ILLUSIONS
Au nombre des signes les plus remarquables que l'aliénation mentale puisse offrir, on doit encore placer ces singulières aberrations que l'on a désignées sous le nom d'illusions et d'hallucinations.
Esquirol a, le premier, distingué et décrit à part ces deux sortes de phénomènes. Cette division mérite d'être conservée. Sans doute ils peu-
(1) Bucknill, op. cit., livre VI.
(2) Griesinger, op. cit.^ p. 93.
Daoonet.
vent se confondre l'un dans l'autre, et acconnpagner le môme trouble mental; mais il n'en est pas moins vrai que les illusions et les liallucinations constituent deux symptômes essentiellement distincts, et qu'il importe d'étudier séparément. On peut, par exemple, faire disparaître par des moyens appropriés certaines illusions, celles entre autres qui ont pour origine une affection organique. L'hallucination, au contraire, est un phénomène d'ordre tout différent, le plus souvent indépendant de toute lésion organique, phénomène purement dynamique, et qui même vient se produire quelquefois en dehors de toute manifestation délirante. Les détails dans lesquels nous allons entrer feront mieux comprendre celte distinction que nous cherchons à établir.
Illusions. — On appelle illusion, une sensation qui est le résultat d'une impression réellement reçue, d'une perception véritable ; seulement le malade porte sur cette impression, sur cette perception, un jugement faux, et par conséquent il se trompe sur le caractère de cette sensation. M. Michea considère cette expression d'illusion ou erreur des sens, donnée par Esquirol, comme fautive ; ce n'est pas en effet l'organe sensoriel qui nous trompe dans ce qu'on appelle l'illusion des sens, mais bien notre jugement. Le témoignage des sens est vrai, mais la conséquence qui en est tirée est fausse (i).
Les illusions, chez les aliénés, ne ressemblent point à celles qu'on remarque dans l'état physiologique, et qui peuvent s'expliquer par les lois de l'optique, par celles du calorique, etc., etc. Ainsi, par exemple, une tour carrée, vue de loin, paraît ronde, le marbre semble plus froid que le bois, etc. Elles ne résultent pas non plus, dans la généralité des cas, d'une fausse perception dépendant elle-même d'une altération des organes de la sensibilité spéciale, comme par exemple dans les cas d'opacité du cristallin, de la cornée, de compression de la rétine, où l'on voit se produire les phénomènes connus sous le nom de toiles d'araignées, de mouches volantes, de globes lumineux, etc. ; ou bien encore ce qu'on observe dans certaines affections de l'ouïe, dans le cas de rétrécissement du conduit auditif externe, où les malades perçoivent des bourdonnements, des battements sonores, des bruits divers, etc. Tous ces phénomènes ne sont pas ordinairement, pour les personnes qui jouissent de leur raison, la source d'interprétations erronées.
Chez les aliénés, au contraire, il n'y a pas à proprement parler erreur des sens, mais plutôt erreur du jugement ; c'est l'esprit qui se trompe sur la nature et le caractère de l'impression ressentie. L'illusion a, pour point de départ, une impression réelle mais faussement interprétée. La condition nécessaire pour que l'impression sensorielle devienne une erreur de l'esprit, dit M. Maury, c'est que l'esprit soit sous l'empire d'un sentiment qui lui enlève son libre et complet exercice (2).
(1) Michea, Ann. méd. psijch., 1856, p. 388.
(2) Maury, méd. psycli., 185f-, p. 424.
SYMPTOMATOLOGIE. 83
Quelques affections mentales sont presque uniquement caractérisées par des illusions. Ainsi, pour certains malades, tout ce qui les entoure prend une physionomie spéciale, en rapport avec les désirs et les passions qui les agitent, les craintes et les angoisses qui les dominent. Les monomaniaques ambitieux voient, dans les personnes qui les environnent, des personnages de haute distinction. Le lypémaniaque croit entendre, dans les paroles les plus insignifiantes qu'on prononce auprès de lui, des accusations qui redoublent ses terreurs; il voit dans le journal qu'il lit la confirmation des faits qui le préoccupent, l'annonce des châtiments qu'il redoute, etc. Des aliénés remarquent, dans les lettres qui leur sont adressées, tout le contraire de ce qui s'y trouve réellement. Les illusions, communes chez les maniaques, sont souvent le point de départ des actes extravagants et des accès de fureur auxquels ils se livrent. Esquirol a séparé les illusions en internes et en externes; celles-ci proviennent des sens extérieurs. Il a encore proposé d'appeler les unes ganglionnaires, les autres illusions des sens proprement dits.
Illusions ganglionnaires ou internes. — Les fausses sensations qui ont leur siège dans les cavités viscérales sont extrêmement nombreuses et variées. La tête, la poitrine, l'estomac, le tube intestinal, l'utérus, sont des régions où l'imagination rapporte les sensations les plus étranges.
Les souffrances que la lésion de ces différents organes vient h déterminer, sont autant de symptômes sur lesquels les aliénés se trompent, sur la cause et la nature desquels ils portent les jugements les plus erronés.
Une céphalalgie leur fait croire que leur cerveau est transformé en un morceau de glace, que du mercure circule dans la substance cérébrale. Les hypochondriaques s'imaginent que leurs poumons sont remplis de particules dangereuses, de poussière de cuivre; ils font, pour lâcher de les expulser, des efforts de toux inouis. Une loueuse de chaises d'une église de Paris, citée par Leuret, était atteinte d'une péritomte chromque;elle attribuait les douleurs qu'elle ressentait dans la région abdominale, à la tenue d'un concile; elle prétendait sentir parfaitement les évêques marcher et gesticuler dans son ventre.
Un lypémaniaque, en proie à un délire religieux et dominé par des Idées de suicide, prétendait ressentir dans son estomac les mouvements d un serpent qui lui faisait de cruelles morsures. Chaque jour il demandait qu'on lui fit une opération, et il finit lui-même par s'ouvrir largement le ventre. A l'autopsie, on trouva des vers lombrics, et deux ulcérations situées dans la grande cavité de l'estomac.
Les affections de l'utérus ou de ses dépendances peuvent être le point de départ de formes particulières de délire, et donner lieu à des Illusions de nature érotique. Quelques femmes, sous l'influence des sen sations qu elles éprouvent, s'imaginent être enceintes : elles affirment sen-
lir les mouvements de l'enfant. D'autres éprouvent toutes les jouissances que procure l'union sexuelle. Une démonomaniaque hystérique, citée par Esquirol, croyait que le diable s'introduisait dans son corps sous la forme d'un serpent, par les organes extérieurs de la génération.
Nous ne reviendrons pas, à ce sujet, sur les considérations dans lesquelles nous sommes entrés à propos des troubles de la sensibilité générale; nous rappellerons seulement qu'ils peuvent être également une source d'illusions les plus singulières.
En résumé, les fausses sensations internes ne sont pas, chez les aliénés, une pure création de leur imagination; elles ont le plus souvent leur raison d'être, leur point de départ dans une lésion même de l'organe. Elles constituent alors de véritables symptômes, seulement ceux-ci sont méconnus par les malades, qui portent sur eux des jugements en rapport avec la nature même de leurs conceptions délirantes. L'attention du médecin doit donc être appelée d'une manière toute spéciale à cet égard, et, plus la même illusion se répète, plus il doit soupçonner une cause organique.
Illusions sensorielles. — 11 en est de même pour les illusions qui proviennent des organes des sens. Elles sont fréquentes chez les aliénés ; elles consistent dans la transformation des impressions venues du dehors, en des sensations qui ont un rapport plus ou moins direct avec le délire même du malade. Seulement elles reconnaissent pour cause, moins souvent que les illusions internes ou viscérales, une lésion organique. Les plus fréquentes sont naturellement celles qui proviennent des sens, de la vue et de l'ouïe.
Dans les illusions de la vue, les malades attribuent aux objets qu ils aperçoivent une forme, des qualités qu'ils n'ont pas. Ils se trompent sur les personnes, prétendent reconnaître là un ami, ailleurs un parent ; ils ramassent des cailloux, et s'imaginent que ce sont des diamants. Les erreurs sensorielles sont un symptôme fréquent des affections mentales les plus diverses, on les rencontre surtout chez les mdividus atteints
de manie. . , , • .
Quelques auteurs ont divisé à l'inQni les illusions de la vue, suivant qu'elles se rapportent au mouvement, à la distance, aux couleurs, etc. Ces distinctions ne nous paraissent pas avoir une importance réelle; il suffit de les mentionner. Les illusions de la vue présentent cependant des particularités que nous aurons soin de signaler dans les accès de déUre alcoolique. Alors les malades voient les objets qui les entourent revêtir des formes spéciales, agités d'un incessant mouvement, se rapprocher ou s'éloigner, grandir ou se rapetisser ; ces fausses sensations se compliquent presque toujours aussi d'hallucinations sur lesquelles nous reviendrons plus tard.
Dans les illusions de l'ouïe, les malades s'imaginent que les paroles qu'on prononce autour d'eux les concernent personnellement; tout ce
SYMPTOMATOLOGIE.
qu'ils entendent devient pour eux comme un écho de leurs continuelles préoccupations. « Je suis un être réprouvé des hommes et de la créalion entière, écrit un lypémaniaque ; il n'y a qu'une voix dans la nature pour le répéter. Quand tout le monde est d'accord — et je l'entends — il n'est plus possible de douter ; les oiseaux eux-mêmes me le disent tous les jours. »
Sous l'influence d'une indisposition passagère, d'un simple embarras gastrique, quelques malades prétendent ressentir le goût du poison; ils accusent les personnes qui les entourent de mettre dans leurs aliments de l'arsenic, des substances nuisibles, corrosives, etc. Il en est chez lesquels la perversion des sens est poussée à un tel degré, qu'ils affirment trouver dans les matières les plus repoussantes un goût et une odeur agréables.
En résumé, les illusions ont pour cause une action matérielle produite sur les sens, et qui devient elle-même l'objet d'une fausse perception. Deux conditions sont nécessaires pour leur production, dit Leuret, une grande préoccupation de l'esprit, et une sensation. L'esprit, absorbé par une série d'idées plus ou moins circonscrites, devient incapable d'une attention suffisante pour distinguer la valeur de la sensation ; le malade interprète faussement, et dans le sens de son délire, les phénomènes qui se passent hors de lui. Les illusions ont un caractère essentiellement psychologique; elles sont la conséquence directe du trouble mental; dans un certain nombre de cas elles fournissent des indications spéciales pour le traitement. En général, elles n'ajoutent pas de gravité au pronostic de l'affection mentale, à moins qu'elles ne dépendent d'une lésion organique qui vient compliquer l'état mental, telle qu'une phlhisie pulmonaire, un cancer de l'estomac, etc.
HALLUClNATIOiNS.
L'histoire des hallucinations forme, bien certainement, l'un des épisodes les plus mtéressants de la pathologie mentale ; elle mérite à divers titres de fixer lattention des observateurs.
L'hallucination a été définie par Esquirol : un phénomène psychique ou cérébral, qui s'accomplit indépendamment des sens, et qui consiste en des sensations externes que le malade croit éprouver, bien qu'aucun agent extérieur n'agisse matériellement sur ses sens.
Elle ressemble à la sensation, en ce qu'elle donne, comme cette dermère, hdée d un corps agissant actuellement sur les organes; elle en
Fil ; 'IZ "^'"''■^'^^ ^" tout objet extérieur.
Llle est, ditiM. Leuret. créatrice comme la conception, mais ce ne sont
pas des idées qu'elle produit, ce sont des images, et ces images ont, pour l'halluciné, la même valeur que les objets eux-mêmes.
Pour qu'une sensation se produise à l'état normal il faut, en effet, qu'un agent extérieur, vibrations sonores, ondes lumineuses, etc., viennent agir à la partie libre, à la surface même des appareils de la sensation. Dans ce cas, la cause, le point de départ, est rapporté par celui qui éprouve la sensation à l'organe périphérique lui-même, en d'autres termes, au monde extérieur.
11 est aussi un fait psychologique important à connaître, si l'on veut bien se rendre compte de ce qui se passe à l'état pathologique: c'est la transformation même de la sensation en idée. Quand une fois, par exemple, la sensation a été perçue par la vue, par l'ouïe, elle subit, en traversant divers appareils nerveux, une transformation par suite de laquelle l'individu s'en forme une idée, et en apprécie les différents éléments; cette idée, cette représentation intellectuelle, vient alors se conserver dans le cerveau plus ou moins longtemps. Il en résulte ce fait remarquable que l'on peut, à volonté, reproduire d'une manière plus ou moins nette la sensation une première fois éprouvée. Si, par exemple, l'on pense à une personne absente, à un pays éloigné, l'image de cette personne, la vue de ce pays pourra en même temps se retracer à l'esprit avec plus ou moins de vivacité. C'est là une nouvelle sensation de cause tout à fait interne, une sorte d'intuition, mais qui n'en aura pas moins des caractères de similitude avec la sensation extérieure, objective, réelle.
Il est des personnes qui ont la faculté de se représenter si vivement les objets, que la sensation qui en résulte ne saurait différer de celle quiest le produit d'une impression sensorielle véritable.
Goethe raconte, que lorsqu'il fermait les yeux et qu'il se représentait vivement une fleur, il pouvait amener cette vision au degré d'une vision réelle, à ce point qu'il voyait même la fleur s'ouvrir et en produire d'autres.
Cette reproduction de sensations anciennement éprouvées, cette facilité de faire réapparaître à l'esprit, avec des caractères plus ou moins tranchés, l'image de l'objet même sur lequel se reporte la pensée, est poussée, chez quelques aUénés, à un degré remarquable. Quelques malades ont la conscience de cette disposition physiologique, et savent parfaitement la distinguer de l'hallucination véritable dont nous avons à nous occuper.
Le fait de reproduire, avec plus ou moins de netteté, des sensations antérieurement perçues ne constitue dès lors qu'une hallucination fausse, incomplète et en quelque sorte instinctive et physiologique.
Analyse et théorie. — Les auteurs ont cherché à expliquer la nature intime des modifications qui se passent dans l'organe cérébral, lorsqu'une hallucination vient à se produire. Pour rendre compte de ce
SYMPTOMATOLOGIE. 87
phénomène, les explications n'ont pas manqué, on a émis les hypothèses les plus ingénieuses ; nous devons le dire, la science ne peut encore fournir, à cet égard, que des données insuffisantes.
Suivant MM. Lélut et Baillarger (1), l'hallucination consisterait dans une véritable transformation de la pensée en sensation, transformation qui aurait lieu sous l'influence de conditions névropathiques diverses. Ce n'est pas là, on le comprend, une explication, mais simplement la constatation d'un fait que l'on observe en effet assez fréquemment.
L'hallucination n'est réellement, chez un grand nombre de malades, que le reflet même des idées et des pensées qui les préoccupent.
Mais comment se fait cette transformation? Est-elle le résultat d'une irritation particulière, d'une sorte d'éréthisme qui s'irradie instantanément des parties centrales du cerveau à cette région même oh viennent se centraliser les diverses impressions, et oh se rendent les nerfs de la sensibilité spéciale? Il arrive souvent, d'ailleurs, que l'hallucination éprouvée par le malade n'a aucun rapport avec ses propres idées , et dans ce cas on ne saurait y voir la transformation de la pensée en un phénomène auditif, visuel, etc. Il est, par exemple, des malades qui entendent simplement prononcer leur nom, d'autres perçoivent un bruit mal défini, des voix confuses, des sifflements, le son d'une cloche, le bruit du tonnerre, de la pluie qui tombe, etc. D'autres aperçoivent une flamme, des animaux fantastiques, des figures hideuses, etc. Toutes sensations qui n'ont aucun lien, aucun rapport avec les pensées, les préoccupations du malade.
D'après M. Michea (2), la mémoire, l'imagination, la perception joueraient un rôle important dans la production de certaines hallucinations.
L'auteur que nous citons rapporte l'exemple suivant, pour faire comprendre l'intervention de ces différentes facultés. En 1743, à Londres, pendant que Swedenborg était à table, le Seigneur lui apparaît tout à coup, entouré d'une lumière éclatante, et il entend prononcer ces paroles : Ne t'abandonne pas à la gourmandise.
Dans ce cas, une perception, c'est-à-dire la vue d'une table chargée de mets, le souvenir de maximes religieuses, enfin une imagination naturellement exaltée, avaient inspiré à cet illustre enthousiaste la pensée de ne pas se laisser aller à la gourmandise, et cette pensée s'était manifestée sous la forme d'une hallucination de la vue et de l'ouïe.
Mais si, dans quelques circonstances, les organes des sens interviennent comme un élément provocateur de l'hallucination, il n'en est pas moins vrai que, dans la grande majorité des cas, elle se produit en dehors de toute excitation sensorielle ; tel est l'exemple si remarquable d'individus hallucinés, quoique privés de la vue et de l'ouïe. Il existe en
(I) Baillarger, Des hallucinations, des causes qui les produisent et des maladies qu el es caractérisent. Mémoire de l'Acad. de mëd. Paris, 1846, tome XII {i) Michea, Déhre des sensations. Paris, 1846.
effet un grand nombre d'aliénés devenus sourds ou aveugles, et qui n'en ont pas moins eu, pendant des années entières, des hallucinations de la vue et de l'ouïe.
Esquirol cite un malade qui, pendant 38 ans, a eu des hallucinations de la vue ; après sa mort, les nerfs optiques oui été trouvés complètement atrophiés dans toute leur étendue.
Romberg (1)] rapporte un exemple plus frappant encore : un artiste, après avoir souffert de photopsie pendant plusieurs années, finit par devenir entièrement aveugle ; malgré cela, les éblouissements avaient lieu jour et nuit, et prenaient quelquefois la forme d'anges armés de glaives élincelants. A l'autopsie, on trouva les couches optiques converties en une matière diffluente, ainsi que les lobes antérieurs. Les nerfs optiques étaient comprimés par une masse d'hydatides qui s'étaient développés dans les ventricules latéraux : les hallucinations de la vue avaient persisté chez lui jusqu'au moment de la mort. Leubuscher cite plusieurs cas de même espèce (2).
Les aliénés complètement sourds ou aveugles, et malgré cela atteints d'hallucinations sont loin d'être rares ; les annales de la science en renferment de nombreux exemples.
Le docteur Bergmann, de Hildesheim, a émis sur le phénomène morbide qui nous occupe la théorie suivante : l'hallucination est le résultat de l'éréthisme, de l'hypéresthésie de cette partie de l'encéphale où l'organe des sens prend son origine, à la région même des parois ventriculaires du cerveau qui, suivant lui, feraient l'oflice d'une table de résonnance. Les hallucinations de la vue seraient la conséquence de l'irritation spéciale des fibres nerveuses qui composent la paroi interne du ventricule moyen ; celles de l'ouïe auraient pour siège les parois du quatrième ventricule. L'éréthisme produit par l'hallucination serait transmis des différentes parties du cerveau à la région même où les nerfs sensitifs prennent racine.
Yirchow donne à cet égard l'explication suivante : Entre la vision objective, qui est la vision proprement dite et qui suppose nécessairement un organe de la vue, et la vision subjective, c'est-à-dire l'hallucination, ou la reproduction par l'esprit d'une image antérieurement perçue, il n'y a pas cette différence que l'une soit réelle et que l'autre ne le soit pas. Toutes deux sont également réelles ; elles sont produites l'une et l'autre par l'érection des organes de la sensibilité ; mais leur rapport avec l'actualité extérieure, objective, diffère essentiellement dans les deux cas, puisque dans un cas il y a perception véritable de la réalité extérieure, tandis que dans le fait de l'hallucination, c est 1 individu qui crée sa propre sensation; il se sent lui-même. Seulement, la sensation objective et la sensation subjective ont une môme reahte inté-
m Romhcrg, Nervenkranlcheilen.
(2) Leubuscher, Origine des hallucinations de la vue. Berlin, 185.'.
SYMPTOMATOLOGIE.
rieure, c'est-à-dire l'excitalion des parties nerveuses qui président aux fondions de la sensibilité. Aussi l'halluciné attache-t-il à ses visions subjectives la même foi, la même croyance qu'à la vue objective,
M. le docteur Ritti a exposé, dans un excellent travail (1), une théorie de rballucination qui repose elle-même sur les recherches remarquables faites récemment par M. Luys.
Nous résumerons en quelques lignes l'analyse qu'en fait M. Littré (2).
D'après Luys (3), les couches optiques ont pour fonction de transformer l'acte sensoriel en acte psychique ; elles renferment quatre ganglions de substance grise, qui sont les agents immédiats de cette transformation.
Ce sont : le centre olfactif (ganglion intérieur) chargé de transmettre les impressions objectives à la périphérie corticale ; le centre optique (ganglion moyen) qui joue le même rôle pour les impressions optiques; le centre sensitif (ganglion médian) pour la transmission des impressions de la sensibilité générale ; enfin, le centre postérieur (ganglion acoustique) pour les impressions auditives. Des fibres afférentes sont les intermédiaires de cette transmission.
Ces quatre ganglions des couches optiques, y compris la substance grise qui tapisse les parois de ces couches, font subir aux impressions une action métabolique, en vertu de laquelle celles-ci deviennent plus assimilables pour l'opération dernière, qui est la perception. « Ces compressions, dit M. Ritti (4), une fois déposées au sein de la substance grise des couches optiques, se dépouillent de plus en plus du caractère purement sensorial et deviennent alors perceptibles, après avoir subi cette métamorphose. C'est sous cette nouvelle forme qu'elles vont s'irradier dans le réseau des cellules qui constitue la couche corticale du cerveau. »
Les recherches de Luys, les expériences de Fournié démontrent, en effet, que la perte de la vue, de l'ouïe, de l'odorat, de la sensibilité générale, est produite par la destruction de l'un ou l'autre des différents ganglions que renferment les couches optiques.
Dans l'hallucination le malade voit, entend, odore, touche, ressent toutes sortes de choses qui n'ont aucune réalité objective. Comme l'a parfaitement établi Baillarger, la cause ne réside pas dans l'impression du nerf sensitif; elle ne réside pas davantage dans la couche corticale ou intellectuelle du cerveau, car les hallucinations avec leur caractère sensoriel ne ressemblent ni au délire, ni à l'incohérence, ni aux autres symptômes de la folie, et ne peuvent être non plus considérées comme psychiquement analogues aux phénomènesd'imagination et demémoire.
Mais les couches optiques ont la propriété, comme nous venons de
(1) Ritti,^ Tliéorie physiologique de l'hallucination. Paris, 1874.
(2) Littré, Revue de philosophie positive (n°' juillet,. août, 1874).
(-3) Luys, Recherches sur le système nerveux cérébro-spinal. Paris, 1865. (4) Ritti, Théor. de l'halluc, p. 32.
le voir, de transformer les impressions de telle manière, que Tébranlement communiqué au nerf acouslif devienne un son pour le moi oii l'esprit, et que l'onde lumineuse reçue par le nerf optique devienne lumière pour les cellules intellectuelles, etc.
En vertu de cette disposition anatomique et physiologique du cerveau, les cellules corticales n'ont aucun moyen de discerner directement si une perception a passé par les deux étapes, celle du nerf et celle des couches optiques; ou si elle provient uniquement d'un travail fonctionnel des couches optiques, sans impressions préalables sur les nerfs de la sensibilité générale ou spéciale. Dans cette incapacité gît la cause de l'hallucination.
Supposons, en effet, que l'impression manque et que pourtant, sous l'influence des troubles circulatoires ou autres, les ganglions des couches optiques se mettant à fonctionner, envoient les produits de ce fonctionnement aux cellules corticales ; ces cellules croiront, sans pouvoir écarter la fausse croyance, à la réalité de sons, de visions, d'odeurs, de saveurs, de contacts, de sensations viscérales, dont le point de départ n'étant pas dans les nerfs est sans réalité.
L'hallucination, symptôme également étranger aux nerfs d'impression et aux centres de perception, est donc, d'après M. Ritti, l'œuvre des ganglions des couches optiques, troublés, lésés d'une façon quelconque. « L'irritation est transmise par le moyen des fibres blanches cérébrales, dans le réseau des cellules corticales. Celles-ci, mises en vibration, peuvent dès lors produire des séries indéfinies de conceptions délirantes, qui présentent un caractère de systématisation et d'originalité d'autant plus grand, que les cellules corticales elles-mêmes auront conservé plus d'énergie et de vitalité (1). »
Cette théorie, sans rendre compte de toutes les manifestations que les hallucinations peuvent présenter, nous a paru cependant s'appuyer sur des conditions anatomiques et pathologiques assez intéressantes pour mériter d'être rapportée avec quelques détails.
Ces différentes explications prouvent surtout la difficulté que l'on peut avoir encore à rattacher ce phénomène pathologique à une lésion organique déterminée. On ne saurait mettre en doute, comme le fait justement remarquer Motet, que, dans quelques circonstances l'exercice spontané, involontaire de la mémoire, de l'imagination vivement frappée la veille, ne suffise dans des conditions particulières d'ébranlement cérébral et de fatigue, pour déterminer un trouble hallucinatoire plus ou moins passager. Le fait suivant observé par Andral sur lui-môme, en est un exemple remarquable : « Au début de ses études anatomiques, dans sa chambre, un matin en se levant, il eut la perception nette et distincte du cadavre d'un enfant à demi rongé par les vers, qui la veille.
(ij Ritti, p. 73.
SYMPTOMATOLOGIE. 9i
dans une salle de dissection, l'avait vivement impressionné ; il sentait son odeur infecte, il la voyait de la manière la plus précise, et quoique la réflexion lui démontrât l'impossibilité du fait, cette double hallucination se prolongea pendant un quart d'heure (1). »
Quoiqu'il en soit, c'est là, comme le remarque Sandras, qui lui-même avait ressenti des hallucinations dont il avait eu d'ailleurs parfaitement conscience, une manifestation pathologique à part dans les désordres dont le système nerveux nous montre une si étrange collection. C'est un fait entièrement distinct de la pensée, de la réminiscence, de la sensation normale (2).
Nous nous bornerons à résumer succinctement les particularités qui se rapportent à ce symptôme, les caractères, qui lui appartiennent et les conditions spéciales au milieu desquelles il vient à prendre naissance.
Diagnostic. — Le diagnostic des hallucinations est facile, -orsque les malades rendent compte des impressions qu'ils éprouvent, lorsqu'ils sont en état de donner des explications détaillées sur les phénomènes qu'ils ressentent. Mais il n'en est plus de même, lorsque l'individu refuse de parler, lorsqu'il ne peut le faire, ou bien lorsque ses explications sont tellement confuses et en quelque sorte incohérentes, qu'il est impossible de le comprendre. Dans ce cas encore, il existe des signes qui peuvent aider à fixer le diagnostic.
Les hallucinés ont, en effet, une altitude facile à reconnaître; le jeu de leur physionomie est caractéristique, au moment surtout ofi se manifeste le trouble sensoriel. Ils regardent avec fixité la personne ou l'objet qu'ils croient apercevoir. On les voit prêter une oreille attentive aux paroles qu'ils s'imaginent entendre, ou bien ils se livrent à des actes en rapport avec les fausses sensati1)ns qu'ils éprouvent. Ainsi, ils entretiennent des conversations avec les êtres imaginaires avec lesquels ils croient être en communication. On les voit sourire, pleurer, faire des menaces qui ont leur raison d'être dans la nature même des objets qu'ils voient, des paroles qu'ils entendent.
Cependant quelques malades peuvent dissimuler ce qu'ils éprouvent, dans le seul but quelquefois de ne pas être considérés par les personnes qui forment leur entourage comme atteints d'aliénation. On doit alors chercher autant que possible à les observer, sans qu'ils se doutent de l'examen auquel ils sont soumis.
Caractères généraux des hallucinations. — M. Baillarger a proposé de diviser les hallucinations en psycho- sensorielles^ et psychiques. Les premières s'accompagneraient d'une perturbation réelle des organes sensoriels, ou plutôt de cette partie du cerveau chargée de
(1) Aug. Motet, art. Hallucination. Did. de méd. et de chirur. pra>. Paris 1873, tome XVII, p. 160.
(2) Motet, op. cit.
recevoir les impressions internes ; elles seraient le résultat de la double action de certaines facultés, particulièrement de l'imagination et des organes des sens. Ce sont les hallucinations complètes, véritables, qui peuvent même exister sans délire, comme nous le verrons. Les fausses perceptions sensorielles laissent à ceux qui les éprouvent, ainsi que le remarque Baillarger, la conviction intime d'impressions sensorielles, aussi réelles que celles de l'état normal. On les a divisées, suivant les sens affectés, en hallucinations delà vue, de l'ouïe, de l'odorat, etc.
Les hallucinations psychiques auraient, suivant Baillarger, un caractère différent, elles n'auraient pas le cachet de l'extériorité, elles n'auraient, en un mot, rien de sensoriel ; elles se rapporteraient aussi d'une manière exclusive à la série. des phénomènes auditifs. Ainsi, ce sont des voix qui partent de l'intérieur du corps, tantôt de l'épigastre, tantôt de la poitrine, mais qui n'ont pas comme les voix humaines un timbre particulier. Ce sont, d'après les expressions mêmes des aliénés qui éprouvent des sensations, des voix intérieures, le langage d'âme à âme, le langage de la pensée. Ces sortes de malades prétendent entendre la pensée à distance et pouvoir causer, mentalement, avec les personnes qui les entourent.
Les hallucinations psychiques appartiendraient à une période plus avancée des aliénations mentales, et devraient être par conséquent considérées. comme un symptôme de mauvais augure (1).
Il nous paraît bien difficile, tout en reconnaissant le mérite de l'observation faite par Baillarger, d'admettre la distinction proposée par cet auteur ; elle ne pourrait être qu'une cause de confusion. L'hallucination psychique nous semblerait n'être, dans quelques cas, qu'un degré moindre de l'hallucination véri tablé, dite psycho-sensorielle; elle ne serait, dans d'autres cas, qu'un phénomène mixte en quelque sorte plutôt psychique que sensoriel; un éréthisme partant de couches cérébrales, et venant plus ou moins retentir dans l'appareil sensoriel. Le docteur Ritti pense qu'on ne saurait admettre les hallucinations psychiques et qu'on doit les considérer comme un genre de délire (2).
Les hallucinations peuvent être continues, le plus ordinairement elles sont rémittentes. L'individu ne les éprouve qu'à certaines heures de la journée, et sous l'influence de certaines périodes d'excitation. Elles sont quelquefois intermittentes, rarement l'intermittence affecte un caractère périodique.
Elles peuvent être volontaires : dans ce cas l'individu les reproduit ;\ son gré, par le seul fait de sa volonté. 11 suffit alors, à ceux qui y sont sujets, de diriger leur attention vers un objet, d'écouter attentivement, de fixer leurs regards, pour qu'ils voient aussitôt se manifester les
(1) Motet, op. cif.
(2) Ritti, op. cit., p. 74.
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fausses sensations auditives ou visuelles qu'ils recherchent. Il existe, sous ce rapport, des exemples incontestables. M. Brierre de Boismont en a rapporté de remarquables; M. Michea (1) les admet également, mais il pense qu'elles ne se produisent pas sans avoir été d'abord spontanées ou involontaires.
En effet, dans la grande majorité des cas, l'hallucination se manifeste sans aucun effort de l'esprit, d'une manière spontanée, involontaire, au moment même où l'individu s'y attend le moins. Elle semble, chez quelques malades, être tellement la transformation de leur propre pensée en sensation, qu'eux-mêmes en ont presque la conscience, et qu'ils affirment entendre des voix qui répètent tout haut leurs pensées les plus intimes. Un de nos malades se plaignait de voir extraire de son cerveau, pour les contredire et les dénaturer, ses remarques et ses idées les plus morales et les plus secrètes. Il attribuait ce phénomène à une inquisition honteuse dont il demandait énergiquement la réprobation.
L'hallucination peut être aussi, comme la manifestation, l'expression de cette lutte intérieure que l'on observe dans l'état de santé, lorsque l'homme est entraîné au bien ou au mal ; elle reflète alors les combats et les hésitations de la conscience. Quelques mélancoliques, dit M. Falret (2), victimes de ces sortes d'hallucinations, sont dans une anxiété impossible à décrire. Ils ne peuvent concevoir qu'on prenne en apparence toutes sortes de précautions pour les empêcher de se tuer, et que tout bas on leur en indique le moyen.
Un malheureux, dominé par le désir de se donner la mort, avait déjà disposé une corde pour mettre son projet à exécution. Il hésitait encore, lorsqu'une voix sinistre lui crie : « Courage 1 ne diffère plus la résolution" que tu as prise. » Pour obéir à l'ordre fatal, il se passe la corde autour du cou, quand il entend tout à coup une voix s'écrier : « Fuis, misérable I » et dès ce moment il est délivré de son penchant au suicide.
L'hallucination, et c'est là une remarque faite par plusieurs auteurs, imprime souvent aux facultés intellectuelles une véritable surexcitation. C'est ce que l'on constate particulièrement dans les cas d'extase religieuse*
L'état d'exaltation intellectuelle, l'enthousiasme, le ton de conviction et de véritable éloquence qui en résultent peuvent, dans ce cas, nous faire comprendre l'empire remarquable que des hallucinés ont exercé sur les personnes de leur entourage.
Non-seulement il existe souvent un rapport intime entre rhallucinationet les préoccupations des malades; mais, nous le verrons toutes les conditions qui tendent à diminuer l'impressionabilité des sens et à augmenter la concentration des facultés, deviennent une cause puissante pour la production de ce phénomène : tels sont le jeûne, la méditation la solitude, etc. '
(1) Michea, Délire des sensations. Paris, 184G,
(2) Falret, Des maladies mentales et des Asiles des aliénés. Paris, 1864.
Lorsqu'elle est la reproduction plus ou moins vive des idées, des pensées habituelles de l'individu, elle est naturellement en rapport avec le degré d'imagination, d'instruction, avecles opinions politiques ou religieuses qui dominent le malade. Celui, par exemple, qui n'a jamais lu une description du diable, qui n'en a pas vu l'image, ne pourra cependant l'apercevoir sous la forme d'ime vision. Les croyances qui ont régné à différentes époques se sont reflétées dans les hallucinations. Les apparitions diaboliques des siècles passés sont devenues aujourd'hui plus rares, par suite des progrès môme de l'éducation et de l'instruction. Les incubes et les succubes du moyen âge ont pour ainsi dire disparu, tandis que la police, les francs-maçons et le magnétisme jouent maintenant un rôle important dans la forme qu'affecte le délire des sensations.
Les malades ajoutent toujours la foi la plus entière à la réalité des fausses sensations dont ils sont le jouet, et l'on comprend que celles-ci deviennent alors pour eux une cause de souffrances intolérables; elles les portent souvent à des actes dangereux pour eux-mêmes, comme pour les personnes qui les entourent.
Les explications données par les hallucinés sont étranges. Ils prétendent que le plancher, que la muraille s'entr'ouvre pour donner passage à leur mystérieux persécuteur qui n'apparaît que pour les tourmenter, et toujours s'échappe au moment même oh ils veulent le saisir.
Le langage expressif dont se servent quelques malades indique suffisamment à quel degré leurs tourments peuvent être portés. « Depuis bien des années, écrit un malheureux halluciné, j'endure l'infortune la plus affreuse, qui me porte au délire, au meurtre même, et me laisse dans l'état le plus misérable auquel on puisse réduire les hommes. Je sais parfaitement que les personnes auxquelles j'ai fait part de ce genre de persécution n'ont pas ajouté foi à mes plaintes répétées, mais je les supplie de croire que c'est au contraire la mort la plus exquise et la plus raffinée que i'on puisse appliquer, qui dépasse de beaucoup la peine des travaux forcés, et celle de l'échafaud. »
« Si j'avais su, dit une autre malade à une personne qu'elle accuse d'être la cause de ses souffrances, que vous vouliez me donner des voix, je me serais mise à genoux devant vous, je vous aurais supplié, au nom du ciel, de ne me faire entendre rien de pareil. »
L'hallucination peut revêtir toutes espèces de formes, elle est souvent liée, nous l'avons dit, avec les pensées, les préoccupations, les idées fixes, les passions des malades. Quelquefois aussi elle n'est que la reproduction d'une impression subie antérieurement, et qui a pu elle-même exercer une influence fâcheuse sur le développement du délire. Nous nous rappelons un maniaque qui ne cessait d'appeler au secours et de crier au feu. Une fois guéri, il nous a expliqué que, dans sa maladie, il croyait sans cesse voir le feu, et que cette hallucination avait sa source
SYMPTOMATOLOGIE.
dans l'impression que lui avait causée la vue d'un incendie, quelque temps avant qu'il devienne aliéné.
Des impressions désagréables, ressenties antérieurement à la maladie, peuvent se prolonger sous forme d'hallucinations.
Nous avons observé une jeune malade qui ne cessait d'entendre le bruit du moulin de sa commune, qu'elle n'habitait plus depuis longtemps; ce même bruit l'avait fatiguée avant qu'elle fût prise d'aliénation mentale.
Hallucinations suivant les sens affectés. — Comme pour les illusions, les hallucinations peuvent affecter chacun des différents sens; de là les hallucinations de la vue, de l'ouïe, de l'odorat, etc., mais, nous les répétons, les sens sont absolument étrangers à la production de ce phénomène, on doit en rapporter la cause au trouble survenu dans certaines parties de l'organe cérébral.
Hallucinations de l'ouïe.— Les hallucinations de l'ouïe ont encore été appelées hallucinations vocales ; elles consistent dans la perception réelle, dans l'audition plus ou moins nette de bruits particuliers, souvent de paroles ordinairement plus ou moins en rapport avec les préoccupations habituelles du malade, et qui peuvent aussi n'avoir aucun rapport avec ces mêmes préoccupations. Le malade entend des bruits de toutes sortes, des injures grossières, etc.
Les hallucinations de l'ouïe sont, on le comprend, extrêmement variées, comme peuvent l'être toutes les combinaisons de la pensée; nous ajouterons aussi qu'elles sont de toutes les plus fréquentes. La surdité même la plus complète, loin d'être un obstacle, est plutôt une condition qui en favorise le développement.
Nous avons observé une jeune malade, entre autres, complètement sourde, qui ne cessait d'entendre des paroles qui outrageaient sa pudeur.
Les voix peuvent provenir de divers côtés, d'en haut, de dessous terre, de droite, de gauche, souvent le malade entend toujours du même côté; quelquefois les voix proviennent des différentes régions du corps de la tête, de la poitrine, du ventre, etc. Dans ces derniers cas, les hallucmationsont été appelées internes, viscérales, ganglionnaires; le malade entend parler dans l'intérieur de son corps comme si un esprit invisible l'habitait; ce phénomène se remarque chez les hystériques ; on l'a fréquemment observé autrefois che z les convulsionnaires atteints de démonomanie.
M. Galmeil cite l'observation d'une hystérique dominée par une sin guhère idée fixe. Elle était persuadée qu'une chienne s'était introduite' dans son ventre, et y avait mis bas; elle ne cessait d'entendre aboyer la mère et les petits.
Les hallucinations de l'ouïe sont d'habitude en rapport avec la forme mêmedu délire, qu'elles reflètent en quelque sorte. Ainsi elles entretien-
nenl les malades dans leurs convictions erronées, leurs idées fausses ; elles sont presque toujours une cause de vive surexcitation.
Un lypémaniaque chronique, que nous avons observé longtemps à l'asile de Slephansfeld, avait donné à l'hallucination qui l'obsédait le nom de Galère vocale, il caractérisait ainsi l'espèce de torture qu'elle lui causait. « Entendre, dit-il, jour et nuit une voix claire et poignante, frappant sans cesse mes oreilles pour critiquer mes gestes, mes actions et mes moindres mouvements, voilà la position que j'endure depuis bien des années. »
Le diagnostic des hallucinations de l'ouïe est en général facile, lors même qu'on ne peut obtenir du malade des renseignements sur la nature des sensations qu'il éprouve. On voit ces hallucinés prêter l'oreille à des voix étrangères; s'arrêter, en parlant, pour mieux écouler; entrer en conversation avec l'esprit invisible, etc. Les accès de colère subits, les injures qu'ils profèrent tout à coup, sont autant d'indices de l'existence de ce symptôme (1).
Dans quelques cas, cependant, il faut une observation attentive pour en reconnaître l'existence.
Hallucinations de la vue. — Il en est de même pour les hallucinations de la vue ; elles ont reçu le nom de visions, d'où la dénomination de visionnaires, donnée à ceux qui en étaient affectés. La croyance aux visions, commune au moyen âge, en donnant lieu à ces mystérieuses légendes si répandues dans quelques localités, devait naturellement contribuer à développer ces endémies intellectuelles, observées fréquemment à cette époque. En Suède, et particulièrement aux États-Unis, il existe encore des sectes de visionnaires.
Les hallucinations de la vue peuvent, on le comprend, varier à l'infini, et prendre autant de formes qu'il y a d'individualités. La privation de la vue, nous l'avons dit, n'est nullement comme pour l'ouïe un obstacle à leur production. Tel est par exemple cet aliéné cité par Galmeil, qui voyait à sa droite, auprès du mur de sa cellule, des femmes auxquelles il adressait tantôt des injures, tantôt des compliments flatteurs. A sa mort on put constater l'atrophie des deux nerfs optiques.
Les hallucinations de la vue sont les plus fréquentes après celles de l'ouïe; elles se combinent souvent avec ces dernières et, dans ce cas, elles exercent sur l'esprit du malade un empire absolu; parfois elles le poussent d'une manière presque irrésistible à l'accomplissement des actes les plus dangereux.
Un malheureux aliéné, que nous avons eu l'occasion d'observer, voyait sans cesse devant lui un homme de couleur jaune qui lui ordonnait de tuer sa femme et ses enfants. Cet infortuné, pour ne pas succomber à
(1) Wachsrauth, Pathologie der Seele.
SYMPTOMATOLOGIE. 97
l'horrible obsession qui ne cessait de le dominer, a pris le parti de s'ôter la vie et s'est pendu.
Les hallucinations de la vue sont, en général, d'un diagnostic facile ; les malades peuvent rarement les dissimuler; dans le cas oti ils n'en racontent pas eux-mêmes toutes les particularités, le jeu de leur physionomie indique suffisamment le genre de sensations qu'ils éprouvent.
Hallucinations de l'odorat et du goût. •— Les hallucinations du goût, celles de l'odorat, se distinguent assez difficilement des fausses sensations que nous avons décrites sous le nom d'illusions et des troubles de la sensibilité générale ; une lésion organique, une simple altération fonctionnelle plus ou moins difficile à constater peut en être le point de départ.
Au début de l'aliénation mentale, et particulièrement dans le délire lypémaniaque, les malades prétendent ressentir des odeurs fétides et désagréables ; celles de cadavre, de pourriture, etc. Ils se plaignent d'avoir continuellement un mauvais goût qui leur fait croire qu'on les a empoisonnés; ils prétendent qu'on leur a introduit dans la bouche des substances nuisibles, de l'arsenic, du soufre, du phosphore, etc.
Hallucinations du tact. — Les hallucinations du tact font croire aux malades qu'on les frappe, qu'on les meurtrit, qu'on leur verse sur le corps diverses substances chimiques, corrosives ; ils éprouvent des sensations de froid, de chaud; ils s'imaginent encore que leurs membres ont subi une transformation, que leurs os sont broyés, que leurs jambes sont de verre, et que le moindre choc peut les briser, etc.
Ces fausses sensations se confondent entièrement avec celles que nous avons étudiées sous le nom de troubles de la sensibilité générale. Elles peuvent reposer sur un état d'anesthésie auquel quelques malades peuvent être sujets.
Hallucinations multiples, générales, combinées. — Les hallucmations peuvent se combiner entre elles, occuper plusieurs sens à la fois. Les hallucinations générales qui envahissent en même temps tous es sens sont assez rares; cependant il en existe des exemples incontestables. M. Lélut (1) cite l'observation suivante : Un vieillard, revenant d une promenade, se croit d'abord poursuivi par huit ou dix individus Bientôt les hallucinations de la vue s'accompagnent d'hallucinations de 1 ouie. Il entend distinctement la voix des personnes qui le poursuivent puis surviennent de fausses sensations du tact, ses persécuteurs le touchent, le poussent; il s'y joint enfin des hallucinations de l'odorat du gout, l'haleine de ces personnes sent réellement mauvais elle lui infecte le nez et la bouche, et il est obligé de se rincer et de se laver chaque instant.
M. Michea a constaté que, sur 48 cas d'hallucinations ayant atteint
(I) Lelut, Démon de Socrate, 2» édit. p. 282. Dagonet.
plusieurs sens, celles de rouie et de la vue se sont montrées réunies 27 fois. Les observations d'aliénés, qui entendent des voix en même temps qu'ils aperçoivent les êtres imaginaires qui leur parlent, sont en effet assez nombreuses.
Les ballucinations de la vue et de l'ouïe peuvent être, dit Ritti, combinées avec des ballucinations viscérales; un malade, par exemple, entend une voix qui crie : enlevez! — et, aussitôt après, il ressent une grande secousse électrique par tout le corps, son cœur se met à bondir, son estomac se retourne, le sang reflue vers le cerveau, et tout cela, ditil. s'effectue à l'aide d'une machine mystérieuse.
Dans tous ces cas, ajoute l'auteur que nous citons, l'excitation simultanée du cerveau par des hallucinations de l'ouïe et par des hallucinations internes a amené rapidement, chez les malades, le collapsus de la démence (1).
Nous avons également observé ces hallucinations, multiples dans certains accès d'alcoolisme, principalement lorsqu'il existait une prédisposition héréditaire à l'aliénation. Un de nos malades entendait une voix lui dire : « attrape cela » et, en môme temps, il ressentait sur la figure un violent soufflet.
Il est inutile de faire remarquer que les hallucinations de la vue, celles de l'ouïe, ne s'observent pas chez les aveugles, chez les sourds de naissance devenus aliénés. On comprend, en effet, qu'il ne peut y avoir une représentation imagée, une production intellectuelle, dans la sphère d'un sens qui n'a jamais existé.
Intensité des hallucinations. — Les hallucinations présentent différents degrés d'intensité, surtout celles de l'ouïe et de la vue. Le degré le plus faible des premières est le bourdonnement, le degré le plus élevé les voix. Celles-ci présentent encore de notables différences: tantôt ce sont des paroles intelligibles, prononcées hautement; tantôt ce sont des voix confuses que les malades comparent à des espèces de chuchotements qui semblent venir d'endroils éloignés. De même, pour ces hallucinations de la vue, on observe d'abord les étincelles, les bluettes, puis à un degré plus élevé ce sont des formes parfaitement déterminées.
La durée pendant laquelle se produit ce phénomène peut varier, sans aucune espèce d'interruption, depuis l'intervalle de quelques minutes jusqu'à celui de plusieurs heures. Le plus ordinairement les hallucinations reviennent à des époques irrégulières, et se manifestent sous l'influence des causes qui ramènent l'excitation cérébrale.
Hallucination dédoublée, unilatérale. — On a dit que l'hallucination était dédoublée, unilatérale, lorsque la fausse sensation occupait seulement l'une des moitiés symétriquesd'un appareil sensoriel. Moreau (de Tours), par exemple, raconte l'histoire d'une aliénée qui entendait
(1) Ritti, op. cit., p. 58 et GO.
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des voix imaginaires de l'oreille droite seulement. Marcel Donat cite une personne qui voyait, de l'œil gauche seulement, des spectres, des tombeaux. Maisonneuve parle d'un épileptique qui, avant de tomber dans des attaques, apercevait, de l'œil gauche seulement, des roues dentées, etc.
Ces faits trouveraient, suivant Rilti, leur explication dans la théorie physiologique de l'hallucination qu'il a développée. Ainsi les hallucinations unilatérales seraient dues, d'après cet auteur, à la perturbation fonctionnelle de certaines parties delà couche optique d'un seul côté (1).
Hallucinations compatibles avec la raison. — Les hallucinations peuvent-elles être compatibles avec l'inlégrité des facultés mentales? Cette question, longtemps controversée, a été particulièrement mise hors de doute par M. le docteur Brierre deBoismont (2).
Des exemples incontestables prouvent que les hallucinations peuvent avoir lieu sans mettre obstacle au libre exercice de la raison, et avec la parfaite conservation de la conscience. On les a observées chez des personnes douées d'une intelligence supérieure, qui s'en rendaient trèsbien compte, et qui s'aidaient, pour les reconnaître, de la réflexion jointe au contrôle des sens. Elles ont pu alors persister plus ou moins longtemps sans danger pour la vie intellectuelle.
David Brewster (3) a rapporté l'expérience suivante de Newton : Ce grand physicien, après avoir regardé fixement le soleil dans une glace, dirigea sa vue par hasard sur une partie obscure de l'appartement. Il fut fort surpris de voir le spectre solaire se reproduire et se montrer, peu à peu, avec des couleurs aussi brillantes et aussi vives que le soleil luimême. L'hallucination avait lieu, aussi souvent qu'il portait ses regards vers l'endroit sombre; ce n'est pas là, à proprement parler, une hallucination, mais la persistance d'une sensation prolongée dans des conditions particulières.
11 est un élat de l'âme qui prédispose singulièrement à la production de ce phénomène, et que l'on a appelé la rêverie. Il y a, dit M. Alfred de Vigny, deux sortes de rêveries : celle des faibles et celle des penseurs. Cette disposition mène au vague des idées les pauvres âmes qui ont le désir de la pensée sans pouvoir l'atteindre ; mais elle est force et puissance pour les Descartes, les Le Dante, les Milton, etc. ; elle est pour eux le prélude de grandes créations.
L'académicien Nicolaï, de Berlin, raconte lui-môme que, pendant quelque temps, il fut sujet à des hallucinations bizarres de la vue, qu'il observait avec soin, persuadé que ce jeu de son imagination avait surtout sa cause dans un dérangement spécial de l'organe cérébral. Les visions fîmrentpar disparaître à la suite d'une application de sangsues.
(1) Ritti, oj). cit., p, 57.
(2) Brierre de Boismont, Des hallucinations, 18G2. (-3) Brewster, Lettres sur la magie naturelle.
Beaucoup de grands hommes ont cru à des apparitions merveilleuses, qui ont été dans certaines circonstances comme un stimulant pour l'exécution des projets qu'ils avaient conçus. M. Amédée Thierry (1) raconte que l'empereur Napoléon P' voyait devant lui, dans les grandes occasions, une étoile brillante qui lui ordonnait d'aller en avant : elle était pour lui un signe assuré de succès. Byron s'imaginait, quelquefois, qu'il était visité par un spectre; mais il dit que cet effet était dû à la surexcitation de son cerveau.
D'après le docteur Dechambre (2), il y a une distinction profonde à établir entre les troubles cérébraux qui portent exclusivement sur les sensations, et ceux qui affectent l'entendement. Que se passe-t-il alors? Un certain travail s'est fait spontanément dans le cerveau, travail qui d'ordinaire s'opère sous l'incitation d'une sensation matérielle. Le reste du cerveau a continué à fonctionner normalement. Le trouble n'a pas dépassé la sphère des facultés sensorielles. Pour qu'il y ait aliénation, il faut que l'individu ne soit plus maître ni de sa volonté ni de son jugement.
Hallucinations dans quelques maladies. — En dehors de l'ahénation mentale, il existe quelques affections dans lesquelles les hallucinations se rencontrent plus ou moins fréquemment ; nous les passerons rapidement en revue.
Les ouvrages de pathologie renferment nombre d'observations qui mettent, hors de doute, l'existence des hallucinations dans les fièvres graves, les inflammations des organes, les maladies les plus diverses.
La congestion cérébrale, qui a si souvent pour signes prodromiques diverses sensations telles que des étincelles, des bourdonnements d'oreilles, des fourmillements à la peau, est aussi quelquefois annoncée par des hallucinations d'une forme plus déterminée.
Les hallucinations et les illusions ont été aussi observées comme symptômes précurseurs de l'apoplexie ou de l'hémorrhagie cérébrale.
M. Rochoux cite, entre autres, l'observation d'une femme qui, presque immédiatement avant d'être privée des mouvements de la jambe et du bras gauche, aperçut des étincelles devant ses yeux. Une autre personne, cinq minutes avant d'être atteinte d'une attaque d'hémiplégie du côté droit, ne pouvait plus apprécier la distance des objets; elle les apercevait, tantôt plus près, et tantôt plus loin d'elle qu ils ne s'y trouvaient réellement. Ce sont là plutôt, il est vrai, des sensations morbides qui caractérisent particulièrement les troubles survenus dans
l'organe de la vue.
L'inflammation des membranes du cerveau peut aussi donner lieu a
(1) Communication faite îi l'Académie des sciences morales, ami 1840.
(2) Dechambre, Gazette médicale de Paris, &\t\\ 1850.
SYMPTOMATOLOGIE.
des hallucinations. M. le professeur Tourdes en a cité plusieurs exemples remarquables (1).
Dans la méningite, les hallucinations qui se développent sont-elles en rapport avec telle portion de l'arachnoïde enflammée plutôt qu'avec telle ou telle autre? Suivant M. le docteur Lambert (2), elles se montreraient de préférence avec l'arachnitis des ventricules. MM. Martinet et Parent citent deux cas qui viendraient confirmer cette opinion; mais les observations sont évidemment trop peu nombreuses, pour permettre sous ce rapport aucune conclusion. La proportion de ce symptôme paraît d'ailleurs assez faible dans la méningite; on l'estime à peu prés au vingtième des cas ; il est probable qu'on aurait trouvé cette proportion plus considérable si l'attention des médecins avait été appelée à ce sujet.
Fièvre typhoïde. — On a observé fréquemment, dans les fièvres typhoïdes, des espèces de visions qui tourmentent les malades ; le délire s'accompagne souvent dans ces sortes de fièvres, dit Hippocrate, de spectres hideux et effrayants. La carphologie consiste, on le sait, dans une agitation automatique et continuelle des mains et des doigts, et les malades semblent vouloir saisir les objets qu'ils voient^voltiger dans l'air.
On a fréquemment remarqué dans le typhus des hallucinations de la vue; il n'est pas rare d'en rencontrer dans quelques cas de pneumonie, dans certaines affections du cœur, et dans quelques fièvres intermittentes.
Le froid peut également produire le même phénomène. M. le docteur Pruss rapporte qu'il en éprouva lui-même l'influence, en 1814, lorsqu'il quitta le corps d'armée pour rejoindre sa famille. A peine avait-il fait une lieue, par le froid le plus intense, que son corps lui semblait être d'une légèreté extrême ; ses yeux se fermaient à chaque instant malgré lui; alors il était assiégé par une foule d'images gracieuses; il se croyait transporté dans des jardins déUcieux; il voyait des arbres, des prairies, des ruisseaux, etc.
Les hallucinations se rencontrent souvent aussi dans quelques névroses.
Épilepsie. — Dans l'épilepsie elles se présentent avant ou après l'atlaque.
Le plus souvent elles sont un phénomène précurseur de la convulsion; elles précèdent alors d'un temps variable la perte de connaissance. Plusieurs épileptiques, à l'approche de leurs attaques, voient des corps lumineux, ils entendent des bruits semblables aux éclats de la foudre, ils sentent des odeurs fétides; il leur semble quelquefois qu'on les
(1) Tourdes, Histoire d'une épidémie de méningite cérébro-spinale .
(2) Lambert, Thèse d'agrégation. Paris 1832.
frappe. Toutes ces hallucinations, dit Esquirol, leur inspirent la plus grande terreur; de là ce caractère d'effroi, d'indignation, qu'on observe sur leur physionomie. Des hallucinations du tact se manifestent assez souvent dans l'épilepsie dite sympathique ; ce sont celles qui constituent en partie le phénomène de Vaura; mais elles roulent le plus souvent alors sur des sensations de froid, de chaleur et de chatouillement.
M. Delasiauve a constaté treize fois des hallucinations sur vingt-huit épileptiques de son service, àBicêtre.
Éclampsie. — Dans l'éclampsie des enfants, M. Brachet les signale comme avant-coureurs des accès. Les rêves effrayants qui réveillent les enfants en sursaut donnent, à leur figure, l'expression de la terreur et leur font pousser des cris d'effroi; les hallucinations et les illusions sont également très-fréquentes dans l'éclampsie des femmes en couches.
Extase. — L'hallucination se rencontre encore fréquemment dans l'extase, surtout quand celle-ci revêt la forme mystique. Les extatiques, plongés dans un indescriptible ravissement, sont étrangers aux stimulants extérieurs; toutes les forces de leur âme se concentrent dans une vie intérieure et contemplative.
L'extase véritable se rencontre plus fréquemment chez les aliénés que chez les personnes saines d'esprit; mais il est certain, dit M. le docteur Sandras, qu'elle n'est pas l'apanage exclusif du dérangement d'esprit ou des maladies du cerveau. Elle se montre aussi chez les hystériques, sinon comme habitude, au moins comme une des manifestations extrêmes de leur maladie ordinaire.
Hallucinations chez les aliénés. — Les hallucinations jouent surtout un rôle considérable dans l'aliénation mentale, elles en constituent les symptômes les plus ordinaires et les plus dignes d'attention. Tantôt elles précèdent l'explosion du délire; elles contribuent alors à le déterminer, et, dans quelques cas, elles peuvent en former l'élément caractéristique, en quelque sorte exclusif; ce qui a fait donner, par M. Lelut, le nom de folie sensoriale à cette sorte d'aliénation.
Tantôt, au contraire, elles se manifestent après le dérangement des facultés, constituant alors un principe nouveau, propre à entretenir le délire et susceptible de l'accroître ; elles ajoutent en général une certaine gravité au pronostic, et il n'est pas rare de les voir persister quelque temps encore, après que les facultés intellectuelles ont déjà repris leur exercice à peu près normal.
Les hallucinations doivent donc être considérées plutôt comme une complication de la folie; elles fortifient les malades datis leurs idées fausses; elles sont pour eux la source d'erreurs nouvelles; enfin elles exercent sur leur esprit, comme sur leur volonté, l'influence la plus fâcheuse.
Esquirol estimait que, sur cent aliénés, quatre-vingts avaient des hallucinalions. Cette proposition nous paraît exagérée ; comme pour toute
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Statistique, il y aurait à faire une distinction et h tenir con:ipte de certaines conditions, par exemple du milieu où l'observation s'est faite, des formes particulières d'aliénation qui ont été rencontrées, etc.
Les hallucinations de l'ouïe sont de beaucoup les plus fréquentes ; elles paraissent se montrer chez les deux tiers environ du nombre total des malades hallucinés.
C'est surtout dans la lypémanie caractérisée par le délire de persécution, les idées fixes, les sentiments dépressifs, que l'on rencontre le plus fréquemment les hallucinations. Sous l'influence des fausses sensations qui les dominent, les malades restent dans une angoisse impossible à décrire ; dans la lypémanie religieuse, elles s'ajoutent aux terreurs religieuses, aux craintes de damnation, et présentent les caractères d'une extrême persistance.
Dans le délire ambitieux, les aliénés entendent des voix qui les entretiennent dans leurs idées de grandeur et leurs visées ambitieuses ; elles les portent à croire qu'ils sont en communication avec les personnages les plus haut placés.
Les malades atteints de stupeur, nous le verrons, sont le plus souvent en proie à des hallucinations qui leur causent une vive frayeur. Une fois revenus à la raison, ils font connaître qu'ils croyaient à une sorte d'anéantissement général; ils sentaient la terre trembler sous leurs pas, s'entr'ouvrir devant eux; ils craignaient d'être engloutis; ils entendaient des détonations éclater de tous côtés, des balles traversaient même leur corps, sans les blesser, et allaient tuer d'autres personnes, etc.
Les hallucinations sont en général moins fréquentes dans la manie que les illusions. Georget avait déjà fait la remarque qu'elles sont plus rares, et qu'elles ont moins d'importance dans cette affection que dans d'autres formes d'aliénation; souvent aussi elles passent inaperçues au milieu des autres symptômes.
Avec la démence et l'affaiblissement graduel des facultés qui la caractérise, les hallucinations s'observent moins fréquemment, elles se produisent comme par une sorte d'habitude, lorsque la démence est consécutive à d'autres formes d'aliénation.
On peut de même rencontrer, dans quelques cas de paralysie générale, des hallucinations persistantes en rapport avec la forme du délire. Souvent ce sont des visions agréables ; le malade sent des odeurs, des saveurs qui réjouissent ses sens ; d'autres fois, au contraire, il voit des spectres, des persécuteurs acharnés, ou bien des voleurs qui veulent lui dérober ses immenses richesses.
Les imbéciles, les idiots, les crétins sont peu sujets à des hallucinations; ce phénomène, en effet, ne peut se reproduire que d'une manière imparfaite avec le développement incomplet des facultés. Un imbécile atteint de surdi-mutité se met à chaque instant en fureur, en essuyant
sa figure ; il s'imagine voir, au-dessus de lui, un individu lui faire des grimaces et lui cracher au visage.
Causes particulières des hallucinations. — Diverses circonstances exercent sur le développement des hallucinations une influence incontestable.
Dans un mémoire qui a remporté le prix Esquirol, en 1854, M. F. Boureau a rapporté des observations intéressantes, dans lesquelles le délire sensorial paraîtrait tenir, tantôt à la composition anormale du liquide sangmn, comme dans la chlorose, l'anémie, la pléthore, et dans quelques inflammations aiguës ou chroniques ; tantôt à l'obstacle, au trouble apporté à la circulation du sang, comme dans le rétrécissement aortique, l'hypertrophie du cœur, etc.
Le passage de la veille au sommeil, à ce moment où l'individu va s'endormir exerce, ainsi que l'a fait remarquer Baillarger (1), une influence incontestable sur la production des hallucmations, au début de la folie, comme dans le cours de cette maladie.
II arrive quelquefois que des hallucinations se manifestent au moment du sommeil, longtemps avant l'invasion du délire; elle se montrent alors comme phénomène précurseur ; en général, elles ne tardent pas à entraîner le délire. On doit tenir grand compte de ce symptôme, dit Baillarger, chez les individus nés de parents aliénés, ou qui présentent une prédisposition à l'aliénation.
Une température élevée peut favoriser le développement des hallucinations. On sait que, sous le nom de caleniure, on a décrit un délire sensorial particulier qui frappe les marins lorsqu'ils arrivent sous la ligne équinoxiale, ou dans le voisinage des tropiques. L'individu qui en est atteint voit l'eau se transformer en prairies, en jardins, en forêts magnifiques; il est pris d'un irrésistible désir d'aller s'y promener.
Il est aussi un fait d'observation vulgaire, c'est la facilité avec laquelle on peut éprouver de fausses sensations, sous l'influence de l'obscurité. C'est qu'en effet, la nuit, quand tout est plongé dans le silence, quand les objets extérieurs ne viennent plus impressionner les sens, distraire l'attention, alors l'âme se concentre, pour ainsi dire, et se replie en elle-même; elle acquiert par cela môme une susceptibilité particulière; l'imagination et la mémoire surexcitées produisent bientôt les images et les souvenirs qui, dans d'autres circonstances, avaient pu faire une impression plus ou moins vive.
Un des poètes célèbres de l'Angleterre, Robert Burns, raconte qu'il fut élevé, dans son enfance, par une vieille femme superstitieuse ; les légendes fantastiques, les histoires de lutins, d'esprits malins, de feux follets dont elle l'avait entretenu, se représentaient souvent à son imagination dans ses courses nocturnes, et parfois il lui fallait un effort de
(1) Baillarger, /t^w. méd. psi/ch., 18i5, p. 1G8.
SYMPTOMATOLOGIE. ' lOS-
philosophie pour chasser les vaines terreurs qui venaient assiéger son esprit.
L'action de l'absence de la lumière, comme cause du développement de l'hallucination, est quelquefois tellement évidente, que des aliénés voient pendant le jour des spectres, des fantômes, pour peu qu'ils essayent d'abaisser leurs paupières ; quelques hallucinés peuvent être délivrés de leurs visions, si l'on a la précaution de les soustraire à l'influence de l'obscurité.
Diverses substances, telles que le haschisch, la belladone, etc., donnent lieu à des hallucinations ; dans ce cas, ces dernières ont été désignées sous lenom d'hallucinations toxiques. On doit aussi placer en première ligne, sous ce rapport, celles qui sont causées par l'intoxication alcoolique; les hallucinations de la vue et de l'ouïe qui en résultent présentent, comme nous le verrons, une physionomie caractéristique ; elles s'accompagnent ordinairement de vives frayeurs (1).
Age, sexe. — Les hallucinations peuvent exister chez les enfants, sous l'influence de certaines conditions pathologiques. M. Thore rapporte des exemples d'hallucination chez un enfant de 15 mois, empoisonné par le datura stramonium. II a vu plusieurs autres enfants de 4à 5 ans devenir hallucinés dans des circonstances morbides particulières (2).
Mais c'est surtout à l'âge oh les facultés ont acquis tout leur développement, de 30 à 40 ans, que, toute proportion gardée, on rencontre le plus grand nombre d'hallucinés.
L'influence des sexes ne nous paraît pas être parfaitement démontrée; quelques auteurs pensent que les femmes présentent, sous ce rapport, une prédisposition particulière.
Habitudes, passions. — La prolongation extrême d'une même sensation peut devenir une cause d'hallucination ; les personnes qui ont passé plusieurs jours en chemin de fer peuvent encore, on le sait, entendre longtemps après le roulement qui les avait fatiguées. ^ Il suffît aussi de fixer pendant quelques instants un objet, pour que l'impression persiste plus ou moins longtemps.
Ainsi Thomas Reid eut une hallucination visuelle dédoublée, plu- : sieurs semaines après avoir examiné au télescope, de l'œil droit, le pas- 1 sage de Yénus.
La concentration extrême de l'attention peut également produire des lhallucmations. La solitude y prédispose éminemment, de nombreux .exemples mettent cette cause hors de doute. Silvio Pellico entendait, (dans sa prison, tantôt des gémissements, tantôt des cris étouffés. Plu- -^sieurs prisonniers d'un pénitencier de la Suisse sont devenus presque
(1) Voir chap. AlcoolUme.
(2) Thove, Ann.mécl.-psych., 1819.
tous hallucinés, sous l'influence de l'emprisonnement cellulaire. M. Thore cite le cas d'un criminel qui fut tourmenté par d'horribles hallucinations, après avoir passé deux années dans une cellule à la maison de Beaulieu.
Les remords sont une cause fréquente d'hallucinations, nous en pourrions citer de nombreux exemples. Charles IX fut en proie à de pareils troubles après le massacre de la Saint-Barthélemy.
Il en est de môme des passions déprimantes, de la frayeur, du fanatisme religieux, etc., qui peuvent avoir sous ce rapport une influence considérable. Nous revieridrons, à l'occasion, sur les diverses circonstances qui viennent encore contribuer au développement sensorial.
Pronostic. — Dans l'état actuel de la science, il est assez difficile d'établir des considérations générales sur le pronostic des hallucinations. Il dépend nécessairement de la forme même, et delà nature de l'aliénation dont elles constituent un élément essentiel. Le pronostic semble plus défavorable, quand elles se manifestent au début même du dérangement des facultés; quand, par exemple, l'aliénation mentale est une sorte d'extension du trouble sensorial.
Leshallucinations de l'ouïe paraissent plus difficiles à guérir que celles de la vue. Une durée de plusieurs années les rend, on le comprend, presque toujours incurables.
Traitement. — Le traitement des hallucinations est, avant tout, celui de l'espèce d'aliénation à laquelle elles paraissent se rattacher, et dont elles ne sont pour ainsi dire que le symptôme caractéristique. La connaissance des différentes causes qui peuvent les avoir produites, fournira pour le traitement de précieuses indications. C'est ainsi qu'on a tour à tour préconisé les narcotiques, le haschisch, la belladone; on a encore eu recours aux émissions sanguines, aux vésicatoires, moxas, sétons, etc. On a conseillé l'électricité, surtout dans les hallucinations de l'ouïe, en faisant passer un courant électrique à travers la membrane du tympan ; la médication arsenicale a été également recommandée. Ces difi"érents moyens ne nous paraissent pas, en général, avoir été suivis de résultats avantageux.
Comme pour la plupart des formes d'aliénation mentale, le traitement moral peut exercer l'influence la plus favorable ; on doit s'elforcer d'imprimer une forte diversion aux préoccupations habituelles du malade, et chercher à calmer autant que possible ses inquiétudes, et souvent l'irritation qui vient le dominer.