‹ Nouveau traité élémentaire et pratique des maladies mentales suivi de considérations pratiques sur l'administration des asiles d'aliénés [electronic resource]Chapitre 25 sur 95 · MARCHE ET TERMINAISON · texte numérisé non relu

MARCHE ET TERMINAISON

La manie aiguë présente une marche plus ou moins régulière et une durée variable. Tantôt elle parcourt rapidement sa période de développement pour arriver en peu de temps à son plus haut degré d'intensité ; puis elle se termine, presque sans période de rémission, dans l'espace de quelques jours. Le malade semble sortir d'un rêve; l'obstacle qui naguère l'isolait du monde extérieur a disparu tout à coup. Mais il est rare que la terminaison de cette affection se fasse aussi rapidement. Le plus souvent elle dure des semaines, des mois entiers; rarement, lorsqu'elle présente un caractère franchement aigu, elle dure plus d'une année.

Dans le cours de la maladie on observe des alternatives de rémission et d'exacerbalion; les accès paroxystiques deviennent de moins en moins intenses, à mesure que la guérison s'approche; peu à peu les fonctions organiques reprennent leur régularité ; le sommeil se montre de nouveau, l'embonpoint fait place à la maigreur; le malade, plus calme, reprend sensiblement l'empire sur lui-même et de temps à autre recouvre l'usage de sa raison .

Quelquefois aussi la manie se termine par des phénomènes critiques : une transpiration abondante, une forte diarrhée, une éruption cutanée, une apparition de furoncles, etc. Si l'agitation a été excessive, on voit une fatigue extrême succéder à l'excitation prolongée. Le malade est pris d'une sorte d'épuisement nerveux, d'une véritable prostration; il devient lourd, apathique; il tombe dans un état de torpeur. Lorsqu'on l'interroge sur son état actuel, il accuse une fatigue générale et des douleurs lom-

(1) Leidesdorff, Psi/c/iische Krank/ieileti , p. 185. Dagonet.

baires. Ses facullés semblent engourdies. Cependant les forces ne tardent pas à revenir, et bientôt l'on voit reparaître l'énergie habituelle. Dans la plupart des cas la manie franchement aiguô se termine parla guérison. Cette issue favorable se présente plus fréquemment peut-être dans cette affection que dans les autres formes d'aliénation. Il est rare, dit Esquirol, qu'un premier accès de manie ne guérisse point, s'il n'est pas compliqué d'épilepsie ou de- paralysie. L'on guérit fréquemment aussi d'un second accès, tandis que la guérison devient plus douteuse après un quatrième accès.

Il résulte du tableau des guérisons dressé par Esquirol, et comprenant 269 cas, que le plus grand nombre de guérisons a été obtenu dans les six premiers mois du traitement ; le deuxième et le quatrième mois présentent surtout un chiffre Irès-élevé. « Les convalescents, ajoute cet auteur (1) , conservent une grande sensibilité qui les rend très-impressionnables, très-susceptibles, très-accessibles aux chagrins. Quelques-uns sont honteux de l'état d'oti ils sortent, redoutent la première entrevue de leurs parents, de leurs amis , surtout lorsque dans leur délire ils ont fait des actions bizarres, blâmables, dont le souvenir blesse leur amour-propre ou afflige leur cœur. La plupart d'entre eux ont besoin de consolations, d'encouragements, de conversations agréables, de sensations douces, de promenades et d'exercices variés. »

La manie peut revêtir un type intermittent : les accès sont séparés entre eux par un espace de temps plus ou moins long ; ils peuvent revenir tous les quinze jours, tous les mois, toutes les six semaines, etc. Pendant les intervalles de rémission, les malades jouissent d'un degré souvent incomplet de lucidité. La manie intermittente est quelquefois périodique; chez les femmes, particulièrement, elle peut se reproduire sous l'influence du retour de la menstruation.

Ordinairement, des troubles notables des organes digestifs se présentent comme signes précurseurs de l'invasion de l'accès maniaque. On observe alors un embarras gastrique presque toujours accompagné de douleurs d'estomac. Il semble que la région dé l'épigastre devienne le point de départ, le foyer de rayonnement de l'accès maniaque. C'est - un symptôme analogue à Vaiiraepileptica qui, chez quelques épilepliques, précède d'un temps plus ou moins long l'attaque convulsive.

Dans les cas moins favorables la manie aiguë peut passer à l'état chronique , ou bien elle se transforme complètement en d'autres espèces d'aliénation.

Folie circulaire, à double forme. — Quelquefois elle alterne avec des accès de lypémanie, et alors elle donne lieu à une forme remarquable d'aliénation mentale, qui a été désignée sous le nom de folie circulaire ou de folie à double forme. Celte dernière est caractérisée par

(1) Esquirol, t. II, p. 109.

des alternatives d'excitation maniaque plus ou moins intense et de dépression lypémaniaque ; MM. Falret et Baillarger ont particulièrement appelé l'attention sur ce sujet.

11 existe, dit M. Pairet, une certaine catégorie d'aliénés chez lesquels se manifeste, avec continuité et d'une manière presque régulière, la succession de la manie et de la mélancolie. L'existence de ce genre d'aliénés roule dans un même cercle d'états maladifs qui se reproduisent sans cesse, comme fatalement, et ne sont séparés que par un intervalle de raison d'assez courte durée. M. Baillarger remarque justement que, dans cette forme de folie, l'intermittence, d'une durée plus ou moins longue indiquée par M. Falret, n'a pas lieu entre la période d'excitation maniaque et celle de dépression mélancolique ; mais qu'au contraire, ces deux termes de la maladie sont liés intimement l'un à l'autre, pour former un accès à la suite duquel a lieu la période de rémission, ou de lucidité plus ou moins complète; puis la maladie ou l'accès revient sous cette double forme de manie et de mélancolie (j).

Nous avons observé quelques rares exemples de cette forme de manie alternante, dont le pronostic paraît être ordinairement grave. Nous nous rappelons entre autres deux femmes, dont les accès maniaques se reproduisaient chaque année avec une intensité considérable. L'agitation était chaque fois précédée d'une dépression mélancolique profonde, d'une durée de cinq à six semaines, et qui semblait être comme le prélude et la période prodromique de l'état maniaque. L'accès de manie se prolongeait deux à trois mois, pour faire place à une rémission de plus en plus grande, puis à un intervalle lucide complet auquel succédait, de nouveau, la période de mélancolie suivie de l'accès maniaque.

Manie, démence. — Enfin la manie aiguë peut se terminer par • l'affaiblissement des facultés morales et intellectuelles qui caractérise la démence. Le passage de la manie franchement aiguë à la manie chronique, ou à la démence, est surtout hâté par la production de lésions organiques à la surface du cerveau et des membranes qui lui servent d'enveloppe.

Pronostic. — Nous l'avons déjà dit, le pronostic de la manie est en général favorable ; on peut augurer une terminaison heureuse, quand cette affection off're des caractères franchement aigus, quand le délire est général, et môme quand elle se montre sous forme de fureur.

La manifestation d'idées prédominantes de grandeur, de puissance, de richesse est au contraire de mauvais augure. Il en est de môme quand les malades sont dominés par une notable perversion des sens; quand ils prennent plaisir à se souiller de leurs ordures; que leurs idées sont moins nettement exprimées, et que leur attention ne peut être

(1) Falret, Ann. méd.-psijch., 1854, p. 3G9.

fixéesur aucun sujet. Si la maladie s'esldéflnitivement caractérisée, après une succession d'accès, on doit s'attendre à une durée prolongée.

Les récidives de la manie se remarquent plus fréquemment dans les cas de prédisposition héréditaire, lorsqu'il existe chez le malade une conformation anormale de la tête, ou enfin lorsque les mômes causes viennent à se reproduire : par exemple chez les hommes les excès de boissons, chez les femmes l'état puerpéral, etc.

Nous devrons nous arrêter, avec des détails suffisants, sur l'éliologie des affections mentales, pour n'avoir pas ici à entrer dans des développements étendus ; nous nous bornerons à résumer ce qu'il peut y avoir de spécial sous ce rapport.

La manie aiguë se remarque le plus souvent entre 20 et 30 ans. Il y a à cet égard, dit Esquirol, une proportion croissante de 15 à SO ans, tandis que la proportion est décroissante de 30 à 60 ans, et au delà.

Chez les femmes, les irrégularités de la menstruation et l'accouchement paraissent être une cause assez fréquente de cette affection. Chez les hommes, les excès de boissons se rencontrent avec une fréquence relativement très-grande.

Les conditions qui viennent affaiblir l'organisme développent en même temps une susceptibilité nerveuse que les moindres excitants, moraux ou physiques, ne tardent pas à changer en une excitation maniaque : ainsi les maladies graves, lorsqu'il y a prédisposition héréditaire, peuvent devenir une cause déterminante de manie; telles sont particulièrement la fièvre typhoïde, la pneumonie, et quelques autres affections qui peuvent exiger des émissions sanguines répétées. Dans ce cas, le délire maniaque est en général de courte durée ; il disparaît dans l'espace de quelques semaines, quelquefois de quelques jours. Il cède à un traitement simple, à un régime reconstituant ; il se dissipe de lui-môme, à mesure que la constitution se fortifie.

ARTICLE III MANIE CHRONIQUE {Mania umversalis).

Le passage de la manie aiguë à la manie chronique donne lieu à des symptômes variables, difficiles à bien définir, mais qui ne sauraient, dans la plupart des cas, échapper à une observation attentive et exercée.

Voici quelques-uns des caractères qui peuvent permettre de distinguer l'état franchement aigu de l'état devenu chronique. Comme pour la manie aiguë, la physionomie présente certaines particularités : le regard a quelque chose de vague et d'incertain; on peut lire sur la figure

des malades le désordre de la pensée et l'incohéreuce de leurs idées, mais elle ne reflète plus l'état d'agitation désordonnée et le bouleversement, en quelque sorte actif, des facultés. La tenue du malade peut toujours être négligée et malpropre, mais rien ne vient plus indiquer les impulsions violentes et instinctives qu'on remarque dans la manie aiguS. La mobilité, l'agitation, la fureur ont perdu de leur intensité; on les observe seulement dans les moments d'exacerbation passagère, lorsque réapparaissent des accès d'agitation maniaque. Les fonctions physiques reprennent jusqu'à un certain point leur ancienne régularité ; la constitution s'améliore, le sommeil devient calme, l'appétit est normal, dans la plupart des cas il est plutôt exagéré. La digestion ne présente plus les irrégularités qui existaient à la période aiguë de la maladie. La menstruation reparaît chez la plupart des femmes, et, lorsqu'elle a lieu, elle ne' produit plus une surexcitation aussi marquée de l'état cérébral.

Les malades peuvent encore avoir de la tendance à se livrer à des actes de destruction ; mais ils le font tranquillement, passivement, comme par habitude. Quelques auteurs, M. Falret entre autres, ont signalé les mouvements convulsifs et les vacillations involontaires de l'œil comme indiquant, lorsque ce symptôme existe, un état devenu incurable.

Au point de vue moral, on observe un défaut plus ou moins complet de réaction aux stimulants ordinaires ; l'impressionnabilité du malade est sensiblement diminuée. Ce n'est plus cette haine passionnée qui naguère déchaînait le maniaque contre les personnes mêmes auxquelles il avait porté une tendre affection ; au contraire, tous les sentiments sont à peu près marqués chez lui au coin de l'indifférence. On ne rencontre plus cette joie expansive, ces transports, ces craintes brusques et non motivées qui le saisissaient autrefois pour le quitter l'instant d'après : l'impassibilité la plus absolue semble désormais présider aux actes du malade.

Les facultés intellectuelles ont, elles aussi, perdu ce degré d'activité qui donnait à l'entendement du maniaque une étonnante vivacité, à l'expression de ses idées une remarquable netteté et quelque chose d'imagé et d'éloquent. Le malade reconnaît à peine ses parents, ses amis; tout se confond dans son esprit, les faits d'autrefois avec ceux d'aujourd'hui. Les paroles sont incohérentes; les mots se suivent sans ordre, les phrases sans liaison. La mémoire, sans avoir cependant acquis un affaiblissement réel, ne présente plus le degré d'activité que l'on remarquait dans la forme aiguë de la maladie.

De quelque manière qu'on agisse sur l'esprit du malade, quelque forte que soit l'impression, et c'est là un caractère essentiel, il n'est plus possible désormais d'obtenir ce résultat remarquable que nous avons constaté dans la manie aiguë, et qui consiste à fixer momentanément par une vive impression l'attention de l'individu, à le ramener à un sentiment de lui-même, et à lui rendre pour quelques instants l'usage de la raison.

Marche, durée, etc., de la manie chronique. — La manie chronique a une marche lenle; elle peut durer des années entières, sans faire d'autres progrès, et sans apporter aucune perturbation dans l'existence matérielle de l'individu.

Dans les premiers temps elle donne lieu à des accès d'agitation plus ou moins fréquents, qui présentent à peu près les mêmes symptômes que ceux de l'état aigu. Ils vont s'affaiblissant d'année en année et s'éloignent de plus en plus.

La manie chronique est la conséquence la plus ordinaire- de la manie aiguë ; elle peut aussi survenir d'emblée à la suite d'autres formes d'aliénation dans lesquelles le délire partiel se serait peu à peu généralisé. Elle peut revêtir des nuances diverses, comme la manie aiguë ; elle s'accompagne quelquefois d'idées fixes prédominantes.

Ajoutons, enfin, qu'elle est le résultat de lésions méningiliques, sur lesquelles nous aurons à dire quelques mots; elle tend à se transformer en démence à mesure que les exsudais plastiques et les infiltrations séreuses, qui se font à la surface et dans l'intérieur du cerveau, font euxmêmes des progrès.

L'observation suivante nous a paru intéressante à citer :

Observation. — Mademoiselle F... est d'une grande mobilité, elle ne peut rester un moment à la même place ; elle va d'une malade à l'autre pour les taquiner , leur enlever les objets qui leur appartiennent; elle s'expose souvent par là à recevoir quelques coups. De lemjis à autre elle est prise d'accès d'agitation sous l'influence desquels elle brise tout, déchire ses habits, parle avec vivacité et tient des propos dont il est impossible de comprendre la signification. Ses habits sont en désordre, déchirés, ses cheveux dérangés, sa tenue malpropre. Elle répond d'une façon incohérente aux questions qui lui sont faites; toujours elle parle seule, elle est indifférente à ce qui se passe autour d'elle, et tout à fait insensible à l'égard de sa famille. Il est impossible de fixer son attention; elle oubhe, après avoir commencé une phrase, ce qu'elle voulait dire; elle rit sans motifs; son intelligence, autrefois remarquable, n'a conservé aucune trace de la culture qui l'avait distinguée ; elle ne se fait remarquer que par son incroyable impulsion au vol, kleptomanie. Sa physionomie est complètement changée ; de belle et gracieuse qu'elle était autrefois, elle est devenue laide, sa peau a pris une teinte brune, haiée; sa voix est enrouée; tout présente le cachet d'une sorte d'abrutissement; elle se maintient depuis plusieurs années dans un état véritablement stationnaire ; le sommeil est tranquille, la menstruation se fait d'une manière régulière et l'appétit est conservé.

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