‹ Nouveau traité élémentaire et pratique des maladies mentales suivi de considérations pratiques sur l'administration des asiles d'aliénés [electronic resource]Chapitre 31 sur 95 · LYPÉMANIE ANXIEUSE · texte numérisé non relu

LYPÉMANIE ANXIEUSE

Synonymie. — Panophobie, oppression morale, angoisse,morale (Gemûthsbeklemmung),

Angst.

Sous le nom de lypémanie anxieuse, panophobie, on a désigné une variété de lypémanie dans laquelle on r-encontre, comme symptôme prédominant, les angoisses, les inquiétudes vagues, les terreurs, qu'il existe ou non des conceptions erronées, et un délire plus ou moins systématisé.

Le début de l'aifeclion est variable, les prodromes peuvent présenter une physionomie caractéristique, et semblent déjà indiquer la forme même de la maladie dont l'individu paraît menacé. C'est une crainte vague, une peur indéfinissable qui survient à certains moments; le malade ne peut ni la maîtriser ni en expliquer la raison.

Peu à peu le sentiment d'angoisses se formule d'une manière plus nette, se généralise plus ou moins, et prend une forme mieux définie. Les terreurs sont continues ou se manifestent d'une manière fréquente, et sans qu'aucun motif vienne les provoquer: « J'ai peur, dit le ma-

lade, el je ne sais pourquoi. » Ce sont des tressaillements, des mouvements convulsifs que les moindres circonstances viennent à chaque instant provoquer. Celte angoisse morale peut présenter tous les degrés, depuis la simple crainte jusqu'aux terreurs les plus violentes ; sous leur influence, ces infortunés poussent des lamentations sans fin et d'affreux gémissements. Le malade, à force de rechercher les causes et l'origine de ses souffrances, de fouiller dans ses souvenirs, finit par trouver une cause possible, il croit à un empoisonnement; il rapporte les tourments qu'il éprouve à des fautes qu'il lui faut expier; de là une foule de conceptions erronées, un délire systématisé qui doit être considéré comme consécutif.

La physionomie est caractéristique, elle révèle du premier abord les anxiétés qui torturent le malade; le regard est profondément triste et désespéré ; la face est quelquefois cyanosée ; elle est comme vultueuse et semble déjà indiquer la congestion veineuse du cerveau. Le^ conjonctives sont injectées, les veines sous-cutanées, les jugulaires sont distendues et remplies de sang noirâtre.

Les fonctions de la digestion ne sont pas ordinairement troublées, les malades mangent beaucoup ; mais il est à noter que, sous l'influence de la digestion, le délire anxieux semble prendre une nouvelle exacerbation.

La constipation est fréquente, comme d'ailleurs cela a lieu dans la plupart des formes aiguës de la folie.

La respiration et la circulation sont le plus souvent entravées, le pouls est petit et fréquent, quelquefois irrégulier ; les battements du cœur sont précipités ; les mouvements respiratoires sont incomplets, l'inspiration est peu profonde; l'hématose est imparfaite; cette disposition, on le comprend, en produisant un état habituel d'engouement pulmonaire, prédispose à l'œdème et à l'inflammation du parenchyme pulmonaire. Il peut en résulter d'autres conséquences pathologiques non moins fâcheuses. L'entrave que l'oppression morale vient apporter aux fonctions de la respiration et de la circulation a pour résultat, nonseulement l'état cyanotique plus ou moins étendu, mais encore la congestiion avec infiltration des diverses parties du corps, particulièrement des extrémités inférieures et supérieures.

Les hallucinations de la vue et de l'ouïe sont fréquentes, et contribuent singulièrement à augmenter les frayeurs du malade ; elles consistent à faire croire qu'il n'y a plus de salut pour lui, qu'il est perdu sans ressources, qu'il va être guillotiné, mis en prison ; qu'il aura à subir les tortures les plus épouvantables, etc.

On peut remarquer, chez ces malades, la perversion morale la plus étrange ; ils craignent la mort, et par une singulière conlradiction ils sont fréquemment dominés par des idées de suicide, el font des tentatives pour s'ôler la vie.

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Très-souvent aussi ils sont tourmentés par des impulsions homicides, qui n'ont quelquefois d'autres motifs que le désir de pouvoir eux-mêmes terminer plus sûrement leur existence, en subissant la peine de l'échafiiud pour le crime qu'ils auront commis.

Quelques malades, sous l'influence de la frayeur qu'ils éprouvent, sont dans un état d'agitation extrême, ils courent sans but d'une place à l'autre, renversent les obstacles qui s'opposent à leur passage; nous avons déjà décrit cet état sous le nom de melancholia agitans, errabunda, active de Spielmann.

Les angoisses ont cela de caractéristique qu'elles s'accompagnent d'oppression et même d'accès de suffocation, c'est un sentiment douloureux que les malades rapportent à la région du cœur ; pour cette raison on a encore désigné cette forme d'aliénation sous le nom de pneumomélancolie.

Pronostic. — Le pronostic de la lypémanie anxieuse est grave, lorsque surtout elle donne lieu à des accès fréquents d'agitation et de fureur. Elle se transforme souvent alors en une sorte de démence avec stupeur, qui semble être le résultat de l'infiltration du parenchyme cérébral. Le pronostic est moins défavorable, lorsqu'elle [se produit à un âge peu avancé, et qu'elle ne se complique d'aucune lésion organique du cœur ou des poumons.

Traitement. — Le traitement doit avoir pour but de régulariser les fonctions, particulièrement celles de la respiration et de la circulation, de combattre la constipation, et de chercher par un traitement moral bien entendu à diminuer les sentiments d'angoisses. L'opium à faible dose, les préparations de digitale associées à l'aloès, des bains prolongés suivant les circonstances, un régime réparateur, une direction ferme et bienveillante et une occupation réguUère, tels sont les moyens qui devront former la base du traitement.

Observation. — La nommée M. Marguerite, rentière, âgée de 45 ans, séparée de son mari, voit ses règles se supprimer; elle éprouve en mâme temps quelques contrariétés. Elle devient irritable, d'un caractère de plus en plus difficile, sa raison commence à se troubler, on remarque chez elle des inquiétudes de diverses sortes et des terreurs non fondées. Ainsi, elle^e croit pour : suivie par le Gouvernement, dont elle prétend avoir dit du mal; une fois entre autres, elle cherche à se pendre, effrayée par deux paysans qui passaient et ' qu elle prit pour des gendarmes. 11 existe chez elle une prédisposition héré- . ditaire. Sa grand'mère a été aliénée, ainsi que le frère de sa mère, dont tous les enfants sont aliénés ; deux de ses cousines se trouvent à l'établissement, une autre à 1 asile de MareviUe, une quatrième est morte aliénée, et leur frère . cinquième enfant de cette malheureuse famille, a également ressenti une ■ atteinte d aliénation. Cette femme, d'une taille élevée, est d'un tempérament nerveux, dune constitution amaigrie et débiHtée. Sa figure est ridée elle 1 l'inquîétudf physionomie exprime l'anxiété et Daconet. .

Le délire lypémaniaque est des plus complets; elle doil ^Ire emprisonnée, assassinée, guillotinée pour les crimes qu'elle a commis; les personnes étrangères qu'elle rencontre sont des juges inexorables ou mûme ses exécuteurs; un morceau de papier quelconque qui tombe sous ses regards contient son accusation ou sa condamnation. A chaque nouvelle impression qu'elle reçoit, tout son corps est pris d'un tremblement convulsif. Elle est sujette à de la céphalalgie, à des congestions cérébrales et à une conslipation fréquente. Les autres fonctions paraissent s'accomplir d'une manière normale.

La première nuit qu'elle passe dans le service, elle est prise d'une anxiété terrible ; elle se lève de son lit, en proie à une excessive frayeur, elle cherche à se sauver, et comme la porte de sa chambre est fermée, elle brise les carreaux de sa fenêtre. Le moindre bruit qu'elle entend la jette dans une indicible terreur; elle se cramponne aux personnes qui sont avec elle et ne veut plus les lâcher. Elle reçoit de sa famille une lettre fort bien écrite qui la jette dans une nouvelle consternation ; elle manifeste des doutes sur son authenticité. Angoisses fréquentes, elle se croit condamnée à être exilée dans des terres sauvages et incultes, où elle sera obligée de vivre d'herbes et de racines; elle veut s'habituer à ce régime. Ce délire persiste avec les mômes caractères, puis un abcès furonculeux vient se déclarer à la nuque, elle porte pendant quelque temps à cette région une plaie assez profonde, qui peu à peu se cicatrise ; à mesure que la cicatrisation se fait, l'état de la malade s'améliore, et fait bientôt place à une guérison complète.

LYPÉMANIE ÉROTIQUÉ.

On désigne sous le nom de lypémanie érotique une forme de délire mélancolique qui a pour caractère principal des idées fixes et des impulsions de nature érotique. Les malades pensent continuellement au mariage, les femmes surtout s'imaginent être l'objet de persécutions qui n'ont d'autre but que de mettre obstacle aux projets qu'elles ne cessent de caresser dans leur esprit; les illusions, les hallucinations auxquelles elles sont sujettes se rapportent toujours aux idées qui les préoccupent. Une tristesse invincible et une irritabilité qui se transforme, sous l'influence des moindres causes, en accès de fureur, tels sont les symptômes particuliers de celte forme d'aliénation ; nous devons ajouter qu'il n'est pas rare d'observer, en outre, chez les femmes, des accidents hystériques

de diverses sortes.

Ai-nsi que le fait remarquer Guislain, la lypémanie érotique, comme état décidément pathologique, est une affection rare, elle peut constituer la période prodromique d'autres formes d'aliénation et surtout de la manie éroliqtie.

Observation. - Joséphine B... est d'un caractère doux et paisible, elleades habitudes régulières. Elle a été placée à Paris pour apprendre le métier de

LYPÉMANIE

couturière. Là, elle fit la connaissance d'un ouvrier tapissier qu'elle aimait éperdumenl. Les parenis ne tardent pas à apprendre ses relations; malgré leur défense, elle n'en continue pas moins à voir son amant ; de là, mauvais traitements exercés à, son égard, surveillance plus active pour l'empôcher de voir ce jeune homme. Contrariée dans ses inclinations, elle se livre à un désespoir violent, elle se lamente et paraît triste et accablée. Cet état empire toujours, et sa raison finit par être ébranlée. La nuit elle est agitée, elle appelle à grands cris son amant.

Cette jeune fille est d'un tempérament lymphatique, petite de taille, et présente un certain degré d'embonpoint, sa physionomie exprime la tristesse, elle est empreinte de douceur. Elle se renferme dans un mutisme complet, il est impossible d'obtenir d'elle aucune réponse aux questions qu'on lui adresse; elle se borne de temps à autre à appeler celui qu'elle appelle son François. Elle prend les hommes qu'elle rencontre pour son amant, elle les enlace de ses bras, et se cramponne après eux au point qu'il est difficile de l'en détacher. Cette alfection ne tarde pas à se transformer en état de stupeur, puis d'extase. Elle reste des heures entières à la môme place, dans la mâme altitude, le regard fixe, et ne paraissant accessible à aucune espèce de stimulant. Elle devient d'une grande malpropreté, ne mange plus seule, et n'exécute plus que de rares mouvements. L'état de stupeur se transforme lui-môme en véritable démence; l'expression de stupeur et d'extase que présentait la physionomie fait place à une sorte d'hébétude et d'insignifiance ; la malade n'oppose plus aucune résistance et se soumet passivement à ce qu'on exige d'elle ; atteinte de phthisie pulmonaire, elle tombe peu à peu dans un état d'excessive faiblesse, qui ne tarde pas à amener la mort.

ARTICLE yiIJ.

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