‹ Nouveau traité élémentaire et pratique des maladies mentales suivi de considérations pratiques sur l'administration des asiles d'aliénés [electronic resource]Chapitre 26 sur 95 · DÉLIRE AIGU OU MANIE GRAVE · texte numérisé non relu

DÉLIRE AIGU OU MANIE GRAVE

Sous le nom de délire aigu, on a pu confondre diverses affoclions ayant pour caractère un délire plus ou moins intense. Quelques auteurs

n'ont pas voulu l'admettre comme une forme d'aliénation mentale se rattachant particulièrement au groupe symptomatologique que nous avons décrit sous le nom de manie.

Il existe, suivant nous, des faits incontestables de malades qui ont succombé après avoir présenté les symptômes d'une excitation maniaque intense, sans qu'on ait pu trouver à l'autopsie de lésions suffisantes pour rendre compte des phénomènes observés pendant la vie. Nous pensons qu'on doit faire rentrer, jusqu'à nouvel ordre, le délire aigu dans la classe des délires purement nerveux, et, comme le ditMarcé, il ne paraît pas autre chose que l'exaltation maniaque compliquée de fièvre et poussée jusqu'à ses dernières limites.

Brierre de Boismont a, l'un des premiers, appelé l'attention sur cette affection (1) ; d'autres auteurs français, Galmeil, Lelut, Parchappe, Faire!, Baillarger, etc., s'en sont également occupes. Le docteur Jessen, de Copenhague, en a fait l'objet d'un mémoire intéressant (2); nous nous bornerons à en résumer les principales données , d'après l'analyse de Renaudin (3).

Symptômes. — L'invasion fait ordinairement explosion d'une manière subite, et presque toujours le délire se manifeste sous la forme d'une excitation intense, rarement par une sorte de dépression ou d'agitation anxieuse. L'excitation revêt les caractères d'un état de fureur avec impulsions violentes ; le malade est continuellement en mouvement, et les mouvements présentent quelque chose d'incertain et de convulsifqui cependant diffère essentiellement de phénomènes analogues que l'on observe chez les paralytiques.

L'individu laisse échapper un torrent de paroles souvent inintelligibles : ce sont des cris, des injures, des menaces; c'est un pêle-mêle d'idées et d'expressions qui n'ont entre elles aucun rapport suivi. La voix est quelquefois tremblante et criarde. Le malade est extrêmement irritable; il est dominé par des hallucinations de plusieurs sens, particulièrement de la vue et de l'ouïe; toujours il existe une insomnie complète. Les symptômes physiques surtout présentent une gravité qu'on ne saurait méconnaître longtemps : la face est tantôt pâle, tantôt congestionnée, surtout le soir elle est comme bouffie; les veines temporales sont gonflées ; une sueur plus ou moins abondante couvre la figure et la région du cou; le regard est sans expression, comme celui d'un homme ivre, et la bouche est souvent à demi ouverte.

Au début de la maladie, on observe quelquefois une sorte de bégaiement qui ne doit pas être considéré comme un symptôme de paralysie, et qui tient à une autre cause. Il provient dans ce cas de la position

(1) Brierre de Boismont, Du délire aigu observé dans les établissements d'aliénés (Mémoires de l' Acad.de méd., Paris, 1845, t. XI.) 2) Jessen, Zeitschr, f. Psych., 1854, (3) Renaudin", Ann. méd. -psych 1855.

môme de la langue, placée hors de la bouche, presque toujours sèche, couverte d'un enduit blanchâtre et rouge à la pointe et sur les bords. Une salive visqueuse est fixée aux angles de la bouche ou adhère fortement aux lèvres. Le malade, lorsqu'il se lève, éprouve des vertiges ; sa marche vacillante ressemble à celle qu'on observe dans l'état de demi-ivresse.

Le pouls est en général précipité, du reste très-variable, se maintenant entre 90 et 150 pulsations. Lorsqu'il se ralentit, c'est un symptôme favorable. La respiration est quelquefois embarrassée, l'inspiration courte. La déglutition est difficile, surtout lorsqu'il s'agit des liquides: c'est là un symptôme caractéristique du délire aigu ; il semble tenir à un état convulsif du pharynx et de la glotte. Les pupilles sont, dans la plupart des cas, fortement contractées. Le plus souvent l'urine s'échappe involontairement, comme s'il existait un spasme de la vessie. Enfin il peut survenir d'autres phénomènes convulsifs dont la durée est momentanée ; tels sont : le strabisme, le grincement des dents, de légères convulsions des muscles lléchisseurs des doigts. La constipation existe souvent ; elle alterne quelquefois avec la diarrhée ; celle-ci peut avoir lieu à une époque avancée de la maladie.

Marche. — A mesure que s'approche la terminaison fatale, on voit peu à peu l'état comateux succéder à l'agitation violente. Le pouls devient insensible, les yeux se couvrent de chassie ; enfin des convulsions, la contracture des membres, puis la diarrhée et des excoriations gangréneuses se montrent successivement. Quelquefois cependant l'agitation persiste jusqu'au dernier moment.

La mort survient presque tout à coup par une sorte d'épuisement nerveux. Dans les cas les plus favorables, l'affection se transforme en d'autres états chroniques, comme la démence. La terminaison fatale est presque constante ; quelques auteurs prétendent avoir observé des exemples de guérison complète.

La durée moyenne est de dix à quinze jours. Dans quelques casla mort est arrivée après deux jours; dans d'autres cas tout à fait exceptionnels, la maladie a duré plusieurs semaines.

Étiologie. — Les causes du délire aigu peuvent être des impressions morales très-violentes, telles qu'on peut en observer dans différentes affections mentales. Cette maladie a été quelquefois la conséquence d'états pathologiques qui ont porté un trouble général dans la circulation, tels que les maladies du cœur et des poumons.

Nous l'avons vu survenir une fois à la suite d'un rhumatisme articulaire aigu, qui avait cessé brusquement ; cette métastase avait agi concurremment avec des impressions morales et pénibles.

Nature et diagnostic. — L'affection que nous venons de décrire tient évidemment à une excitation inflammatoire du cerveau ou de ses enveloppes, peut-être seulement à une simple congestion avec tendance à l'inflammation. Il faut dire toutefois qu'il est, dans la plupart de

cas, impossible de constater des lésions cérébrales en rapport avec la nature même des symptômes graves qui se sont manifestés pendant la vie. Cependant on observe constamment une congestion du cerveau, l'mjeclion de la pie-mère et de l'arachnoïde, quelquefois le ramollissement de la substance corticale. Dans deux cas, le docteur Jessen a pu observer une pseudo-membrane demi-transparente, et recouvrant la partie inférieure et antérieure d'un des lobes antérieurs du cerveau. Dans quelques circonstances, enfin, on a rencontré des ecchymoses arachnoïdiennes.

Quoi qu'il en soit, le diagnostic de cette affection qui, au début, peut être entouré de sérieuses difficultés, ne larde pas à être éclairé par la présence de symptômes de plus en plus fâcheux, et qui permettent dès lors de ne pas la confondre avec une simple manie aiguë. La fréquence du pouls, l'espèce d'ivresse, l'étourdissement, le bégaiement, la dysphagie, et plus tard des attaques convulsives et l'état comateux, tels sont les caractères qui doivent servir à distinguer cette maladie.

Traitement. — Les saignées générales doivent être presque toujours rejetées. Elles tendent à affaiblir le malade, sans diminuer l'excitation cérébrale. On emploiera avec avantage les émissions sanguines locales, en même temps que la réfrigération de la tête au moyen d'affusions froides, auxquelles on peut substituer plus commodément l'application des compresses imbibées d'eau froide.

Les purgatifs salins, quelques révulsifs, des lavements, tels sont les moyens auxquels on peut encore avoir recours.

Observation. — Une malade nous arrive dans un état d'agitation excessive : son affection était survenue peu de jours auparavant, à la suite de la cessation brusque d'un rhumatisme articulaire aigu et avait fait explosion d'une manière subite. Cette femme présente, à son entrée, les signes caractéristiques d'un délire aigu. Elle est dans un état d'excitation continuelle, très-incohérente, d'une grande loquacité, et privée de sommeil. Sa figure est rouge, injectée, les yeux extrêmement brillants, convulsivement agités; on remarque de temps à autre du strabisme. La parole est embarrassée, assez difficile; lorsqu'on fait tirer la langue, on remarque une sorte de trémulation ; les mouvements volontaires sont vagues et incertains; il existe de la contraction et des spasmes toniques de quelques parties du tronc. La malade éprouve une évidente difficulté pour avaler, on observe en môme temps un état fébrile marqué, la sécheresse et l'état saburral de la langue, de l'inappétence, le pouls fréquent, et une constipation extrêmement opiniâtre.

Quatre jours après son entrée la malade tombe dans un état comateux qui ne tarde pas à amener la mort.

On conslate seulement à l'autopsie, les signes d'une simple congestion cérébrale.

Page 1