DÉLIRE DE PERSÉCUTION
Sous le nom de délire de persécution, le professeur Lasègue, d'une part (1), et le docteur Legrand du Saulle d'autre part (2), ont décrit une forme de lypémanie qui présenlequelques particularités intéressantes, et une physionomie qui noLS paraissent mériter de lui conserver une place à part dans les affections lypémaniaques ; nous en résumerons, d'après ces auteurs, les principaux caractères.
Le délire de persécution a un mode d'invasion lent ; il présente au début une manière d'être et des signes difficiles à bien apprécier.
C'est d'abord une inquiétude mal définie, que rien ne justifie, qui surprend même ceux qui en sont atteints. C'est alors que l'idée d'une persécution vient à germer dans l'esprit de l'individu; au commencement il ne s'y arrête qu'avec une sorte d'indécision; il cherche autour de lui la raison de ses craintes, de ses angoisses ; il ne trouve pas à les expliquer par des causes naturelles, et peu à peu il en arrive à penser que des ennemis cachés sont intéressés à sa perte.
Une fois que toute hésitation s'est effacée, l'aliéné compose d'une manière définitive le système auquel il doit s'arrêter ; ce travail s'effectue alors avec plus ou moins de lenteur.
Parti de la croyance qu'on le tourmente, dit le professeur Lasègue, il est le premier à s'étonner qu'on lui en veuille ; il ignore pourquoi on le persécute, il l'avoue ingénument et ne cherche pas à en savoir davantage. On a beau lui démontrer l'absurdité d'une persécution sans motifs, il persiste néanmoins. Il finit cependant par trouver une raison pour laquelle il se décide, qu'il puise, comme toute l'œuvre de son délire, dans la nature des impressions, et qui pour lui ne peut s'expliquer d'une manière naturelle ; il accuse des êtres mystérieux, la police, les
(r Lasègue, Arch. gén. de médecine, 1852.
(2) Legrand du Saulle, Délire de persécution^ 1873.
physiciens, les magnétiseurs, etc. 11 met en cause des voisins qu'il n'a jamais vus, que môme il n'a jamais cherché à connaître.
Les interprétations délirantes forment la base et le symptôme véritablement caractéristique de cette l'orme d'aliénation mentale. Les prétextes les plus futiles, les actes les plus inoCfensifs jettent le malade dans un état de surexcitation violente ; une chaise qu'on déplace, un objet qu'on remue sont pour luiautant de causes de persécution ; on fait exprès de cracher, de se moucher, de rire à côté de lui ; c'est pour l'insulter, lenar^wer, le tourner en ridicule.
Les hallucinations de l'ouïe s'observent fréquemment chez les aliénés persécutés, elles apparaissent quelquefois dès le début, elles confirment l'individu dans ses idées de persécution. Il entend alors des gens qui parlent de lui, qui répètent ce qui se passe chez lui, qui le menacent, l'accusent, lui disent des injures, etc.
Les hallucinations de la vue sont au contraire extrêmement rares; l'individu entend frapper à sa porte, on lui parle, on l'accable d'insulles, mais il ne voit personne. La plupart même s'indignent, dit le professeur Lasègue, de ce qu'on les suppose capables d'avoir des visions ; ils expliquent qu'ils ont quelquefois cherché, mais en vain, à entrevoir leur persécuteur, mais celui-ci s'est hâté de s'enfuir, de se réfugier dans une allée, de se cacher dans la maison voisine, etc.
Plus le délire est en quelque sorte partiel, restreint, et plus le malade cherche à dissimuler la cause de ses douleurs; il sait qu'on n'ajouterait pas foi à la bizarrerie de ses tourments ; il peut être atteint pendant des années d'une semblable affection, et malgré cela vaquer parfaitement à ses affaires, et ne faire remarquer tout au plus qu'un peu d'excentricité dans ses habitudes ; les persécutés qui dissimulent à ce point leur délire constituent après tout une exception.
Les obstacles que de tels malades rencontrent pour se faire rendre une justice à laquelle ils croient avoir un droit légitime, accroissent encore leur irritabilité naturelle, et les portent à se venger eux-mêmes des insultes et des violences dont ils se figurent être l'objet.
Les conceptions délirantes peuvent être aussi variées que possible, et revêtir toutes les formes imaginables : l'un, dont la santé est altérée, s'imagine que les médecins sont ligués contre lui pour l'empêcher de guérir, il se venge de tous en tirant un coup de pistolet sur le dernier médecin auquel il est allé demander des soins ; un autre craint d'être empoisonné ; il n'a plus ni trêve ni repos, il se méfie des aliments qui lui sont servis, change de restaurant, va chercher lui-même son eau à la fontaine, refuse tout ce qu'on lui sert, et ne goûte qu'à ce qu'on ne lui a pas présenté; il s'enferme dans sa cuisine, fait cuire lui-même ses aliments, qu'il consomme sur place; on est souvent obligé de recourir pour ces malheureux à l'alimentation forcée dans les établissements d'aliénés où ils sont placés.
LYPÉMANIE. 223
De persécuté, le malade devient persécuteur; il poursuit avec acharnement les personnes auxquelles il attribue la cause de ses souffrances, il épuise toutes les juridictions, il se pose en martyr, fait retentir la presse de ses récriminations, il intente des procès, il écrit des lettres d'accusation, invective l'autorité, menace de faire du scandale ; dominé par le désir de se venger, il peut commettre les actes de la plus regrettable violence. L'aliéné persécuté doit donc être considéré d'une manière générale comme un homme dangereux.
Le délire de persécution se présenterait, suivant le docteur Legrand du Saulle, d'une manière assez fréquente chez le sixième environ des aliénés; cette proportion nous paraît être exagérée; on Tobserverait enfin plus souvent chez les femmes que chez les hommes.
Cette affection se guérit difficilement, elle peut avoir une durée indéfinie sans changer de caractère. Dans le plus grand nombre des cas, il est prudent d'isoler le malade et de le soumettre dans une maison d'aliénés à un traitement spécial.
HYPOCHONDRIE, LYPÉMANIE HYPOCHONDRIAQUE .
On a désigné sous le nom à'hypochondi^ie deux maladies parfaitement distinctes, l'une l'état hypochondriaque, eïa^ neryew^? de Sandras, hypochoudrie simple, mais s'accompagnant de l'intégrité des facultés intellectuelles ; l'autre constituant une véritable forme d'aliénation mentale avec ses hallucinations, ses idées fausses, ses interprétations délirantes et que Marcé a décrite (1) sous le nom de monomanie hypochondriaque. Sans doute il est difficile, dans quelques cas, de distinguer la limite qui sépare ces deux affections l'une de l'autre; mais cette difficulté qui doit être l'objet d'une appréciation particulière ne doit pas, par cela même, devenir une cause de confusion.
Nous nous occuperons seulement de l'espèce d'aliénation à laquelle nous conserverons le nom de hjpémanie hypochondriaque.
L'hypochondriedoit être alors considérée comme une variété de lypémanie ; elle a pour caractère principal une préoccupation exagérée et incessante de l'individu au sujet de sa santé.
Cette affection, dit Michea, est une des nombreuses espèces de la monomanie triste ou de la lypémanie, qui consiste dans une méditation exagérée sur son mal physique, sur l'étal de son corps, sur sa propre santé ; en d'autres termes, dans la terreur extrême d'être affecté de maladies qu'on juge dangereuses, incurables, susceptibles de conduire au tombeau. C'est une disposition particulière, ajoute l'auteur que nous
(1) Marcé, op. cit., p. 371.
Planche II.
LYPÉMANIE
Fig. I. — Lypémanie, délire de persécution, hallucinations de l'ouïe, interprétations délirantes. On ne cesse de le dilTamer, de diriger contre lui les plus graves accusations ; les cloches même lui envoient les plus cruelles injures. Légère incohérence ; parle avec une extrâme animation des souffrances qu'on lui fait endurer. — Collection photographique du D"^ Ilildenbrand.
Fig. IL — Lypémanie, élat panophobique avec excitation maniaque. Dans toutes les personnes qui l'approchent il ne voit que des espions, des ennemis qu'il se promet de poursuivre et dont il donne la liste. En exhalant ses plaintes il pâlit, ses traits s'altèrent, ses lèvres tremblent. — Collection photographique du Hildenbrand.
Fig. III. — Lypémanie, délire maniaque, dépression morale considérable, hallucination de tous les sens, incohérence en rapport avec la multiplicité des aberrations sensorielles. — Collection photographique du D' Hildenbrand.
Fig. IV. ~ Lypémanie, prédominance d'idées de persécution, hallucinations de la vue et de l'ouïe. Illusions et interprétations délirantes diverses. — Collection photographique du D"^ Bonnet.
LYPÉMANIE. 225
citons, qui ramène constamment les individus à s'occuper de leur santé, à chercher à lire au fond d'eux-mêmes ce qui s'y passe pendant les opérations de la vie matérielle. Cette préoccupation constante de soi-même finit par procurer à l'individu des sensations qu'il n'éprouve pas, et à lui faire croire qu'il est réellement ce qu'il redoute d'être.
Ces malades font, on doit le comprendre, le désespoir des médecins qu'ils recherchent sans cesse pour avoir l'explication de leur maladie, et la fortune des charlatans dont ils sollicitent les remèdes, qu'ils prennent, en général avec avidité.
Période d'incubation. — L'invasion de l'hypochondrie est ordinairement lente, graduée; elle présente des signesprécurseursquise caractérisent déplus en plus. Le malade se montre irritable; il s'isole des personnes qui l'entourent; le travail lui devient difficile; il ne prend aucun goût aux plaisirs, aux distractions qui avaient l'habitude de l'attirer. Il est inquiet, préoccupé, et commence à éprouver des craintes à propos de sa santé; il inspecte minutieusement ses organes; il examine attentivement ses déjections; il observe scrupuleusement toutes les règles de -l'hygiène ; il recherche avidement les livres de médecine, et 'éprouve le plus vif désir de converser avec des médecins; puis, les symptômes se formulent d'une manière plus nette, et l'on observe alors les particularités les plus remarquables. •
Symptômes. — Au point de vue physique, nous trouvons les caractères suivants : la figure est jaunâtre ; elle présente quelquefois une coloration diffuse; les conjonctives sont ordinairement injectées; on voit sillonner à leur surface de nombreuxvaisseaux capillaires affectant plus ou moins une disposition variqueuse. Le regard est sombre, farouche ; il a quelque chose d'inquiet et d'interrogateur ; le malade cherche à lire sur la physionomie du médecin l'impression que lui cause le récit de ses nombreuses doléances. Il est sujet à des bourdonnements, à des tintements d'oreilles; la tête est chaude; les extrémités souvent refroidies. Le sommeil est troublé, interrompu par des cauchemars.
Il existe une sensibilité anormale, une hypéresthésie plutôt apparente I que réelle; le malade ne peut supporter ni le froid ni le chaud; le : moindre contact, la douleur la plus insignifiante lui cause une surex- ' citation extraordinaire ; cependant il souffre volontiers et avec courage I toute opération qui peut avoir pour but de l'affranchir de ses continuelles i inquiétudes.
Les mouvements sont nonchalants, parfois frappés d'engourdissement.
L'appétit est conservé; souvent même les hypochondriaques mangent ; avec une espèce de voracité, mais la digestion est paresseuse; lorsqu'elle ' se fait, elle donne lieu à une recrudescence des sensations morbides. Le r malade devient plus sombre après les repas ; il est sujet au météorisme t et à des flatuosités qui renouvellent ses angoisses et provoquent des
DAGO?iET. 15
accès (le suffocalion et des ballemenls de cœur; on peut alors remarquer la voussure el une sensibilité anormale de l'épigaslrc.
La miction est ordinairement fréquente et peu abondante ; l'urine est claire et limpide, elle a quelquefois l'apparence de petit-lait, son poids spécifique est constamment diminué; ces anomalies paraissent être moins prononcées le malin que le soir et dans la journée.
Au point de vue moral, on observe des symptômes non moins caractéristiques; le malade éprouve des inquiétudes continuelles au sujet de sa santé; son attention est toujours concentrée dans les mêmes idées, et toutes ses facultés sont tendues vers le même objet, c'est-à-dire vers la recherche de la nature de sa maladie. Rien ne peut lui enlever la conviction qu'il est atteint d'une affection grave, souvent extraordinaire.
11 prétend éprouver un nombre infini de sensations pénibles qui ont, pour siège, les parties du corps les plus différentes et souvent les plus inattendues. Son esprit est empreint d'une extrême mobilité, et ses actes présentent une sorte d'indécision et même de contradiction. Tantôt convaincu, il est prêt à suivre les conseils qu'on lui donne ; il change de résolution et les rejette l'instant d'après. Les hypochondriaques viennent eux-mêmes réclamer un traitement spécial dans une maison d'aliénés, el à peine sont-ils installés, à peine a-t-on donné satisfaction à leur désir le plus ardent, qu'ils veulent de suite changer le traitement qu'eux-mêmes avaient demandé à force d'instances, et quitter une maison où tout leur devient presque aussitôt à charge. Ils sont sujets à des illusions et à des hallucinations de diverses sortes qui, toutes, se rapportent à la nature même de leui's conceptions délirantes. Toujours à la recherche d'une médicalion particulière, tantôt ils suivent un régime trop stimulant, tantôt trop débilitant; ils font un emploi intempestif de médicaments, et par les absurdes moyens auxquels ils ont recours ils sont eux-mêmes, quelquefois, la cause du trouble qu'ils éprouvent dans les fonctions de la digestion, de la circulation, de la respiration, etc. Nous devons ajouter qu'ils sont souvent dominés par des idées de suicide, mais qu'il leur arrive rarement de les mettre à exécution.
Degrés, périodes. — Dubois, d'Amiens (1), auquel nous empruntons en partie cette description, admet trois périodes ou pour mieux dire trois degrés de la maladie.
A un premier degré les malades sont tourmentés par la crainte d'être atteints de certaines affections graves; ils se palpent, s'examinent; ils lisent avidement des livres de médecine; ils ont des anxiétés morales et font un emploi intempestif des médicaments.
On trouve, à une seconde période, le développement de névroses variées ; du côté des voies digestives : dysphagie, gastralgie, entéralgie, constipation, etc. ; pour les organes de la respiration et de la circulation :
Fri^.d. Dubois, Histoire philosophique de rHypochomlrie et de l' Hysiérie.Varis, 1837.
LYPEMANIE. 227
palpitations, dyspnée, battement des artères, etc. ; pour les organes des sens : bourdonnements, détonations, éblouissements, etc.; enfin, on rencontre d'autres sensations générales : inertie, accablement, faiblesse, sueurs, douleurs vagues, entrave subite à l'exercice des fonctions intellectuelles, etc.
A une troisième période, à un degré avancé de l'affection, on observe l'inflammation chronique et la dégénérescence de divers organes; des lésions organiques variables ayant surtout pour siège les voies digestives ; de là des symptômes nombreux et graves, en rapport avec la nature de l'alTection.
Variétés. — Suivant les névroses auxquelles sont en butte les hypochondriaques et l'ordre de phénomènes qui se présente, on peut admettre, ainsi que l'a faitBrachet, plusieurs variétés d'hypochondrie.
Lorsque la névrose a pour siège les voies digestives, l'hypochondrie est dite gastrique; on rencontre alors les symptômes de dysphagie, gastralgie, que nous avons indiqués ; les malades ont des aigreurs d'estomac, des ardeurs plus ou moins vives; ils éprouvent une tension de la région de l'estomac, etc.
L'hypochoudrie est dite cérébrale lorsque les accidents prédominent du côté du cerveau. Les malades sont d'une irritabilité, d'une susceptibilité extraordinaires; tout leur cause un agacement nerveux ; ils se bouchent les oreilles, se ferment les yeux; ils restent immobiles, cherchent à se soustraire au bruit, à la lumière; ils sont tourmentés par une céphalalgie plus ou moins intense; ils se plaignent que leur cerveau est gelé, liquéfié, réduit en bouillie, etc. Ils ont peur de la mort, et, par une contradiction étrange, ils l'invoquent souvent comme seul moyen d'en finir avec leurs éternelles douleurs.
L'hypochondrie est cutanée lorsque les fonctions de la peau sont troublées, et qu'il existe de ce côté des sensations anormales; elle est spinale lorsque la moelle épinière semble principalement souffrir.
Elle paraît avoir quelquefois envahi tout le système ganglionnaire • €lle donne heu alors à des symptômes particuliers, tels que des battements dans diverses parties du corps, particulièrement à l'épigastre palpitations du cœur, arrêt momentané des pulsations ; le battement épigaslrique est quelquefois si fort que l'on pourrait croire à un anévrisme de l'artère cœliaque. Sécrétions difficiles, particulièrement de la salive, de la bile, du mucus intestinal; développement de gaz; anomalies de la nutrition, etc.
Pronostic. — L^hypochondrie est toujours une affection grave de longue durée, et, lorsqu'elle vient à se guérir, elle laisse ordinairement une disposition fâcheuse aux récidives. On comprend que le pronostic varie suivant la nature même des circonstances qui auront favorisé ou ■ accompagné le développement de cette maladie ; ainsi elle peut tenir i\ I une disposition rhumatismale, goutteuse, à une constitution hémorrhoï'^
228 PATHOLOGIE SPÉCIALIi.
dale ; elle empire, quand ces dispositions palliologiques s'aggravent elles-mftines.
Lorsqu'elle Lient à des pertes séminales chez les jeunes gens, à des habitudes d'onanisme, elle peut disparaître assez facilement, après que ces causes particuUères ont elles-mêmes cessé.
Elle coïncide souvent avec un délabrement très-visible de la santé physique, qui persiste malgré les moyens mis en pratique et l'emploi des médicaments réparateurs. Rarement les hypochondriaques atteignent un âge avancé ; ils sont rapidement enlevés par diverses maladies intercurrentes ; en effet, une bronchite, un catharrhe, une simple congestion des poumons, une affection gastrique revêtent bientôt, chez eux, un véritable caractère de gravité.
Après la guérison de Thypochondrie, dit Brachet, les rechutes sont assez fréquentes. Elles seront d'autant plus faciles que la maladie aura duré plus longtemps, et qu'elle aura laissé le moral et le système nerveux cérébral dans un plus haut degré de susceptibilité. Alors les moindres impressions seront senties vivement, les plus légères émotions, les inquiétudes les plus insignifiantes agiront avec force sur l'imagination et feront toujours craindre une récidive (1).
Causes. — La cause la plus puissante réside dans une disposition héréditaire ; c'est une constitution nerveuse, une sorte de diathèse originelle acquise par le fait des parents.
Les circonstances déterminantes les plus ordinaires sont l'onanisme, l'abus des plaisirs vénériens, des écarts de régime, des pertes séminales ; des chagrins divers, surtout des espérances déçues, des travaux intellectuels prolongés ; on a dit que l'abus de la bonne chère tendait au même résultat. L'hypochondrie paraît être plus fréquente dans les grandes villes que dans les campagnes, par la raison sans doute que dans les premières l'éducation est plus efféminée; la vie y est plus sédentaire et plus désœuvrée. On l'observe plus rarement chez la femme que chez l'homme, enfin, elle peut survenir sympathiquement à la suite d'affections organiques diverses. L'hypertrophie du foie, la discrasie veineuse, les affections rhumatismales, les maladies des voies digestives, celles du cœur, paraissent y prédisposer d'une manière spéciale. Les éruptions cutanées, la syphilis, doivent être également mises au nombre des causes déterminantes plus ou moins actives.
Nature, théorie. — Brachet divise en trois grandes catégories les diverses opinions émises par les auteurs sur lé siège et la nature de l'hypochondrie. Dans une première classe figurent les médecins qui ont placé le siège de l'hypochondrie dans les humeurs ; dans une deuxième, ceux qui l'ont placé dans les viscères abdominaux ; dans une troisième, ceux qui le fixent dans le système nerveux.
(I) Brachet, Hypochondrie, p. 460.
LYPÉMANIE
Les derniers se subdivisent à leur tour ; les uns en font une maladie des nerfs et les autres une maladie du cerveau.
Pour les humoristes, raffection tient à la viscosité du sang de la veineporte, aux vapeurs fuligineuses de l'estomac, aux émanations d'une bile noire et épaisse, etc. Pour les solidistes, c'est une irritation de l'épigastre qui vient transmettre au cerveau une sorte d'awra. perturbatrice ; ce sont des affections organiques de l'estomac, avec réaction sympathique sur le cerveau.
Comparetli, en 1780 (1), place le siège des affections nerveuses, et particulièrement de l'hypochondrie, dans différenles affections morbides des nerfs et des ganglions nerveux qui se trouvent dans toutes les parties du corps. Il a trouvé, dans un cas unique, les nerfs et les plexus abdominaux, et notamment le ganglion semi-lunaire très-petits, comme desséchés, plus durs et plus pâles que dans l'état normal; tandis que Barbier, d'Amiens, les a trouvés au contraire enflammés, rouges et volumineux. Joseph Frank a émis une opinion analogue à celle de Comparetti, mais il ne produit aucun fait nécropsique à l'appui.
« Les auteurs contemporains s'accordent presque tous à placer le -siège de l'hypochondrie dans le système nerveux; mais le système ner-
■ veux, dit Cerise, se divise en trois classes : il comprend les fonctions •de nutrition, les fonctions sensitives elles fonctions intellectuelles. On s'accorde bien, à la vérité, à reconnaître qu'en général ces trois classes de fonctions sont lésées, mais quelle est celle qui l'est nécessairement et primitivement? Ici commence le débat. Ce qui selon les uns caractérise l'hypochondrie, ce sont les perversions de la sensibilité, donc c'est une névropalhie ; une affection des nerfs du sentiment, des nerfs ganglionnaires, disent les pathologistes, qui se préoccupent plus ou moins des troubles viscéraux, et partant de ceux du système nerveux de la vie ■de nutrition. Ce qui selon les autres caractérise l'hypochondrie, c'est une préoccupation triste, exclusive, presque délirante et relative à la
: santé, alors même que cette dernière est florissante. Donc c'est une cérébropathie, disent Georget l'organiciste, et après lui MM. Falret, Belhomme et Gérard de Morteau ; donc c'est une maladie d'esprit, dit Dubois, d'Amiens, le psychiste. Pour Brachet, l'hypochondrie ne gît point exclusivement dans le cerveau, ni dans le système nerveux cérébral, ni dans le système nerveux ganglionnaire, mais à la fois dans ces
I trois ordres d'organes ou de systèmes ; tous les trois sont compromis en même temps et chacun y joue un rôle si important que, s'il venait à
• s'en abstenir, la maladie cesserait d'être de l'hypochondrie ; mais dans
■ cette association trinilaire, l'un de ces appareils peut se montrer plus
• en évidence que les autres, et paraître concentrer sur lui l'ensemble des
(1) Comparetti, Occursus medici de vaga agritudine infirmitatis nervorum. Vonetiis,
phénomènes. » Cerise, auquel nous empruntons ces considérations, se borne à dire que c'est une variété d'hystéricisme, ce que l'on peut appeler névropathie protéiforme^ ce que Sydenham appelait Vatonie nerveuse.
Il est inutile de faire remarquer que ces dernières expressions A'ato nie, ou d'ÙTÏtation nerveuse, ne donnent pas davantage l'explication de la nature et du siège des phénomènes morbides.
Traitement. — Le traitement de la lypéraanie hypochondriaque doit être à la fois moral et pharmaceutique. Il y a lieu de prendre en grande considération, d'une part la dépression morale et l'impressionnabilité exagérée que présentent les malades ; d'autre part les anomalies et les troubles organiques qui paraissent être la cause des sensations douloureuses qu'ils éprouvent, et qui sont elles-mêmes une complication de la maladie.
Nous nous bornerons à indiquer quelques-unes des règles tracées par Brachet (1) , surtout pour ce qui a rapport au traitement moral.
Le premier soin du médecin est de chercher à captiver la confiance du malade : il faut l'écouter avec bienveillance et ne pas traiter d'imaginaires les souffrances fort réelles qu'il endure ; cette confiance acquise, le médecin doit user de son autorité, avec prudence, mais aussi avec fermeté, pour lutter contre la direction vicieuse des idées de l'hypochondriaque ; son langage doit être grave et empreint de franchise.
Ce sont souvent des artistes, des hommes de lettres, des savants dont les excès d'étude et le libre champ donné à leur imagination viennent épuiser l'organisme; on doit, dans ce cas, régler les occupations, les alterner avec d'autres étrangères aux études habituelles, obtenir que le malade prenne du repos et des distractions ; il ne doit jamais se mettre à travailler après le repas, ni prolonger son travail trop avant dans la nuit.
On doit chercher à lui inspirer quelqu'une de ces passions qui viennent faire une puissante diversion sur son moral ; tels que le goût du jeu, la passion de la chasse, les sentiments de philanthropie et d'une noble ambition ; cette méthode de substitution des passions était connue des anciens, qui ont su en tirer de grands avantages. L'exercice en plem air, quelques travaux manuels, l'équitation, la chasse, les voyages devront être recommandés. Il importe aussi de prescrire la plus grande modération dans les plaisirs de l'amour.
Les bains seront toujours une partie essentielle du traitement, fi moins que le malade ne puisse pas les supporter ; on les fera prendre tièdes, ou chauds, ou frais, selon les dispositions de l'individu ; ils agiront d'autant mieux qu'on les prolongera davantage ; il est bon de pratiquer de temps en temps des lotions froides sur la tête.
(1) Brachet, Traité complet de l'hypochondrie. Paris, 1844.
LYPÉMAfJIE. 231
Il exisie, chez la plupart des hypochondriaques, une cerlaine paresse des intestins, quelquefois une constipation opiniâtre qui doit être soigneusement combattue : les purgatifs salins répétés tous les jours à petite dose, l'aloès, etc., suffiront dans la plupart des cas pour faire disparaître ce symptôme.
La rhubarbe, les extraits amers de gentiane, de houblon, rendent du ton aux fonctions aff"aiblies de la digestion, et empêchent les flatuosités et la production des gaz intestinaux qui viennent encore assombrir la disposition morale du malade.
Une nourriture variée, de facile digestion, devra être prescrite; le malade évitera soigneusement les boissons trop excitantes.
Les affusions froides sur la colonne vertébrale, des frictions avec une pommade stibiée, rendent d'utiles services dans le cas de douleur spinale; rarement on doit employer une médication opiacée trop active, alors même qu'il s'agirait de combattre l'insomnie. Nous bornerons à ces indications les considérations que nous croyons devoir émettre à propos du traitement; nous renvoyons aux nombreux traités qui ont été écrits sur ce sujet, le lecteur désireux de faire de cette curieuse névrose une étude plus approfondie.
Nous ne pouvons terminer toutefois sans rapporter ici une sage réflexion de Brachet : « Quelle que soit, dit ce savant auteur, l'habileté avec laquelle le médecin dirige le traitement, qu'il ne compte pas réussir toujours. Il a affaire à la maladie la plus rebelle, et aux malades les plus capricieux et les plus injustes qui, au lieu de reconnaissance, le payeront de la plus noire ingratitude en le quittant, et en le blâmant amèrement; mais que leur infidélité ne l'affecte point ; il est, comme dit Lentilius, débarrassé d'un grand poids, lorsqu'il est délivré d'un malade morose, sans patience, sans idée arrêtée et qui murmure même du bien qu'on lui fait (1). »
Les lettres écrites par les hypochondriaques sont caractéristiques ; elles sont remarquables par les détails minutieux et la complaisance qu'apportent ces malades, dans la description des moindres incidents qui se rapportent à leur santé.
Nous citerons, comme exemple, le fragment suivant d'une longue lettre écrite par un hypochondriaque :
« En passant à Strasbourg, je consultai M. le docteur Bach, qui ne reconnut chez moi qu'un estomac délabré par le jeûne, le travail et une mauvaise nourriture. Une fois revenu chez mon père, et après quelques jours de repos, un appétit, un insatiable appétit ne tarda pas à se déclarer. J'éprouvais à chaque ' instant le besoin de manger ; néanmoins je réglai mes repas à quatre par jour, je fis de plus un choix d'aliments toniques et très-nourrissants: des consommés, des viandes rôties, du chocolat, tels sont ceux dont je fis le principal usage.
(1) Brachet, Trait, de riiypochondrie, p. 7 35.
J'y joignais du bon vin vieux de Bordeaux ou de Bourgogne et un exercice pi'oportionné ;\ mes forces ; néanmoins mes forces ne revenaient pas. La digestion se faisait cependant avec une grande célérité, sans la plus légère pesanteur à l'estomac, mais elle se faisait sans profit pour ce dernier organe et pour toute l'économie, puisque les fèces étaient limpides, sans consistance ni affinité. Klles étaient du reste toujours très-abondantes, il faut noter de plus, que quelque astringents ou échaud'anls que fussent les boissons ou les aliments dont je faisais usage, je ne pouvais jamais, contrairement à ma prédisposition habituelle, être resserré ou demeurer seulement deux jours sans selle, ce qui prouve qu'il s'est opéré dans mon tube digestif une bien grande et désavantageuse modification. Voyant au bout de cinq mois que mon régime était sans effet, je le quittai pour satisfaire, sans restriction aucune, toutes les exigences de l'estomac qui devenaient de jour en jour plus impérieuses. Je ne fis plus alors qu'un repas, un petit repas qui durait depuis le lever jusqu'à l'heure de mon coucher, se prolongeant parfois fort avant dans la nuit; je pouvais ainsi manger nuit et jour sans le moindre renvoi et le plus léger embarras d'estomac, qui semblait toujours vide. Ce dernier organe était réellement devenu le mouvement perpétuel, tant recherché par les philosophes. Les aliments filaient dans ce sac qu'ils ne semblaient qu'effleurer, et, semblable aux Danaïdes, j'étais comme condamné à remplir un vase percé. Au bout de six mois, nouvelle consultation, etc. »
Un autre malade, atteint d'hypochondrie avec idées de suicide, nous fait également une interminable description des souffrances qu'il ressent déjà depuis un grand nombre d'années; nous rapporterons seulement l'extrait suivant de la lettre qu'il nous adresse à ce sujet :
« J'eus de nouveau recours, dit-il, à la médecine, et commençai une vie continuelle de traitement et de remèdes de tous genres. Potions et pilules, camphre, brôme, phosphore à l'intérieur, lupuHne, ergot de seigle, je ne sais quoi enfin; toutes choses qui, pour la plupart, quadruplaient le mal. Ajoutez à cela la mauvaise nourriture, l'ennui atroce, le désespoir et la désolation, tout, jusqu'à la fureur et les idées de suicide. Je ressentais toutes les misères d'un affaiblissement général. Je suis dans un marasme complet. Ce qui me gâne le plus, ce sont les battements du pouls qui réveillent mes idées de suicide. Que de fois je me suis mis le canon d'un fusil sur la tempe ou sur la poitrine, mon cœur battait bien fort dans ces affreux moments, toujours une ombre d'espérance m'empêchait de consommer mon action. Aujourd'hui cette ombre n'existe plus et je maudis les hommes qui m'ont nourri de chimères pareilles. Si l'on m'avait dit que j'avais une maladie incurable, depuis longtemps je n'aurais plus de soufi"rances physiques et morales à supporter. Si je vivais plus longtemps avec une pareille maladie, je deviendrais véritablement fou, ou bien je crois qu'elle me conduirait à l'idiotisme ou à l'hébétement. J'ai donc juré, et je le jure encore par tous les serments, je désire me tuer le plus honorablement possible... »
« Je suis atteint depuis un grand nombre d'années, dit encore un hypochondriaque, d'une grande inflammation d'intestins. J'ai eu il y a douze ans'
LYPÉMANIE. • 233
une affection syphilitique; je n'ai pas de force dans les jambes et suis complètement dérangé dans les fonctions érediues ; ma position est excessivement grave; j'ai l'intérieur brûlé, le feu dans le corps : les aliraenis que je prends me montent à la tôte et me surexcitent, j'ai, les os cariés; depuis deux ans que je suis en traitement j'ai employé tous les remèdes qu'un homme intelligent puisse prendre; je supplie M. le Docteur de vouloir bien me remettre en liberté, etc.. »
Ce malheureux hypochondriaque, frappé de l'idée fixe qu'il est atleint de maladies incurables, jouit d'ailleurs d'une santé physique qui ne laisse rien à désirer ; il a commis les tentatives de suicide les plus graves.
Moreau, de la Sarlhe, tite l'exemple d'un hypochondriaque qui avait fini par donner toute sa confiance aux jugeurs d'eau; il s'était procuré leurs traités les plus populaires et observait lui-même ses urines avec la plus scrupuleuse attention. Pour éviter toute négligence, il avait fait établir dans sa garde-robe douze à quinze vases de nuit numérotés, et lorsque son médecin venait lui rendre visite, il lui était impossible, sans lui donner une attaque de nerfs, de se refuser à examiner, d'après ces numéros, les urines qu'il avait rendues en différentes heures ou dans différentes circonstances, ce qu'il marquait dans une espèce de journal avec beaucoup d'exactitude. Cet homme, comme tous les hypochondriaques, était souvent tourmenté de distensions gazeuses, d'irritations et de palpitations dans différentes parties du corps, de fausses perceptions, de spasmes, de vertiges, etc. Il était d'ailleurs encore jeune; il avait de la force, de l'embonpoint, dormait bien et mangeait avec appétit. Dans l'espèce de biographie très-volumineuse qu'il avait remise à son médecin, pour l'instruire de tous les détails de son tempérament et de sa constitution physique, ce pauvre malade était remonté, comme Tristan, jusqu'à l'époque de la conception.