‹ Nouveau traité élémentaire et pratique des maladies mentales suivi de considérations pratiques sur l'administration des asiles d'aliénés [electronic resource]Chapitre 11 sur 95 · TROUBLES DE LA SENSIBILITÉ GÉNÉRALE · texte numérisé non relu

TROUBLES DE LA SENSIBILITÉ GÉNÉRALE

Les troubles de la sensibilité générale, ceux de la sensibilité spéciale sont, chez les aliénés, des phénomènes importants à étudier ; ils sont bien souvent, en effet, la source, le point de départ des aberrations les plus étranges, des idées fixes les plus singulières et des actes les plus déraisonnables.

Sous le nom de sensibilité générale on comprend les sensations des différentes parties du corps ou des sens. Tel est, dit Jessen, le sentiment agréable que nous éprouvons à la suite d'un bon repas, le sentiment désagréable ou pénible que le dégoût, la faim nous fait éprouver.

La sensibilité générale est, d'après Wundt, la perception par la conscience des différentes manières d'être qu'éprouve l'organisme (i).

L'émotion particulière qui en résulte, chez les aliénés, devient souvent chez eux l'origine des conceptions les plus erronées.

Le sentiment de la faim, de la satiété, de la fatigue, du sommeil, de la chaleur, du froid, etc., les douleurs de toutes sortes appartiennent à la sensibilité générale. Pour que la perception se fasse d'une manière exacte, l'attention et la réflexion doivent ôlre présentes; sans cette condition, l'homme ne peut apprécier à leur juste valeur ses propres sensations. C'est par exemple, dit Jessen, un fait bien connu que des savants profondément enfoncés dans leurs études n'éprouvent pas la sensation delà faim, et oublient entièrement l'heure de leurs repas. La fatigue, les sensations douloureuses, les blessures, la faim^ la soif ne sont pas perçues sous l'influence d'émolions violentes, de certaines passions, de la colère. De même dans quelques cas de manie, de lypémanie, on peut observer une grande insensibilité aux impressions physiques; et ce qui était autrefois l'objet d'une douleur plus ou moins vive, n'est plus alors perçu par les malades (2). L'auteur que nous citons rapporte.

(1) Wuiidt, cité par Lcidcsdorf, p. 11^'

(2) Jessen, Psych., p. 287 et suiv.

SYMPTOMATOLOGIE 79

entre autres, l'exemple d'un homme atteint d'un cancer de l'estomac, qui lui occasionnait les douleurs les plus violentes. Lorsqu'il était pris de délire mélancolique, sous l'influence des idées fixes et des préoccupations tristes qui ne cessaient de le dominer, il ne ressentait plus ses douleurs d'estomac et pouvait prendre indifféremment toute espèce de nourriture. Dès que les accès de mélancolie se passaient, les douleurs d'estomac se faisaient de nouveau sentir avec la plus grande intensité.

Dans la plus grande majorité des cas, ainsi que le fait remarquer Griesinger (1), on observe un premier fait : les malades n'ont pas le sentiment de leur maladie. Ce défaut de sentiment de conscience, sous ce rapport, s'observe encore dans une foule d'autres affections cérébrales, comme par exemple dans les blessures de tête, la méningite, la fièvre typhoïde, etc.

Non-seulement un grand nombre d'aliénés ne se croient pas malades, mais il en est qui éprouvent, au contraire, plutôt un sentiment exagéré de bien-être; c'est ce que l'on observe surtout chez les individus atteints de paralysie générale, alors même qu'ils sont arrivés à une période déjà avancée de leur maladie.

De même le sentiment de la maladie peut être exagéré à un tel point qu'il ne correspond pas avec l'état réel de l'affection, ni avec les sourfrances endurées; c'est ce que l'on rencontre par exemple dans l'hypochondrie, où l'on voit les malades accuser des lésions et des douleurs qui n'existent réellement que dans leur imagination.

Le trouble du sens musculaire peut faire croire à quelques malades que certaines parties de leur corps, de leurs membres, sont devenues plus grosses, plus épaisses, plus lourdes. Ils déclarent ne pouvoir remuer ces parties, tandis que d'autres aliénés sentent une telle légèreté, qu'ils s'imaginent pouvoir s'envoler de dessus terre. Un malade se sent devenu tout à coup d'une extrême légèreté, il se croit en état de voler ; il saule par la fenêtre en faisant des mouvements comme pour voler ; en tombant il se fait une grave blessure.

La sensation de voler dans le rêve pourrait être attribuée, suivant Graliolet, à une accélération des mouvements respiratoires; l'idée de précipitation d'un lieu élevé, à une gêne de ces mouvements.

Les sensations que l'on observe chez quelques aliénés, dit Griesinger, nous les connaissons presque toutes pour les avoir éprouvées en rêves, comme par exemple de s'élever dans les airs, d'être précipité d'un heu élevé ; ou bien un état général de vertige, etc.

Quelques cas d'anesthésie peuvent être la cause d'idées fixes particulières; c'est ainsi que des malades prétendent être privés de certaines parties du corps, que celles-ci sont changées en bois, en cire, en verre, etc. '

(1) Griesinger, Malad. ment., tradiict , p, 90.

Bouillaud a observé des malades qui, à la suite d'une paralysie d'une moitié du corps, avaieniridéefixe qu'ils étaient couchés près d'une autre personne, que môme ils avaient près d'eux, dans leur lit, un cadavre.

Le professeur Huss a observé plusieurs cas de mélancolie, dans lesquels les malades avaient l'idée fixe qu'ils avaient un animal vivant dans le corps, tantôt un ver, tantôt un lézard, ou autre chose semblable, et ils lui attribuaient la cause du mal qu'ils ressentaient. Suivant Huss, ce n'était là. qu'une sensation maladive, exagérée ou pervertie, et déterminée par les inconvénients péristaltiquesde l'intestin. C'est ce que l'on pouvait parfaitement ressentir chez une femme âgée de quarante ans, dont les parois abdominales, minces et flasques, laissaient parfaitement percevoir ces mouvements de l'intestin, surtout après chaque repas. Un traitement par l'électricité finit, en les régularisant, par faire disparaître les sensations anormales qui en étaient la conséquence (1).

Il existe encore, ainsi que le fait remarquer Griesinger, une foule d'autres anomalies de la sensibilité générale, telles sont celles qui consistent à faire croire aux malades que leur personne est changée tantôt en animaux, tantôt en personnages historiques ; ou bien qu'on leur a fait un autre corps, changé la tête, ou qu'ils sont composés de substances inanimées, de bois, de verre, de cire, de beurre, etc.

Bucknill (2) cite des malades qui se croyaient changés en cruches d'huile, en grenouilles, qui se mettaient à sauter comme ces batraciens, ou bien en chauves-souris, faisant entendre un bruit pareil à celui de ces animaux, et faisant des mains et du corps des mouvements comme s'ils allaient s'envoler. Quand par exemple, ajoute cet auteur, un homme après l'amputation de la jambe a cependant la sensation que sa jambe est toujours là, on ne saumit douter que ce ne soit par suite d'une fausse sensation, qu'il corrige d'ailleurs par le témoignage des autres sens. Dans quelques cas, cependant, la ligne de démarcation qui sépare une fausse croyance de l'esprit de l'illusion, provenant d'une sensation anormale, devient impossible à tracer.

Decurieux etnombreux exemples de lycanthropie, de ceque l'on a désigné sous le nom de folie lupine et canine, ont été observés dans toute l'Europe, au quatorzième et au quinzième siècle. Ceux qui en souffraient abandonnaient leurs demeures pour aller dans les forêts, laissaient pousser leurs ongles, leurs cheveux et leur barbe, et portaient si loin la férocité qu'ils mutilaient et quelquefois tuaient et dévoraient des enfants. Ils ne faisaient d'ailleurs aucune difficulté d'avouer les actes monstrueux qu'ils commettaient ; ils affirmaient même avoir des pattes

et des dents de loup.

Esquirol rapporte que, dans un couvent d'Allemagne, les moines se

(1) Lcidcsdorf, op. cit., p. 119.

(2) Bucknill, Manual ofpsych. jneiL, liv. VI.

SYMPTOMÂTOLOGIE. 81

croyaient changés en chats, et qu'à une cerlaine heure de la journée ils se mettaient à faire des sauts, en miaulant autour du couvent.

Dans tous les cas, comme le fait ohserver Bucknill, le désordre dans les sentiments et Je trouble de la sensibilité générale ont précédé, dans l'ordre de succession, le désordre mental lui-même (1).

C'est à ce même ordre de faits qu'on doit rattacher les phénomènes si remarquables qu'on observe dans l'alcoolisme, elles sensations étranges et pénibles dont se plaignent les malades atteints de cette intoxication.

Lesdésordres de la sensibilité générale présentent, dans cette affection, des particularitésintéressanles à étudier, au point de vue de leur siège comme à celui de leurs manifestations. On doit ajouter qu'il est quelquefois difficile, à travers les dénominations bizarres dont se servent les malades, et leurs fausses interprétations, d'en bien préciser souvent le véritable caractère.

C'est ainsi qu'on les entend se plaindre de ressentir des picotements, des démangeaisons, comme des morsures, des brûlures ; d'autres prétendent que la vermine, des poux, des punaises sont répandus à la surface de leur corps; ils sont sans cesse occupés à retirer leurs vêtements pour les secouer, afin de lâcher d'en chasser les insectes dont ils les croient remplis. Ou bien ils affirment qu'on leur donne des coups de lancettes, qu'on les pique, qu'on les poignarde, qu'on leur arrache les parties; ils prétendent que des animaux féroces les mordent, qu'on leur fait ressentir des secousses électriques, etc. Nous reviendrons plus tard sur ce sujet, lorsque nous parlerons de l'alcoolisme.

Quoi qu'il en soit, comme le fait remarquer Griesinger, toutes les altérations profondes de la sensibilité générale constituent un des éléments les plus importants des maladies mentales. Quand cette base générale de toutes les sensations corporelles est faussée, dit cet auteur, les conceptions délirantes correspondantes surviennent avec une facilité extrême ; aussi faut-il apporter un soin tout particulier dans la recherche de ces anomalies, parce qu'elles peuvent fournir quelquefois des indications pour la thérapeutique (2).

Page 1