordre, se déchirer, s^épiler. Une idiote qui, avec ses doigts et es ongles avait percé sa joue, finit par la déchirer jusqu'à la commissure des lèvres sans paraître souffrir ; une autre accouche sans se douter lie ce qui arrive.

Ces infortunés, lorsqu'ils sont malades, ne se plaignent point ; ils resenl couchés, roules sur eux-mêmes, sans témoigner la moindre souffrance, sans qu on puisse deviner les causes et le siège du mal Ils succombent sans qu'on ait pu les secourir^(l).

(1) Esquirol, t. II, p. 338.

Un idiot que nous avons observé, ne cessait, malgré les moyens employés, de se déchirer avec les dents la langue et la lèvre inférieure. Chez les idiots épileptiques il n'est pas rare d'observer des cas de mutilation volontaire.

Troubles de la motilité. — Les signes tirés du mouvement sont nombreux et importants chez les aliénés. Le mouvement, qui est la manifestation extérieure la plus apparente de l'exercice de la volonté, indique très-bien, chez eux, comment et de quelle manière leur volonté est lésée.

Les mouvements, chez les maniaques, sont ordinairement sans ordre et sans but; ces malades éprouvent un irrésistible besoin de se remuer, de courir, de sauter ; cette incessante mobilité peut varier, depuis le degré le plus faible, jusqu'à l'agitation la plus extraordinaire. Leurs gestes réfléchissent assez bien le chaos et le désordre qui caractérisent leur état mental. Ils entremêlent les rires et les sanglots, les chants et les injures ; leurs déterminations portent l'évidente empreinte de l'insuffisance de leur volonté à dominer la surexcitation désordonnée à laquelle ils sont en proie ; les muscles de la face, ceux de la bouche, sont quelquefois agités de mouvements convulsifs.

Dans la plupart des formes aiguës de l'aliénation il suffit, pour ainsi dire, d'avoir observé l'attitude d'un malade, de voir ses gestes, ses mouvements, pour diagnostiquer la forme même d'aliénation dont il est atteint.

Les mouvements du lypémaniaque, ceux du stupide, sont empreints d'une remarquable lenteur, c'est une sorte d'inertie, d'engourdissement qui tient, chez quelques-uns, à la lenteur même de leurs conceptions, à la difficulté qu'ils éprouvent à recueillir leurs idées, à manifester leur volonté ; chez d'autres, la nonchalance qu'ils présentent, l'incertitude qu'on remarque dans leur manière d'être, a sa raison dans l'existence des terreurs imaginaires, des idées fixes et des hallucinations qui les dominent.

Les individus qui ont intérêt à simuler la folie peuvent, par certaines extravagances, laisser un instant l'esprit de l'observateur dans le doute.; mais ils arrivent difficilement à simuler certaines formes de folie, et à imiter l'attitude spéciale des maladesvérilablement atteints d'aliénation.

Lorsque l'aliénation mentale se complique d'hystéricisme chez les femmes, on peut observer les attitudes les plus extraordinaires par leur étrangelé et leur bizarrerie. Ce sont, dit Georget, des tics convulsifs permanents, des rétractions spasmodiques de quelques parties, des accès de suffocation, des paralysies partielles, le plus souvent incomplètes, des sens ou des mouvements volontaires.

Une jeune femme que nous avons observée présentait, surtout à l'approche de sfs règles, une disposition névropalhique remarquable ; elle perdait tout à coup la parole et semblait atteinte de surdité; en même temp-^ elle ne cessait de faire des mouvements de déglulilion, et de porter la main à son cou, comme si elle voulait enlever un obstacle

SYMPTOMATOLOGIE. 69

qu'elle sentait dans cetle partie. Bientôt survenaient des hallucinations de la vue ; elle tombait alors dans un état cataleptif<irme, sa pose était bizarre, elle restait complètement immobile, et montrait du doigt un objet qu'elle croyait placé près d'elle; il nous était d'ailleurs impossible d'obtenir d'elle aucune explication sur les sensations qu'elle éprouvait.

Il est inutile d'ajouter que ces phénomènes de contraction, d'insensibilité partielle, d'amaurose, de cophose sont passagers, et qu'ils cessent avec l'état mental sous la dépendance duquel ils semblent placés.

C'est aussi lorsque l'affection se complique de chloro-anémie, qu'on rencontre la contraction musculaire et l'état extatiforme poussés au plus haut degré. On peut alors observer des jeunes filles prises d'une sorte de raideur tétanique. La tête se renverse fortement en arrière, les yeux sont largement ouverts, fixes, et la pupille dilatée ne se contracte plus sous l'influence même de l'excitation la plus énergique. Les mâchoires sont serrées l'une contre l'autre, la sensibilité générale est à peu près abolie, le pouls est petit, serré, et les battements du cœur tumultueux et précipités. Tels sont les phénomènes, variables suivant les différents degrés, que l'on observe dans les folies extatiques et cataleptiformes.

Dans l'extase religieuse, les mouvements n'expriment pas cette espèce de douloureuse tension que l'on remarque dans quelques autres circonstances ; les extatiques avouent, au contraire, qu'ils ressentent une sorte de féhcité qui les porte à la prière et à la contemplation.

Lorsque la fohe se complique de congestion cérébrale, de paralysie, on peut observer des attaques épileptiformes, sur lesquelles nous reviendrons dans la suite. Nous verrons que la démence et la paralysie générale à un degré avancé présentent, entre autres symptômes, l'affaibhssement progressif de la motilité, la gêne de certains mouvements, de ceux par exemple qui accomplissent les actes de précision. A mesure que les troubles de la motilité viennent à s'aggraver, chez les paralytiques, on voit la déglutition devenir plus difficile ; et les malades finissent, faute de pouvoir avaler, par mourir littéralement de faim.

La contraction permanente des muscles s'observe particulièrement aux extrémités inférieures; elle est souvent une conséquence de la position vicieuse que prennent quelques aliénés par suite de soins inintelligents, et de l'habitude qu'ils conservent de rester accroupis soit dans leur lit, soit par terre. Cette difformité s'observe particulièrement chez les malades atteints de stupeur.

La contraction des muscles de la région antérieure du cou empêche les malades de relever la tête ; dans quelques cas elle a pu déterminer l'ulcération de la région antérieure de la poitrine, par suite de la pression exercée par le menton sur le sternum.

On comprend l'imporlance que les signes tirés du moiivemcnt peuvent avoir (;hez les aliénés, au point de vue du diagnostic, comme h celui du traitement des diverses formes d'aliénation mentale.

70 PATHOLOGIE GÉNÉHALE.

Physionomie. — Guislain a désigné, sous le nom de masque de l'aliénation, cet ensemble de phénomènes qui donne à la physionomie du malade une expression significative, et qui varie naturellement suivant l'espèce même d'aliénation. (Les photographies d'aliénés, insérées plus loin, font parfaitement reconnaître ces différentes expressions.)

L'étude de la physionomie n'est pas, dit Esquirol, un objet de futile curiosité, elle sert à démêler le caractère des idées et des impulsions qui prédominent,elle met sur la voie du diagnostic de la maladie elle-même.

En effet, nous remarquerons chez les maniaques le teint coloré, la i)hysionomie animée, les yeux brillants et vifs, souvent hagards, les traits mobiles, et les muscles de la face agités de mouvements spasmodiques.

Chez le lypémaniaque, au contraire, les traits sont contractés, les yeux ternes, enfoncés dans les orbites, donnent à la physionomie un cachet particulier. Ils révèlent la souffrance morale, la méfiance, la tristesse, l'inquiétude, et souvent le découragement.

Dans la stupeur le regard est fixe, immobile, comme étonné. La figure exprime une sorte d'hébétude.

Chez le dément les traits sont relâchés, et la face bouffie dénote une expression d'insignifiance en rapport avec l'affaiblissement intellectuel.

Lorsque la convalescence tend à se reproduire, on voit bientôt ime sorte de bien-être se peindre sur la physionomie ; le regard n'a plus rien d'étrange, la figure reprend de la fraîcheur et un teint plus naturel. C'est là un signe précieux qui annonce une guérison prochaine.

L'état de la physionomie est dans quelques cas tellement important à examiner, qu'il peut être le seul signe capable de faire reconnaître si l'individu conserve encore quelque préoccupation maladive. Quand rien ne dénote plus chez le malade le trouble des facultés, ni dans ses paroles, ni dans sa manière d'être, on ne peut encore affirmer la guérison, tant que la figure n'a pas repris son expression naturelle. Dans quelques cas même, ce seul signe a suffi pour faire présager l'explosion prochaine d'un nouvel accès d'aliénation mentale.

Insomnie. — L'insomnie est également un symptôme caractéristique d'aliénation, surtout à sa période aiguë. On l'observe quelquefois avec undegré remarquable de persistance. On voit des aliénés passer des semaines et des mois entiers sans pouvoir reposer un seul instant, quels que soient les moyens employés pour leur rendre le sommeil.

L'insomnie est un des signes prodromiques les plus constants ; i! est bien rare que les malades, au début de leur affection, ne se plaignent pas de l'espèce de torture que leur fait éprouver la privation absolue de sommeil. Suivant M. le docteur Renaudin, l'absence de sommeil, lorsqu'elle est provoquée par des circonstances accidentelles, peut même douer un rôle important dans le développement de la folie. Ce médecin distingué a pu observer des gardiens attachés ù des quartiers d'agités, devenir impropres à leur service et tomber dans un véritable état de

SYMPTOMATOLOGIE.

stupidité, lorsqu'ils étaient soumis à une privation prolongée de sommeil. Il fait en outre cette remarque très-juste: que la période de prostration est d'autant plus grande, que l'état d'excitation a été signalé par une insomnie plus opiniâtre.

Parole. — Comme pour la physionomie, la parole offre, chez les aliénés, des signes d'une lincontestabe valeur. Donnée à l'homme pour exprimer ses pensées et ses affections elle décèle, chez celui qui est privé de sa raison, le degré et le caractère même du trouble mental. Chez le maniaque, nous l'avons dit, les mots, les phrases s'échappent de ses lèvres sans ordre et sans suite, quelquefois avec une extraordinaire volubiUté. Les déments, chez lesquels les idées deviennent de plus en plus rares et restreintes, répètent pendant plusieurs heures les mêmes phrases.

Chez les idiots,, la parole est certainement le signe le plus en rapport avec leur capacité intellectuelle: elle indique chez eux le caractère et le degré de l'arrêt de développement intellectuel dont ils sont atteints. Ainsi, à un plus faible degré, l'idiot n'a qu'un vocabulaire restreint, ses phrases sont plus ou moins courtes. A un degré plus avancé, ce sont des mots incomplets, des monosyllabes qu'il articule ; enfin, à un dernier degré, il n'y a plus ni phrases, ni mots, ni monosyllabes, ce ne sont plus que des cris absolument inintelligibles.

Quelques aUénés conservent un mutisme obstiné, qui n'a parfois d'autre raison que les craintes imaginaires, les idées fixes, les hallucinations qui les dominent. Un malade, par exemple, est forcé, par suite des moyens d'intimidation employés, de rompre le silence opiniâtre qu'il garde depuis plusieurs semaines ; lorsqu'on lui demande une explication à ce sujet, il répond que la manifestation de ses opinons lui ayant attiré des persécutions il s'était décidé, dans Tintérêt de sa propre sécurité, à garder le silence.

Dans cette sorte de mutisme, dit Guislain, l'expression des yeux est souvent pleine d'intelligence, et les malades peuvent écrire des lettres sensées et qui ne font nullement soupçonner leur état de folie. Le mutisme doit être considéré, dans le plus grand nombre des cas, comme une espèce de caprice maladif. Cependant, dans l'affection qu'on a désignée sous le nom de stupidité, il tient souvent à l'état d'inertie dans lequel se trouvent les fonctions mentales.

Nous n'avons pas à rappeler ici que les troubles de la parole se présentent, d habitude, dans la plupart des paralysies d'origine cérébrale. Nous n'avons pas davantage à résumer, à ce sujet, ce qu'on a décrit sous le nom d'aphasie, et à résumer les savantes discussions dont celte affection a été l'objet. L'aphasie est un symptôme fort complexe ; elJe présente, suivant les cas, des particularités très-différentes entre elles, elle appartient surtout au ramollissement cérébral. Toutefois, comme le fait justement remarquer le docteur Lancereaux, pour avoir une va-

leur réelle dans le diagnostic différentiel des affections de l'encéphale, l'aphasie doit être accompagnée de quelques autres signes (1).

Écriture. — Il en est de môme de l'écriture ; elle offre chez les aliénés des particularités intéressantes à connaître et des différences trèstranchées suivant les genres de folie.

Dans la raanije, l'écriture est presque toujours hâtive, courant de haut en bas, très-difficile à lire, illisible même, et offrant des lacunes de lettres, de mots, de sens.

Dans les monomanies, les écrits sont souvent remplis de lettres majuscules, au commencement, au milieu, à la lin des mots; ceux-ci sont très-fréquemment soulignés. C'est une idée, un passage.

Quelquefois les écrits sont remplis de paraphes, de ratures, ce qui se remarque surtout dans l'excitation maniaque qui précède beaucoup de folies.

La démence et la paralysie générale se reconnaissent au tremblement de l'écriture, à l'inégalité des signes, i\ l'oubli des mots, des lettres, à la répétition fatigante de la même expression, à l'incohérence des idées, etc.

Mais si le caractère des lettres des aliénés peut fournir des documents utiles sur leur maladie, il ne faut pas oublier qu'ils sont également capables d'écrire des lettres pleines de sens et de raison, spirituelles, exprimant les meilleurs sentiments, dans le cours même de leur maladie, et qui font un singulier contraste avec leur élal mental (2).

Digestion. — Les troubles de la digestion se présentent fréquemment dans l'aliénation mentale, particulièrement à la période de développement de cette affection. D'après Flemming, les troubles digestifs sont alors tellement fréquents, que les cas dans lesquels on ne les rencontrerait pas, devraient être regardés comme de véritables exceptions. Il importe, dans le traitement de l'aliénation, de prendre en grande considération les anomalies qui se produisent de ce côté, et de diriger ses efforts en vue de rétablir l'activité normale de cette importante fonction.

Lorsque l'aliénation mentale revêt un caractère périodique, lorsqu'elle se montre sous forme d:'accès intermittents, presque toujours on observe, comme signe prodromique, un embarras gastrique qui vient annoncer h l'avance le retour du trouble mental.

Pinel, frappé de cette particularité qui se remarque surtout dans la manie périodique, avait émis l'opinion que le siège fondamental de la maladie doit être presque toujours recherché dans la région de l'esto-

(1) Lanccreaux, Gaz. fiô/nt., W 57, 1865. v • i •

(2) Voir Marcé, De la valeur des écrits des aliénés au point de vue de la sémiologie et de la médecine léqale [Ann. d'Ityg., 1864, 2e série, tome XXI, p. 379 avec 2 pl. ; Brierrc de Boismont, Union médicale, 16 f6v. ISGi, p. 289 ; Tardicu, Etude médicolégale sur la folie. Paris, 1872, avec 15 fac-simile d'écriture d'aliénés.

SYMPTOMATOLOGIE. "à

mac, et que les accès de folie s'irradient, de ce point central, comme par une sorte de rayonnement.

Tant que l'affecLion est à sa période aiguë, on observe une altération plus ou moins considérable de la nutrition ; les individus peuvent être d'une grande voracité, et, malgré cela, ils restent dans un état d'excessive maigreur. Ajoutons qu'il existe ordinairement une constipation difficile à°combattre. Quant, au contraire, l'affection tend à la guérison, on voit la maigreur faire place peu à peu à un embonpoint plus ou moins prononcé. Lorsque l'obésité vient à se manifester, et que l'état mental ne présente aucune amélioration, c'est presque toujours alors, ainsi que l'a fait remarquer Esquirol, un signe de fâcheux augure.

Quelques aliénés, sous l'influence des idées fixes qui les dominent, des craintes d'empoisonnement auxquelles ils sont en proie, repoussent avec une regrettable obstination les aliments qui leur sont offerts. Ce refus de manger, en même temps qu'il les affaiblit, donne à leur délire une intensité nouvelle ; il faut donc les soustraire aux conséquences funestes de leur obstination, et les forcer, autant que possible, à se nourrir si l'on ne veut pas voir leur santé gravement compromise. Dans tous les cas, il faut tenir grand compte de l'état des organes digestifs.

Sécrétions. — Les sécrétions cutanées sont le plus souvent diminuées; chez un grand nombre de lypémaniaques, la peau prend une teinte spéciale, de couleur terreuse ; elle devient terne, sèche, de couleur bistre. Quelques malades exhalent même une odeur particulière qu'on a comparée aux émanations qui s'échappent du corps de certaines personnes au moment de l'agonie. Il est probable que, sous l'influence des entraves apportées à la sécrétion cutanée, ces émanations sont produites par la décomposition rapide de particules organiques.

Sécrétion urinaire. — Des recherches patientes ont été faites en vue de reconnaître les anomalies que peut présenter la sécrétion urinaire, dans les différentes formes de l'aliénation mentale. Jusqu'à présent, ces recherches n'ont abouti qu'à des résultats contradictoires.

On a prétendu que l'urine était plus foncée, plus chargée de matières sédimenteuses dans la mélancolie, et que sa pesanteur spécifique était augmentée. On a cru y trouver aussi, plus souvent que chez les indivi dus bien portants, un dépôt de matière épitliéliale, déchirée et morcelée, et de mucus vésical.

Quoi qu'il en soit, nous ne pensons pas que le trouble des facultés apporte sous ce rapport un élément spécial. Dans quelques circonstances on observe une séfcrétion urinaire plus abondante que d'habitude ; l'urine peut offrir un certain degré d'alcalinité, dans le cas de rétention, chez les paralytiques et chez quelques lypémaniaques. Du reste, la folie ne met pas à l'abri de ces affections diathésiques, albuminurie, diabète, etc., qui se caractérisent précisément par des (roubles de la sécrétion urinaire.

Menstruation. — La suppression des règles, qu'elle soit cause ou effet de l'aliénation mentale, se rencontre très-fréquemment chez les femmes aliénées, surtout à la période de développement de la maladie. Celle suppression constitue une véritable complication; non-seulement elle détermine un état général de souffrance, mais elle est quelquefois une cause de congestion utérine qui, à son tour, vient réagir d'une manière fâcheuse sur le cerveau.

On doit admettre, en outre, que l'absence de cette sécrétion physiologique détermine peu à peu des symptômes de chloro-anémie.

Un signe favorable qui vient faire présager une guérison prochaine, c'est le retour de la menstruation après une interruption plus ou moins prolongée. Ici se présente une question : celle de savoir si c'est au rétablissement môme de cette fonction qu'est due la diminution de l'irritation cérébrale , ou si , au contraire , c'est à l'amélioration survenue dans l'état mental qu'il faut attribuer le retour de la menstruation.

Sans aucun doute, l'exercice régulier de cette importante fonction a des rapports tellement intimes avec les centres nerveux, qu'on peut affirmer qu'il n'est pas une femme qui n'éprouve des accidents névropathiques variables, lorsque les règles viennent à se supprimer. Mais on ne doit pas moins reconnaître que, chez les aliénées, les médicaments les plus actifs restent sous ce rapport presque toujours sans résultat, et que la menstruation se montre rarement avant qu'il ne se soit passé un temps nécessaire à la diminution de l'excitation cérébrale ; nous reviendrons plus tard sur ce sujet.

Ce qu'il importe de signaler, dès à présent, c'est qu'une médication trop énergique doit être bannie en pareille circonstance, et qu'il est souvent préférable de se borner alors à l'emploi de préparations toniques et ferrugineuses.

Circulation, pouls. — Le pouls, essentiellement placé sous la dépendance du système nerveux, est soumis chez les aliénés à des variations très-nombreuses, non-seulement suivant le moment oti on l'observe, mais encore suivant la forme, la nature de la maladie, et suivant les idées et les émotions accidentellement prédominantes.

D'après Jacobi, un pouls fréquent, précipité, ne peut être donné comme un signe caractéristique de la manie; car, dit-il, si chez quelques individus on le voit présenter un grand développement dans la période d'accroissement de quelques accès, il n'en est plus ainsi dans d'autres accès arrivés chez le même indiviilu ; chez d'autres, enfin, il est plus fort dans la rémission que dans l'exacerbation.

Malgré ces variations si difficiles à ramener h un prototype, Jacobi attachait une grande importance aux recherches sur la circulation ; il pensait que, pour chaque cas isolé, l'étude de l'état du pouls a une grande signification.

SYMPTOMATOLOGIE.

Leuret et Milivié ont établi l'ordre suivant, eu égard à la fréquence du pouls : hallucinations, manie, monomanie, démence.

Le docteur Carl^ (1) croit avoir reconnu que le pouls est plus fréquent dans l'aliénation aiguë que dans l'aliénation chronique, et que la loi générale, d'après laquelle la fréquence du pouls diminue en raison de l'âge, n'existe pas chez les aliénés.

M. le docteur Lisle a étudié la fréquence du pouls seulement chez les ahénés paralytiques (2), et il a noté : 1° que dans la paralysie commençante le pouls est un peu plus fréquent que dans l'état normal ; 2° qu'il augmente de fréquence quand la diarrhée s'ajoute aux autres symptômes; 3" enfin, qu'il diminue de fréquence dans la dernière période.

Les battements du cœur peuvent être énergiques, tumultueux; ils dépendent alors, non d'une lésion organique, mais de l'état nerveux luimême; ils augmentent ou diminuent suivant l'exacerbation même de cet état. Les affections du cœur ne sont pas, du reste, absolument rares chez les aliénés ; elles se présentent chez eux, suivant Guislain, dans le vingtième environ des cas.

On s'est demandé si le sang, dans les différentes formes d'aliénation, éprouvait une modification particulière. Deux médecins allemands, MM. Hittorf et Erlenmeyer, ont fait à ce sujet des recherches spéciales. Il ne nous paraît pas qu'ils soient arrivés à des résultats concluants. D'après ces auteurs le sang offrirait, dans la manie, une diminution dans le chiffre des globules et une augmentation de la sérosité. M. le docteur Michea a constaté, au contraire, que dans la moitié des cas de manie aiguë ou chronique, les principaux éléments du sang restent dans leur proportion normale.

Nous croyons cependant qu'on observe, chez un grand nombre de femmes, surtout à la période aiguë de la manie, un état de chloro-anémie. L'hématose semble aussi profondément entravée dans quelques formes de mélancolie, surtout dans celles qui se compliquent d'une sorte d'immobilité et de stupeur. Chez les malades tourmentés par d'incessantes angoisses, par des frayeurs imaginaires, les mouvements respiratoires sont incomplets et notablement affaibhs. La respiration ne se fait qu'imparfaitement, et le sang conserve en grande partie les éléments viciés dont il ne peut se débarrasser.

Si nous ajoutons que certaines sécrétions, celle de la peau, celle de la menstruation, etc., sont encore souvent empêchées, nous comprendrons le trouble profond qui, dans ce cas, peut être apporté à la rénovation du sang. Nous n'insisterons pas sur les conséquences pathologiques qui peuvent en résulter, tels que l'œdème des extrémités ou d'autres régions du corps, les taches scorbutiques, les tumeurs san-

(1) Carie, Gaz. méd., 1842.

(2) Liale, Gaz. méd., 1838.

guines, les congestions partielles, et toutes ces alfections hypostaliques qui dépendent ordinairement des troubles de la circulation, et de l'état de cachexie qu'ils peuvent déterminer.

Troubles de la motUité de l'iris. -- L'attention des observateurs s'est portée, depuis quelques années, sur les anomalies qu'on remarque assez fréquemment du côlé de la pupille.

La contraction de la pupille est due, on le sait, à l'action du nerf oculo-moteur commun; la dilatation s'exerce, au contraire, au moyen de filets fournis par le grand sympathique. Si l'on détruit l'influence delà troisième paire, la pupille sera nécessairement dilatée; elle se contractera, au contraire, si, la troisième paire restant intacte, on paralyse l'influence du grand sympathique.

Des considérations physiologiques de Budge (1), il résulte que, des deux antagonistes de l'iris, le nerf oculo-moleur que fournit l'excitation du muscle sphincter de l'iris, développe plus de force nerveuse, et peut être mis en activité par une excitation beaucoup moins forte que le nerf sympathique qui anime le muscle dilateur.

« Il existe dans la moelle, ditPoincaré (2), une région qui intervient dans l'innervation vaso-motrice de la tête et du cou, par l'intermédiaire du sympathique, région étendue de la sixième cervicale à la cinquième dorsale. Cette même région intervient dans les mouvements de l'iris, et par conséquent dans le dosage de la lumière qui vient frapper la rétine, puisque tel est le but principal de ce diaphragme. Il y a dans l'iris des fibres circulaires qui obéissent au nerf moteur oculaire commun et, par suite, au cerveau ; qui resserrent la pupille lorsqu'on excite ce nerf, et qui la laissent se dilater lorsque le nerf est détruit ou comprimé.

« Il y a, en outre, des fibres radiées qui obéissent à des fibres ciliaires émanant du sympathique cervical, et qui ont pour office dedilater activement la pupille. Aussi, quand on coupe le sympathique, cet orifice se resserre, parce qu'on paralyse les fibres radiées ou dilatatrices, et qu'on détruit l'antagonisme des fibres circulaires ou resserrantes. Mais quand on électrise le sympathique, il se dilate d'une manière active, parce qu'on exagère l'action des fibres radiées. C'est pour son action sur les fibres rayonnées, comme pour son action vaso-motrice, que Budge et Valler ont donné à cette région de la moelle le nom de cilio-spinale.

a Peut être, ajoute l'auteur que nous citons, cette action de la moelle sur les mouvements de l'iris rentre- t-elle dans le domaine de son innervation vaso-motrice. Car quelques physiologistes pensent que l'iris n'est pas un muscle, mais un lascis vasculaire riche en fibres musculaires, et expliquent ainsi l'action directe de la lumière et de la chaleur sur les

(1) Brunswick, 1855.

(2) Poincaré, L'>.çons sur la physiologie normale et pathologique du système nerveux. Paris, 1873-1874.

SYMPTOMATOLOGIE.

modifications pupillaires. L'iris consislerail en un lissu éreclile, dont la turgescence produirait la contraction pupillaire, la dépletion donnerait lieu à la dilatation de cet orifice (1). »

Quoi qu'il en soit, la contraction exagérée de* pupilles semble prouver une irritation cérébrale, ou bien la compression, ou la destruction du nerf sympathique.

Ainsi, l'on peut observer la contraction anormale dans l'affection qu'on a désignée sous le nom de tabès dorsalis, et dans les cas de lésion de la moelle épinière, de la région sous-cervicale, par exemple (2). • La dilatation se manifeste dans des circonstances opposées; quand, par exemple, il existe une irritation du nerf sympathique des diverses régions de la moelle où celui-ci vient prendre naissance, ou enfin, et cela paraît être le cas chez les aliénés, quand le nerf oculo-raoteur a perdu sa sensibilité. Aussitôt après la mort, la pupille devient beaucoup plus étroite que pendant la vie; puis, à mesure que les nerfs perdent leur irritabilité, la pupille ne tarde pas à prendre une dilatation exagérée. Ce dernier effet, dont la durée est variable, paraît se rattacher à l'irritabilité elle-même, plus longtemps persistante, du nerf sympathique.

Les troubles de la motilité de l'iris et l'inégalité pupillaire s'observent aussi bien chez les personnes qui jouissent de leur raison, que chez les aliénés, et dépendent, nous venons de le voir, de circonstances pathologiques variables. Cependant, pour l'aliénation mentale, l'observation a fait reconnaître quelques particularités intéressantes à signaler. Ce symptôme peut se rencontrer dans toutes les formes de la folie et ne doit pas être considéré comme un signe absolument défavorable; cependant on le constate beaucoup plus fréquemment dans les cas chroniques.

La dilatation anormale peut alterner avec la contraction exagérée des pupilles, dans quelques formes aiguës de la manie et de la mélancolie. Il y a lieu de ne pas considérer le malade comme entièrement guéri, tant qu'il présente cette susceptibilité particulière de l'iris.

La dilatation inégale des pupilles se rencontre surtout dans les formes chroniques de l'aliénation mentale, dans celles qui tendent à se compliquer de paralysie, et particulièrement dans la paralysie générale; cette dilatation inégale est portée quelquefois à un degré considérable.

D'après les recherches de M. Lasègue, on la rencontrerait dans le tiers des cas de la paralysie générale.

M. Moreaua constaté que l'orincc pupillaire gauche est plus souvent dilaté que le droit, il a trouvé la proportion de vingt-quatre fois à droite sur trente-quatre à gauche.

(1) Poincaré, Système nerveux, 1. 1, p. 102.

(2) On peut trouver, sur ce sujet, des considérations très-intéressantes dans Allfjem. Zeitschr. f. Psychiat., 1853, p. 544.

Le rétrécissement exagéré des pupilles dans la manie serait, suivant Griesinger, un symptôme grave qui annoncerait généralement le passage à la démence paralytiqiie.

Nous n'insisterons pas davantage sur les troubles de la vue, que l'on peut encore rencontrer chez les aliénés, et les données fournies par l'ophlbalmoscopie. Il nous suffit d'indiquer que ces troubles s'observent surtout avec des signes particuliers dans ralcoolisine, et spécialement dans les accès d'alcoolisme aigu. Ils sont rares, et ne se présentent qu'à litre de complication dans les antres formes d'aliénation mentale

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