‹ Nouveau traité élémentaire et pratique des maladies mentales suivi de considérations pratiques sur l'administration des asiles d'aliénés [electronic resource]Chapitre 30 sur 95 · LYPÉMANIE RELIGIEUSE · texte numérisé non relu

LYPÉMANIE RELIGIEUSE

La lypémanie religieuse est caractérisée principalement par des idées fixes et des hallucinations de nature religieuse, et qui peuvent varier à Tinfini selon les dogmes que le malade professe.

« Le sentiment religieux si universel et si consolant, dit M. Calmeil, qui porte l'homme, quelle que soit la place que la Providence lui ait assignée ici-bas, à fléchir le genou, à s'incliner pour offrir à l'Être suprême un tribut d'amour et de vénération, est sujet à plus d'un genre de perversion. L'on peut voir la piété dégénérer en rage forcenée, toujours prête à s'exhaler en imprécations et en blasphèmes contre le divin créateur. L'exaltation des penchants le? plus honteux, le désespoir, le

dégoût de la vie, le penchant au suicide viennent souvent compliquer l'aliénation du sentiment religieux; enfm, les infortunés atteints de ce pénible délire sont poursuivis par les idées fixes les plus désespérantes, et effrayés parles hallucinations les plus capables d'entretenir la terreur dans Tâme (1). »

La lypémanie religieuse revêt presque constamment une forme anxieuse ; seulement les angoisses qui tourmentent les malades s'expriment par des idées fixes de nature religieuse. Ce sont des frayeurs qui partent d'une conscience timorée, des scrupules qui n'ont pas leur raison d'être, et des craintes de la damnation.

Ces sortes d'aliénés se reprochent leurs actes, leurs paroles, leurs moindres pensées, ils s'accusent continuellement et se croient indignes de la miséricorde divine. On les voit s'accuser de crimes qu'ils n'ont jamais commis; ils disent avoir volé, ils affirment s'être livrés à des assassinats, à des adultères, aux actes les plus abominables, et presque toujours ces accusations font un singulier contraste avec l'honorabilité même de leur existence passée.

Us prétendent être la cause de tout le mal qui se fait en ce monde, ils se croient l'objet de la répulsion générale, leur existence est un iléau public, ils méritent le dernier des supplices.

A un degré plus élevé de leur affection, on Voit les malades gémir sans cesse, se lamenter, pousser quelquefois d'horribles cris; ils redoutent à chaque instant les tortures de l'enfer.

Les illusions et les hallucinations sont, on le comprend, inséparables d'une semblable forme d'aliénation ; dans tout ce qui les environne, ces aliénés voient des indices accusateurs de leurs fautes imaginaires, ils entendent des voix menaçantes qui renouvellent leurs incessantes terreurs .

La lypémanie religieuse s'accompagne, ordinairement, d'une perversion profonde de la sensibilité morale, perversion qui pousse les malades à des actes homicides et suicides; c'est dans cette affection que l'on a observé les exemples de mutilation les plus inconcevables.

Il n'est pas rare, dit Wachsmuth, de voir ces malheureux se livrer à des actes nuisibles, dangereux contre ceux qui les entourent, et plus souvent à des actes de mutilation contre eux-mêmes; ils savent tromper avec une rus»- admirable la vigilance des gardiens chargés de les surveiller. Non-seulement, ajoute cet auteur, ces malades se torturent, se coupent le cou, avalent des couteaux, des clous pour se faire du mal, mais ils cherchent à se livrer à des actions violentes et nuisibles contre les personnes et les choses ; à faire le mal ; à commettre des crimes pour justifier, en quelque sorte, les bizarres accusations qu'ils formulent contre

(1) Calmeil, De /a folie, considérée sont le point de vue pathologique, philosophique, historique et judiciaire, 1. 1, p. 57. Paris, 1845.

LYPÉMANIE. 235 eux-mêmes; pour s'humilier, s'abaisserà leurs propres yeux et aux yeux des autres, en un mot pour être non-seulement véritablement coupables, mais encore pour le paraître; et ils choisissent pour les victimes de leurs méfaits les personnes mêmes auxquelles ils portaient le plus d'affection. Plus une action est infâme et plus ils s'y sentent portés avec une sorte d'irrésistible volupté (1).

Les lypémaniaques religieux sont sujets à des accès paroxystiques qui se manifestent, tantôt sous la forme d'une excitation maniaque plus ou moins intense, tantôt sous la forme d'extase et d'un véritable état catalepliforme. Dans cette dernière situation les malades ne paraissent plus avoir le sejitiment d'eux-mêmes, ils restent dans une immobilité complète, et ils deviennent non-seulement insensibles aux excitants moraux, mais encore à la douleur physique. Nous verrons, plus loin, les aberrations de la sensibilité générale caractériser l'une des variétés les plus remarquables de la lypémanie religieuse, que nous décrirons sous le nom de démonomanie et de lycanthropie.

Quoi qu'il en soit, la lypémanie religieuse renferme une classe de malades extrêmement dangereux pour eux-mêmes, comme pour les personnes qui les entourent ; les causes qui viennent la déterminer sont celles qui donnent lieu à la lypémanie elle-même ; on n'en doit pas moins reconnaître que certaines influences spéciales peuvent en activer puissamment le développement : une éducation propre à faire naître des idées superstitieuses, l'exagération des pratiques religieuses imprudemment entretenues ou développées, sont autant de circonstances qui peuvent exercer sur l'esprit une action fâcheuse, et contribuer au développement de la maladie.

Observation. — Madame X... a été sujette, il y a dix ans, à un premier accès d'aliénation dont la durée a été de quinze mois environ. Elle a été prise d'un nouvel accès de sa maladie, quelques jours seulement avant son arrivée à rétablissement. L'affection a eu pour, symptômes précurseurs une tristesse profonde, une observation plus rigide de ses devoirs religieux, et une moindre familiarité envers les personnes de son entourage.

Depuis son entrée, la malade se lamente sans cesse, elle gémit ; parfois elle pousse des cris déchirants, s'arrache les cheveux, s'enfonce les ongles dans les chairs, dit qu'elle est à jamais perdue, et que jamais Dieu ne pourra jeter sur elle un regard miséricordieux. « Satan est en moi, dit-elle; je n'appartiens plus au genre humain, dont il ne m'est resté que la forme. Depuis que Dieu s'est retiré de moi, j'appartiens à l'enfer; je le sais, ma conscience me le dit, car j'ai commis des crimes abominables, j'ai renié ma religion, je n'ai pas prié comme j'aurais dû le faire, j'ai communié lorsque j'en étais indigne, etc., etc. » Celte dame est du reste d'une bonté de cœur angélique; elle compatit aux peines des autres, et se rend serviable autant qu'elle le peut. Par moments

(1) Wachsmuth, op. cit., p. 98.

elle est calme, elle travaille avec assiduité, on est tout heureux de la voir ainsi sans angoisses : mais ce n'est qu'un calme éphémère ; tout à coup un profond soupir vient gonfler sa poitrine, les pleurs et les lamentations recommencent avec une nouvelle intensité, elle se tord les bras, ses trails expriment l'angoisse la plus profonde, ses yeux larmoyants sont tournés vers le ciel, sa pose est admirable d'expression, et le pinceau le plus habile ne saurait rendre toutes les nuances de cette physionomie de Madeleine anxieuse et repentante.

Démonomanie. — La détnonomam'e , démonolâtrie forme, nous l'avons dit, une des variétés les plus curieuses de la lypémanie religieuse; elle est devenue k notre époque une affection tout à fait exceptionnelle. Elle consiste dans des hallucinations particulières et la croyance à la possession du démon. Longtemps on a rapporté cette affection à une cause surnaturelle; de nos jours encore, bien des personnes croient à la réalité de la possession des infortunés qui sont atteints de cette triste maladie,etontrecoursà des pratiquesd'exorcisme pour lemoinsinutiles.

La démonomanie, dit Wachsmuth, appartient presque exclusivement au moyen âge, de même que les vertus superstitieuses attribuées au magnétisme, à l'électricité; les apparitions odiques des esprits, les tables tournantes et les esprits frappeurs appartiennent aux curiosités physiques de notre époque; de môme enfin que les métamorphoses appartiennent à l'antiquité.

Chez les démoniaques, les affections sont perverties à un haut degré; ils prennent en haine toutes les personnes de leur famille; ils se portent facilement à des actes de fureur; des idées de meurtre, d'incendie, de suicide les dominent presque constamment. Chez les femmes, tout sentiment de pudeur est éteint. Leurs illusions et leurs hallucinations sont plus bizarres les unes que les autres. Le diable se présente à leur vue sous la forme d'un chien, d'un chat, d'un crapaud. Il pénètre dans leur corps et parle par leur bouche. Il s'empare de leurs facultés ; il les brûle, leur arrache le cerveau; il répand autour d'eux une odeur infecte de soufre, de bouc, etc. Chez les femmes, l'esprit du mal leur tient des propos obscènes et se livre sur elles à de criminelles jouissances.

Ces sortes de malades croient appartenir corps et âme au malin esprit. Tout ce qu'ils font, les cris horribles qu'ils poussent, les mutilations qu'ils commettent sur leur propre corps, les violences qu'ils exercent à l'égard d'autres personnes, tout cela ne provient pas d'eux, ils n'en sont pas responsables, il faut en accuser le diable qui demeure en eux. C'est pourquoi ces malheureux, dit Wachsmuth, ont toujours été un objet d'horreur pour leurs semblables; c'est pourquoi ils ont toujours répandu la terreur autour d'eux. Peut-être aussi, ajoute Spielmann, parce qu'on ne voit dans aucune autre forme d'aliénation les impulsions au suicide, et nous ajouterons à l'homicide, se montrer avec autant d'opiniâtreté, et que les tentatives se font avec calme, prévoyance, et une remarquable insistance.

LYPÉMANIE

On a admis trois genres de démonomanie :

Dans le premier groupe, démonomanie externe, les malades ont avec le diable des rapports externes, ce ne sont pas de vrais possédés ; mais ils voient le diable, ils l'entendent, ils le touchent, ils le sentent; seulement ils ne le portent pas dans leur corps : ce sont des hallucinations et des illusions d'une nature spéciale. Cette forme de démonomanie est la plus fréquente.

Le deuxième groupe, démonomanie interne, comprend les individus véritablement possédés, ceux qui sont convaincus qu'ils portent le diable dans leur corps. Il y a, dans ce cas, lésion de la sensibilité interne. Ce sont en général des hypochondriaques qui ont des douleurs dans l'abdomen, dans la poitrine, dans la tête, mais dont ils dénaturent le caractère. Le craquement des articulations, le simple bruit des borborygmes, le moindre frémissement des artères et des organes internes sont pris pour des sons articulés, pour la voix des démons qui habitent l'intérieur du corps. Ils disent que le diable parle par leur bouche, et qu'ils ne pourraient jamais proférer les horribles paroles qu'ils débitent, s'ils n'y étaient forcés.

Le troisième groupe est caractérisé principalement par une sorte d'érotomanie ; il comprend ce que l'on a désigné sous le nom d'incubes et de succubes. On appelle démonomaniaques incubes les femmes qui ont l'intime et entière conviction d'avoir des rapports sexuels avec le diable. Par contre, on donne le nom de succubes aux hommes qui ont la même conception délirante. La lésion de la sensibilité génitale forme le caractère principal de cette variété de la démonomanie. Cette affection est de nos jours plus rare qu'au moyen âge ; cependant on peut encore en rencontrer quelques exemples remarquables, surtout chez les femmes.

Ce que l'on a compris sous la dénomination de lycanthropie , de vampirisme, ne sont encore que des variétés de cette espèce de lypémanie démoniaque, dans lesquelles on rencontre les aberrations de la sensibilité et les idées superstitieuses portées au plus haut degré.

Dans la lycanthropie, les malades se croient changés en bêtes sauvages : en chien, en loup; ils sautent, ils rampent, ils mordent, ils hurlent, ils aboient, ils imitent par leurs gestes, par leurs cris, les habitudes des animaux en lesquels ils se croient changés.

Le mot de vampirisme sert à désigner une autre espèce de délire lypémaniaque, qui a régné d'une manière épidémique au commencement du dix-huitième siècle, dans plusieurs parties de la Hongrie, de la Moravie, de là Sibérie et dans la Lorraine. « Le mal avait sa source dans une croyance superstitieuse répandue dans ces régions, et suivant laquelle le paysan morave ou hongrois était persuadé, qu'après la mort, l'âme de son ennemi pouvait lui apparaître non-seulement sous diverses formes, mais exercer envers lui ou envers les bestiaux des actes de vengeance, si le corps renfermé dans la lombe n'était pas putréfié ou encloué.

Sous l'influence de qes idées absurdes, quelques individus portés à Texaltalion rôvèrenl bientôt qu'ils voyaient ces spectres malfaisants, ceux-ci les prenaient à la gorge, les étranglaient et suçaient leur sang. Cette apparition ne tarda pas à se communiquer à d'autres personnes, et bientôt la maladie devint générale. L'effet de la terreur était ordinairement si vif, qu'après l'avoir éprouvée deux ou trois fois, le rêveur était épuisé et mourait dans un état de syncope. Le mal fut porté à un point tel que, ne pouvant guérir ces imaginations malades, les magistrats furent obligés de laisser violer l'asile des morts pour sauver les vivants. On procéda en forme pour cette violation, et on entendit des témoins à charge et à décharge; on fit faire les visites les plus scrupuleuses des cadavres accusés, et lorsqu'on leur trouvait quelque signe de vampirisme, on les condamnait à être brûlés ou encloués par la main du bourreau (1). »

Les victimes des vampires maigrissaient, pâlissaient, tombaient en consoiïiption, tandis que les morts engraissaient,' prenaient des couleurs vermeilles, étaient tout à fait appétissants, ajoute Voltaire.

C'est là sans doute un triste et bien remarquable exemple de l'influence que peut exercer sur certaines imaginations la peur, lorsque surtout elle repose sur des idées superstitieuses.

Observation. — Démonomanie. — H... compte dans sa famille quelques cas d'aliénation mentale. La folie a fait explosion chez lui, une année environ avant son arrivée dans notre service, à la suite de quelques contrariétés. Il affirme Être possédé du démon; celui-ci a pris domicile dans son ventre sous la forme d'un gros serpent. Le malade pousse de temps à autre des cris bizarres; il s'exprime parfois dans une langue incompréhensible; c'est alors, dit-il, le diable qui parle par sa bouche. Il s'établit quelquefois entre le démon et lui un véritable dialogue, dans lequel il reproche à son esprit de lui susciter de mauvaises pensées. Il nous supplie souvent de faire venir le bourreau pour mettre fin à une existence qu'il ne peut plus supporter. En vain imploret-il le secours des ministres de la religion, aucune consolation ne parvient à calmer son délire. Un jour il dérobe un couteau, et se fait au cou une blessure grave, qui heureusement put être guérie au bout de quelques jours. A peine est-il rétabli qu'il nous reproche vivement de.lui avoir sauvé la vie. Le délire cependant acquiert chaque jour une intensité que rien ne peut arrêter ; il nous prie à chaque instant de lui ouvrir le ventre. Malgré la surveillance spéciale dont il est l'objet, il parvient à cacher un morceau de fer, et s'en sert pour s'ouvrir le ventre. Il en résulte une plaie pénétrante transversale, à bords irréguliers, d'où sortaient l'épiploon et une grande partie des intestins; ces derniers furent aussitôt réduits, et les lèvres de la plaie mises en contact par quelques points de suture; malgré les soins qui lui furent prodigués, 'le malade mourut au bout de trois jours. Entre autres altérations notables, on trouve à l'autopsie trois vers lombrics ayant plus de 20 centimètres de longueur,

(1) Moreau, de laSartlie, Encycl. mélh., t. IX, p. 150.

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contenus dans l'estomac. Cet organe présente en outre deux ulcérations serpigineuses, à fond rougeâtre, de la grandeur d'environ une pièce de 2 francs, et dont l'une correspondait à une perforation qui paraît avoir été la cause de la mort subite, quand la plaie de l'abdomen semblait déjà marcher vers une bonne issue.

Nous citerons encore le malade suivant, chez lequel les impulsions au meurtre et au- suicide étaient également très-développées.

X.,. s'est converti du catholicisme au protestantisme; un de ses frères est mort idiot; on l'a toujours regardé comme un esprit faible et impressionnable. Les symptômes de l'aliénation mentale se déclarent chez lui à la suite de chagrins violents ; il se croit possédé du diable. Le démon lui conseille de tuer sa femme, une de ses filles et de se détruire; contre sa volonté, il a cherciié à suivre les conseils que la voix lui donnait. Il souffre d'une céphalalgie intense, et prétend avoir dans la téte une fournée de diables; il se dit l'Antéchrist, et prédit que le monde n'existera plus dans quinze ans. Les objets se transforment à ses yeux en fantômes bizarres, les couleurs sont changées; ce qui est bleu lui paraît rouge, la lumière du jour lui semble toujours terne, de couleur verte ou brune; il éprouve dans les membres quelques secousses spasmodiques; des nuées d'oiseaux voltigent au-dessus de lui; il se figure qu'il existe derrière sa tête une sorte de grosseur qu'il veut à toute force nous faire sentir : c'est dans cette tumeur que logent ses diables. 11 voit dans certains moments comme. une pluie de sang; le démon lui répète qu'il est damné; il ne cesse de lui crier qu'il n'y a plus de Dieu, que le monde entier va s'abîmer, etc.

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