CHAPITRE IV
Considérations générales. — Les affections incidentes, auxquelles les aliénés peuvent être sujets, présentent, dans quelques cas, des particularités assez remarquables ; elles ont attiré l'attention de plusieurs médecins aliénistes, parmi lesquels nous citerons Georget, Perrus, M. Calmeil et le docteur Thore. Ce dernier auteur en a fait l'objet d'une intéressante monographie (1). Nous lui emprunterons quelques-unes des données qui feront l'objet de ce chapitre.
On peut d'abord se demander si les affections que l'on rencontre chez les aliénés diffèrent, réellement, de celles que l'on observe dans d'autres circonstances, et, dans ce cas, en quoi ces différences existent et quelle en est la raison. L'expérience nous démontre un premier fait, c'est que les aliénés, ceux surtout qui sont recueillis dans de grands établissements, sont soumis à certaines influences délétères que les progrès de la science et la bonne organisation des asiles eux-mêmes tendent chaque jour à faire disparaître. Au nombre des conditions fâcheuses qui viennent s'appesantir sur eux nous citerons : le manque de la quantité nécessaire d'air respirable, son défaut de renouvellement, la privation de lumière, l'encombrement et l'entassement des malades, qui engendrent des affections à forme contagieuse et épidémique de diverses sortes. L'absence de tout travail, et l'immobilité à laquelle se condamnent quelques-uns de ces malheureux amènent l'étiolement, la bouffissure des chairs, une diathèse séreuse et une plus grande facilité à contracter des maladies graves ; enfin, nous devons encore mettre en
(I) Thore, Awiaks médico-psychologiques, 1844-I8i5.n
ligne de compte l'onanisme, cause d'un affaiblissement progressif, et la diminution de quelques sécrétions physiologiques qui viennent, à leur tour, prédisposer à la congestion chronique d'organes importants. Nonseulement la folie peut être, à elle seule suivant les circonstances, une cause de mort, mais la forme même de l'aliénation a, sur la mortalité et sur le développement des maladies accidentelles, une inûuence incontestable.
La manie, lorsqu'elle se manifeste avec une certaine intensité, peut être suivie d'un état d'affaissement considérable ; nous passons naturellement toutes les circonstances fâcheuses qui, pour ces malades dépourvus de la plus vulgaire prévoyance, deviennent autant de causes occasionnelles d'affections plus ou moins graves.
Le lypémaniaque se trouve, à un autre point de vue, dans une disposition organique tout aussi défavorable. Par suite de l'état d'inertie dans lequel il se maintient, les fonctions de la circulation, de la respiration, ne s'accomplissent plus que d'une manière imparfaite ; nous avons vu que l'hématose était insuffisante et qu'il pouvait en résulter une entrave apportée aux fonctions d'absorption, de sécrétion, d'excrétion, et conséculivement une disposition aux oedèmes, aux stases sanguines et à des affections chroniques des appareils circulatoire et respiratoire.
Dans la démence, plus que dans toute autre forme d'aliénation, le malade est exposé aux causes délétères qui l'environnent. Les habitudes de malpropreté, l'instinct qui le porte à dévorer ce qui se trouve à sa portée, son inaptitude à discerner les substances qui peuvent lui être nuisibles, etc., toutes ces conditions le placent sans cesse sous l'imminence de dangers sérieux. C'est en effet, chez les déments, que l'on observe surtout les affections graves du tube intestinal.
Quoi qu'il en soit, le diagnostic des maladies incidentes qui viennent atteindre les aliénés est souvent entouré d'assez grandes difficultés. L'état d'insensibilité et d'indifférence dans lequel vivent la plupart de ces malheureux, le peu de réaction qu'ils offrent, le défaut de conscience de leur situation, sont autant de particularités suffisantes pour nous expliquer comment certaines affections peuvent souvent passer inaperçues chez eux.
On voit quelquefois des individus mourir subitement, sans avoir présenté pendant la vie les moindres symptômes de la maladie dont ils pouvaient être atteints depuis longtemps déjà. L'examen d'un aliéné, lorsqu'il vient à tomber malade, présente d'ailleurs dans une foule de cas des difficultés insurmontables : ce qui tient, chez les uns, à leur délire et à leur excessive agitation, chez les autres à l'affaiblissement considérable de leurs facultés. Les commémoratifs manquent, en général, d'une manière à peu près complète ; on ne peut remonter i\ la cause; rarement on voit un aliéné se plaindre; les uns ne souffrent
réellement pas, d'autres ne peuvent exprimer ce qu'ils éprouvent. Au milieu des scènes violentes auxquelles on assiste il est facile, dit M. Thore, de négliger l'examen des organes qui peuvent être lésés ; enfin, la marche de la folie peut rendre suffisamment compte des phénomènes que l'on observe, et l'on ne fait pas les recherches que l'on croit inutiles. II faut, en général, avoir recours aux changements survenus dans les habitudes de l'aliéné ; dès qu'on voit les individus maigrir, s'affaiblir, il faut de suite porter son attention sur les diverses fonctions de l'économie. L'interrogatoire du malade est souvent impossible ; dans une foule de circonstances, il n'y a même pas à tenir compte des renseignements, non-seulement insignifiants, mais inexacts, qu'il vient à donner.
Ajoutons, pour terminer ces considérations générales, que le pronostic des maladies incidentes est ordinairement grave chez les aliénés, et que le traitement présente d'autant plus de difficultés, que le diagnostic est souvent incertain, et que l'affection mentale se montre à titre de complication et vient ajouter, aux phénomènes morbides, un nouvel élément dont il faut tenir compte, dès qu'il s'agit d'instituer la méthode thérapeutique. Enfin, dans quelques cas, la maladie incidente peut avoir une influence véritablement favorable sur l'aliénation mentale, et jouer pour ainsi dire le rôle de phénomène critique ; c'est alors qu'il faut agir avec la plus grande circonspection, éviter autant que possible un traitement intempestif, perturbateur, dont le résultat serait d'aggraver l'état mental. Ainsi les saignées répétées coup sur coup, qui dans quelques circonstances exercent une heureuse action sur certaines affections aiguës, manquent rarement, chez les aliénés, d'augmenter l'intensité de leur délire, et quelquefois elles empêchent l'effort réactionnaire si nécessaire pour l'heureuse issue de la maladie.
Nous allons maintenant examiner successivement, et d'une manière rapide, les affections principales qui peuvent être, sous ce rapport, l'objet de considérations particulières.
Pneumonie. — « On hésite, dit M. Ferrus, à considérer la pneumonie comme une inflammation des poumons, lorsqu'elle s'accompagne à peine d'accélération du pouls, qu'il n'y a point de crachats rouiliés, et, qu'à l'autopsie, on trouve la partie postérieure des poumons gorgée d'un liquide séro-sanguinolent un peu spumeux, mais sans hépatisation. »
Esquirol cite le fait suivant : « Une vieille femme, reine de tous les lieux, remarquable par sa loquacité habituelle, se promenait et pérorait, un matin, avec la même énergie que de coutume, lorsque tout à coup elle tombe et meurt. Le poumon tout entier était converti en une hépatisation grise. La pneumonie était arrivée à sa troisième période. »
«Il arrive dans plus d'un cas, dit M. Galmeil, qu'une hépatisation d'un lobe, de tout un poumon, n'est pas même soupçonnée pendant la
Tie, et, quand le malade vient à mourir, on découvre avec surprise l'inflammation qui existe dans la poitrine. »
On a prétendu que les aliénés étaient, plus que d'autres personnes, prédisposés à l'inflammation des poumons. Dans la lypémanie, par exemple, sous l'influence de l'afi'aissement moral dans lequel se trouve le malade, des entraves plus ou moins considérables peuvent être apportées à la fonction de la respiration. Les muscles thoraciques agissent incomplètement; les mouvements inspirateurs et expirateurs se font d'une manière imparfaite; non-seulement la colonne d'air introduite dans les ramuscules bronchiques est insuffisante, mais elle ne peut en être entièrement expulsée; le sang amené au contact du fluide atmosphérique ne trouve plus qu'un gaz en partie vicié et impropre à sa rénovation. De là des stases sanguines, des congestions passives, qui deviennent autant de conditions favorables à la production de l'inflammation pulmonaire.
De même, chez le dément et dans la paralysie, le système musculaire est dans un état d'inertie tel, que les muscles thoraciques et le diaphragme éprouvent dans leurs fonctions une entrave plus ou moins considérable.
Chez les épileptiques, la répétition fréquente de leurs attaques détermine un engouement habituel, une congestion définitive qui se transforme, sous l'infiuence des causes excitantes les plus légères, en une forme d'hépatisation presque toujours grave.
Quelques auteurs allemands ont même prétendu que l'irritation cérébrale se communiquait souvent aux fibres nerveuses du pneumogastrique, qui portent leur action sur les capillaires du poumon. De là une sorte de paralysie de ces vaisseaux, et, par suite, une exsudation plus ou moins rapide du sang dans les cellules pulmonaires. On sait, en effet, que l'hypérémie et l'inflammation du poumon peuvent provenir des altérations, de la paralysie ou de la section artificielle de ce nerf. C'est ainsi qu'on a attribué à la paralysie du nerf vague, les hépatisations pulmonaires rencontrées précisément du côté paralysé, chez les enfants morts à la suite de méningite.
Quoi qu'il en soit, la pneumonie présente chez les aliénés, au point de vue des symptômes et à celui de la marche, des particularités qui méritent de fixer l'attention.
Tantôt l'invasion est brusque et rapide, tantôt elle est lente, cachée. Le premier mode est le plus fréquent, ce qui tient, en général, à ce que les signes prodromiques ne peuvent être perçus chez la plupart des malades ; une fois déclarée, l'affection marche avec rapidité.
Le frisson initial, d'une si grande importance dans le diagnostic, n'est jamais constaté chez l'aliéné.
La toux et l'expectoration sont rares ; l'on ne rencontre pas, dans le plus grand nombre de cas, ces crachats transparents, visqueux, conte-
nant de nombreuses bulles d'air, teints en rouge ou en jaune-abricot. Les forces expiratrices sont insuffisantes pour expulser des bronches la matière de l'expectoration, et ce fait doit avoir une grande influence sur la gravité et la marche rapide de la pneumonie ; les malades meurent, autant par asphyxie, que par l'inflammation même des poumons.
La dyspnée est un phénomène plus constant, mais il faut souvent beaucoup de soin pour la constater ; les mouvements respiratoires sont quelquefois très-peu prononcés.
La douleur est nulle ; môme quand il y a coïncidence de pleurésie, les malades continuent à soutenir qu'ils se portent bien.
Le bruit respiratoire est souvent difflcile à percevoir ; chez quelques aliénés, l'expansion pulmonaire est à peine marquée à l'état sain ; le souffle tubaire et la respiration bronchique de la pneumonie se trouvent habituellement masqués par des râles humides et sonores. Le râle crépitant, fin, sec, ne se montre guère que chez les individus placés dans de bonnes conditions et dont l'état mental est peu grave; c'est un symptôme que l'on rencontre seulement au début de la maladie ; il faut par conséquent avoir été mis, par le malade lui-même, au fait des phénomènes morbides qui ont pu se succéder.
La percussion fait constater une matité plus ou moins étendue ; mais il arrive souvent encore que ce moyen soit rendu impraticable à cause de l'indociUlé, de l'agitation de l'individu, des cris qu'il pousse, des efforts qu'il oppose, etc. La fièvre est en général peu marquée, la température de ia peau n'est pas très-élevée, on observe rarement aussi la coloration des pommettes, soit du côté oii le malade se couche, soit des deux côtés ; la face conserve ordinairement sa coloration habituelle. Le sang tiré de la veine est presque toujours séreux, la couenne inflammatoire est à peine marquée ; chez les paralytiques, le caillot est sans consistance. On trouve, dit M. Thore auquel nous empruntons la plupart de ces détails, dans un grand nombre de pneumonies tous les symptômes de l'adynamie. L'inappétence est le phénomène qui trahit, presque à lui seul, l'existence d'une affection quelconque chez l'aliéné.
L'état de l'intelligence n'est pas modifié en général ; l'apathie et la stupeur sont seulement plus prononcées chez quelques malades ; chez les maniaques, le délire subit un temps d'arrêt ; il peut momentanément cesser, mais pour reprendre, à mesure que la guérison se prononce ; il peut cependant disparaître d'une manière définitive.
En un mot, la forme adynamique l'emporte de beaucoup sur la forme inflammatoire; on comprend dès lors que, dans la plupart des cas, l'hépatisation rouge au lieu d'être caractérisée à l'autopsie par un tissu compacte, rouge, friable, à tranches granulées, etc., présentera au contraire le parenchyme rougeâtre He de vin, sans granulations, laissant écouler un liquide rouge spumeux ; les tranches projetées dans l'eau gagnent immédiatement le fond du vase. L'engouement et l'hépatisation
grise n'offrent pas à l'autopsie des particularités dignes d'être notées.
Traitement. — Cette évolution particulière de la pneumonie donne lieu à des indications thérapeutiques spéciales. Le traitement antiphlogistique ne doit être mis en usage qu'avec modération; on se trouvera presque toujours mieux des émissions sanguines locales-; il importe en tous cas d'éviter l'emploi des moyens qui pourraient aggraver l'état de prostration du malade. L'expérience a consacré l'administration du tartre stibié, du kermès, surtout au début de l'affection. Le sucre de Saturne, lorsque la pneumonie tend à la résolution, les révulsifs cutanés, les boissons diurétiques, tels sont les moyens qui devront former la base de la thérapeutique.
Pneumonie gangréneuse, — La pneumonie gangréneuse est une afïection assez rare ; elle se rencontre particuHèrement dans quelques formes de la folie. On l'observe surtout chez les aliénés qu'on a désignés sous le nom de jeûneurs^ et qui refusent toute espèce de nourriture; on peut encore la remarquer chez les déments et chez quelques épileptiques; en un mot, chez les individus dont la constitution est profondément altérée, qui souffrent d'un état cachectique habituel, et qui présentent déjà une disposition aux œdèmes, aux congestions passives, aux suffusions sanguines, etc. La gangrène pulmonaire survient quelquefois à la suite d'une pneumonie; d'habitude, cependant, elle se développe d'emblée.
Voici, d'après Guislain, les symptômes propres à cette affection : l'haleine répand une odeur infecte, qui devient de jour -en jour plus pénétrante et plus insupportable. Le malade expectore d'abord des mucosités spumeuses, puis ces mucosités sont mêlées de stries de sang pur; elles sont bientôt remplacées par une sanie brunâtre d'une fétidité extrême.
On trouve, à la percussion et à l'auscultation, de la malité, du soufQe tubaire, quelquefois des râles humides. Le pouls est accéléré, la sueur froide, la face altérée, terreuse. La prostration est de plus en plus marquée, le malade va s'affaiblissant, il est sujet à des lipothymies, et la mort survient promptement.
Le poumon présente, à l'autopsie, une coloration noirâtre dans une grande partie de son étendue ; en y faisant des incisions, il s'en échappe une sanie verdâlre, brunâtre, d'une odeur insupportable. Le tissu est friable et granuleux.
La pneumonie gangréneuse paraît se rencontrer chez les aliénés, dans la proportion de 5 à 6 pour 100 décès, tandis que chez les individus non aliénés on l'observe à peine dans la proportion de 2 pour 100 décès.
Phthisie pulmonaire. — La phlhisie pulmonaire est ordinairement d'un diagnostic assez facile; elle peut cependant passer inaperçue, surtout au début ; quelques phénomènes importants font parfois défaut;
l'expectoration, la toux, les douleurs thoraciques manquent dans quelques circonstances, et c'est seulement quand l'affection a fait des progrès, quand l'individu maigrit et s'affaiblit, que l'attention est fixée sur ce point.
Sur un relevé de 428 décès nous avons trouvé, pour la phthisie pulmonaire, le chiffre de 109: 49 hommes et 60 femmes; c'est le quart environ du nombre total des décès; proportion presque double de celle que l'on rencontre dans la population libre de nos contrées.
On doit admettre que, d'un côté, certaines formes d'aliénation prédisposent spécialement à la phthisie; telle est, par exemple, la lypémanie ; et que, d'un autre côté, la nécessité d'une séquestration plus ou moins absolue vient aussi exercer sa part d'influence fâcheuse. On comprend que la phthisie doive se rencontrer plus fréquemment chez les femmes astreintes à des occupations sédentaires, et obligées de passer une forte partie de leur temps dans des salles oiî l'application la plus rigoureuse des règles hygiéniques remédie difficilement à la viciation de l'air.
Nous devons mentionner ici les chiffres donnés par quelques auteurs, pour exprimer la fréquence de la phthisie chez les aliénés. D'après Galmeil il y a 1 phthisique sur 5 aliénés.
Le développement de la phthisie pulmonaire exerce-t-il quelque influence sur l'état mental des malades? Nous avons vu mourir un assez grand nombre d'aliénés à la suite de phthisie; nous ne nous rappelons pas avoir vu l'intelligence reprendre sa lucidité, à mesure que la tuberculisation faisait elle-même des progrès. Tout au contraire, les maniaques deviennent souvent plus agités, les mélancoliques sont en proie à de nouvelles terreurs, à d'incessantes anxiétés; l'hébétude et la prostration deviennent de plus en plus profondes chez le dément.
Affections du cœur. — Les affections du cœur se rencontrent fréquemment chez les aliénés; elles entraînent cependant assez rarement la mort par elles-mêmes. Suivant Guislain , cette complication se montrerait chez les aliénés dans la proportion d'un sixième environ ; l'altération la plus fréquente est l'hypertrophie. Il n'est pas irrationnel d'admettre que les terreurs de certains lypémaniaques, l'agitation, les cris, la fureur de quelques maniaques, les entraves diverses apportées à la circulation dans d'autres circonstances, viennent exercer une influence plus ou moins marquée sur le développement de l'hypertrophie cardiaque.
Affections abdominales. — L'entérite, la diarrhée chronique doit être placée en tête des affections du tube intestinal, que l'on observe
— Webster — 1
— Se. Pinel — 1
— Flemming — 1
le plus souvent chez les aliénés; elle est une cause de mort fréquente; elle sévit quelquefois d'une manière épidémique. Elle tient à des conditions de constitution médicale, de température élevée, d'encombrement, etc.; elle dépend surtout d'une prédisposition individuelle que crée l'afFaiblissement survenu dans la constitution de quelques malades; elle se rencontre principalement chez les déments.
Au point de vue symptomatologique, l'entérite n'offre rien de spécial. Sa marche est lente; rarement il y a réaction, fièvre, inappétence. Les malades sont pris de diarrhée; ils n'accusent aucune souffrance ; quelquefois même ils continueraient à manger comme d'habitude, si l'on n'avait soin de modérer leur régime. Le ventre est souple, insensible à la pression ; la langue n'est pas chargée. Peu à peu, les selles finissent par se décolorer, elles deviennent muqueuses, séreuses, mucopurulentes, puis enfin sanguinolentes; quelquefois même il survient de véritables hémorrhagies intestinales.
A l'autopsie, on trouve des ulcérations disséminées au pourtour du tube intestinal; elles se remarquent principalement dans le gros intestin; elles sont d'autant plus étendues et d'autant plus nombreuses qu'on se rapproche davantage de la valvule iléo-cœcale. On peut aussi, dans quelques cas, les observer dans l'inteslin grêle. Les ulcérations ont un aspect variable : tantôt elles sont faites comme à Temporte-pièce; dans ce cas, elles sont petites, à bords nets et franchement coupés; leur fond repose sur la membrane séreuse, qui est elle-même plus ou moins injectée. Souvent la muqueuse intestinale ne présente aucune trace d'injection ou d'inflammation, dans l'intervalle qui sépare ces ulcérations. Le plus ordinairement cette dernière repose sur un fond noirâtre, d'oii paraît s'être exhalée une certaine quantité de sang; les bords sont inégalement découpés; la muqueuse tout autour est boursouflée, œdématiée, et l'on observe une injection plus ou moins étendue de l'intestin; elle s'accompagne presque toujours alors, pendant la vie, d'hémorrhagies intestinales.
L'entérite, devenue chronique, est extrêmement difficile à combattre; ce n'est qu'au début qu'on peut espérer d'en arrêter les progrès; à une période avancée , elle devient ordinairement réfractaire à tous les moyens employés .
Le traitement comprend deux sortes de moyens : les premiers consistent à placer le malade dans des conditions hygiéniques favorables, à le soumettre à un régime réglé, analeptique et de facile digestion; les seconds tirent leur indication de la thérapeutique. Au nombre des médicaments qui réussissent le mieux, nous citerons les narcotiques, les astringents et le sous-nitrate de bismuth à dose élevée.
Affections chirurgicales. — Nous n'avons pas l'intention de nous étendre longuement sur les plaies, blessures, tumeurs, etc., qui peuvent être observées chez les aliénés, et qui, dans la plupart des cas,
n'offrent rien de spécial; nous nous bornerons à présenter à cet égard de courtes considérations.
On a remarqué avec raison que les aliénés sont sujets à une sorte de diathèse, qui peut avoir des analogies avec la pyémie, d'où résulte chez eux une disposition spéciale aux panaris, aux furoncles, à l'érysipèle, au pemphigus, etc. Ainsi que l'avait déjà remarqué Esquirol, il n'est pas rare d'observer ces différentes affections se présenter comme phénomène critique, comme signe précurseur d'une guérison plus ou moins prochaine. Ferrus a également signalé les effets favorables que de grandes suppurations pouvaient déterminer sur la marche de l'aliénation mentale. L'érysipèle de la face et du cuir chevelu a quelquefois exercé sur la terminaison de cette maladie une action heureuse. Nous nous rappelons trois malades, entre autres, dont deux atteints de manie ancienne et un de stupidité porté à un haut degré d'intensité, chez lesquels un érysipèle de la face avait imprimé au délire une remarquable tendance vers la guérison; par contre, nous avons vu, dans d'autres circonstances, l'érysipèle de la face donner lieu à des accidents redoutables de congestion cérébrale, et déterminer une aggravation de l'aûection mentale, ce qui arrive d'ordinaire chez les individus atteints de paralysie générale.
M. Déguise, chirurgien de la maison de Charenton, a remarqué que les fractures des os chez les malades affectés de paralysie générale guérissaient.lentement, quelquefois môme pas du tout. Suivant lui, on ne doit entreprendre chez de tels aliénés aucune opération chirurgicale, à moins de nécessité absolue, car les blessures prennent bientôt un mauvais aspect (1). Nous croyons, pour notre part, que cette observation s'applique à ceux qui sont arrivés à une période avancée de la paralysie générale; on rencontre, au contraire, à un degré peu avancé, la guérison assez rapide des plaies et des blessures qui peuvent accidentellement survenir. Nous avons déjà fait ailleurs la remarque que, chez les aliénés, quelle que soit la forme de leur affection mentale, les lésions traumatiques se guérissaient facilement. Ce fait, assez remarquable nous l'avons dit, peut trouver son explication dans l'absence même ou plutôt dans la diminution de la douleur, que l'on observe chez la plupart d'entre eux; soit que cet état d'insensibilité existe en réalité, par suite des progrès mêmes de la maladie mentale, soit au contraire qu'il ne soit qu'apparent, et placé en quelque sorte sous la dépendance de la concentration des facultés et des idées fixes prédominantes.
Hématome ou tumeur sanguine de l'oreille. Une des affections les plus singulières, et que l'on observe spécialement chez les ahénés, est la tumeur sanguine de l'oreille, que l'on a encore désignée
(1) Déguise, Mém. Soc. cliir., t. III, fasc. 1.
SOUS le nom d'hématome auriculaire. Ferrus a, l'un des premiers, appelé l'attenlion à ce sujet (1); depuis, d'autres observateurs en ont fait l'objet de leurs études. Cette tumeur consiste dans un épanchement de sang qui se produit lentement, et qui a lieu non sous la peau, comme le fait remarquer M. A. Foville (2), mais sous le périchondre détaché du cartilage. Elle a son siège à la face externe du pavillon de l'oreille, dans la fosse naviculaire ; elle s'étend de là dans toute l'oreille, le lobule excepté. Elle présente une coloration bleuâtre ; elle est molle, fluctuante et plus ou moins volumineuse. De la grosseur d'une fève au début, elle va peu à peu en s'agrandissant, jusqu'à atteindre le volume d'un gros œuf de pigeon. Elle est ordinairement indolente et ne s'accompagne que rarement d'inflammation. Arrivée à son plus haut degré, elle reste stationnaire huit, quinze jours et plus, puis le sang épanché dans la cavité finit par se résorber.
Si l'on ouvre cette tumeur pendant sa période de développement, il s'en écoule un sang liquide et noirâtre; au bout de quelques jours, la poche se remplit de nouveau, en dépit des moyens employés pour empêcher cette exhalation.
Lorsque le liquide -vient à se résorber, on voit alors le gonflement diminuer, tandis que la peau qui double le cartilage se rétracte et s'épaissit; il en résulte une déformation très-remarquable de la partie de l'oreille qui en est le siège. Le périchondre ainsi détaché, dit Ach. Foville, revient sur lui-même et entraîne, dans son retrait, les autres portions du pavillon, ce qui explique les déformations consécutives à ce genre de tumeurs, le ratatinement qui ne s'observe jamais qu'à la partie supérieure du pavillon de l'oreille et jamais au lobule. Voici comment l'auteur que nous venons de citer explique l'épaississement consécutif du pavillon de l'oreille.
Le périchondre, périoste du cartilage, est chargé de sécréter le cartilage, comme le périoste sécrète l'os. Séparé du cartilage, il devra évidemment continuer son travail de sécrétion normale et produire une couche cartilagineuse de nouvelle formation, ce qui rend parfaitement compte de l'épaississement du cartilage, lequel se produit, soit sous forme d'une couche unie à toute sa surface, soit sous celle d'îlots indépendants, plus ou moins éloignés les uns des autres.
L'anatomie pathologique de l'hématome auriculaire a, en effet, démontré que la tumeur consistait dans une poche produite par le décollement de la peau doublée du périchondre; ce décollement n'a lieu que sur la partie concave du cartilage. Les parois postérieures et antérieures de la cavité hémorrhagique sont formées par un tissu membraneux, qui ne|présente au microscope aucune trace d'organisation, et qui résulte
(1) Ferrus, Gazette des Hôpitaux, 1838.
{i)?oy'û\e, Heniûtome du pavillon de l'oreille^{An7i. màd.-psych., juill. 1859.)
d'une couche de sang déposée à la surface; entre ces deux fausses membranes, on trouve un cartilage de nouvelle formation qui, au microscope, présente absolument les mêmes caractères que le fibro-cartilage de l'oreille. De là cet épaississement qui produit la déformation si remarquable que présente l'oreille de tous les malades qui ont été atteints de cette affection (1).
Les causes qui favorisent le développement de cette tumeur sont encore assez obscures. Quelques médecins aliénistes, Leidesdorff (2), Guddenn (3), Magnan, etc., pensent que l'hématome auriculaire est le résultat de violences extérieures, telles que froissement, écrasement de l'oreille, et que dans tous les cas le traumatisme joue le rôle de cause occasionnelle.
Cette opinion est loin d'être acceptée par le plus grand nombre des médecins, elle nous paraît en contradiction avec l'observation attentive des faits.
M. Brown-Sequard fait justement remarquer (4) que, dans des maisons où des aliénés sont soignés avec la plus grande sollicitude, on a pu voir l'hématome croître progressivement sans qu'il y ait eu un traumatisme appréciable. De plus, il existe des observations prouvant que des individus atteints d'affections cérébrales et non aliénés ont présenté des hématomes. Nous ajouterons que le développement même et la marche lentement progressive de celte affection ne peuvent s'accorder avec l'opinion qui la ferait dépendre d'un épanchement sanguin qui se manifesterait brusquement dans la paroi de l'oreille. 11 faut admettre de toute nécessité une cause plus générale.
Suivant Brown-Sequard, l'expérimentation sur les animaux prouve que les hémorrhagies de l'oreille peuvent être le résultat de lésions nerveuses, de la section de racines nerveuses, de l'hémisection de la moçlle ou seulement la piqûre de la moelle ou du cerveau en avant des tubercules quadrijumeaux.
Yung et Leubuscher reconnaissent, comme cause principale du développement de cette maladie, l'hypérémie passive du cerveau et de l'oreille, avec paralysie des nerfs vasculaires de l'oreille et de la tête. Ach. Foville pense, également, qu'elle résulte d'un trouble général de la circulation céphalique ; qu'elle tient à un obstacle apporté, sous ce rapport, à une stase sanguine qui s'étend des capillaires du cerveau à ceux de l'oreille.
Ces tumeurs, quoique de beaucoup plus fréquentes chez les aliénés, ont été observées dans quelques autres circonstances. M. Carville a vu, chez une femme hémophilique, un hématome double
(1) Leubuscher et Fischer, Allg. Psych.
(2) Leidesdorff, Path. et Thér. des maladies psych., 18fi0.
(3) Guddenn, j4//flf. Zeitsch. f, Psych. XVII* Bd. IP H.
(4) Brown-Sequard, Compte rendus et Mémoires de la Société de biolooie, séance du "î octob. 1871.
de l'oreille qui était survenu en dehors de tout traumatisme (1), Yung a fait la môme observation chez un homme dont l'oreille avait été gelée. Jessed, Heyfelder ont vu survenir des hématomes de l'oreille chez des individus sains d'esprit à la suite d'épistaxis; Jarjavay chez des lutteurs de profession, etc.
Chez les aliénés, l'hématome auriculaire, plus fréquent chez les hommes, se montre surtout dans les cas chroniques et incurables de l'aliénation mentale, dans la démence paralytique, la stupeur tendant à la démence, la paralysie générale, etc. Il serait par conséquent un symptôme de fâcheux augure. Cependant il peut se manifester dans quelques formes aiguës et susceptibles de guérison de la foHe. Nous l'avons observé, entre autres, chez une jeune fille atteinte de manie aiguë, et qui s'est parfaitement rétablie.
Le traitement est simplement palhatif. On doit se borner à quelques onctions de cérat simple ou à des applications de compresses imbibées d'extrait de saturne;il faut dans tous les cas éviter toute violence extérieure. L'épanchement se résorbe de lui-même après un certain temps d'évolution de la maladie; l'incision de la tumeur ne doit être pratiquée que dans des circonstances exceptionnelles, car presque toujours elle est suivie d'inflammation douloureuse, quelquefois même de l'ulcération des cartilages.