‹ Nouveau traité élémentaire et pratique des maladies mentales suivi de considérations pratiques sur l'administration des asiles d'aliénés [electronic resource]Chapitre 9 sur 95 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

SYMPTOMATOLOGIE GÉNÉRALE.

11 nous paraît indispensable, avant d'aborder l'étude des différentes formes que présente l'ahénalion mentale, d'analyser rapidement les symptômes principaux qui peuvent servir à caractériser cette maladie. Cette étude préalable est seule capable de nous donner une idée exacte, et surtout pratique, d'une des affections dont la connaissance exige, plus que toute autre, une observation longue et attentive. Il existe d'ailleurs un grand nombre de manifestations délirantes qu'il serait difficile de bien apprécier, si l'on ne possédait à l'avance les notions générales que nous nous proposons de résumer succinctement.

CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES

Nous devons faire une première remarque : c'est que l'étude clinique, celle qui joint l'examen du malade aux données théoriques, est la seule

(1) Esquirol, Des Maladies mentales. Paris, 1838.

qui puisse être réellement profitable; c'est bien certainement celle qui doit être employée pour l'enseignement des maladies mentales.

La clinique ne comprend pas seulement le diagnostic de telle ou telle lorme particulière d'aliénation mentale, de telle ou telle variété de trouble intellectuel; elle comprend une vue plus large, elle doit chercher à apprécier l'ensemble même de l'état morbide tout entier ; c'est le diagnostic de l'individu, envisagé dans son organisation morale comme dans son organisation physique.

Dans l'étude à laquelle nous devons procéder, il est en effet impossible de séparer l'état moral de l'état physique. Pour d'autres maladies, par exemple, c'est surtout l'organe affecté que l'on considère en luimême comme cause du trouble de la fonction, ou dans ses rapports avec les différentes parties de l'organisme. La disposition morale, psychique de l'individu, ne présente alors qu'un intérêt tout à fait secondaire.

Au contraire, pour l'aliénation mentale, nous devons absolument tenir compte, dans l'examen auquel nous avons à nous livrer, de cette double nature, de cette inséparable dualité, le corps et l'âme, qui forme le caractère essentiel de notre organisation.

Le diagnostic d'un individu atteint d'aliénation mentale devra donc comprendre, non-seulement l'étude de tels ou tels symptômes, de telle ou telle forme d'aliénation, mais encore celle d'un grand nombre d'autres circonstances. Il y aura lieu de rechercher les particularités qui se rapportent à la constitution morale et physique de l'individu, les causes qui auront présidé au développement des troubles intellectuels, les complications que le délire et l'excitation cérébrale auront apportées dans les différentes fonctions de l'économie, les lésions qui auront été la cause ou la conséquence de l'affection mentale ; c'est seulement après que le médecin aura acquis celte connaissance multiple, qu'il pourra être autorisé à formuler son jugement sur les symptômes qui se présentent à son observation, et sur leur valeur exacte ; qu'il pourra établir le pronostic, et fixer les indications thérapeutiques qui devront être mises à profit.

L'affection mentale se rattache, en effet, à une foule de conditions morbides, et comme l'a dit justement un professeur distingué, Griesinger, on peut être mélancolique avec huit ou dix maladies cérébrales différentes, et dément avec une vingtaine.

Mais ce diagnostic, il nous serait impossible de l'établir, si, par une sorte d'abstraction, nous ne jetions d'abord un coup d'œil rapide, nonseulement sur les signes qui caractérisent d'une manière générale la folie, mais encore sur les groupes symptomatologiques considérés en eux-mêmes.

Une première question se présente, elle est au fond plus spécieuse que pratique, mais on la voit posée à chaque instant, et nous devons par

SYMPTOMATOLOGIE. -J'

conséquent l'examiner rapidement : c'est celle de savoir s'il existe entre la folie et la raison une ligne de démarcation qui permette de dire : ici commence l'une et là ûnit l'autre. Évidemment cette limite n'existe pas; entre la folie et la raison, comme pour la santé et la maladie, on observe les nuances les plus variables et les degrés les plus nombreux ; en un mot, on peut rencontrer des situations intermédiaires, en présence desquelles le médecin le plus expérimenté reste dans l'indécision, et pour lesquelles il lui faut apporter la plus grande réserve. L'existence de ces cas, sortes de gradations entre l'état de santé et l'état de maladie mentale n'est, comme l'observe Sir Henry Holland, qu'un aspect de cette loi de continuité qui se retrouve si persistante et si générale dans toutes les parties de la création (1).

On sait, en effet, que les conditions les plus diverses peuvent imprimer, à la disposition morale et intellectuelle de l'individu, des modifications profondes et momentanées.

L'ignorance, la crédulité, les préjugés, la superstition, la croyance aux sortilèges, au spiritisme, aux influences magnétiques, certaines passions violentes, l'amour, la haine, la colère, la vengeance, la jalousie, le fanatisme peuvent entraîner l'homme aux actions les plus déraisonnables; elles peuvent entraver la liberté morale, et, dans ce cas alors, il devient difficile de décider si la folie existe déjà, ou si la raison persiste encore.

Gomme l'a fort bien remarqué Leuret, l'idée absurde, l'idée fixe, ridée fausse ne suffit pas pour caractériser l'aliénation mentale, et en effet, dit ce médecin, il circule de par le monde une foule d'idées absurdes, et d'autre part on trouve chez des individus parfaitement aliénés, dans leurs écrits, comme dans leurs paroles, les idées les plus sensées et les raisonnements les plus logiques. La folie n'a donc pas de marque caractéristique; elle ne saurait se distinguer par un caractère unique, par une idée fixe, par un acte extravagant isolé ; loin de là, elle est un ensemble pathologique qui reconnaît des causes spéciales, qui a ses symptômes multiples, sa marche, ses formes et ses différentes périodes. Les idées délirantes que l'on rencontre chez les aliénés, ainsi que le fait justement remarquer M. Brierre de Boismont, diffèrent essentiellement des idées fausses que l'on peut remarquer chez des individus bien portants, en ce sens qu'elles tiennent à un état pathologique qu'il est ordinairement facile de nettement caractériser; elles sont d'ailleurs en opposition avec la manière d'être et les opinions antérieures de l'individu ; enfin, elles se rattachent à un ensemble de symptômes très-variables, qu'il importe au plus haut degré, pour le médecin, de bien connaître. C'est cette étude générale que nous nous proposons de résumer.

(I) DuckniW, Psychological méd., ch. v.

SIGNES PSYCniQUES.

Délire. — Sous le nom générique de folie ou à' aliénait on mentale, on comprend des étals pathologiques de nature fort variable, mais qui tous ont, par caractère commun, le trouble des facultés morales et intellectuelles que l'on désigne particulièrement sous le nom de délire.

Nous devons ici nous arrêter un instant sur celte dernière dénomination. Le délire et l'aliénation mentale sont deux choses qui doivent rester parfaitement distinctes, et qu'il serait à divers points de vue regrettable de confondre. L'un n'est qu'un symptôme, mais un symptôme comprenant dans sa généralité une foule d'affections fort différentes entre elles ; l'autre désigne une classe de maladies spéciales.

Il n'est pas de médecin d'asile d'aliénés qui n'ait vu commettre sous ce rapport des erreurs fâcheuses, et qui n'ait vu entrer dans des services, consacrés au traitement de l'aliénation mentale, des malades atteints d'une affection aiguë, dont le délire plus ou moins violent venait masquer les symptômes caractéristiques.

Il y a là une cause de confusion sur laquelle il suffit d'appeler l'attention. Nous n'insisterons pas sur la définition donnée par les auteurs à cette expression de délire. On s'accorde généralement à lui donner pour étymologie deux mots latins, de lira, hors du sillon, de la voie tracée par la raison humaine.

L'homme dans le délire ne s'appartient plus; sa volonté n'est plus libre, il n'a plus la conscience de ses actes, ses jugements sont entachés d'erreurs, et ses idées ne peuvent plus s'enchaîner d'après les lois qui déterminent leur association normale.

On a voulu multiplier à l'infini les différentes variétés que présente le délire, on en a admis, pour ainsi dire, autant d'espèces que de causes qui viennent le produire. M. Ach. Foville se borneà distinguer deux sortes de délire ; le délire non vésanique que l'on voit apparaître dans les affections autres que la folie, et le délire vésanique, celui qui caractérise l'aliénation mentale (1).

Nous croyons qu'on peut, comme l'a fait Londe, distinguer les trois catégories suivantes :

1° Le délire qui caractérise les différentes formes d'aliénation

mentale ;

2° Celui qui accompagne un grand nombre d'affections aiguës et qui se complique totijours d'un état fébrile plus ou moins intense ;

3° Enfin, celui qui n'est que momentané et qui est causé par l'ingestion de substances toxiques.

(1) Ach. Foville, Nouv. dicl. de méd. chir. prat., art. délire. Paris, 1869, tome XI.

SYMPTOMATOLOGIE.

Le délire chez les aliénés, celui qui fera l'objet de l'étude à laquelle nous allons nous livrer, présente bien certainement des caractères spéciaux. Rarement il survient d'une manière brusque ; d'habitude il se développe lentement, avec des signes prodromiques qui en annoncent l'invasion plus ou moins longtemps à l'avance. L'individu devient irritable, son caractère change, on observe des bizarreries dans sa conduite, dans sa manière d'être, dans ses idées ; la volonté devient impuissante; on remarque de singulières aberrations du côté des facultés morales et de la conscience, une perversion des sentiments; enfin les troubles intellectuels s'accusent de plus en plus, pendant que les autres fonctions de l'économie s'accomplissent d'une manière à peu près normale.

Ainsi que le fait remarquer Ach, Foville (1), le délire présente chez les aliénés des caractères remarquables ; il peut s'étendre à toutes les qualités de l'entendement, ce qui arrive dans la généralité des cas ; mais il peut être aussi limité , ce que l'on rencontre exceptionnellement à l'une de nos diverses facultés. Ce que l'on observe le plus ordinairement, c'est la prédominance du délire sur l'une ou l'autre des facultés; en un mot, la perversion d'une fonction peut ne pas réagir, ou réagit quelquefois d'une manière insignifiante sur les autres fonctions.

C'est ainsi qu'on observe des hallucinations et des illusions. Avec la conservation des autres facultés, les malades possèdent toute leur raison et ont l'entière conscience des sensations erronées qu'ils éprouvent. Nous rapporterons, plus loin, des exemples de ce que l'on a désigné sous le nom d'hallucinations compatibles avec la raison.

La même chose, ajoute l'auteur dont nous résumons les idées, peut arriver pour la pensée seule. Il est des malades qui n'éprouvent ni hallucinations ni illusions, qui ne commettent pas d'actes extravagants, mais dont l'esprit est assailli de conceptions délirantes dont ils ne peuvent se débarrasser ; au dehors, rien ne révèle ces sortes d'aberrations intellectuelles, ces individus se conduisent raisonnablement tout en ayant la conscience de cette fâcheuse disposition, c'est le délire intellectuel.

Il en est de même pour les actes, pour la volonté. Les auteurs les plus autorisés, Pinel, Esquirol, Georget, Pritchard, etc., ont décrit des cas oh. le délire ne se manifeste que par des actes absurdes, sans lésion du jugement et avec conservation de la conscience ; le délire est alors limité à la volonté. Nous reviendrons sur ce sujet, lorsque nous parlerons de la folie impulsive.

« Mais si le délire, comme le fait justement observer Ach. Foville, peut être quelquefois borné à l'une des opérations élémentaires de l'entendement, on doit ajouter que cet isolement est très-rare et presque

(I) Acti. Foville, Nomv. diet. méd. chir., art. DÉLinE. Paris, 1 809, tome XI.

toujours temporaire ; et, en effet, les diverses facultés sont unies entre elles d'une manière tellement intime, il existe entre elles une telle solidarité, que dans l'immense majorité des cas, la perversion des facultés, loin de rester limitée^et indépendante, se généralise en "s'éiendanl des unes aux autres tantôt dès le début, tantôt après une durée plus ou moins longue.

« En résumé, le délire peut être quelquefois borné à une seule faculté, ou à un certain nombre d'entre elles, et alors, tantôt une partie seulement des opérations est troublée, les autres restant normales, ce qui constitue un délire partiel ; tantôt le trouble est étendu à toutes les opérations, ce qui constitue un délire général. Chez l'aliéné, le délire est souvent partiel, et, lors môme qu'il est le plus diffus, il n'exerce pas sur toutes les facultés mentales une domination aussi exclusive; le maniaque lui-même, à la période la plus aiguë de sa maladie, est encore capable, à certains égards, de penser, d'agir, de répondre d'une manière à peu près raisonnable (1). »

Le délire fébrile se manifeste, au contraire, dans des conditions toutes différentes et avec des caractères qui, en général, ne permettent guère de le méconnaître. Il survient peu de temps après la cause qui l'a déterminé. Il s'accompagne d'un état fébrile plus ou moins considérable ; on observe la chaleur, la sécheresse de la peau, la fréquence du pouls, la perte d'appétit, Taltération plus ou moins marquée du mouvement, l'élévation de la température en rapport avec la maladie elle-même. Ce délire, ordinairement de courte durée, suit nécessairement les phases de l'affection organique qui le tient sous sa dépendance, et dont une observation attentive parvient d'habitude à faire reconnaître les caractères principaux. Nous nous bornerons à présenter à ce sujet de trèscourtes indications.

En tête du délire fébrile on doit placer l'inflammation franche et plus ou moins aiguë des enveloppes du cerveau; ce que l'on désigne sous le de méningite. L'excitation intellectuelle qu'elle détermine, au début de la première période, fait bientôt suite à une agitation excessive, désordonnée, ataxique, pour faire place à l'état adynamique et comateux qui caractérise la période suivante,

La méningite tuberculeuse, dont on connaît la marche insidieuse, pourrait être confondue, surtout chez l'adulte, avec la folie, si l'on n'avait pas, comme symptômes concomitants, une céphalalgie souvent intense, la fréquence du pouls, les frissons, les exacerbations fébriles à certains moments de la journée, enfin les troubles du côté de la respiration.

Parmi les maladies graves dans lesquelles on observe le délire, on doit citer la fièvre typhoïde; il est inutile de mentionner ici l'altération pro-

(l)ÎAch. Foville, op. ci/., p. 6, 8, 2C.

SYMPTOMATOLOGIE.

fonde des traits et les autres symptômes qui viemient la caractériser; il suffît de rappeler qu'elle peut être une source d'erreurs, et qu'il est arrivé plus d'une fois de placer, dans les services d'aliénés, des malades atteints seulement de fièvre typhoïde.

Nous verrons plus tard que des troubles intellectuels peuvent se manifester dans la convalescence de la fièvre typhoïde ; qu'ils se montrent alors comme une forme transitoire d'aliénation qui ne tarde pas elle-même à disparaître au fur et à mesure que l'individu reprend ses forces.

La pneumonie grave, chez les ivrognes, le rhumatisme articulaire aigu, dans quelques cas, s'accompagnent d'un délire plus ou moins intense, mais l'état fébrile et les autres signes caractéristiques suffiront, avec un peu d'attention, pour la distinguer des manifestations délirantes que l'on observe dans l'aliénation mentale.

Quant au délire déterminé par {'ingestion de substances toxiques, il présente des phénomènes variables, suivant la substance même qui a été ingérée. Il est nécessairement de courte durée, et se dissipe en même temps que disparaît la cause qui l'a fait naître. Nous ne pouvons que renvoyer, pour cette description, aux ouvrages spéciaux de pathologie et de toxicologie.

On pourrait encore reconnaître d'autres espèces de délire, qui ne sauraient entrer que d'une manière incomplète dans le cadre des mala iies mentales. Tel est le délire nerveux, celui que Dupuytren avait observé, moins fréquent de nos jours, par suite de l'emploi du chloroforme. On le voyait survenir à la suite de grandes opérations, alors même que la fièvre était peu marquée et que la plaie suivait une marche régulière.

Il existe encore quelques autres formes de délire sur lesquelles nous n'avons pas ici à nous arrêter, et qu'il suffit d'indiquer. Ainsi on voit chez des jeunes personnes, à l'époque de la puberté, la disposition nerveuse s'exalter momentanément et donner lieu à l'explosion d'un délire de courte durée, le plus souvent sous l'influence d'impressions morales peu importantes.

Les pertes sanguines, le jeûne prolongé, une grande fatigue, les températures extrêmes déterminent quelquefois une excitation cérébrale avec manifestations délirantes, qui peuvent se prolonger, tant que persiste la cause qui vient les produire.

En définitive, ces diverses espèces de délire diffèrent surtout par leur courte durée, de l'aliénation mentale proprement dite. Ce sont des accidents passagers qui reconnaissent des causes spéciales, accidentelles, souvent une prédisposition particulière; il suffît de les signaler pour empêcher, sous ce rapport, des erreurs fâcheuses.

Facultés intellectuelles. — Nous devons maintenant passer rapidement en revue les divers symptômes qui caractérisent l'aliénation mentale; nous commencerons par ceux qui dépendent de cette faculté

PATHOLOGIE GÉNÉRALE, primordiale que l'on désigne sous le nom d'intelligence. On sait que, par cette expression, l'on comprend une force active, en vertu de laquelle l'homme pense, crée, combine entre elles des idées pour en former un seul fait intellectuel.

L'intelligence a besoin, pour se manifester, de l'intervention d'autres facultés principales : de l'attention, de la mémoire, de l'imagination, etc., qui perçoivent les sensations, conservent les images et les idées, et les réveillent au besoin telles que le cerveau les a senties et que la conscience les a perçues. Ces facultés s'exercent, à l'état normal, dans une solidarité intime. Uh principe supérieur, qui résume en quelque sorte toute la puissance morale et intellectuelle de l'individu, la raison, vient en régler le développement et l'exercice; elle a pour mission de modérer les tendances instinctives, d'arrêter les mouvements passionnés; c'est le pouvoir régulateur qui fait connaître à l'homme la manière dont il doit se conduire pour remplir convenablement le but pour lequel il a été créé.

On comprend que la raison se manifeste de diverses manières, suivant les individus eux-mêmes; elle se lie étroitement à la conscience, à ce point que l'altération de l'une entraîne presque toujours l'affaiblissement de l'autre. C'est ce pouvoir dirigeant et suprême qui nous échappe, et, avec lui, la conscience de l'exercice de nos facultés, quand nous venons à être frappés d'aliénation mentale.

Nous n'avons pas à rechercher ici le mécanisme en vertu duquel les sensations, les idées, les mouvements s'accomplissent par l'intermédiaire du cerveau, cet instrument immédiat de la pensée. Une semblable connaissance nous restera sans doute encore longtemps ignorée, malgré l'importance des recherches scientifiques faites dans les derniers temps sur les centres nerveux.

Il nous suffît de constater, pour le moment, un fait incontestable : c'est que le trouble plus ou moins profond des fonctions cérébrales dépend, nécessairement, d'une modification morbide survenue dans l'une ou dans l'autre des différentes parties du cerveau.

Chez les aliénés, les facultés continuent à s'exercer ; mais cet exercice est entravé, restreint, ou se fait d'une manière vicieuse. L'impressionnabilité anormale du malade, l'impossibilité dans laquelle il se trouve de diriger convenablement son attention, et, par conséquent, de juger sainement des circonstances qui l'entourent, toutes ces conditions donnent un cachet spécial aux combinaisons qui résultent du jeu, pour ainsi dire fortuit de la mémoire, du jugement, de l'imagination, et peuvent donner naissance aux conceptions les plus singulières et les plus inattendues. Les désordres de l'intelligence dans la folie, dit M.Foville, sont aussi nombreux que les combinaisons possibles de la pensée, aussi diversifiés que nos passions, notre éducation, nos préjugés, nos penchants, nos affections. L'on pourrait répéter, avec Esquiroi, que nul ne

SYMPTOMÂTOLOGIE.

pourrait se flatter d'avoir observé et de pouvoir décrire tous les désordres intellectuels qui caractérisent la folie, même dans un seul m-

dividu(l}. . .

Augmentation de l'activité intellectuelle. — La surexcitation des facultés, leur activité exagérée, se rencontre non-seulement dans certaines formes d'aliénation, et particulièrement dans les formes extatiques, etc.; mais elle est le caractère habituel et saillant de la période prodromique des diverses variétés de la folie. En même temps que les idées deviennent surabondantes, et que l'imagination présente une sorte d'exubérance, on voit diminuer la solidité du jugement. Quelques malades, pendant cette période de simple surexcitation, peuvent présenter à l'observation des aptitudes dont ils n'avaient donné jusqu'alors aucune espèce de preuves. Quelques-uns parlent et écrivent en vers, d'autres sont comme inspirés, et expriment leurs prophéties dans un langage quelquefois empreint d'une véritable éloquence.

Les idées et les conceptions sont d'autant plus vastes et plus sublimes que l'éréthisme nerveux est plus profond et plus énergique. Or, il est des cas d'excitabilité, provoqués par un état pathologique spécial, où ce phénomène singulier devient encore plus remarquable; tels sont l'hystérie, la catalepsie, l'extase, etc. (2).

Les formes d'aliénation mentale qui détachent l'esprit des faits extérieurs, pour le concentrer dans un même ordre de sentiments et de phénomènes intérieurs, peuvent donner lieu à une puissance intellectuelle plus ou moins remarquable. Sous l'influence de cette excitation morbide, imprimée aux fondions de l'intelligence, on voit apparaître tout à coup des souvenirs qui semblaient depuis longtemps effacés de la mémoire, et que Ton ne supposait pas avoir dû faire sur l'esprit une impression aussi profonde. Il semble, pour nous servir d'une heureuse expression de Ch. Nodier, que les rayons, si divergents et si éparpillés de l'intelligence malade, se resserrent tout à coup en faisceau, comme ceux du soleil dans une lentille, et prêtent alors aux discours du pauvre aliéné, tant d'éclat, qu'il est permis de douter qu'il ait jamais été plus savant, plus clair et plus persuasif, dans l'entière jouissance de sa raison (3).

« L'augmentation de l'activité intellectuelle, dit Parchappe, se rencontre fréquemment dans la folie, elle est un des caractères les plus saillants de cette maladie, dans la période aiguë. Les annales de la science, ajoute le même auteur, contiennent un certain nombre de faits authentiques qui ont contribué à consacrer le préjugé d'une augmentation surnaturelle des facultés intellectuelles, et qui expliquent jusqu'à un certain point comment l'amour du merveilleux, chez les observa-

(1) Compend. méd., p. 145.

(2) Ann. méd.-psych., 1846, p. 217.

(3) Ch. Nodier, J. -François tes Bas bleus. {Am, méd.-psych., 1846, p. 217.)

leurs crédules, exagérant et dénaturant des faits analogues, a pu accréditer les incroyables récits dont fourmille l'histoire des sectes religieuses à toutes les époques, et plus particulièrement l'histoire de la possession diabolique au moyen âge (1). »

Lorsque la folie revêt un caractère intermittent, il n'est pas rare de voir l'excitation intellectuelle précéder de quelques jours le développement de l'accès. On assiste alors à ce curieux spectacle d'individus qui sortent peu à peu de leur état d'indifférence, de torpeur ou de sombre préoccupation, et qui deviennent gais, pétulants, communicatifs, spirituels même ; puis l'excitation, en continuant à suivre sa marche progressive, se transforme insensiblement en un désordre plus ou moins considérable.

C'est ainsi que l'on voit, surtout au début de la manie aiguë, des jeunes filles qui ont reçu l'éducation la plus convenable, dont la conduite a toujours été irréprochable, révéler tout à coup, dans leur délire, des idées et des souvenirs dont on aurait difficilement soupçonné l'existence chez elles.

Mémoire. — Il serait intéressant d'étudier les troubles divers que la mémoire peut présenter sous l'influence de certaines affections cérébrales, s'il était possible surtout de les rattacher, dans la plupart des cas, à une lésion déterminée des centres nerveux. On comprend que nous n'ayons pas à entrer ici dans cet ordre de considérations.

Il n'est pas rare d'observer, chez les aliénés, l'augmentation de lamémoire; le cerveau peut, en effet, conserver en dépôt des impressions qui seraient toujours restées ignorées si la folie n'était venue, à un certain moment, leur donner l'éveil et en provoquer la manifestation. Cette excitation imprimée à la mémoire a pu, dans quelques circonstances, donner lieu à des phénomènes intellectuels remarquables, qui, aux yeux d'un public peu habitué à l'observation psychologique, rentrent dans le domaine des faits mystérieux.

Cette excitation anormale permet à un grand nombre de malades de conserver, même au plus fort de leur maladie, la trace des sensations étranges et des illusions bizarres qu'ils ont ressenties dans le désordre de leurs pensées. Un malade lit dans le cahier de M. Leuret sa propre observation, et corrige quelques inexactitudes peu importantes, relatives à ce qu'il avait dit l'avant-veille.

Quand l'aliéné vient à guérir, presque toujours on le voit se souvenir des circonstances qui ont présidé au développement de sa maladie. Il se rappelle les moindres détails qui ont eu lieu pendant son délire; il conserve le souvenir de ses hallucinations, des idées funestes qui l'avaient préoccupé, et cela d'autant mieux, qu'il reprend d'une manière plus complète l'exercice normal de ses facultés. Les malades, dit Georget,

(1) Parch&ppef Symptomalologie de ia Folie.

SYMPTOMATOLOGIE.

se rappellent alors parfaitement les bons ou les mauvais procédés dont ils ont été l'objet, et quand ce souvenir apparaît d'une manière tout à fait exacte, on peut compter sur une guérison durable.

L'affaiblissement de la mémoire, la perte plus ou moins partielle de cette faculté se rencontre, on le sait, sous l'influence de lésions cérébrales diverses que nous n'avons pas ici à passer en revue, et qui ne tardent pas d'ailleurs à amener peu à peu l'affaiblissement consécutif des autres facultés ; telle est, par exemple, l'affection que l'on a désignée sous le nom d'amnésie verbale. Cette difficulté de trouver les mots, les expressions pour rendre la pensée, est particulièrement l'un des premiers signes de l'abaissement des facultés cbez les vieillards.

Imagination. — L'imagination joue un rôle essentiel dans la plupart des manifestations qui caractérisent la folie; elle est la source la plus commune des sensations erronées et des illusions dont quelques malades sont le jouet continuel. Le maniaque, qui ne prête aucune attention aux phénomènes qui se passent autour de lui, en altère bien vite la véritable signification. Lelypémaniaque, dont l'esprit reste sans cesse absorbé dans les mêmes préoccupations, ne prend des objets qui frappent ses yeux, des paroles qui retentissent à ses oreilles, que ce qui peut lui servir à augmenter encore ses tristes pensées. L'un et l'autre s'assimilent, grâce à leur imagination surexcitée, ce qu'ils entendent autour d'eux ; mais cette assimilation se fait d'une manière vicieuse et n'aboutit, en définitive, qu'à donner au délire un nouvel aliment. Pour rendre compte des sensations qu'ils éprouvent, on voit les aliénés faire appel aux explications les plus étranges; ils admettent les théories les plus absurdes, ils parlent de magnétisme, d'électricité, de machinations impossibles, de francs-maçons qui se servent de tubes et de canauxsouterrains; de persécuteurs qui opèrent à des distances énormes, qui ont le pouvoir d'arrêter la circulation de leur sang, de le faire refluer vers le cœur, d'agir sur leur esprit, sur leur volonté, etc.

M. le docteur Raciborski a signalé, dans un intéressant article (1), ce pouvoir remarquable que l'imagination peut exercer sur certaines fonctions, et particulièrement sur les fonctions de la menstruation. Il a cité des faits intéressants où la peur d'être enceinte avait suffi pour amener une suppression de la menstruation, qui venait elle-même confirmer les craintes éprouvées à cet égard. « La peur excessive de devenir enceinte, (( ajoute l'auteur que nous citons, n'est pas la seule cause capable de « provoquer l'aménorrhée. Une trop grande concentration des idées « vers la maternité, l'immense désir d'avoir des enfants, peut aussi agir « d'une manière réflexe sur les nerfs vaso-moteurs des ovaires, et occa- (isionner une suspension plus ou moins longue de la menstruation.

(1) Raciborski, Gaz. des hôpitaux, 13 juin 18G5, n» 69, et Traité de la menstruation. Paris, 1868.

«Les exemples de grossesses dites nerveuses ne sont pas rares; déno- « minalion d'ailleurs on ne peut plus défectueuse, car une femme est « enceinte ou ne l'est pas. C'est au médecin à le savoir. »

Rêves. — A l'excitation des facultés se rattache la disposition aux rêves, si commune chez un grand nombre d'aliénés.

Les rêves peuvent être considérés comme un symptôme précurseur de la folie, ils se remarquent d'ailleurs comme un phénomène prodromique des affections qui viennent porter une atteinte plus ou moins directe sur l'organe cérébral, comme dans les fièvres ataxiques, le typhus, la fièvre typhoïde, la méningite, les convulsions chez les enfants ; mais, de toutes les affections, ce sont sans contredit les névroses, et particulièrement l'aliénation mentale, dont l'invasion est le plus souvent annoncée par des rêves bizarres et extraordinaires.

« Les rêves, dit M. Lélut, malgré une incohérence qui est quelquefois portée si loin, offrent de tous points les mêmes éléments intellectuels que l'état de veille. Comme dans ce dernier état, rien n'y est complètement passif ou actif; seulement tout y est plus faible, en même temps qu'infiniment plus machinal.

(( 11 y existe d'abord des sentiments, des passions, des idées qui, dans bien des cas, sont évidemment la suite ou la reproduction des sentiments, des passions, des idées dont était occupé l'esprit peu d'heures

avant l'invasion du sommeil Ce qui constitue plus particulièrement

le rêve, ou plutôt ce qui lui donne son caractère le plus essentiel et en apparence le plus extraordinaire, ce sont des sensations fausses, relatives aux sens externes, œuvre de l'imagination qui veille quand l'attention, la réflexion, la conscience sont absentes, mais ne sont qu'à moitié endormies. Il n'est personne qui n'ait étudié ou pu étudier sur soi-même ces fausses sensations du sommeil, et qui ne sache combien quelquefois elles sont vives, nettes, bien ordonnées, et en apparence aussi réelles que les sensations de la veille la plus active...,. Toutefois, dans une foule de rêves, les fausses sensations ont la relation la plus manifeste avec les pensées naturelles de l'état de veille. Elles traduisent des préoccupations qu'on porte quelquefois depuis des années avec soi, comme une grande crainte, un grand désir, un grand remords. Il peut arriver que plusieurs nuits de suite elles reproduisent la même scène. L'observation psychologique offre de nombreux exemples de celte répétition nocturne d'une môme transformation des idées (1). »

Non-seulement les rêves peuvent se montrer comme phénomène précurseur, mais bien souvent aussi ils accompagnent et compliquent les états aigus de la folie. Chez quelques aliénés le sommeil est un sujet d'indications précieuses. Esquirol dit avoir plus d'une fois passé des nuits à les écouter, et bien souvent ses veilles ont été récom-

(1) Lélut, Afin, méd.-psych., 1862, p. 517 et suiv.

SYMPTOMATOLOGIE. 47

pensées ; les malades lui révélaient en dormant l'objet de leur délire.

La nature et le caractère des rêves sont le plus souvent en rapport avec l'espèce de folie même. Ainsi, dans la lypémanie ils sont tristes, oppressifs, ils laissent une impression profonde et pénible; dans la paralysie générale, comme dans la monomanie ambitieuse, ils sontexpansifs, gais et riants. Dans la manie, ils se ressentent du bouleversement des facultés et sont étranges, fugitifs et incohérents ; enfin, dans la démence, les songes sont rares et ne laissent en général aucun souvenir (1).

Nous verrons plus tard, lorsque nous parlerons de l'alcoolisme, que les hallucinations pénibles se reproduisent chez les individus qui en sont atteints, dans l'état intermédiaire h la veille et au sommeil, au moment oh ils sont sur le point de s'assoupir. Le sommeil de ces malades, surtout à la période aiguë de leur excitation, est interrompu par d'affreux cauchemars et par le retour des visions et des sensations qui se sont produites pendant la veille. Ils se réveillent alors en proie aux plus violentes angoisses et cet incessant tourment les jette dans une nouvelle surexcitation.

Les cauchemars peuvent persister quand les principaux caractères du délire alcoolique ont déjà eux-mêmes disparu. Il y a là une indication pour le médecin, qui ne doit pas croire à la guérison tant que se manifeste cette disposition particulière. Les auteurs ont également remarqué que les désordres de la folie se sont quelquefois reproduits pendant le sommeil, même longtemps encore après la guérison.

Ce n'est là, on le comprend, que l'exagération d'un phénomène psychologique normal i les impressions fortes se reproduisent d'habitude pendant le sommeil, sous forme de songes; c'est ce qu'on observe chez les individus doués d'une imagination vive et d'une grande impressionnabilité ; chez les jeunes gens, par exemple, qui s'adonnent à des lectures romanesques ou mystiques.

Association des idées. — Mais c'est surtout au point de vue de l'association des idées, que l'aliénation mentale présente des particularités remarquables, qui deviennent elles-mêmes un des éléments les plus précieux pour le diagnostic des diverses formes du délire.

L'association des idées s'accomplit, on le sait, à l'état normal suivant des lois que l'étude de la psychologie nous apprend à connaître' et dans des conditions spéciales que certaines circonstances viennent déterminer.

Cette association, pour se former, a besoin de l'exercice actif de nos principales facultés : de la perception, de la mémoire, du jugement de l'imagmation, etc., qui entrent immédiatement en exercice sous l'in fluence de la volonté; les idées de môme nature se suivent et

s en-

(1) D' Macario, Ann. méd.-psych., 1847, p. 27.

chaînent dans un ordre régulier, de sorte que l'idée qui suit tient ordinairement à celle qui précède. Une sensation qui vient à se produire entraîne aussitôt le souvenir des pensées qui sont en rapport avec elle, et rappelle à l'esprit les diverses circonstances qui en ont accompagné la formation.

« Le fait de la production subjective des idées, dit Griesinger, est un des faits les plus généraux de la vie intellectuelle : les idées s'appellent les unes les autres aussi bien par le sens qu'elles renferment que par l'analyse des images sensoriales qui les accompagnent. Ce dernier fait s'observe notamment chez les maniaques ; ces individus trouvent avec une rapidité extrême, et débitent de même de longues séries des mots consonnants, qui le plus souvent ne se rattachent les uns aux autres par aucun sens (1). »

Quoi qu'il en soit, on rencontre chez les aliénés, au point de vue de l'association des idées, des signes qui méritent de fixer l'attention. Tantôt le cours des idées se ralentit, la pensée semble s'arrêter, l'individu peut répéter pendant des heures entières la même phrase, les mêmes mots ; il semble que rien n'arrive plus à la conscience ; en un mot, l'activité intellectuelle est frappée d'inertie. C'est ce. que l'on observe à la suite d'une vive frayeur, d'une profonde douleur, dans certaines formes de mélancolie, dans la stupeur, etc. Cet état diaère essentiellement, comme nous le verrons plus loin, de celui qu'on rencontre dans la démence, où la répétition des mêmes mots, des mêmes phrases, tient à l'usure même des organes chargés de présider aux fonctions intellectuelles, à la rareté des idées, à l'uniformité des conceptions et à une sorte de pouvoir réflexe et d'habitude organique.

Ce que l'on remarque, surtout chez les ahénés, c'est que le lien qui unit les idées entre elles, leur enchaînement logique, naturel, est tantôt interrompu, pour ainsi dire brisé ; tantôt, au contraire, on le voit se manifester d'une manière vicieuse, uniforme, véritablement fatale. Toutes les pensées, toutes les préoccupations viennent alors se ranger dans le même ordre, s'enrouler dans le même cercle, tournant toujours autour du même point dont rien ne peut les détacher. Dans un cas on a l'incohérence, dans l'autre on a les idées fixes ou encore le délire systématisé.

Incohérence. — L'incohérence se montre dans deux formes principales d'aliénation : la manie et la démence. Le défaut de liaison entre les idées, et quelquefois même entre les éléments qui concourent à la formation de la pensée, présente toutes les nuances possibles et tous les degrés variables, suivant la nature de l'aUection, son ancienneté etc.

Il n'est pas toujours facile de constater l'existence de ce symptôme. Il est des malades dont la conversation est suivie, mais dont les écrits

(l) Griesinger, Mal. mejif.. Trad. par Doumic. Paris, 1864, p.

SYMPTOMATOLOGIE. 49

sont absolument incohérents. S'ils se dominent assez pour imprimer dans la conversation, à leurs facultés, une direction momentanément normale, ils ne le peuvent déjà plus quand ils sont abandonnés à euxmêmes, et les divagations qui remplissent leurs écrits témoignent suffisamment qu'il leur est difficile de conserver la possession d'eux-mêmes. On comprend combien, dans ce cas, il importe de ne pas se borner à une conversation avec les aliénés, mais de les faire écrire, en les laissant autant que possible livrés à leurs propres forces.

Il est aussi une cause d'erreur que l'on doit soigneusement éviter, quand on cherche à constater ce signe ; l'incohérence peut être seulement apparente chez quelques aliénés et ne pas exister en réalité. Il est des individus dont les paroles et les écrits sont empreints d'une telle singularité, qu'à un examen superficiel on les croirait privés de toute haison ; il n'en est plus de même, si l'on prête à ce sujet une attention suffisante. On peut alors découvrir sous le langage emprunté et sous l'expression métaphorique dans lesquels leur pensée s'enveloppe,' un raisonnement parfaitement logique et un ordre d'idées auquel on eût été loin de s'attendre.

Leur langage bizarre tient seulement à l'originalité, à l'étrangeté de leurs conceptions. °

Incohérence partielle. — Le défaut d'enchaînement naturel des idées présente des degrés variables d'universalité ; il peut être trèsgénéral, s'étendre indistinctement à tous les objets, ou bien se montrer d'une manière restreinte et ne se manifester, en quelque sorte que dans un ordre spécial d'idées et pour une seule série d'objets. Da'ns ce dernier cas on voit l'incohérence se produire, tout à coup, sous l'influence de conditions spéciales, par suite du réveil de souvenirs irritants et d'impressions pénibles qui viennent jouer, véritablement le rôle de cause provoquante. Ainsi l'on peut observer des malades dont la conversation est suivie, qui font preuve dans leurs réponses de beaucoup d'mteUigence et de présence d'esprit, qui offrent pour les travaux auxquels ils sont employés des aptitudes remarquables, et ces mêmes malades, pour peu qu'on vienne réveiller chez eux une impression douloureuse toucher la corde sensible, on les voit aussitôt s'exprimer avec une volubilité et une incohérence extraordinaires, et débiter une fou e de paroles qui n'ont plus entre elles aucune espèce de rapport

Un aliéné cité par Morel (1) se montre, au début d'une conversation ' 1 homme le plus calme et le plus raisonnable; si l'on continue à causêr avec lui. Il s amme peu à peu, son œil devient brillant, les traits de sa face prennent une expression impossible à décrire, et bientôt l'ensemble de ses paroles, de ses idées, de ses gestes, de toute sa physionomi^r ! sume le maniaque dans l'état du plus violent paroxysme

(1) Morel, t. II, p. 372.

Dagonet.

Non-seulement ce défaut d'association peut avoir un caractère plus ou moins marqué de généralité, mais il peut encore offrir des degrés variables d'intensité.

Mobilité des idées. — A un premier degré, c'est une simple mobilité des idées. Le malade saute brusquement d'un sujet à un autre; il ne peut suivre le fil d'une conversation, l'approfondir, l'épuiser en quelque sorte. Il n'est plus le maître de diriger, de fixer convenablement son attention; en un mot, il est superficiel, et toutes ses phrases sont écourtées.

Ce fait a son importance, il doit être soigneusement constaté. Si l'on se borne, par exemple, à poser des questions détachées, sans chercher à en provoquer les développements naturels, il est à peu près certain que la situation mentale échappera à l'appréciation de l'observateur.

La mobilité des idées se remarque particulièrement comme symptôme initial des diverses formes d'aliénation, principalement de la

manie.

Dans quelques circonstances elle apparaît comme un phénomène de transition, dans le cas par exemple de transformation d'une espèce dans l'autre. Enfin, elle est le signe précurseur du retour des accès de manie intermittente. Quelquefois aussi elle est le symptôme caractéristique, prédominant, d'un état mental d'autant plus grave, qu'il repose sur des éléments en apparence vagues et mal déterminés, et qui affecte presque toujours une marche chronique.

L'incohérence peut être seulement incomplète, en ce sens que le malade laisse son attention s'égarer facilement, et qu'il ne peut de luimême lui imprimer une direction suffisamment prolongée. Il saisit la portée des questions qu'on lui adresse, mais, en laissant son esprit s'attacher successivement à une série d'idées accessoires, il a bientôt perdu de vue le sujet principal de la conversation. On peut, en le rappelant à lui-même, obtenir de lui une réponse satisfaisante

incohérence violente. - A un degré plus élevé, l'incohérence représente assez bien une sorte de déroulement, de déchaînement furieux des idées qui sont violemment chassées les unes à la suite des autres, • sans aue l'individu puisse réprimer cette singulière manifestation. C'est là un état d'automatisme véritable. On dirait d'une horloge privée de son balancier et dont les rouages se détendent brusquement Quelaues malades ont réellement la conscience de l'impuissance où ils sont ■d'arrêter ce désordre ettrayant ; leur figure bouleversée a quelque chose d'étonné, et plus tard ils conservent parfaitement le souvemr de cette

''cette' forme'd'incohérence s'accompagne toujours d'une volubilité extraordinaire. L'individu ne trouve plus quefquefois les expressions u fisantes pour rendre sa pensée, et dès lors il est difficile d'en saisir ^gnification. Non-seulement les phrases ne se suivent plus, mais les

SYMPTOMATOLOGIE. 51

mots eux-mêmes viennent se placer les uns à côté des autres, sans ordre et sans but.

L'incohérence des idées peut tenir à des conditions toutes opposées, tantôt à l'affaiblissement même des organes préposés à l'exercice des fonctions intellectuelles, tantôt à une véritable surexcitation imprimée à ces tnêmes organes et à l'impossibilité dans laquelle se trouve l'individu d'en régler et d'en modérer le mouvement. Dans ce dernier cas, la multiplicité des impressions et les illusions nombreuses dont il est l'objet, ne lui laissent plus le temps de se reconnaître, de classer avec ordre tant d'éléments épars, de juger enfin le caractère des sensations, la valeur des idées, et la nature des images qui viennent l'assaillir en foule.

C'est surtout, nous l'avons dit, chez les maniaques à la période aiguë de leur maladie, qu'on observe l'incohérence avec ses signes les mieux tranchés. Tout indique chez eux une évidente surexcitation. Les circonstances les plus insignifiantes, la vue d'un objet, une parole, le moindre bruit, éveillent aussitôt une série de pensées, de souvenirs, d'impressions qui n'ont entre eux ni rapport, ni liaison, qui apparaissent et qui s'entre-croisent comme les objets eux-mêmes qui viennent accidentellement frapper les regards de l'individu.

Lorsque l'incohérence est portée au plus haut degré, lorsque ce ne sont plus les idées ni les phrases, mais les mots eux-mêmes qui s'échappent sans liaison entre eux, il est rare qu'elle ne dépende pas alors de la faiblesse même des organes de l'intelligence. C'est ce qu'on remarque dans la forme chronique de la manie, dans la démence et à une période avancée de la paralysie générale. Chez ces malades, les impressions deviennent confuses, la mémoire n'est plus apte à recueillir le moindre souvenir, l'attention fait complètement défaut, et l'association des idées devient impossible, faute des éléments les plus nécessaires à son accomplissement.

Cette forme d'incohérence, par affaiblissement intellectuel, a des caractères tranchés qui la distinguent nettement de celle que nous avons décrite plus haut. Ce n'est plus un état qui s'accompagne de mouvements passionnés, d'une réaction énergique, d'une succession rapide d'émotions, en rapport avec l'agitation, la loquacité, l'intempérance de langage, etc. Loin de là, on observe une sorte d'inertie et d'indifférence, la physionomie exprime l'hébétude et l'engourdissement, on rencontre enfin les signes caractéristiquesjd'une déchéance intellectuelle plus ou moins avancée.

A ce dernier point de vue, on pourrait reconnaître deux sortes d'incohérence : l'une de forme active, offrant ordinairement des chances de guérison ; l'autre dé forme passive, nécessairement incurable.

Lorsqu'elle se manifeste au début de l'aliénation mentale, elle n'a rien de particulièrement défavorable ; mais lorsqu'elle survient plus

tard, longtemps après la manifestation de la folie, elle est alors un signe fâcheux qui indique déjà le passage de l'affection mentale à un état chronique, et un commencement d'affaiblissement incurable.

Idées fixes. — Les idées, au lieu de se manifester comme nous l'avons dit, sans ordre et sans suite, présentent chez d'autres aliénés un phénomène tout à fait contraire ; leur association se fait d'une manière particulièrement vicieuse. On les voit alors affecter entre elles le même caractère, présenter la même physionomie, s'enchaîner toutes dans le même ordre, se circonscrire dans une espèce de cercle dont rien ne peut plus les faire sortir.

Dans ce cas, elles ont presque toujours pour origine des impressions douloureuses, des sensations pénibles ; elles donnent lieu à des sentiments de haine et de méfiance, à des accusations perfides, et à ce désir de vengeance qui caractérisent une catégorie de lypémaniaques souvent dangereux.

On désigne sous le nom d'idée fixe, les préoccupations qui naissent dans ces conditions d'impressionnabilité exagérée et de souffrance morale.

L'idée fixe ne saurait être à elle seule, on le comprend, un caractère absolu d'aliénation mentale ; on peut la rencontrer chez les personnes qui jouissent de la plénitude de leurs facultés et de l'intégrité de leur raison, non-seulement lorsqu'elles sont dominées par une passion violente, mais encore chez celles-là même qui se font remarquer par une grande sensibilité, et dont l'imagination ardente devient, par suite, un obstacle naturel à la solidité de leur jugement. On voit alors une pensée habituelle, un simple soupçon revêtir une sorte de fixité, et se rapprocher singulièrement des idées maladives que l'on observe chez les aliénés. Si absurde qu'elle puisse être, l'idée fixe, comme l'a fait justement remarquer M. Leuret, ne suffit pas pour caractériser la folie. Il n'est pas difficile, ajoute cet auteur, de réunir un certain nombre d absurdités qui circulent çà et là dans le monde soi-disant raisonnable, et même dans le monde des savants (1).

Comme le fait remarquer d'autre part Griesinger, les idées fixes, chez les aliénés, se distinguent des idées fausses des individus en état de santé par une foule de points essentiels ; elles se rattachent à un ensemble psychologique morbide, elles sont très-souvent en opposition avec les opinions antérieures de l'individu, celui-ci ne peut pas s'en défaire à volonté; elles résistent au témoignage des sens et de l'intellieence Elles sont dues à un dérangement cérébral qui se manifeste encore par d'autres symptômes : insomnie, hallucinations, phénomènes paralytiques. On voit, par là, combien est superficielle et fausse la comparaison qu'on a voulu établir entre les erreurs, le délire de certaines

(1) Leuret, Fragm. psycholog. sur la folie. Paris,

SYMPTOMATOLOGIE.

époques toutes entières, croyance aux sorciers, aux enchanteurs, et les maladies mentales (1).

Chez un individu prédisposé, doué d'un caractère sensible, et surtout à la suite d'une impression profonde, la pensée peut se présenter à la l'esprit d'une manière importune, ne plus le quitter, l'obséder, dominer toutes ses conceptions; mais tant qu'il conserve la libre direction de ses actes et de sa volonté, il n'y a pas encore de délire. Dans ce cas cependant, dit Parchappe, la limite qui sépare la raison de la folie est difficile à déterminer pour l'observateur et facile à franchir pour le malade. L'idée fixe, ajoute Marcé, peut donc ne pas franchir les limites de la folie; mais dans la majorité des cas elle en est le premier degré (2).

Dans l'aliénation mentale, les idées fixes sont bien véritablement le résultat de l'exercice involontaire des facultés, et de l'impossibilité dans laquelle les malades se trouvent de réagir contre les impressions pénibles qui viennent les assiéger, et contre les sentiments dépresssifs qui en sont la conséquence. Elles tiennent à cette disposition d'esprit que présentent la plupart d'entre eux, qui les pousse sans cesse à trouver autour d'eux l'explication des phénomènes étranges dont ils sont l'objet. Nous verrons plus loin que si elles ont quelquefois pour origine des illusions, ou plutôt des hallucinations, il arrive souvent aussi qu'elles revêtent des caractères tels, qu'il n'est plus guère possible de les distinguer des fausses sensations elles-mêmes.

Ce phénomène pathologique présente une intensité variable ; quelques malades sont, sous ce rapport, d'une telle susceptibilité, que les moindres circonstances prennent à leurs yeux une importance extraordinaire et une signification à laquelle on était loin de s'attendre. Ajoutons que, chez quelques personnes nerveuses et impressionnables, une émotion violente a été souvent le point de départ d'une idée fixe, qui en est comme la continuation, et qui forme plus tard le signe caractéristique du délire. Une jeune fille assiste au triste spectacle d'une exécution capitale ; elle voit la tête du supplicié tomber dans une espèce de tonneau ; depuis ce moment, elle a sans cesse devant les yeux cet horrible spectacle, elle est poursuivie par la pensée que son dernier jour est prêt d'arriver; elle répète sans cesse qu'on fera tomber sa tête dans le fatal tonneau. C'est surtout dans la lypémanie qu'on voit se manifester, au plus haut degré, cette association vicieuse des idées. L'un redoute l'approche d'ennemis imaginaires, conjurés pour sa perte ; l'autre se dit damné, et se reproche les fautes les plus légères comme des crimes impardonnables. Une jeune fille éprouve dans ses sentiments d'amour une déception cruelle : bientôt son esprit s'exalte, sa conscience s'alarme, elle se reproche amèrement d'avoir reçu les assiduités de celui qu'elle se plaisait à appeler autrefois son fiancé. Elle cherche, dans un excès de

(1) Griesinger, op. cit., p. 83.

(2) Marcé, Traité pratique des mal. ment. Pai-is, 1862, p. 356.

dévotion, des consolalions qui jettent au contraire son âme dans un trouble plus profond. « Je suis damnée, s'écrie-t-elle, un enfer éternel pour mes péchési... Il n'y a plus de Sauveur, plus de ciel, plus de paradis pour moi ! »

Ténacité des idées fixes. — Quand une fois l'idée est devenue une sorte d'explication des phénomènes dont la raison d'être ne peut se trouver dans les faits d'ordre habituel, quand elle s'est emparée de l'esprit des malades, elle s'y attache avec une ténacité extrême ; rien ne peut plus la faire disparaître, quels que soient les moyens employés, et les efforts tentés en vue d'en démontrer l'absurdité et la fausseté. Ce caractère est d'une grande importance en matière de traitement, puisque, surtout à la période croissante de l'affection, toute discussion, tout raisonnement avec le malade reste absolument sans succès. L'intimidation, à cette même période, ne saurait arriver à un résultat plus favorable ; dans quelques circonstances elle peut avoir, au contraire, des inconvénients sérieux. On épuise en vain toute sa logique, on se fatigue inutilement, sans autre bénéfice que d'exercer encore l'irritabilité déjà considérable de celui dont on ne saurait trop ménager la susceptibilité.

Le malade puise un élément nouveau d'excitation dans le fait même de la discussion, il semble s'assimiler, et faire tourner au proGl de son délire tout ce qu'il peut rencontrer en lui comme autour de lui, dans son intelligence, dans son éducation, en un mot dans les circonstances particulières au milieu desquelles il se trouve placé.

C'est surtout quand l'affection est arrivée à son maximum d'intensité qu'on voit ce phénomène prendre un véritable caractère d'irrésistibihté, et s'emparer d'autant plus de l'esprit de l'individu, que l'idée est ellemême plus absurde. Une jeune fille s'imagine, malgré les observations qu'on peut lui faire à ce sujet, qu'elle est transformée en chenille. Un autre malade, atteint de lypémanie chronique, doué d'une constitution robuste, et d'ailleurs fort intelligent, se met parfois à pousser des cris affreux, en fixant d'un regard épouvanté le trou d'une serrure ; lorsqu'on lui demande l'expHcation d'une semblable terreur, il répond qu'on va lui infiiger l'horrible supplice de traverser le trou de cette serrure. Si on lui démontre l'absurdité d'une pareille croyance, il répond qu'il le sait bien, mais que c'est plus fort que lui; quoi qu'il fasse, il ne peut se débarrasser de cette affreuse pensée.

L'idée fixe peut se manifester tout à coup, d'une manière subite, à la suite par exemple d'une émotion violente qui a elle-même déterminé l'explosion du délire. Mais le plus souvent elle se développe lentement, progressivement, consécutivement à des impressions douloureuses répétées ; elle est très-souvent aussi la conséquence d'un phénomène pathologique extrêmement remarquable, que nous décrirons sous le nom d'hallucuiation ; dans ce cas elle donne à l'affection mentale un certain caractère de ténacité.

SYMPTOMATOLOGIE. 55

Elle a d'ailleurs, avec l'hallucination, des points de contact remarquables; comme celle-ci, elle prend sa source dans des conditions spéciales de délire restreint et systématisé, et elle paraît reposer sur le même état de dépression ou d'exaltation de la sensibilité morale. Le malade, quels que soient ses efforts, ne peut, surtout à la période croissante de son affection, éloigner ni l'une ni l'autre de son esprit; et lors même que sa raison et sa conscience pourraient encore lui démontrer la fausseté des sensations qu'il éprouve, il reste dans l'impuissance absolue de réagir contre elles, il en subit fatalement l'influence et se laisse passivement diriger par elles. Seulement, dans l'hallucination, les idées prennent un corps, une forme matérielle; elles se transforment en véritables sensations; et, sous ce rapport, elles impressionnent peut-êire davantage le malade. Nous reviendrons à l'occasion sur ces différentes particularités; nous devons nous borner à faire remarquer qu'il existe probablement, dans les deux cas, une même disposition morbide du cerveau.

L'idée fixe, rare dans la démence et la paralysie générale, se rencontre surtout, avec les caraclères qui lui sont propres, dans lalypémanie, et dans cette forme décrite par Esquirol sous le nom de monomanie.

On peut aussi l'observer, mais avec des caractères moins tranchés, dans quelques variétés de la stupidité. Elle n'est le plus souvent que l'expression la plus accentuée d'un état de dépression et d'exaltation de la sensibilité morale : elle est comme le reflet des angoisses poignantes qui tourmentent le malade, ou de ses désirs ardents et de ses espérances ambitieuses.

Un aliéné souffre-t-il de l'estomac : sous l'empire des douleurs qu'il ressent, il conçoit l'idée fixe qu'on l'a empoisonné, qu'on a mêlé de l'arsenic à ses aliments, etc. Cet autre a pris son gendre en profonde aversion; il n'a pas de plus grand désir que d'en être débarrassé, et bientôt il a l'entière conviction que ce dernier est allé mourir de la fii' vre jaune à la Martinique. La vue même de ce gendre ne fait que l'irriter, sans lui ôler un seul moment son idée fixe.

Il serait superflu de multiplier les exemples de ce genre ; ils suffisent pour démontrer tout ce qu'il y a d'impraticable à attaquer de front de semblables croyances. Il est alors préférable d'employer des moyens détournés pour tâcher de vaincre l'erreur et l'obstination dans lesquelles le malade s'entretient.

Un monomaniaque religieux, cité par Leuret, refuse obstinément de manger, persuadé que le démon a répandu sur ses aliments une influence diabolique ; il suffit qu'un prêtre fasse le simulacre de les bénir pour qu'il les prenne aussitôt. Il est à remarquer que c'est surtout dans les cas de folie religieuse que l'idée fixe pousse ceux qui en sont atteints, aux actes les plus regrettables.

On voit alors quelques malades faire preuve d'une inconcevable énergie : ils se laissent mourir de faim, exercent sur eux-mêmes, ou sur les

f>6 ' PATHOLOGIE GÉNÉRALE.

personnes qui leur sont les plus chères, des actes d'une extraordinaire violence.

Si nous nous sommes arrêté quelques instants sur ces deux phénomènes si opposés l'un à l'autre, Vincohérence et les idées fixes, c'est qu'ils constituent deux symptômes essentiels, et qu'il est bien rare de ne pas les rencontrer dans l'une ou l'autre des diverses formes qu'affecte l'aliénation mentale. Ce sont les deux termes généraux par lesquels la folie vient s'exprimer d'habitude, et l'on peut dire, jusqu'à un certain point, avec quelques auteurs recommandables, M. Foville entre autres, que lorsqu'ils n'apparaissent pas d'une manière évidente, c'est que le malade a encore la force de dissimuler sa situation, ou bien, c'est que l'examen de l'observateur n'a pas été suffisamment prolongé.

Sous ce rapport, le mode d'association des idées pourrait servir de base de classification pour les diverses formes d'aliénation mentale.

Il n'y aurait à considérer que deux sortes d'aliénés : ceux qui sont incohérents, et ceux qui ont des idées fixes. Les maniaques, les déments, les imbéciles, quelques stupides pourraient rentrer dans la première catégorie des incohérents. Les monomaniaques, les lypémaniaques dont le délire est particulièrement systématisé, et qui a pour point de départ l'idée fixe, feraient partie de la deuxième catégorie.

Nous ne donnerons pas à cette division l'importance qu'elle ne saurait avoir; elle ne peut, comme nous le verrons par la suite, servir de base pour la classification des maladies mentales. Il existe d'ailleurs des cas bien réels d'aliénation qui ne se caractérisent pas par un trouble évident des facultés intellectuelles.

Sensibilité morale. — Au point de vue de la sensibilité morale proprement dite, de nos affections, de nos passions, etc. , on trouve chez les aliénés des particularités qui méritent d'être rapidement décrites.

« La sensibilité morale, dit un aliéniste célèbre (1), cette corde qui vibre avec tant de force, est un point de départ dans les actes conservateurs, comme dans les actes libres. Elle s'identifie étroitement avec nos plus chers intérêts ; elle est plus d'une fois l'origine de nos passions ; c'est par elle qu'on est malheureux ; elle est la source mystérieuse des forces de l'âme. »

Les Allemands l'appellent Gemûth, les Anglais la confondent généralement sous l'expression de Moral. C'est pour ainsi dire VAnimiis des Romains, le eu(ji<5ç des Grecs; c'est presque le cœur, dans son acception morale. C'est le sens qui crée les émotions, le sens émotif, suivant une expression employéepar le docteur Cerise (2), le sens a/fec^?/ de Guislain.

Ce sens affectif, émotif, qui fait couler des larmes de tristesse, de joie, d'attendrissement, d'admiration, d'enthousiasme, est le punction saliem

(1) Guislain, Leçons sur les phrénopathies, 1852, II, p. 121.

(2) Cerise, Lettre adressée au professeur Longet.

SYMPTOMATOLOGIE. 37

de l'âme, son point central, son noyau vital, der lebendige Kernund Mittelpunkt, gleichsam das Punctum saliens unseres Seslenlebens (1). •

Les affections seraient, d'après la définition de Henle, des mouvements sympathiques entre l'organe de la pensée et des nerfs.

Cette disposition morale présente, suivant les individus, des différences essentielles.

Les sentiments expansifs et dépressifs, par lesquels s'expriment la joie et la douleur, varient naturellement, suivant la forme et l'intensité avec lesquelles ils se manifestent. Les causes qui chez les uns viennent les exalter, agissent chez les autres d'une manière imperceptible.

A ce point de vue, l'on peut admettre, ainsi que le fait Wachsmuth, deux sortes de tempéraments : l'un expansif et l'autre dépressif.

Toujours est-il que, dans toutes les formes d'aliénation mentale, quelles qu'elles soient, on trouve presque constamment un trouble plus ou moins profond de cette grande et primordiale faculté, la sensibilité morale.

Il existe même, ainsi que le reconnaissent la plupart des médecins, des affections mentales qui n'ont point pour caractère le désordre des facultés intellectuelles, mais bien le trouble du sens affectif, de la sensibilité morale proprement dite. Ainsi, les Allemands distinguent les affections morales proprement dites Gemûthskrankheiten des affections mentales Geisteskrankheiten, et Pritchard admet une aliénation morale. Moral insanity, qui ne s'accompagnerait pas d'un trouble manifeste de l'intelligence. Nous reviendrons plus tard sur ce sujet.

La folie des émotions, celle qui s'exprime par l'exagération, la déviation de la sensibilité émotive plutôt que par des anomalies dans les facultés intellectuelles, présente naturellement des nuances et des formes qui peuvent varier à l'infini, comme les émotions même que l'on rencontre à l'état normal. Nous croyons toutefois qu'il y a lieu de reconnaître, dans ce cas, la prédominance du délire émotif sur le trouble intellectuel, sans admettre une folie émotive véritable. Dans la pratique, en effet, il est à peu près impossible de séparer les facultés affectives des facultés intellectuelles qui exercent les unes sur les autres une action réciproque. Suivant Littré et Luys, les facultés affectives n'auraient pas un siège spécial, elles se confondraient dans le même lieu anatomique avec les facultés intellectuelles. La sphère cérébrale, dit Luys, oti régnent les passions affectives et celles oîi siègent les manifestations purement intellectuelles, sont unies par les liens d'une stricte et intime solidarité. Les facultés affectives disparaissent, comme les facultés intellectuelles, avec la destruction des hémisphères (2).

Ce sont les impressions morales, comme le remarque justement Esquirol, qui dans la grande généralité des cas provoquent la folie.

(J) Heinroth, Die SeelenstCrung, cité par Guislain. (2) Littré, Revue philosophique, 18G3, p. 356.

PAinOLOGIE GÉNÉRALE.

Presque toujours des émotions douloureuses plus ou moins prolongées sont venues préluder à l'invasion du délire, et c'est une souffrance morale qui en caractérise la période d'incubation.

C'est ainsi qu'on observe en règle presque .absolue, comme signe prodromique de la maladie, une transformation plus ou moins complète du caractère de l'individu.

Changement de caractère. — Le changement de caractère, qui se manifeste au début même de la folie, est un symptôme important à signaler. On sait que les dispositions morales, qui constituent pour chaque personne son individualité propre, apparaissent dès les premières années de la vie dégagées alors de toute dissimulation : elles se conservent à travers toutes les phases de l'existence. Sans doute diverses circonstances, l'expérience de la vie, des passions nouvelles, une éducation plus ou moins bien dirigée, le milieu environnant, peuvent imprimer au caractère une certaine modification, en émousser les traits saillants; mais tant que la raison persiste, le caractère n'en reste pas moins avec les signes qui servent à le distinguer.

Avec l'invasion de la folie nous voyons apparaître, de ce côté, une modification plus ou moins profonde. Tantôt on observe une transformation complète, et l'individu présente des dispositions toutes contraires à celles qu'on observait auparavant; tantôt, au contraire, on rencontre une sorte d'exallalion ou d'exagération, ou bien un état d'affaissement ou de véritable affaiblissement. Ce sont là des particularités qui ne doivent pas échapper à l'attention de l'observateur.

Le malade, de doux, de paisible, de patient, de sérieux qu'il était auparavant, devient peu à peu colère, irritable, impatient, gai, insouciant, inattentif et indifférent aux intérêts qui lui étaient les plus chers. Il se passionne sans motifs pour des choses qui n'en valent guère la peine; prend en haine ses amis et ses parents, s'adonne à des excès, recherche la société de gens mal famés, néglige ses affaires et montre des habitudes dont on ne l'aurait jamais cru capable.

Dans quelques cas de prédisposition héréditaire à l'aliénation, on a pu observer du côté du caractère, longtemps avant l'invasion de la folie, certaines anomalies qui avaient attiré l'attention; et c'est là un des signes que l'on a attribués à la prédisposition héréditaire. Ainsi les uns s'étaient montrés d'un orgueil excessif ou d'une irritabilité extraordinaire ; ceux-là d'une tristesse exagérée ou d'une gaieté ridicule ; chez d'autres on avait remarqué une opiniâtreté déraisonnable; d'autres avaient toujours été irrésolus, craintifs, timorés à l'excès ; presque tous avaient fait preuve d'une activité en quelque sorte désordonnée des facultés morales et intellectuelles.

11 serait intéressant de rechercher les rapports qui peuvent exister entre le changement du caractère et les différentes formes d'aliénation ; mais c'est une étude qui aurait encore besoin d'être l'objet de nombreu-

SYMPTOMATOLOGIE.

ses recherches. Dans la manie, par exemple, c'est presque toujours une transformation complète de caractère que l'on rencontre. Nous nous rappelons, entre autres, l'observation d'une femme atteinte de manie intermittente, et dont le caractère était naturellement doux, bienveillant et d'une grande franchise; elle était laborieuse et très-rangée. Chaque fois que ses accès venaient la reprendre, elle devenait méchante, dissimulée, hypocrite, pour retrouver ses aimables qualités quand la maladie tendait à disparaître. Dans quelques-unes de ses formes, la lypémanie paraît avoir eu son germe, son principe, dans le caractère même de l'individu que des circonstances particulières sont venues exagérer. On observe aussi presque toujours, dans la paralysie générale, longtemps avant la manifestation des symptômes qui distinguent cette terrible maladie, une transformation particulière du caractère qui se manifeste surtout alors par une absence plus ou moins complète de sens moral.

Nous n'insisterons pas davantage sur ce sujet, il nous suffit d'avoir résumé à cet égard quelques indications qui nous ont paru avoir leur utilité.

Sentiments affectifs — Les aliénés sont ordinairement d'une impressionnabilité très-grande : sous l'influence du délire, leurs affections se modifient peu à peu, ils prennent en aversion les personnes qu'ils chérissaient le plus, ou du moins s'ils n'ont pas pour elles les marques d'un profond mépris, ils ne leur témoignent plus qu'une indiiférence complète.

« Quelques-uns, dit Esquirol, semblent cependant faire exception à cette loi générale, et conservent une sorte d'afifection pour leurs parents et amis ; mais cette tendresse, qui est quelquefois excessive, existe sans confiance, sans abandon pour les personnes qui, avant la maladie, dirigeaient les idées, les actions des malades. Ce mélancolique adore son épouse, mais il est sourd à ses avis, à ses prières ; ce fils immolerait sa vie pour son père, mais il ne fera rien par déférence pour ses conseils, dès qu'ils auront son délire pour objet.

« Cette aliénation mentale, ajoute Esquirol , est si constante, qu'elle me paraît un caractère essentiel de l'aliénation mentale. Il est des aliénés dont le délire est à peine sensible; il n'en est point dont les passions, les affections morales ne soient désordonnées, perverties ou anéanties (1). »

La perversion morale, nous le verrons plus tard, caractérise particulièrement certaines formes d'ahénation mentale. Telles sont les foUes religieuses, le trouble moral que nous décrirons sous le nom de folie impulsive, et la plupart des cas de manie aiguë et chronique. Les malades sont alors poussés à des actes de méchanceté ou de malveillante espièglerie : cOmme l'a fait observer Esquirol, ils se plaisent à déchirer, à faire le mal; ils injurient, calomnient; ils rient du mal qu'ils font et de celui qu'ils voient faire.

(1) Esquirol, t. Il, p. 16.

M. Belhomme a justement fait remarquer que l'état névropathique ou la simple névrose du système nerveux suffisait pour produire, surtout chez les individus prédisposés à la folie, des phénomènes de perversion des facultés intellectuelles, morales ou instinctives. C'est ce que l'on observe par exemple chez quelques jeunes filles à l'époque de la menstruation, pendant la puberté.

M. le docteur Michea (1) a cherché à établir la distinction entre la perversion maladive et la perversité morale. Cette distinction peut certainement présenter, dans quelques cas, les plus grandes difficultés. L'auteur que nous citons résume sous ce rapport quelques caractères généraux. Il importe, suivant lui, de comparer les habitudes présentes de l'individu avec des habitudes antérieures; c'est là une première règle qui doit guider l'expert dans l'appréciation des faits. Les circonstances étiologiques sont importantes à noter ; tels sont les troubles nerveux, périphériques, qui contribuent pour une part si grande dans la production du délire : la gastralgie, la dyspepsie, les troubles de la menstruation, les désordres de l'action musculaire, les tics de la face, le clignotement des paupières, le strabisme passager, la chorée, l'hystérie, l'épilepsie, les convulsions épileptiformes, etc.

Les prédispositions héréditaires, la démonstration de la transmission de la folie des parents aux enfants, est une preuve des plus considérables à faire valoir. La spermatorrhée, les pertes séminales involontaires, nocturnes ou diurnes, pour peu qu'elles soient répétées ou abondantes, constituent une des causes déterminantes les plus communes du désordre des fonctions cérébrales chez les jeunes sujets; c'est là un fait sur lequel Lallemand (2) a particulièrement appelé l'attention. Mais la spermatorrhée produit plus souvent le trouble des facultés affectives, que celui des facultés intellectuelles. Les sentiments affectifs, les impulsions au suicide et au meurtre sont tellement sous sa dépendance, qu'ils disparaissent quand cessent les pertes séminales, pour revenir avec la même force quand celles-ci se manifestent de nouveau.

Quoi qu'il en soit, comme le dit Esquirol, le retour des affections morales dans leurs justes bornes, les larmes de la sensibilité, le besoin d'épancher son cœur, de se retrouver avec les siens, de reprendre ses habitudes, sont des signes certains de guérison.

(( La diminution du délire n'est un signe positif de guérison que lorsque les aliénés reviennent à leurs premières affections (3). »

L'irritabilité est un caractère essentiel de toutes les formes d'aliénation, surtout à leur période aiguë. On voit alors les malades subir avec la plus grande facilité les émotions de toutes sortes. Qu'on vienne, par exemple, toucher maladroitement à leurs conceptions délirantes, et

(1) Michea, Ann. méd. psych., 1862, p. 440.

(2) Lallemand, Des pertes séminales involontaires. Paris, 1836-1842.

(3) Esquirol, t. I, p. 16.

SYMPTOMATOLOGIE. 61

l'on provoque aussitôt chez eux une source intarissable d'impressions douloureuses. Une opposition malveillante, systématique, les jette infailliblement dans la disposition d'esprit la plus regrettable. Si, au contraire, on les écoute avec bienveillance, si l'on prend intérêt à leur situation pénible, on arrive presque toujours à captiver peu à peu leur confiance et à les soumettre insensiblement au traitement que leur maladie réclame.

La colère, la fureur, constitue aujourd'hui chez les aliénés un état véritablement exceptionnel. Elle était autrefois un symptôme habituel et caractéristique des maladies mentales. Ce symptôme a disparu depuis que les maladies sont devenus l'objet d'un traitement humain et rationnel.

On observe surtout les accès de fureur les plus intenses dans quelques cas de manie aiguë, et'particulièrement à la suite d'attaques d'épilepsie. Ces accès se produisent souvent d'une manière périodique; rarement ils font explosion tout à coup. Ils ont leur période d'incubation, d'augmentation et de décroissance. Presque toujours ils sont annoncés par des prodromes qui permettent de placer les malades à temps dans les conditions nécessaires de surveillance.

Chez les aliénés en proie à la fureur, les forces physiques sont pour ainsi dire décuplées.- Ce qui les rend ainsi redoutables, ditEsquirol, c'est que le sentiment de leur force est soustrait au calcul de la raison. Plusieurs même ont la conviction qu'ils possèdent une force surnaturelle, indomptable, et lorsqu'ils en font usage, ils sont d'autant plus dangereux, qu'une idée de supériorité les domine, ou qu'ils ont moins d'intelligence (1).

Il n'est pas rare de voir l'accès de fureur suivi d'un état d'affaissement et de prostration plus ou moins considérable, qui, dans quelques cas, peut se transformer en un état de stupeur ou de démence confirmée.

Toutes les passions peuvent prendre, chez les aliénés, un développement extraordinaire. Elles ont une énergie plus ou moins en rapport avec la forme même du délire.

Les passions expansives, celles qui expriment le contentement, le bien-être, la satisfaction de soi-même constituent, par leur exagération, le caractère spécial de la mégalomanie (monomanie d'Esquirol), et de la paralysie générale à ses deux premières périodes. Ces malades se montrent d'une gaieté excessive, quelques-uns prétendent jouir d'une félicité sans bornes.

Au contraire, les passions dépressives, celles qui expriment la crainte, le chagrin, la frayeur, se rencontrent dans les diverses variétés de l'^ypémanie, et dans une forme spéciale que nous décrirons sous le nom de Stupidité.

(1) Esquirol, t. I, p. 153.

Les malades, devenus soupçonneux, sombres, taciturnes, évitent avec soin ceux qui les approchent ; ils voient dans ceux qui les entourent des persécuteurs de toutes sortes, quelquefois ils ne peuvent ni comprendre, ni expliquer le motif de leurs angoisses et de leurs terreurs.

Chez les hypochondriaques, le souci de leur existence, leurs préoccupations incessantes au sujet de leur santé absorbent toute leur activité. Ils se concentrent en eux-mêmes, leur impressionnabilité morbide se traduit chez eux par un grand nombre de sensations douloureuses. Un rien les incommode ; la lumière, le moindre bruit leur fait pousser des cris effroyables. Ils sentent une griffe de fer qui les déchire, un fer rouge qui les consume. Un hypochondriaque, cité par Leuret, prétend que la langue n'a point de termes pour exprimer ce qu'il ressent. C'est, dit-il, comme un vase qui se remplit goutte à goutte, et dont toutes les gouttes sont des torrents de maux (1).

Chez les maniaques, au contraire, les passions présentent une remarquable instabilité, elles se succèdent les unes aux autres avec une mobilité que rien n'explique. Le malade passe sans transition de la joie la plus vive à toutes les manifestations de la douleur la plus profonde ; il ne garde aucune mesure dans les sentiments de haine, de vengeance qui l'animent tout à coup, et qui font brusquement place aux expressions contraires d'une amitié sans bornes.

Les imbéciles ont des désirs impérieux, des penchants pervers; ils volent pour satisfaire leur gloutonnerie, pour se procurer des objets de toilette ou pour tout autre motif.

Dans la démence, les malades n'ont plus ni désirs, ni aversions, ni haine, ni tendresse; indifférents à tout, rien ne les touche... (2).

En résumé, chez les aliénés les passions reposent sur des motifs bizarres, chimériques, et qui témoignent de l'affaiblissement de leur volonté. Dans l'état de raison, entre le mouvement impulsif passionnel et la détermination, intervient la conscience, cette lumière de l'âme, et l'acte commis engage nécessairement la responsabilité de celui qui l'a commis. Chez l'aliéné, la conscience déviée ou complètement absente, suivant la forme même du délire, ne vient pas faire obstacle à l'accomplissement de déterminations regrettables, c'est là une règle générale, un principe absolument vrai dans la généralité des cas. On sait, par exemple, que les individus atteints de paralysie générale, au début de leur maladie, donnent à toutes leurs passions, sans la moindre retenue, la plus entière satisfaction ; leurs penchants ont un caractère d'irrésistibilité qui témoigne, chez eux, d'une absence complète de libre arbitre; mais c'est là surtout le point de vue médico-légal sur lequel nous n'avons pas à insister.

(1) Louret, Fragm. psych., p. 392.

(2) Esquirol, op. cit.

SYMPTOMATOLOGIE. 63

Volonté. — Tout atteste, chez les aliénés, la lésion profonde que subit la volonté. Plus j'observe ces malades, dit M. Baillarger, plus j'acquiers la conviction que c'est dans l'exercice involontaire des facultés qu'il faut chercher le point de départ de tous les délires. Dès que l'excitation cérébrale survient, ils deviennent incapables de diriger leurs idées; elles s'imposent à eux, ils sont forcés de les subir (I).

La volonté, dit M. Lelut, est ce qu'il y a de personnel, de réellement humain dans l'homme. Il faut, dans l'appréciation de ses actes, tenir autant de compte du sentiment que de l'idée, de la passion que du jugement; la psychologie doit faire une grande place aux affections, aux penchants, aux instincts même oh la volonté va puiser les éléments de ses déterminations (2).

Gomme le fait remarquer M. Littré, la volonté, en se perfectionnant, finit par intervenir dans la direction de nos principales facultés. C'est ainsi qu'elle commande à la mémoire de se souvenir, au jugement de comparer ; qu'elle modère les écarts et les excès de l'imagination ; qu'elle soumet, en un mot, à l'empire de la raison, les tendances instinctives et les sensations exagérées (3).

C'est cette volonté réfléchie, ce pouvoir dirigeant que nous voyons échapper plus ou moins complètement chez les ahénés, suivant les formes différentes d'aliénation mentale.

Il existe, sous ce rapport, une distinction importante à établir chez les malades. Dans un grand nombre de cas, leur sensibilité morale est profondément modifiée, leurs sentiments sont pervertis ; on comprend alors que leurs déterminations viennent refléter celte perversion profonde que la maladie a imprimée en eux. Les circonstances les plus insignifiantes provoquent des mouvements passionnés, qui, ens'ajoutant aux convictions et aux idées délirantes, contribuent à donner à leurs actes un véritable caractère d'irrésistibilité. C'est ainsi que le lypémaniaque poursuit, avec une étonnante préméditation, le but insensé vers lequel l'entraînent ses soufl'rances morales. Le monomaniaque ambitieux, l'air dédaigneux, l'attitude hautaine, dans la persuasion qu'il possède un pouvoir sans bornes, frappe aveuglément celui qui refuse de se soumettre à son impérieuse domination. Le maniaque peut agir, lui aussi, sous l'influence d'idées préconçues; il peut se croire un instant capable de planer dans les airs, et se précipiter par une fenêtre. Dans toutes ces circonstances, le malade agit sous l'empire de mobiles déterminés, ses actes sont volontaires ; ils ont leur raison d'être dans les sentiments, les passions, les angoisses qui faussent l'intelligence et obscurcissent la conscience.

Mais il existe bien réellement des circonstances oh le malade est do-

(1) Baillarger, Ann. méd. psych., 1856, p. 55.

(2) Lelut, ylnn. méd. psych., 1844, p. 160.

(3) Littré, Revue philos., 1868, p. 351.

miné par une véritable puissance, par une impulsion à laquelle il ne peut résister et qui l'entraîne, malgré lui, malgré ses efforts les plus énergiques à des actes extrêmement fâcheux. C'est ce que nous étudierons plus tard sous le nom d'impulsions irrésistibles.

Les troubles de la volonté présentent d'ailleurs, chez les ahénés, les particularités les plus remarquables.

Certaines formes de manie peuvent avoir pour caractère prédominant un affaiblissement spécial de la volonté, telle est, par exemple, la manie sans délire, que l'on a encore désignée sous le nom de folie morale moral insanity. Les malades qui en sont atteints ne peuvent se conduire d'une manière raisonnable, qu'à la condition d'être placés sous une surveillance et une direction particulière. S'ils sont livrés à euxmêmes, ils ne tardent pas à commettre les actes les plus déraisonnables ; ils selaissentaller àtoutes lesmauvaises tendances que leur volonté est impuissante à dominer. Dans ce cas le délire des actes est plus apparent que le trouble même des facultés intellectuelles.

On observe aussi des individus qui sont devenus tout à fait incapables de diriger leur volonté dans une sphère déterminée d'idées et de sentiments. Quelques lypémaniaques, ditEsquirol, n'ont plus de volonté ; s'ils veulent, ils sont impuissants pour exécuter ; après avoir lutté, combattu contre un désir qui les presse, ils restent sans action. « Vos conseils sont très-bons, disait un ancien magistrat à son médecin ; je voudrais suivre vos avis, mais faites que je puisse vouloir, de ce vouloir qui détermine et exécute ; je sais ce que je dois faire, mais la force m'abandonne lorsque je devrais agir. »

Il est en effet une forme de lypémanie particulièrement caractérisée par la prostration des facultés, portée quelquefois au plus haut degré. Le défaut d'initiative et d'énergie est poussé chez quelques malades à un tel point, qu'on les voit négliger jusqu'à la satisfaction de léurs besoins les plus impérieux.

L'histoire des anomalies de la volonté, que l'on peut observer dans l'aliénation mentale, exigerait de nombreux développements; cette étude a été faite par plusieurs auteurs, tant en France qu'à l'étranger. Sous ce rapport, on peut rencontrer les degrés les plus variables, depuis l'annihilation la plus complète jusqu'à l'exagération la plus inconcevable. Dans la démence, la volonté s'éteint comme les autres forces intellectuelles. Dans la stupeur, l'oppression de cette faculté peut aller jusqu'à un état de paralysie véritable, mais temporaire. Dans certames formes de délire partiel, l'exagération de la volonté se manifeste par une obstination des plus dangereuses quelquefois pour le malade luimême; dans quelques cas de manie, elle s'exprime par des désirs violents et un impérieux besoin d'agir, de se mouvoir.

L'attention, cette faculté qui mesure en quelque sorte la puissance de la volonté, présente naturellement un trouble correspondant chez les

SYMPTOMATOLOGIE. 6S

aliénés, a Ils ne jouissent plus, dit Esquirol, de la faculté de fixer, de diriger leur attention; cette privation est la cause primitive de leurs erreurs. Chez le maniaque, les impressions sont si fugitives et si nombreuses, les idées sont si abondantes, qu'il ne peut porter assez son attention sur chaque objet, sur chaque idée. Chez le monomaniaque, cette faculté est tellement concentrée, qu'elle ne se porte plus sur les objets environnants, sur les idées accessoires. Qu'une impression forte, inattendue, fixe un instant l'attention de ces malades, l'on ne tarde pas à voir l'aliéné devenir raisonnable. Ce retour à la raison dure aussi longtemps que l'effet de l'impression même, c'est-à-dire qu'il reste le maître de diriger et de soutenir son attention (1). »

On peut dire que la lésion de cette faculté est un signe précieux qui peut indiquer la nature et l'intensité du trouble intellectuel lui-même. A mesure que la convalescence s'établit, et lorsqu'elle vient à se confirmer, on voit l'attention reprendre chaque jour une force nouvelle, en même temps que réapparaît, de plus en plus marqué, l'exercice normal des facultés.

Imitation. — L'affaiblissement de la volonté, l'excitation imprimée à certaines facultés, et le spectacle toujours dangereux de certaines excentricités, rendent parfaitement compte de cette tendance singulière à l'imitation qu'on rencontre chez les aliénés, spécialement dans quelques cas de manière et de démence.

Cette particularité a son importance, surtout au point de vue du traitement. Les malades répètent ce qu'ils voient, ils s'excitent au milieu des éléments d'excitation, et, comme de véritables enfants, ils crient et s'agitent au milieu des cris et de l'agitation. La présence des personnes furieuses les porte à des actes de fureur, et' leur délire s'accroît au milieu du désordre et de la confusion qu'ils remarquent autour d'eux. Cette tendance à l'imitation doit être soigneusement réprimée dans la plupart des cas ; dans quelques circonstances, il est possible de la faire tourner au profit du malade lui-même. Les éléments d'ordre, de discipline, peuvent exercer sur son esprit une influence des plus salutaires et des plus remarquables ; il est tel individu turbulent et agité chez lequel on voit bientôt disparaître la conduite désordonnée, lorsqu'il est tout h coup placé dans des conditions de calme et de tranquillité.

Affaiblissement des facultés. - Les facultés intellectuelles, le jugement, la mémoire, l'imagination, etc., ne tardent pas à s'affaiblir progressivement dans les formes chroniques de l'aliénation, surtout dans celles qui tendent à la démence. Les malades oublient les faits qui les concernent et qui devraient les intéresser au plus haut degré. Ils ne reconnaissent bientôt plus ni parents ni amis ; il en est qui, immédiatement après leur repas, oublient qu'ils viennent de manger.

(Ij Esquirol, t. I, p. 20.

Daconet.

De môme on voit, peu à peu, s'éleindie et s'anéantir, les facultés qui se rattachent à la sensibilité morale. Les individus atteints de démence se montrent insensibles aux causes qui venaient autrefois les stimuler ; ils sont sans passions, leurs sentiments sont émoussés, et ils n'éprouvent plus que l'indifférence la plus profonde à l'égard des diverses personnes de leur famille.

A un degré avancé de déchéance intellectuelle, on voit les malades perdre jusqu'à la dernière trace de volonté.' Dénués de toute spontanéité, leurs déterminations sont vagues et incertaines; machines vivantes, ils se laissent mener au gré des circonstances.

Nous avons rapidement passé en revue les troubles principaux qui appartiennent à la sensibilité morale, à l'intelligence et à la volonté ; il nous reste à examiner d'autres phénomènes également remarquables, et qui se rapportent plus spécialement à l'ordre physique .

ARTICLE m.

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