‹ Nouveau traité élémentaire et pratique des maladies mentales suivi de considérations pratiques sur l'administration des asiles d'aliénés [electronic resource]Chapitre 28 sur 95 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

LYPÉMANIE

Synonymie. — Lypémanie, mélancolie, meUmcholia, monomanie triste, aliénation partielle^ dépressiiie (Falret) . Phrénalgie (Guislain). Trûbsinn, Tiefsinn , Sehwermuth (aUe^ mand), Sadness (anglais).

CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES

La lypémanie constitue une forme principale d'aliénation mentale importante à connaître, non-seulement à cause des phénomènes morbides qu'elle présente, mais encore au point de vue même du pronostic et des indications particulières de traitement qu'elle peut offrir.

On comprend, sous cette expression, diverses affections mentales qui ont pour symptômes caractéristiques un délire partiel, systématisé, plus ou moins en rapport avec l'état de dépression morale, des passions tristes, haineuses, des idées de persécution, le découragement, l'affaissement, l'inertie, etc.

Le terme de lypémanie vient de deux mots grecs : Xi^Tin, tristesse

jj-avi'a, folie. '

Marcé (1) n'adopte pas cette expression créée par Esquirol; il divise en deux catégories les affections que l'on range habituellement dans cette classe, l'une la mélancolie, l'autre la monomanie triste Dans la monomanie triste, suivant cet auteur, l'individu peut avoir des idées fixes de nature mélancolique, mais, tout en conformant ses actions à ses préoccupations délirantes, il peut encore porter son attention sur les choses actuelles de la vie ; au contraire, dans la mélancolie, Tidé. fausse envahit l'intelligence tout entière, elle amène l'état de dépression, d'inertie et de stupeur. ^

Cette distinction ne nous paraît pas fondée ; à notre avis, les signes sur quels elle repose sont insuffisants. Il nous semble regreliable de r^e ter expression proposée par Esquirol, et acceptée par la plupart des médecins français. Nous la conserverons, et nous rattrcherons à^ce tvpe principal les affections mentales que Marcé a décrites sous e ti re Se monomame triste, religieuse, démoniaque, hypochondriaque etc et aue Griesinger (2) a lui-même rangées sous le ti!re de .«I I; tl'm de melancoke doit être réservé, suivant nous, à une disposition morl

(1) Marcé, Maladies mentales, Paris, 18G2

(2) Griesinger, op. cit.

Dagonet.

de l'individu qui peut être naturelle, et qui dans tous les cas ne constitue pas un étal de folie. La volonté reste libre, et aucune atteinte n'a été portée aux facultés intellectuelles. Nous rangerons aussi dans celte même classe de maladies l'affection que l'on a désignée sous le nom de lypémanie sans délire, dans laquelle, nous le verrons, les troubles de l'intelligence sont moins apparents que l'état de dépression morale et d'anéantissement de la volonté.

Définition. — Esquirol a défini la lypémanie une affection cérébrale caractérisée par un délire partiel, chronique, entretenu par une passion triste, débilitante et oppressive.

Pour JM. Falret, cette maladie a pour caractère principall'affaiblissement, la lenteur, la prostration des facultés, etc.

Début. — L'affection débute rarement d'une manière brusque, instantanée; presque toujours elle se développe lentement avec les signes prodromiques que l'on remarque habituellement pour la folie. C'est une tristesse mal définie, un malaise, de l'inaptitude pour le travail, de l'insomnie, des appréhensions vagues et nullement motivées ; on voit le caraclère changer; le malade devient irritable, les idées fixes qui commencent à germer dans son esprit deviennent de plus en plus accentuées, le délire enfin apparaît avec son cortège ordinaire d'hallucinations, d'interprétations délirantes, en un mot avec des signes qui ne permettent plus de conserver à cet égard aucune espèce de doute. Une fois la maladie déclarée, on constate alors les symptômes suivants :

Symptômes. — La physionomie présente une expression caractéristique en rapport avec les passions tristes qui dominent le malade; elle exprime, suivant la circonstance, la crainte, la frayeur, la méfiance, le désespoir, le chagrin. Les muscles de la face sont contractés, le regard inquiet, soupçonneux, l'œil fatigué, enfoncé dans les orbites, quelquefois interrogateur, d'autres fois baigné de larmes (voir planche II).

L'attitude a quelque chose de remarquable, les mouvements sont ralentis, indécis, tout témoigne chez les malades un véritable défaut d'énergie; tout est marqué chez eux au coin de l'indifférence et de l'apathie ; il faut les exciter sans cesse pour leur faire conserver une tenue convenaûle, les déterminer à s'habiller, à marcher, à exécuter les mouvements les plus indispensables- On les voit travailler sans goût, rester des heures entières accroupis à la même place avec tous les signes du plus profond découragement. Poussée au plus haut degré, la maladie semble enrayer jusqu'-aux manifestations de l'instinct ; les malades restent exposés à la chaleur, au froid, se montrent insensibles à toutes les intempéries ; ils oublient la faim, la soif, ils se négligent entièrement, n'ont plus aucun soin d'eux-mêmes et se maintiennent dans une tenue malpropre, inconvenante et désordonnée.

A la période aiguë de leur maladie, on les voit tourmentés par une insomnie opiniâtre. Leurs craintes, leurs incessantes préoccupations,

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leurs idées fixes, leurs hallucinalions redoublent quelquefois d'iiUensilé à l'approche de la nuit et troublent leur sommeil.

On a justement remarqué que, chez les lypémaniaques, les fondions organiques s'accomplissaient difficilement ; elles subissent des perturbations en rapport avec l'état de dépression morale; la digestion devient lente, difficile, les malades ont du dégoût pour les aliments, on est obligé de recourir chez quelques-uns à l'alimentalion forcée, par suite des singulières idées qui les dominent; les évacuations sont pénibles, insuf- 'fisantes; le pouls est ordinairement lent, la respiration est amoindrie sous l'influence de l'oppression morale, l'hématose devient incomplète ; de là une disposition aux congestions locales, aux infiltrations séreuses que l'on observe fréquemment chez eux.

Les malades sont dans la grande généralité des cas, surtout à la période aiguë de leur afTection, susceptibles et impressionnables. Celte suscfeptibilité morbide leur fait trouver dans les personnes et les objets qui les entourent une source inépuisable de douleurs et de froissements. Les circonstances les plus insignifiantes prennent à leurs yeux une importance particulière, et exercent sur eux une impression douloureuse, tout à fait hors de proportion avec la cause qui l'a fait naître. Leurs sentiments sont souvent pervertis ; ils sont égoïstes, rapportent tout à eux, et les idées malveillantes qui les dominent leur font souvent prendre en aversion les personnes qui auparavant leur étaient les plus chères. D'ailleurs, comme l'a fait remarquer Griesinger, les objets extérieurs produisent sur la plupart d'entre eux des impressions toutes difiërentes de celles qui existaient auparavant : le monde réel est complètement évanoui, ils vivent dans un monde imaginaire, en rapport avec leurs nouvelles dispositions morales et les souffrances qu'ils éprouvent.

Les sentiments affectifs subissent à leur tour une transformation en rapport avec le caractère même de la lypémanie. Le malade est dominé par un sentiment exagéré d'égoïsme; son esprit, uniquement préoccupé de chagrins imaginaires, n'a plus aucune part à donner à la tristesse, aux peines que peuvent avoir les personnes qui l'entourent. Il devient indifférent aux événements extérieurs, et d'une insensibilité complète à l'égard de ses enfants, de sa famille, de ses amis les plus dévoués. Il n'est même pas rare de voir les sentiments naturels d'affection se transformer en des sentiments contraires d'aversion profonde.

Les passions dépressives jouent dans la lypémanie un rôle important. La crainte avec tous ses degrés et toutes ses nuances, le soupgon, la haine, la méfiance poussée à ses dernières limites, des scrupules non fondés, tels sont les sentiments pénibles dans lesquels ne cessent de s'entretenir les infortunés atteints de lypémanie. Découragés, abattus, mécontents d'eux-mêmes et des autres, ils envisagent toutes choses par le côté le plus sombre et le plus défavorable. Quels que soient les efforts que l'on tente pour ranimer leur courage, quelles que soient les paroles

de consolation qu'on leur prodigue, rien ne peut les faire sortir de leur état d'abattement. La crainte, les angoisses, dit Wachsmuth, sont pour ces malades aussi réelles que si elles étaient motivées par des objets actuels, véritables; il est impossible de leur faire comprendre que les maux dont ils souffrent n'ont aucune raison d'être. Le moindre bruit les fait tressaillir d'effroi ; les uns s'imaginent ressentir les effets de l'électricité, du magnétisme, et se croient sans cesse soumis à une influence occulte : d'autres s'effraient de tout ce qu'ils voient, et leur vie se passe dans des angoisses perpétuelles.

Délire. — Les mtmifestations délirantes qui caractérisent la lypéraanie sont aussi variées que possible, et peuvent se produire sous toutes les formes imaginables. Elles se résument dans les idées fixes qui se rapportent toujours aux mêmes préoccupations tristes. Toutes les pensées se tournent vers le même objet, dont le malade, quoi qu'on fasse, ne peut débarrasser sa pensée.

Ce qui caractérise encore, dit Marcé, l'état intellectuel, ce n'est pas seulement la nature toute spéciale de leurs conceptions délirantes, c'est encore la monotonie "et la passivité de leur délire. Loin de chercher à discuter leurs fausses conceptions et à les étayer de raisons ingénieuses et variées, comme le font quelques autres malades à délire systématisé, les individus atteints de monomanie ambitieuse, par exemple; on les voit oppressés par les mêmes sentiments pénibles, répéter sans cesse et les mêmes phrases et les mêmes mots. Le délire roule continuellement dans le même cercle restreint : les malades se disent perdus, déshonorés, ruinés; ils redoutent les plus affreux malheurs, les châtiments les plus épouvantables, tout conspire contre eux; ils sont poursuivis, persécutés; on les rend l'objet de la risée publique et de la réprobation générale ; leurs meilleurs amis sont de complicité avec leurs persécuteurs et conspirent contre eux ; ils voient, dans tout ce qui les entoure, la preuve du supplice qu'ils craignent et la raison des idéesqui les dominent.

Lorsque la maladie fait des progrès, et qu'elle tend à passer à l'état chronique, on voit le délire se généraliser et les idées devenir à la fois confuses et de plus en plus incohérentes. Beaucoup de ces malades, en dehors de la sphère des fausses convictions et des sentiments qui caractérisent leur délire, peuvent se montrer capables d'une conversation sensée et raisonnable. Sur les sujets étrangers à leurs idées fixes, on les voit raisonner convenablement, ils jugent nettement des personnes et des choses, ils les apprécient et les envisagent à leur véritable point de vue.

Combien sont variées les manifestations délirantes que présente la lypémaniel Celui qui en est atteint, dit Wachsmulh (1), recueille et résume avec un soin minutieux tout ce qui, dans le cours de sa vie, l'a fait souflrir ; son attention est absorbée par ces événements, il les relève,

(I) Waclismulli, op cit.

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les exagère, loul ce qui ne l'a pas fait souffrir est nul pour lui; si le présent ne lui offre aucun sujet de douleur, il va fouiller dans le passé, ou bien il se cramponne à l'avenir. L'idée de persécution est celle qui domine ; elle se produit naturellement sous toutes les formes imaginables. Ses meilleurs amis conspirent contre sa perte, la police lui en veut ; sous l'influence des sentiments de méfiance qui l'animent, il interprète faussement ce qui se rapporte à lui ; il s'imagine qu'on s'occupe toujours de lui, dans l'intention de lui faire du mal. S'il assiste à un sermon, c'est contre lui qu'on a prêché : il est en proie à de cruels remords, il se reproche les fautes les plus insignifiantes, même les crimes les plus horribles; il montre un talent particulier pour se créer des molifs .de terreur ; il redoute un affreux malheur, un châtiment épouvantable; plus il a d'intelligence, plus sa mémoire est riche et féconde, et plus son imagination lui fournit des sujets de crainte et d'épouvante.

Les illusions et les hallucinations sont naturellement en rapport avec le caractère des conceptions délirantes; les malades entendent des voix qui les accusent, qui les injurient, qui les menacent ; ils voient des fantômes se dresser devant eux, ils interprètent tout ce qu'ils remarquent autour d'eux dans le sens de leur délire. Quelques-uns sont dominés par des impulsions au suicide, à l'homicide, etc. Dans le degré le plus aigu de l'affection, les lypémaniaques sont en proie à un état d'agitation violente, ils vont d'une placeà l'autre, poussent d'affreux gémissements, se roulent par terre, se frappent la tête contre les murs ; leurs mouvements sont violents, la figure est congestionnée ; dans cette forme, on pourrait véritablement les croire atteints d'excitation maniaque. C'est la mélancolie agitans de quelques auteurs.

Marche de la lypémanie. — Cette affection a une marche con tinue, souvent rémittente, rarement intermittente. Celle qui est rémit tente, dit Esquirol, est beaucoup plus fréquente, et il est très-peu de lypémaniaques dont le délire ne s'exaspère pas tous les deux jours ; plusieurs éprouvent une exacerbation très-marquée le soir, et après le dîner, tandis que d'autres sont très-exaspérés au réveil et au commencement de la journée. La lypémanie a ordinairement une marche lente ; elle peut durer des mois entiers, même des années.

Elle se termine par la guérison chez le tiers environ des malades; il est une foule de cas de mélancolie simple qui se guérissent facilement au milieu même de la famille, sans qu'il soit nécessaire de recourir à un traitement actif et à un isolement absolu. Le retour à la raison a souvent lieu, ainsi que le remarque Esquirol, à la suite de phénomènes critiques, par le rétablissement de la transpiration, des sueurs abondantes, des exanthèmes, par le retour d'hémorragies habituelles, de la menstruation, etc. L'apparition de ces phénomènes est presque toujours un indice de favorable augure. Le malade est peu à peu moins dominé par ses idées fixes, par ses craintes imaginaires, ses hallucinations;

mnOLOGlE SPÉCIALE, il comprend mieux la portée des observations qui lui sont faites ; sa figure reprend une expression plus naturelle ; une sorte d'embonpoint succède à son excessive maigreur. Dans un grand nombre de cas, la lypémanie passe à l'état chronique, les fonctions organiques ne subissent plus alors d'une manière aussi prononcée l'influence de l'état moral; l'individu conserve son délire comme par une sorte d'habitude, sans en être autrement tourmenté.

La lypémanie peut se transformer en diverses espèces d'aliénation ; elle serait même, d'après quelques auteurs, la seule forme primaire qui se montrerait d'emblée avec les signes qui lui sont propres, tandis que les autres espèces d'aliénation offriraient au début les caractères plus ou moins tranchés d'un état de mélancolie. Cette manière de voir nous paraît trop absolue. Dans trente-cmq cas la manie furieuse, ainsi qu'ilrésulte du relevé de Jacobi, a été précédée de mélancolie ; dans cinq cas cette dernière était peu prononcée ; dans trente-deux autres circons tances, les renseignements recueillis sur les malades n'accusent nullement la présence antérieure de cette affection (1).

Quelquefois cette affection se transforme en une disposition contraire, une véritable monomanie ambitieuse; le malade, après avoir été pendant plusieurs mois, quelquefois plusieurs années dans un état d'accablement profond, après avoir été tourmenté par les idées fixes et les hallucinations les plus pénibles, revient peu à peu à une disposition plus gaie et plus expansive, ses idées prennent une autre tournure ; on le voit s'occuper activement de projets de toutes sortes, de réformes, etc. ; autant il était apathique et indolent, autant son esprit devient actif et en quelque sorte entreprenant. Nous avons pu en observer quelques exemples remarquables.

La lypémanie, ainsi que le fait observer Esquirol, dégénère assez souvent en démence. Le malade peut encore conserver des idées tristes, prédominantes, mais celles-ci finissent par devenir incohérentes, et n'exercent plus d'influence sur la conduite de l'individu ; tandis qu'auparavant les convictions étaient fortes, le raisonnement était suivi, les désirs, les déterminations étaient une conséquence juste et immédiate des conceptions délirantes.

Pronostic, etc. — Le pronostic de la lypémanie sera d'autant plus favorable que l'afFeclion se sera développée plus rapidement. Dans les cas d'invasion lente, avec intermittence bien marquée, la guérifon paraît être en général plus difficile. La maladie est évidemment incurable quand elle est symplomatique d'une lésion cérébrale.

Elle se complique fréquemment aussi d'affections organiques qui nécessitent un traitement approprié ; quelquefois môme elle semble être sous leur entière dépendance. Les affections Ihoraciques, abdominales,

(1) Jacobi, Allg. Zeitschrift, t. III, 3« cahier, p. 432.

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sont fréquentes ; l'hypertrophie du cœur, la congestion, la tuberculisation pulmonaire,* l'hypertrophie du foie, les calculs biliaires, etc., telles sont les maladies intercurrentes que l'on observe en pareille circonstance. On peut dire que, dans quelques cas, les différents foyers de la sensibilité organique viennent réagir sympathiqueraent sur l'organe cérébral pour produire le délire spécial de la lypémanie.

On trouve souvent, à l'autopsie des mélancoliques, une stase veineuse du cerveau et de ses enveloppes, et un état variqueux des vaisseaux à la surface des hémisphères. L'œdème des membranes et l'infiltration de la substance cérébrale peuvent être la conséquence de cette congestion passive. Le cerveau semble quelquefois hypertrophié par l'abondance des sucs qui le pénètrent, quelquefois il existe une hyperostose des parois du crâne. Dans ces deux cas, l'organe cérébral subit une compression et une gêne plus ou moins considérable. Il n'est pas non plus rare de rencontrer des ossifications dans la faux pu dans les replis de la dure-mère.

causes spéciales. — Les causes de la lypémanie sont celles que nous aurons à indiquer pour d'autres formes d'aliénation mentale. Esquirol a admis quelques causes spéciales dont nous nous bornerons à faire une simple énumération.

L'automne serait, d'après l'auteur que nous venons de citer, la saison îa plus favorable au développement de cette affection; c'est aussi entre 30 et 40 ans qu'elle paraît se manifester avec le plus d'intensité. Les climats peuvent avoir une inûuence spéciale ; les habitants des montagnes, lorsqu'ils quittent leur pays, sont pris plus facilement de nostalgie que les habitants des plaines ; les pays chauds et secs, lorsqu'il règne certains vents, y prédisposent aussi. Tout;ie monde connaît les eff'ets mélancoliques du sirocco sur les Italiens, du solano sur les Espagnols, du kramdn sur les Égyptiens (l).

Il y a une évidente prédisposition du côté des femmes, surtout dans les pays du Nord; les tempéraments dans lesquels prédomine le système hépatique et hémorrhoïdaire peuvent exercer, sous ce rapport, une influence plus ou moins fâcheuse. Toutes les circonstances qui agissent sur la constitution, qui viennent plus ou moins directement affaiblir le système nerveux, qui privent le sang de ses éléments réparateurs, sont autant de conditions susceptibles d'activer le développement de la mélancolie. Plusieurs médecins" anglais attribuent, à l'abus de boissons chaudes, le grand nombre de suicides que l'on observe en Angleterre : mais l'on doit encore, sous ce rapport, mettre en ligne de compte d'autres faits qui se rattachent au climat, à l'hygiène, à l'éducation, et qui peuvent contribuer pour leur part à développer cette triste disposition que l'on a désignée sous le nom de spleen.

(1) Esquirol, op. cit.

Les affections des organes digestifs, celles particulièrement de l'estomac, la chlorose, la suppression des règles chez les femmes, et surtout 1 onanisme, sont autant de circonstances fâcheuses qui viennent disposer h la mélancohe. '

Les passions, dit Esquirol, exercent une influence très-énergique sur les fonctions de la vie organiqueet sur notre entendement; les affections morales et surtout les passions tristes sont la cause la plus ordinaire de la lypémanie; en tête de ces causes morales nous devons placer les chagrins domestiques, les revers de fortune, les inclinations contrariées. G est peut-être dans la lypémanie, ainsi que le fait justement remarquer Renaudin (4), que l'on peut surtout signaler l'influence d'une prédisposition héréditaire, soit directe, soit indirecte; dans un grand nombre de familles on peut voir la disposition au suicide se transmettre dune génération à l'autre; nous ajouterons que l'hérédité est plus commune du côté des femmes atteintes de lypémanie, celles-ci sont d ailleurs, par le fait même de leur organisation plus impressionnable, plus particulièrement sujettes à des accidents névropathiques, qui viennent eux-mêmes se transmettre facilement par voie héréditaire.

Traitement. — « Le traitement de la lypémanie, dit Esquirol, comme celui des autres aliénations, ne doit pas se borner à l'administration de quelques médicaments; il faut, avant toute médication, être bien convaincu que cette maladie est opiniâtre, difficile à guérir; que la médecine morale qui cherche dans le cœur les premières causes du mal, qui plaint, qui pleure, qui console, qui partage les souffrances et qui réveille l'espérance, est souvent préférable k toute autre. Il faut être bien informé des causes éloignées et prochaines de la maladie. (2) » Le traitement est à la fois hygiénique, pharmaceutique et moral. L'hygiène consiste à éloigner du malade ce qui pourrait être pour lui une source d'excitation, de souffrance morale ou physique. Il importe qu'il soit convenablement vêtu ; les aliments prescrits doivent être à la fois toniques et de facile digesiion; il faut, en un mot, veiller à ce que les fonctions organiques s'accomplissent avec toute la régularité possible.

Les indications thérapeutiques se tirent des circonstances qui accompagnent ou qui tiennent la mélancohe sous leur dépendance ; il est fréquént de voir les veines tuméfiées à la surface du cerveau ; l'organe cérébral est souvent opprimé par un état de congestion passive; dans ce cas, l'emploi des lotions froides sur la tête, l'usage d'eaux minérales sulfureuses et alcalines, le mouvement, l'exercice, même les occupations intellectuelles employées dans une juste mesure rendent d'importants services, et tendent à imprimer à la circulation une régularité plusgrande. Lorsqu'il existe de l'agitation, les bains tièdes prolongés avec affusions froides sont d'une incontestable utihlé.

{l)Rmmdw, Lypémanie, t. 1, iSil.

(2) Esquirol, t. 1, p. 4G5.

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On ne doit pas oublier qu'il se manifeste, d'ordinaire, une constipation plus ou moins opiniâtre; on doit la combattre par les moyens habituels, les laxatifs, les purgatifs répétés, les drastiques. Lorsqu'on observe une constitution sèche, nerveuse, des angoisses, de la panophobie, on peut avoir recours avec avantage à l'infusion de valériane, à de légères doses d'opium, de digitale, à des lavements calmants contenant de l'assa, du camphre, administrés sous un petit volume.

Les révulsifs cutanés sont quelquefois avantageusement employés; l'excitation de la peau par des fomentations stimulantes, les onctions avec une pommade stibiée largement faites le long de la colonne vertébrale ont, quelquefois, apporté une heureuse dérivation à la dépression morale de l'individu. Les médicaments toniques sont presque toujours indiqués, le quinquina,, le fer, surtout chez les femmes. Nous avons dit qu'il était fréquent devoir chez les mélancoliques, par suite de circonstances diverses, la constitution s'affaiblir; il n'est pas rare de rencontrer l'appauvrissement du sang et comme conséquence une diathèse séreuse, scorbutique, l'haleine fétide, les gencives saignantes ; dans ce cas, il faut avoir recours à un régime réparateur, reconstituant, aux vins généreux, au vin de quinquina, etc. Lorsque les malades se soumettent au jeûne forcé, on doit en rechercher attentivement la cause; si celle-ci tient à un état inflammatoire, à un trouble quelconque des organes digestifs, on devra s'efforcer de combattre le trouble des fonctions digestivesparles moyens appropriés; lorsque le jeûne est la conséquence des idées fixes et des aberrations psychiques auxquelles l'individu est en proie, on devra recourir à l'alimentation forcée et artificielle, d'après les préceptes que nous indiquerons succinctement dans le chapitre consacré au traitement général de l'aliénation mentale.

Traitement moraL — Le traitement moral prend, chez les mélancoliques plus que partout ailleurs, une grande place dans la thérapeutique. Il faut à ces malades le mouvement, l'exercice à l'air Hbre, une occupation manuelle ou intellectuelle et autant que possible attrayante; le repos doit être convenablement réglé. L'on doit rechercher tout ce qui peut attirer Tattention du malade, soustraire son esprit à ses incessantes préoccupations, et diminuer du même coup la tension que subissent ses facultés intellectuelles. La variété, le changement de lieux^ quelquefois les voyages, le plus souvent l'isolement de la famille oh se renouvellent des émotions pleines de danger, le traitement dans une maison de santé convenablement organisée, telles sont les principales indications à remplir pour ce qui concerne le traitement moral.

Il faut s'efforcer de relever le moral de l'individu, lui randre cette confiance en lui-môme qui lui manque, et surtout ne jamais admettre, comme réelles, les singuhères erreurs et les idées chimériques dans lesquelles s'entretient son esprit.

Depuis querhomme existe et qu'il souffre, ditM. le docteur Dumont(de

Monleux), le langage de la pilié a été l'une de ses meilleures assistances, et souvent il oblient plus d'adoucissements à ses maux par un coup d'oeil, par une pression de main, par une interjection charitable, que par tous les ingrédients que nous faisons bouillir, ûllrer, concasser et moudre.

On arrive, dit Guislain, à guérir 7 mélancoliques sur 10, quand on a soin de les traiter convenablement ; la guérison est plus difficile, lorsque le mal se complique d'hallucinations ou d'impulsions destructives. On nuit au malade en cherchant à le soumettre à des impressions vives, appliquées coup sur coup et sans distinction des périodes de la maladie. Calmer d'abord, voilà la base du traitement.

La cure, dans un cas ordinaire, peut durer un semestre, trois trimestres; au delà de ce terme toute médication, si le malade n'est pas rétabli, devient inutile et môme nuisible. La guérison, si elle a lieu après cette époque, se fait par Tinfluence des forces de la nature (1).

NOSTALGIE, LYPÉMANIB NOSTALGIQUE.

La nostalgie, dit Pinel, que l'on a appelée longtemps et que beaucoup de personnes appellent aujourd'hui maladie du pays, est caractérisée par le besoin impérieux qu'éprouvent ceux qui en sont atteints de retourner dans leur pays, de revoir les lieux qu'ils ont habités dans leur enfance (2). Lorsque ce besoin ne peut être satisfait, il en résulte un état de tristesse et d'ennui qui mine chaque jour l'existence.

La nostalgie (vo'o-toç retour, aXyoç souffrance), n'est le plus souvent qu'une simple variété de la mélancolie; dans quelques cas elle constitue un état véritable d'aliénation mentale.

Cette affection est rare, elle tient à des causes spéciales et n'a été observée que dans des conditions tout à fait exceptionnelles ; nous ne devrons donc pas nous y arrêter longuement.

Pinel, Larrey, Bucknill en Angleterre, et récemment le docteur Benoist de la Grandière (3) ont publié sur ce sujet des détails intéressants que nous nous bornerons à résumer.

Étiologie. — De toutes les professions l'état militaire est celle qui paraît le plus disposer à la nostalgie ; celle affection peut même quelquefois avoir le caractère épidémique, ainsi qu'on a pu l'observer chez les conscrits d'un même département incorporés dans le môme régiment. En temps de paix on la rencontre particulièrement dans les garnisons

(1) Guislain, Phrénopat/iies, t. III, p. '9.

(2) Pinel, Encycl. mél/i., art. Nostalgie.

(3) Benoist de la Grandière, Nostalgie, 1873.

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OÙ les soldais sont livrés à eux-mêmes, car l'oisiveté est une des causes qui en favorise le plus le développement; les prisonniers de guerre fournissent surtout, sous ce rapport, de nombreuses victimes.

Dans l'espace de six ans, de 1820 à 1826, on n'aurait pas observé moins de 87 soldats dans l'armée française qui auraient succombé à la nostalgie. Les hommes jeunes et habitant la campagne sont plus sujets à celle affection que les hommes âgés et accoutumés à l'existence des villes. On remarque aussi que les habitants des montagnes, comme les Suisses et les Highlanders, sont facilement atteints de langueur et de nostalgie, lorsqu'ils quittent leur pays.

On a encore observé que les habitants des contrées froides, humides, étaient les plus prédisposés aux impressions morales qui donnent naissance à cette affection. Larrey a trouvé que les troupes levées chez les Hollandais et les Suisses furent précisément celles qui, pendant la désastreuse campagne de Moscou, eurent le plus grand nombre de soldats victimes de cet état morbide du cerveau.

Symptômes. — Le docteur Larrey fait remarquer que les facultés mentales sont les premières atteintes, chez les personnes qui souffrent de nostalgie. L'exaltation de l'imagination et les illusions sont les premiers signes qui apparaissent. L'idée du pays natal se présente à l'esprit des malades avec une vivacité extrême, et comme dans une sorte de mirage ; les images qu'ils se créent alors forment quelquefois un contraste frappant avec le pays rude, inculte et misérable dont leur saine raison ne manquait pas, auparavant, de leur faire apprécier à sa juste valeur la réalité.

Cet état d'excitation cérébrale est accompagné, au début, de symptômes physiques correspondants. La chaleur de la tête augmente, le pouls s'accélère, les conjonclives sont rouges, et l'on observe fréquemment chez le malade une mobilité plus ou moins grande. Il existe en même temps de la constipation, un sentiment général d'oppression et de lassitude qui porte, l'individu à pousser de fréquents soupirs et à se coucher par terre. Il se montre incapable de fixer son attention, et sa conversation est à peu près incohérente.

A une période plus avancée, l'affaissement moral ne tarde pas à se manifester avec des caractères de plus en plus marqués, et à amener une influence correspondante sur les fonctions de l'organisme, et particulièrement la diminution des forces.

L'attitude réservée et taciturne du nostalgique fait un singulier contraste avec ses habitudes antérieures. Avec sa gaieté, le malade perd son énergie, il pleure facilement ; les occupations auxquelles il se livrait autrefois avec plaisir n'excitent plus en lui que rindiffcrence et le dégoût. Son idée fixe le poursuit et le domine constamment; le sentiment douloureux qui l'oppresse ne lui laisse aucun repos, les larmes sont impuissantes à l'apaiser ; il tombe dans le découragement, et tout ce qu'il

avait de vigueur s'éteint peu à peu en lui. On le voit rester inerte dans son lit. Si on lui parle de son pays, si on lui fait entrevoir la possibilité d'un prompt retour dans ses foyers, on voit alors son visage pâlir et rougir alternalivenfient, un éclair de joie nnal comprimé brille dans ses yeux, des soupirs soulèvent sa poitrine, le cœur accélère sesmouvemenls. et si le doigt est alors posé sur le pouls, on le sent s'animer et bondir instantanément.

Ce trouble, que le malade ne peut maîtriser, est l'aveu ou plutôt l'explosion de la nostalgie vraie (1).

Malgré la méditation profonde et exclusive qui l'absorbe, ajoute M. Benoist, son intelligence est restée jusque-là intacte et sa raison, qui n'a pas fléchi, apprécie à sa juste valeur la situation pénible dans laquelle il se trouve et dont les efforts ne peuvent le faire sorlir.

Au fur et à mesure que les forces se dépriment, les mouvements deviennent lents, pénibles, incertains; l'anémie survient rapidement; le visage est pâle; les yeux enfoncés dans leurs orbites sont ternes et inanimés ; une expression de stupeur et d'hébétude se répand sur la figure; la peau devient sèche et terreuse, les muqueuses se décolorent et toutes les sécrétions sont plus ou moins troubles. Le pouls est petit, souvent irrégulier, quelquefois plus lent qu'à l'état normal; les mouvements respiratoires sont insuffisants ; l'appétit languit, se perd, et l'assimilation n'a lieu que d'une manière incomplète; le dépérissement qui en résulte ne larde pas à faire de rapides progrès.

Si l'affection s'aggrave, la fièvre hectique, que Lorry a désignée sous le nom de phthisie sèche des mélancoliques, ne tarde pas à se manifester, et les malades expirent dans le dernier degré- du marasme. Quelquefois des idées de suicide se manifestent, mais cette complication est relativement rare.

On comprend que la nostalgie soit une cause prédisposante de lésions plus ou moins graves et qui deviennent à leur tour une complication.

• Sous le nom de nostalgie aiguë, Larrey a particulièrement décrit une affection qui sévissait sur des soldats suisses appartenant à la garde royale, et qui était caractérisée par des accidents cérébraux plus ou moins aigus, et la paralysie partielle de quelques organes ; quel(]ues-uns des cas rapportés par ce médecin paraissent cependant se rattacher ù une méningite cérébro-spinale.

La nostalgie confirmée est toujours une affection grave ; si elle guérit sûrement par la satisfaction du délire qui en est le principe, elle peut devenir mortelle lorsqu'on ne peut la satisfaire, et rendre à leur pays et à leur famille les malheureux qu'elle a frappés.

Si, comme nous l'avons dit plus haut, elle ne constitue pas un état

(I) Michel Lévy, Hygiène, cité par Bciioist de la Graiulièrc, op. cit., p. lOG.

LYPÉMANIE

Véritable d'aliénation mentale, elle y mène lentement; quelques variétés de la lypémanie présentent d'ailleurs, au point de vue de 1 affaissement moral et de l'anéantissement de la volonté, plus d'un point de ressemblance avec la nostalgie ; seulement cette dernière peut disparaître pour ainsi dire instantanément, avec la cause qui l'a fait naître.

Si le retour au pays ne peut être réalisé, on comprend que tous les moyens d'ordre moral doivent être employés pour le soulagement du malade • il fautchercher à fortifier età stimuler les fonctions organiques, ilfauttrouverà l'individu-des occupations, du travail, et entretenir dans son esprit l'espoir de revoir bientôt sa famille et tout ce qui lui est cher.

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