VARIÉTÉS DE LA MANIE AIGDE
La manie aiguë présente, nous l'avons dit, des formes variables, nonseulement suivant le degré d'intensité, mais encore suivant les idées délirantes elle-mêmes. Nous nous bornerons à résumer quelques-unes des variétés principales.
Manie furieuse. — La maladie se montre quelquefois sous forme de fureur continue ; c'est la manie furibonde, ferox, ce que les Allemands appellent Tobsucht, Wurth. C'est l'état le plus aigu. Les malades, dominés par une aveugle fureur, se livrent sans motifs à des actes de violence et de destruction ; ils brisent tout ce qu'ils rencontrent ; ils se dépouillent de leurs babils ; souvent ils tournent leur rage contre euxmêmes. Leurs yeux hagards, leurs paupières largement ouvertes donnent à leur regard une certaine ressemblance avec l'œil du bœuf, oculus bovinus. Ils parviennent à briser les liens les plus solides. Dans le paroxysme de l'accès, la sensibilité physique semble entièrement émoussée : ils ne sentent ni la faim ni la soif, ni le froid ni la chaleur; des blessures graves peuvent leur être faites sans qu'ils en paraissent incommodés.
La manie furieuse peut se guérir rapidement, lorsque surtout elle dépend de causes purement morales, lorsqu'elle ne se rattache ni à l'épilepsie, ni à d'autres affections qui sont venues déterminer l'irritation plus ou moins grave des méninges.
L'observation suivante présente sous ce rapport un exemple intéressant.
OfiSEnvATiON. -- Madame K... nous offre, à son entrée, les symptômes suivants :
La lôte est rouge, chaude, les yeux sont hagards, les traits décomposés. Le
pouls est petit, très-fréquent; la malade est incohérente, d'une loquacité excessive; elle voit pleurer avec indifférence son mari et ses enfants qui nous l'amènent; elle les accable même d'injures. Placée dans la division des malades agitées, elle se met à crier, à chanter, à déchirer ses habits ; elle casse immédiatement plusieurs carreaux, frappe les personnes qui l'environnent, les injuriant et leur crachant à la figure. Isolée dans une chambre particulière, elle ne cesse de vociférer et frappe à coups redoublés contre la porte de sa chambre ; la nuit se passe dans une agitation difficile à décrire. Le lendemain elle est plus calme, on peut fixer son attention et obtenir d'elle une réponse raisonnable aux questions qui lui sont adressées; toutefois on ne peut prolonger la conversation sans risquer de voir se renouveler l'état d'agitation.
L'excitation générale et le délire furieux se reproduisent, la nuit suivante, avec le même caractère, pour cesser le lendemain et être suivis d'un état de demi-lucidité. Dans les périodes de calme, elle se plaint d'une céphalalgie violente et d'une grande fatigue dans les membres. Elle continue à être trèsimpressionnable, elle s'effraie de ce qu'elle voit et de ce qu'elle entend; tout ce qui l'entoure a pour elle une signification particulière. Elle a conscience de la confusion où se trouvent ses idées, elle dit môme ne pouvoir se rendre compte des objets qui l'environnent. Les nuits suivantes sont plus calmes ; cependant le sommeil est encore interrompu par des rêves pénibles.
Huit ou dix jours après son arrivée dans le service, elle est entièrement remise. Par précaution, sa sortie n'a lieu qu'un mois après son admission.
Le traitement a consisté en purgatifs, bains de deux heures avec affusions froides sur la lôte, potions comprenant 0s^,i5 d'extrait d'opium, et 0^^,30 de sulfate de quinine.
Manie gaie. — D'autres fois la fureur n'est qu'une expression fugace de la maladie; le délire revêt plutôt une exagération de gaieté. Les malades se livrent à toutes sortes d'espiègleries : ils ne cessent de faire des grimaces ; ils rient, ils chantent, bavardent, déclament à haute voix ; c'est une sorte de manie déclamatoire, comme l'appellent quelques auteurs (voir planche I, fig. 3).
Manie avec prédominance du mouvement. — Ou bien, c'est le mouvement, la mobilité qui prédomine. Le malade court de côté et d'autre, sans but et sans motif; il lui est impossible de rester un seul instant à la même place ; il louche à tout, déplace tout, trace des mots, des phrases inintelligibles sur les objets qui se trouvent à sa proximité; il saute sur les bancs, sur les tables ; il vole tout ce qui est à sa portée ; il collectionne toutes sortes d'objets, etc.
Manie religieuse, ambitieuse. — On peut observer, en même temps que l'excitation désordonnée des facultés, des idées prédominantes affectant un caractère variable, religieux, ambitieux, érotique, etc. ; d'où la manie religieuse, ambitieuse, érotique, etc. — La manie ambitieuse pourrait être confondue avec le début d'une paralysie générale ; nous verrons plus tard que le délire ambitieux ne suffit pas pour caractériser cette dernière forme de maladie. La manie ambitieuse s'accompagne quelquefois d'un état évident de congestion cérébrale,
pouvant môme simuler quelques-uns des symptômes qui appartiennent à la paralysie générale ; on lui a donné, dans ce cas, le nom de manie congestive. M. Baillarger en a fait l'objet d'une description particulière ; nous reviendrons plus loin sur ce sujet (1). Comme le fait remarquer Marcé, il ne faut pas oublier que la manie ambitieuse peut exister à l'état simple, dégagée de toute altération de la motilité et susceptible d'une guérison complète (2).
Manie erotique suivant les degrés. — Satyriasis, Nymphomanie, Fureur utérine. — Nous avons vu que la plupart des maniaques, surtout à la période aiguë de leur maladie, présentaient des impulsions érotiques plus ou moins prononcées, et que ce symptôme se remarquait surtout chez les femmes.
Sous le nom d'érotomanie , monomanie érotique , les auteurs ont décrit une affection essentiellement différente de celle variété de la manie, dont nous résumons les principaux caractères; dans celle-ci, en effet, les idées lascives se présentent comme une complication et comme phénomène accidentel et transitoire, tandis qu'elles forment le symptôme principal et caractéristique de la monomanie érotique érotomanie. La manie érotique est donc une simple variété de la manie aiguë, variété dans laquelle l'appareil sexuel est le siège d'une surexcitation plus marquée, en même temps qu'on observe les autres signes caractéristiques de l'affection principale à laquelle elle se rattache. Cette excitation génitale porte les malades, ainsi que nous l'avons déjà fait remarquer, àdeshabiludes d'onanisme qui aggravent singulièrement leur délire, et qui, si elles ne peuvent être réprimées, ne tardent pas à déter miner une agitation considérable ou un état d'hébétude et de prostration voisin de la démence.
L'excitation sexuelle peut être poussée jusqu'à ce désordre effroyable qu'on a désigné sous le nom de nymphomanie chez les femmes, de satyriasis chez les hommes et dont nous devons exposer succinctement les signes particuliers.
La nymphomanie et le satyriasis doivent être considérés comme constituant le degré le plus élevé de la manie érotique, et se caractérisent par l'excitation puissante et irrésistible de l'appétit vénérien. Celle-ci dépend essentiellement d'une modification morbide du cerveau, et la satisfaction de l'acte génital est absolument incapable d'iipporter, sous ce rapport, le moindre soulagement.
Comme signes dislinctifs de cette triste afl'eclion, on trouve la tuméfaction, la congestion habituelle des organes génitaux. La circulation générale est ordinairement activée, le pouls est plein et dur, la face est rouge, animée, le regard lubrique, les yeux sont injectés, élincelants ;
(1) Baillarger, chap. Paral. généii.
(2) Marcé, op. cit., p. 299.
les hommçs exhalent, dit-on, une odeur de bouc. A un degré inférieur de leur maladie, les individus conservent encore la conscience de leur pénible situation ; mais leur volonté reste impuissante à dominer les irrésistibles impulsions qui les tourmentent; plus tard, ce sentiment même leur échappe, et ils se livrent, sans retenue et sans pudeur, à leurs instincts lubriques : ce sont alors des attaques directes, des provocations formelles, sans considération de personnes, d'âge ni d'entourage, etc. Les femmes témoignent par toutes sortes de gestes les désirs qui les consument, elles crient, se découvrent, ne cessent de se livrer aux actes les plus indécents. Souvent il existe chez elles un prurit des organes génitaux, et elles éprouvent une sensation de brûlure très-incommode.
Chez les hommes atteints de satyriasis, on rencontre des manifestations de même nature et des impulsions qui les entraînent aveuglément à la satisfaction de leurs désirs ardents. Des assassinats suivis de viol n'ont pas eu quelquefois d'autre cause que cet irrésistible entraînement. Chose remarquable, on ne rencontre pas toujours chez les malades, même dans le paroxysme de la fureur génitale, la contraction des testicules, et l'érection paraît loin d'être fréquente et complète.
Observation. — La nommée S... est depuis trois mois atteinte d'aliénation, à la suite d'un amour contrarié A son entrée dans le service, elle profère d'énergiques jurons, sa pliysionomie porte le cachet de la méchanceté et des désirs sensuels qui la dominent; elle est d'une grande loquacité. La menstruation est supprimée depuis plusieurs mois, les fonctions ne présentent d'ailleurs aucune irrégularité. Elle est sujette à des hallucinations de la vue et de l'ouïe et commet fréquemment des erreurs de personnalité. Elle croit entendre la voix de son amant, et reconnaît celui qu'elle appelle son Joseph dans tous les hommes qu'elle voit. L'inteUigence ne paraît pas très-développée, les idées sont incohérentes, ambitieuses et toutes de nature érotique. Elle cherche sans cesse à se découvrir et n'éprouve aucun sentiment de pudeur; elle guette l'occasion favorable pour embrasser le médecin qui fait la visite du quartier où elle se trouve; la vue d'un homme lui fait éprouver des mouvements spasmodiques ; dans ses accès de fureur utérine, elle fait tous les efforts possibles pour se précipiter sur les hommes qui s'olîrent à ses regards et pour satisfaire, à tout prix, ses désirs vénériens; si on n'y met obstacle, elle se Hvre avec frénésie à l'onanisme. Parfois elle est prise d'un état extatiforme. La malade se renverse alors en arrière, ses yeux fixes regardent en haut, sa pose est lascive, elle reste des heures entières dans cette sorte de stupeur. Puis l'agitation revient violente et éclate quelquefois jusqu'à la fureur.
Manie. Délire sensorial. — L'accès de manie aiguë repose quelquefois sur un véritable délire sensorial ; il semble alors n'avoir d'autre cause que des hallucinations de plusieurs sens. 11 présente, dans ce cas, une physionomie et des particularités qui le distinguent des autres variétés de la manie aiguë ; l'habitude des malades et une observation attentive le feront facilement reconnaître.
L'individu est agilé et incohérent, mais son incohérence a un cachet spécial ; elle est plus apparente que réelle. Le malade, après la guérison, peut expliquer la nature des fausses sensations qu'il éprouvait. Ses actes, ses gestes, son regard, les paroles qu'il débile el qui sont comme une réponse aux voix qu'il paraît entendre, sa manière d'écouter, tout indique chez lui l'existence d'hallucinations qui sont le mobile des actes désordonnés auxquels on le voit se livrer. «Cette variété de la manie a une marche spéciale, elle a des périodes de rémission et d'exacerbation qui se manifestent h différentes heures de la journée.
Un de nos malades est pris, surtout la nuit, de celte sorte d'accès maniaque avec hallucinations. On le voit alors quitter son lit, il va se promener dans le dortoir, il regarde par la croisée ; il aperçoit au dehors des personnes de sa connaissance, il entend leur voix, il leur répond, il frappe à la fenêtre, quitte un instant sa place; puis il revient à la fenêtre, casse des carreaux, prétendant que son frère vient de l'appeler, etc. Cette agitation le tient éveillé pendant toute la nuit; le lendemain il est calme, mais fatigué ; ses idées ne présentent alors aucune suite.
Manie transitoire. — La manie aiguë s'est présentée quelquefois sous la forme d'un accès qui s'est développé brusquement, pour disparaître en quelques heures ; on lui a donné le nom de manie transitoire. Celte affection, dont les annales de la science ne comptent que d'assez rares exemples, ne saurait être mise en doute.
En général, des causes spéciales, une attaque d'épilepsie, d'hystérie, des excès de boisson ou de travail intellectuel, une frayeur, l'insolation, la suppression brusque de la menstruation viennent la déterminer.
Les cas de manie tout à fait passagère, survenant au milieu d'un état de santé parfaite en apparence, peuvent, dit Griesinger (1), d'autant mieux se comparer aux attaques d'épilepsie, que parfois celles-ci se terminent elles-mêmes par un accès de manie.
Marcé fait également remarquer que la folie transitoire peut consister en une impulsion irrésistible de très-courte durée, se développant presque instantanément chez un individu sain d'esprit en apparence, et disparaissant après la perpétration de l'acte dangereux. Rien de plus délicat en médecine légale, ajoute-t-il, que l'appréciation des faits de cette nature qui exigent delà part du médecin une extrême attention (2).
Leidesdorff admet également l'existence de semblables accès de manie transitoire qui, suivant lui, peuvent se manifester tout à coup, à la suite de courses accidentelles; une congestion passagère sous l'influence d'une température élevée, de l'excitation alcoolique, etc. H cite particulièrement le fait suivant, dont le docteur Riedel a été lui-môme témoin.
(1) Griesioger, op. cit., p. 604.
(2) Marcé, op. cit., p. 639.
Observation. — Un sieuï M. . . est pris tout à coup, au milieu môme d'un dîner, d'un acct's subit de folie; les traits de sa figure offrent subitement une altération particulière; avant mûme qu'on ait pu l'en empâcher, il jette avec une extrême violence son verre encore rempli à la tûte d'une personne placée vis-à-vis de lui. Pendant qu'on étancho le sang qui s'écoule en abondance de la tête du blessé, le sieur M... revenu à lui-môme exprime le regret le plus profond, et déclare qu'il avait été le jouet d'une hallucination. Il lui avait semblé que la personne placée en face de lui avait fait une grimace particulière, dans le seul but de chercher à l'offenser d'une manière grave (1).
Manie alcoolique, puerpérale, épileptique, etc. — Nous étudierons, dans un autre chapitre, Etiologie, certaines formes de manie spécialement en rapport avec les causes qui leur ont donné naissance, et qui par cela même peuvent offrir quelques particularités importantes à connaître.