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CHAPITRE III

L'aliénation mentale, considérée d'une manière générale, présente des particularités sur lesquelles nous devons arrêter un instant notre attention.

Gomme toutes les maladies, elle a des prodromes, une période d'incubation d'une durée plus ou moins longue ; une fois déclarée, elle affecte une marche variable, et peut présenter différentes terminaisons.

Période d'incubation. — Prodromes. — L'aliénation mentale, dit M. A. Foville (1), ne se manifeste dans le plus grand nombre de cas qu'après une série de changements qui composent ce qu'on appelle la période d'incubation ; il est important de connaître les signes principaux qui annoncent une semblable maladie.

Les prodromes peuvent prendre toutes espèces de formes ; ils se multiplient à mesure que l'affection se développe elle-même ; ils permettent souvent à la raison de conserver assez d'empire, pour que les individus puissent eux-mêmes juger la situation normale dans laquelle ils se trouvent.

A la période d'incubation de leur affection, les malades éprouvent, du côté de la digestion, delà respiration et d'autres fonctions importantes 1 de l'économie, des désordres particuliers : tantôt perte d'appétit, état sa- . burral des organes digestifs, tension épigastrique, quelquefois voracité. I On observe des mouvements spasmodiques de la respiration, des soupirs I fréquents, un sentiment de pression à la région précordiale, des palpita- Itions, une sensation de chaleur désagréable, de la céphalalgie, des ver- Itiges, une insomnie persistante, un penchant irrésistible à se livrer à (quelques excès, aux excès de boisson, à l'onanisme, etc.

Au point de vue moral et intellectuel, on peut rencontrer les symptôimes suivants : l'individu recherche la solitude; il s'éloigne de toute fpersonne qui, autrefois, lui était sympathique ; sa conduite présente (des anomalies qui frappent d'étonnement son entourage ; on est surpris cde trouver chez lui un dérèglement et des passions que, jusqu'alors, con n'avait pas eu l'occasion d'observer. Il passe brusquement d'une tris- Itesse accablante à une gaieté exagérée ; il témoigne un véritable dégoût îpoùr toute occupation intellectuelle ; il a de fréquentes absences d'esprit, et l'on peut facilement constater chez lui une irritabilité inusitée. Le fait le plus général, dit M. le docteur François Devay (2), est un état

(1) A. Foville père, i)/c/. deméd. et de chir.prat., en 15 vol. Paris, 1829, t. I", p. 523 (?) Devay, Gaz. méd., Paris, janv. 1851. , 1 • «^^J.

de lassitude cérébrale ; les malades deviennent hésitants ; il semble que chez eux le cerveau ait perdu son pouvoir pondérateur. La mémoire est fréquemment compromise ; quelquefois elle reçoit une excitation qui la rend plus puissante, et lui fait reproduire des souvenirs que l'on croyait depuis longtemps effacés de la pensée. L'attention se fixe avec peine, la volonté s'amoindrit, le malade devient le jouet des personnes qui l'entourent, ses inférieurs même peuvent facilement le dominer. Cet affaiblissement de la volonté suppose une altération du jugement.

Les facultés morales se pervertissent, l'homme tombe sous l'empire de l'instinct. De là, l'abjection des idées, la conversation lascive, les propos obscènes chez des personnes qui, autrefois, étaient pleines de décence et de pudeur; les malades peuvent être entraînés, par suite, à commettre un délit ou un attentat.

Il est à remarquer que la folie, comme plusieurs autres maladies cérébrales, se manifeste souvent à la première période par l'aberration et la perversion du sens moral, et, comme le fait observer Brierre de Boismont, des symptômes peuvent exister longtemps avant que la folie ne se déclare complètement.

La connaissance des antécédents du malade, la comparaison avec sa manière d'être antérieure doit donc être, comme le dit justement Griesinger, une donnée principale pour l'appréciation de la situation de l'individu ; malheureusement les renseignements font souvent défaut.

Le plus souvent, ajoute l'auteur que nous citons, il n'est pas difficile de constater le caractère général d'exaltation, de dépression ou d'affaiblissement, mais il est des circonstances où ce caractère général luimême n'est pas évident.

11 n'est pas le moins du monde nécessaire qu'il existe des conceptions délirantes bien tranchées, pour qu'on puisse déclarer qu'un individu est atteint d'une maladie mentale; dans beaucoup de cas, il n'y a pas de délire à proprement parler, ou du moins le malade n'en manifeste pas, mais le caractère, les sentiments, la volonté sont altérés d'une façon morbide ; l'individu peut tenir des discours raisonnables, et commettre cependant les actes les plus insensés. C'est ce qu'on voit dans les périodes initiales de la folie, dans beaucoup de cas de mélancolie, dans les degrés les plus légers de la manie, dans la folie raisonnante, très-souvent aussi dans les premiers débuts de la démence paralytique (1).

L'invasion de l'aliénation mentale peut aussi avoir lieu d'une manière brusque, subite, à la suite d'une grande excitation, d'une émotion violente, d'une colère, d'une frayeur, d'un chagrin inattendu, etc.

Nous verrons plus loin que, dans le cas où elle fait tout à coup explosion, l'affection présente en général un pronostic moins défavorable. Quoi qu'il en soit, lorsqu'elle est bien déclarée, l'aliénation offre d'habi-

(1) Griesinger, op. cit., p. 135 et suiv.

tude une marche lente, à travers laquelle on peut reconnaître des périodes d'augment, àe statu quo, de déclin et de convalescence.

Elle se montre souvent aussi sous deux formes principales, Tune aiguë €t l'autre chronique.

Forme aiguë. — Dans la forme aiguë on rencontre fréquemment des désordres physiques, du malaise, de l'anxiété, de la céphalalgie ; l'insomnie est plus opiniâtre, l'agitation plus considérable ; dans quelques cas, la prostration musculaire est plus marquée; on observe encore des signes d'irritation gastro-intestinale. Les idées fixes, les hallucinations, les terreurs imaginaires qui tourmentent le malade, exercent sur la constitution physique une influence très-marquée.

Forme chronique. — Dans la forme chronique, au contraire, on constate peu de symptômes en dehors de ceux qui caractérisent le délire lui-même ; aucune réaction n'est exercée sur l'organisme ; les grandes fonctions de l'économie s'accomplissent dans un calme parfait; le sommeil n'est plus troublé ; la souffrance morale n'a plus de retentissement sur la constitution physique, qui s'améliore même souvent, et donne lieu, parfois, à un embonpoint remarquable.

La folie présente d'ailleurs, dans sa marche générale, une physionomie et des caractères qu'il importe de signaler.

Folie continue. — Ordinairement elle a une marche continue, régulière ; dans ce cas, elle parcourt successivement des périodes d'augment, d'état stationnaire et de décroissance. Lorsqu'elle doit revêtir une forme chronique, presque toujours incurable, elle offre les caractères que nous avons mentionnés plus haut.

Folie rémittente. — Mais, comme la plupart des névroses, l'aliénation mentale a souvent une marche irrégulière et des rémittences remarquables. L'on peut observer des périodes de rémission considérable suivies de moments d'exacerbation plus ou moins forte. On voit, par exemple, surtout dans la manie, ce caractère de rémittence porté quelquefois au plus haut degré : l'agitation excessive, à certaines heures de la journée, fait place, à d'autres heures, à un état de simple excitation. Chez quelques lypémaniaques, chez les hypochondriaques, les moments de rémission peuvent être extrêmement prononcés ; différentes causes viennent, nous le verrons, déterminer le retour de l'excitation.

Folie intermittente. — La folie affecte quelquefois aussi un type intermittent des mieux caractérisé.s : elle donne lieu alors à des intervalles d'une lucidité plus ou moins complète et d'une durée variable. C'est ainsi qu'on voit les accès d'aliénation cesser complètement, puis réapparaître avec la même forme et avec les mômes particularités, après plusieurs jours, plusieurs semaines, quelquefois plusieurs mois du retour à la raison.

L'intermittence peut affecter une marche régulière ; dans ce dernier cas elle est dite pérMiqu(f, On voit alors les accès se reproduire de la

no PATHOLOGIE GÉNÉRALE.

même manière, présenter la môme durée, et offrir le môme mode de terminaison.

Presque toujours les accès sont annoncés par des signes précurseurs que savent parfaitement distinguer les personnes qui ont l'habitude d'observer le malade ; ainsi l'on rencontre ordinairement, comme signes précurseurs, quelques-uns des caractères suivants : de la céphalalgie, de l'insomnie, des rêves, de la loquacité, des idées bizarres, une mobilité excessive, le besoin de marcher, de gesticuler, de rire ; un changement de caractère, de conduite, de l'irritabilité, etc.

Les accès périodiques se manifestent souvent sous la seule influence des conditions qui règlent la périodicité. Le retour se fait quelquefois d'une manière assez subite, les accès durent plusieurs jours, plusieurs semaines, et peuvent aussi disparaître brusquement. On dirait une sorte de convulsion ou d'état cataleptiforme des organes qui président aux fonctions de l'intelligence. Les malades ont presque toujours le pressentiment d'une rechute prochaine ; quelques-uns demandent à retourner de suite à la cellule dans laquelle on est obligé de les maintenir pendant la durée de leur agitation ; et, chose singulière, les mêmes signes prodromiques se reproduisent chaque fois, de sorte qu'il est facile à celui qui les a observés de prédire le retour de l'accès, même d'après des indices en apparence insigniQants.

Nous nous rappelons, entre autres, un malade remarquable par l'intermittence même de son affection mentale. Les accès de stupeur dont il était atteint revenaient tout à coup à peu près tous les quinze jours; ils duraient trois semaines environ, et disparaissaient instantanément pour faire place à un intervalle lucide à peu près complet. Il avait luimême la conscience de cette triste maladie, qu'il décrivait ainsi dans une de ses lettres : «J'ai une drôle de maladie : je suis trois semaines bien, et trois semaines en délire. La fièvre me prend, je tremble, je bégaye, je regarde tout autour de moi avec effroi, avec une impression pénible; tout me fait peur, le feu, l'eau. Le corps entier el la tête me pèsent; je suis dans un accablement profond; on pourrait comparer cela à une espèce d'épilepsie interne qui n'a pas de forme extérieure, mais qui ne fait pas moins souffrir. Lorsque c'est passé, tout va bien, je redeviens léger, gai; mes idées sont nettes et me voilà comme tout neuf, mais pas pour longtemps; cela me reprend tout d'un coup, et je ne sais plus faire deux pas devant n\oi. »

Le plus souvent l'intermittence n'offre pas une forme aussi régulière : les accès reviennent à des époques indéterminées, et quelquefois ils se montrent sous l'influence de certaines causes provocantes, telles que la menstruation, la grossesse, l'état puerpéral, un changement de saison, etc. Nous avons eu une malade qui est devenue aliénée chaque fois à la suite de ses couches ; le délire ne s'est plus reproduit dès qu'elle n'a plus été enceinte.

Sous le nom de folie circulaire, folie à double forme, on a décrit une espèce particulière d'affection mentale à forme intermittente et dans laquelle les accès maniaques ordinairement intenses sont précédés d'une période de dépression d'une durée prolongée; à l'excitation maniaque succède un intervalle lucide d'un caractère plus ou moins net; puis la période de dépression se reproduit pour être suivie de l'état d'agitation, etc. Nous reviendrons plus tard sur cette forme très-exceptionnelle d'aliénation.

« Le caractère d'intermittence se remarque fréquemment, dit M. Aubanel, dans le cours des maladies mentales. Ainsi le délire maniaque s'annonce, ordinairement, par des accès intermittents irréguliers de quelques jours de durée et d'une intensité toujours croissante, pour prendre enfin un type continu; de même on le voit offrir de nouvelles intermittences avant de se terminer d'une manière favorable. Ces intermittences, avant-coureurs de la guérison, se montrent après une durée plus ou moins longue de la maladie; elles ont d'habitude une marche irrégulière, vont et reviennent sans fixité, et ne contractent que très-rarement une périodicité quelque peu régulière. On doit bien augurer de l'issue de la maladie, dès qu'à une certaine période du délire on remarque des rémissions d'abord, puis de légères intermiltences, et enfin des intervalles lucides de plus en plus prolongés (1). »

Intervalle lucide. — Les intervalles lucides, qui souvent constituent simplement une période de rémission de certaines affections mentales, présentent des caractères variables fort importants à apprécier, suivant les circonstances; on pourrait dire, jusqu'à un certain point, qu'ils différent suivant la forme même de l'aliénation à laquelle ils succèdent, et dont ils peuvent conserver plus ou moins les traces. Il ne faut pas oublier, d'ailleurs, que quel que soit l'état de lucidité qui les caractérise, on ne saurait les assimiler aux périodes de santé complète, d'une durée quelquefois de plusieurs années, qui peuvent séparer deux accès d'aliénation mentale. L'intervalle lucide n'est pas plus la santé que, dans la fièvre intermittente, l'espace entre deux accès n'est la guérison. Quelque apparente que soit la raison, l'individu n'en est pas moins placé dans une situation spéciale que les moindres circonstances peuvent facilement et instantanément transformer en un état morbide. Sans doute, la distinction est souvent difficile à établir ; il appartient au médecin, et surtout au médecin aliéniste, d'en fixer le caractère, après un examen attentif, dans les cas particuliers. Ainsi il n'est pas rare d'observer, dans les établissements d'aliénés, des malades, dans les moments de rémission de leur affection, se montrer calmes et raisonnables, à ce point qu'il serait difficile de constater chez eux le moindre signe de dérangement intellectuel; et cependant, une fois livrés à eux-

(l) Aubanel,^««, wjec/. p5i/c'i., 1847, p. 388.

PATHOLOGIE GÉiNÉRALE.

mômes, sous l'influence en quelque sorte de l'excitation de la vie extérieure, on les voit aussitôt commettre les actes les plus déraisonnables.

L'importance de la question des intervalles lucides ne saurait être niée, surtout au point de vue de la médecine légale. « En pathologie, dit Wachsmuth, on admet des maladies périodiques qui, sans cesser entièrement quant à leur nature intrinsèque, cessent seulement, pendant un certain temps, de produire extérieurement leurs phénomènes habituels, et, en pathologie, les maladies périodiques sont précisément celles qui intéressent le système nerveux. L'expérience apprend que la maladie dure pendant la rémission, et que celui qui est atteint d'une maladie mentale périodique est malade aussi dans les intervalles lucides; il ne saurait donc y avoir pour lui de responsabilité juridique (1). »

Sans admettre d'une manière absolue ces conclusions, très-vraies dans la majorité des circonstances, mais peut-être trop exclusives, nous croyons que chaque cas doit être soumis à une appréciation spéciale.

Suivant HoiTbauer (2), il semble que, pendant l'intervalle lucide, le malade doive conserver la responsabilité de ses actes; mais ce serait tomber dans l'absurde que de trop généraliser cette idée. Car, bien que le malade jouisse dans l'intervalle lucide de l'intégrité de ses sens, cependant il peut lui être resté de l'accès précédent: 1° une conscience inexacte de son état actuel, au moins dans ses connexions avec le passé; 2° quelques erreurs indépendantes de lui et qui influent sur ses actions présentes. On peut ajouter, avec Esquirol, qu'il n'est pas aisé de déterminer précisément oh commence et où finit l'intervalle lucide.

Le chancelier Daguesseau a donné, à ce sujet, une interprétation remarquable que nous trouvons rapportée par Marc (3).

«Deux conditions, dit Daguesseau, nous découvrent la véritable idée de l'intervalle lucide : l'une est sa nature, l'autre sa durée. Sa nature : il faut que ce ne soit pas une tranquillité superficielle, une ombre de repos, mais au contraire une tranquillité profonde, un repos véritable. Ce n'est point une paix trompeuse et infidèle, et ce que l'on appelle sur la mer une bonace qui suit une tempête ou qui l'annonce, mais une paix sûre et stable pour un temps, un calme véritable et une parfaite sérénité. Enfin, sans chercher tant d'images différentes pour rendre notre pensée, il faut que ce soit non pas une simple diminution, une rémission du mal, mais une espèce de guérison passagère, une intermission si clairement marquée, qu'elle soit entièrement semblable au retour de la sa,nlé. Voilà ce qui regarde sa nature ; et comme il est impossible de juger en un moment de la dualité de l'intervalle, il faut qu'il dure assez

(1) Wachsmuth, op. cit., p. 124 et 142.

(2) Hoffbauer, Médecine légale relative aux aliénés, tr&à. par Chambcyron. Paris, IS27.

(3) Marc, Delà folie considérée dans ses rapports avec les questions médico-judiciaire.--. Paris, I8i0.

longtemps pour pouvoir donner une entière certitude du rétablissement passager de la raison; et c'est ce qu'il n'est pas possible de définir en général, et qui dépend des différents genres de fureur. Mais il est toujours certain qu'il faut un temps, et un temps considérable. Voilà ce qui concerne sa durée.

La manie, la mélancolie et quelquefois la folie à double forme, dit Marcé, peuvent seules faire admettre la possibilité d'un intervalle lucide complet; mais on comprend, ajoute cet auteur, de combien de renseignements le médecin s'entourera, avant de se prononcer d'une manière affirmative. Il devra savoir si la lucidité est relative ou complète, si l'intervalle lucide a été suffisamment long, si l'acte a été contracté un certain temps avant la rechute, ou après l'explosion des troubles intellectuels, toutes circonstances qui doivent être prises en grande considération (1).

Durée, terminaison. — La durée de l'aliénation, nécessairement Variable, dépend d'une foule de circonstances, et particulièrement de la forme même de l'affection mentale. Chacune des variétés de la folie présente, on le comprend, des nuances, des symptômes spéciaux qui, au point de vue de la durée, du pronostic, donnent lieu à des différences essentielles. Il y a lieu, pour chacune d'elles, de tenir grand compte d'une foule d'éléments ; nous reviendrons avec détail à ce sujet, lorsque nous aurons à en faire la description particulière.

L'expérience apprend toutefois que, lorsque l'aliénation est prise à son début et convenablement traitée, l'issue est le plus ordinairement favorable, et la guérison peut se faire en peu de temps. Quant, au contraire, le malade a été soumis à de nombreuses causes d'excitation, qu'il a été l'objet de mauvais traitements, de soins inintelligents, de grandes difficultés viennent alors s'opposer à sa guérison.

Sur un relevé considérable d'aliénés, nous avons trouvé 64 guérisons pour 100 aliénés (non compris les individus atteints d'idiotie, de démence ou de paralysie), traités dans le premier mois de la maladie; la proportion descend à 40 p. 100, quand la maladie a déjà duré plus de trois mois, et à 27, p. 100, quand elle existe depuis plus d'une année. LedocteurJacobi, en Allemagne, a lui-môme constaté qu'il était possible d'obtenir, dans les deux premiers mois de la maladie, 80 guérisons sur 100 cas d'aliénation vraie; après deux ans, ajoute-t-il, les guérisons deviennent tout à fait exceptionnelles.

Certaines formes d'aliénation, la manie, la monomanie, la lypémanie, la stupidité, sont susceptibles de guérison. Quand celle-ci doit avoir lieu, elle arrive d'habitude lentement, graduellement; au fur et à mesure qu'elle se confirme, on observe des rémissions déplus en plus marquées ; les intervalles lucides se prolongent davantage; la physionomie

(I) Marcé, op. cit., p. 652.

Daconet. o

de l'individu reprend une expression naluielle; le sommeil devient régulier; la menstruation se rétablit chez les femmes ; enfin le malade revient à ses habitudes antérieures; les sentiments de famille réapparaissent avec une nouvelle force; il se rend compte d'une manière plus exacte des erreurs dans lesquelles il s'entretenait, des idées fixes qui le dominaient, des hallucinations dont il était le jouet; il peut donner à cet égard toutes les explications désirables. Rarement la guérison se manifeste d'une manière brusque et inattendue ; on doit craindre, en pareil cas, d'avoir affaire à une affection intermittente; il est alors prudent de prolonger l'observation du malade.

Phénomènes critiques. — La guérison se manifeste quelquefois à la suite de phénomènes que l'on désigne sous le nom de crises. Esquirol admettait môme que la guérison n'était certaine que lorsqu'elle était survenue après quelque crise manifeste. Cette doctrine nous paraît trop absolue, nous croyons au contraire assez exceptionnels ces états morbides qui jugent l'aliénation mentale. Mais, sous ce rapport, on n'en a pas moins observé les faits les plus remarquables; des affections graves, une pneumonie, une pleurésie, une attaque violente de fièvre intermittente ont pu déterminer à leur suite le retour de la raison. L'expérience démontre, en effet, qu'une affection grave peut agir par une sorte de diversion, et provoquer la guérison d'une affection moins grave. C'est là un fait d'observation clinique.

Au nombre des phénomènes critiques on a signalé le développement d'une grande quantité de furoncles à la surface du corps, le retour des règles, des sueurs abondantes, une entérite plus ou moins intense, etc.

Enfin, la crise peut être de nature morale, et on a vu la guérison suivre de près une impression inattendue, une vive frayeur, une secousse énergique.

Le principe de la doctrine des crises, vrai en lui-même, ne manquerait pas d'amener des résultats fâcheux, s'il était l'objet d'une interprétation trop rigoureuse et trop exclusive. C'est ainsi qu'on a conseillé fort à tort le mariage, la grossesse, l'accouchement, l'avortement dans certains cas d'aliénation. II résulte, en effet, des relevés statistiques de M. le docteur Bouchet, et des observations recueillies par cet honorable praticien, que la grossesse, les suites de couches, la lactation, n'ont jamais offert une diminution dans le délire; que toutes, au contraire, l'ont provoqué ou augmenté (1).

État chronique. — La forme aiguë de l'aliénation peut faire place, nous l'avons dit, à l'état chronique ; nous avons résumé plus haut les signes qui pouvaient faire reconnaître celte fâcheuse terminaison; nous verrons aussi que la démence peut être la conséquence des maladies

(1) Bouchet, Ami. méd.-psych., 1844, p. 355.

mentales les plus diverses ; elle est, on le sait, caractérisée par l'afFaiblissement progressif des facultés morales et intellectuelles.

Transformations. — Nous aurons l'occasion de faire remarquer que les variétés de la folie viennent se fondre quelquefois l'une dans l'autre ; qu'elles peuvent se combiner entre elles, de manière à former, suivant l'expression d'Esquirol, des états complexes, des composés binaires, ternaires, etc. Ainsi l'on observe des manies avec mélange de Ijpémanie, de monoraanie, des démences qui présentent les caractères principaux de la manie, de la stupeur, etc. L'on observe souvent aussi la transformation complète et plus ou moins brusque d'une forme dans une autre.

L'élément morbide se déplace, change de nature, se porte en quelque sorte d'un appareil fonctionnel sur un autre. Une dame, citée par Esquirol, restait lypémaniaque pendant une année; l'année suivante elle devenait maniaque et hystérique.

Une jeune fille, traitée à Stephansfeld, a été affectée pendant cinq à six mois de lypémanie religieuse ; puis elle fut prise pendant un an de manie aiguë avec agitation et délire furieux ; cet état fut enfin suivi d'une guérison complète. Un même malade, dit M. Guislain, peut passer pendant le cours de l'aliénation, mentale par toutes les formes de la folie.

Les transformations ne sont pas rares, surtout au début des affections mentales ; il est assez fréquent, nous le verrons plus tard, de voir la dépression morale, un état lypémaniaque plus ou moins accentué, précéder de quelque temps l'excitation maniaque.

Rechutes. — Les rechutes sont plus fréquentes pour l'aliénation mentale que pour d'autres maladies ; elles se produisent plus particulièrement dans le cas de prédisposition héréditaire. Il résulte des relevés statistiques que nous avons pu faire à cet égard, que le chiffre des récidives a été d'un tiers environ pour 712 malades, traités à Stephansfeld et sortis guéris de cet établissement. On a remarqué que les femmes étaient plus sujettes à retomber que les hommes.

En général, les accès d'aliénation par rechute deviennent d'autant plus graves et ont une durée d'autant plus grande, qu'ils sont renouvelés plus Iréquemmenl et à des intervalles plus courts.

Pronostic. — Il nous reste encore, avant de terminer ces considérations générales, à dire quelques mots du pronostic, considéré d'une manière générale dans les maladies mentales. Lorsqu'il s'agit de formuler une opinion à cet égard, il importe de mettre en ligne de compte des éléments variables, et d'en apprécier les caractères. On comprend qu'une semblable apppréciation ne peut être convenablement faite que par un médecin déjà expérimenté.

Les signes qui doivent servir au pronostic se tirent d'abord de la forme même d'aliénation : ainsi la démence, les affections qui

s ac-

compagnent de paralysie, l'idiotie, rimbécillilé, ne sont pas susceptibles de guérison.

Le délire, qui est la conséquence d'attaques épileptiques plus ou moins répétées, se guérit rarement ; il laisse presque toujours des traces fâcheuses sur la constitution morale et physique. La manie aiguë se guérit plus vite que la lypémanie ; celle-ci se termine aussi plus rapidement que la stupidité et la monomanie ambitieuse.

Mais chacune de ces affections présente dans sa marche, dans sa physionomie, des caractères importants à apprécier. Après de fortes atteintes de manie aiguë, quelques malades conservent, par exemple, un léger degré de faiblesse intellectuelle.

La folie peut être idiopathique, ou bien elle reconnaît quelquefois une cause organique éloignée ; elle est ce que l'on appelle alors de nature sympathique ; enfin elle peut avoir pour origine des lésions graves du cerveau; on la désigne, dans ce cas, sous le nom de folie symptomatique. Dans ces différentes circonstances, le pronostic varie : il est évident que le délire disparaîtra d'autant plus facilement qu'on aura pu supprimer la cause sous la dépendance de laquelle il se trouve. Nous reviendrons à l'occasion sur ces différences essentielles.

M. Guislain a exposé quelques indications intéressantes à ce sujet et que nous ne pouvons mieux faire que de résumer (1).

La marche de la maladie, dit-il, doit être prise en considération. Les auteurs s'accordent à penser qu'une invasion explosive est on ne peut plus favorable à la guérison, lorsque la maladie suit de près l'action de la cause.

Lès symptômes peuvent se succéder avec une grande rapidité; en quelques jours la maladie atteint le summum de l'évolution; une pareille situation n'est pas alarmante. Lorsque le début a été lent, on doit, à coup sûr, s'attendre à une marche chronique; si le malade est épuisé ou avancé en âge, on peut craindre de voir la transformation de la maladie en démence.

La durée de la maladie est certes d'un poids considérable dans l'appréciation de la curabilité ou de l'incurabilité de l'aliénation. Après deux ans, les guérisons deviennent beaucoup moins fréquentes : n'oublions pas toutefois qu'il est des aliénés qui ont pu guérir, après un grand nombre d'années; l'on ne doit pas à la légère affirmer l'incurabilité. Un pronostic semblable peut, dans quelques cas, être suivi des conséquences les plus fâcheuses.

Certaines complications viennent aggraver le pronostic; au nombre de ces complications se trouvent l'épilepsie, l'état fébrile, diverses affections organiques, l'incontinence d'urine, les selles involontaires. Ces derniers symptômes sont d'un pronostic assez fâcheux ; toutefois ils ne sont pas liés nécessairement à un état de paralysie.

(1) Guislain, Phrenopaties, t. II, p. 224.

Le pronostic varie surtout selon la cause du mal. En général, les aliénations, suites de causes morales, se guérissent bien plus vite que les aliénations, suites de causes physiques. L'aliénation par ivrognerie seule se guérit facilement; mais nous l'avons dit, si cet état est suivi de récidives fréquentes, il faut désespérer de la guérison. Les aliénations qui succèdent à des excès sexuels sont ordinairement chose fâcheuse et mènent facilement à la paralysie. L'aliénation que complique une affection organique du cœur est, en général, d'un augure défavorable ; la manie puerpérale se guérit le plus souvent assez vite, à moins que l'on ne constate une profonde altération des fonctions nutritives.

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