LYPÉMANIE RAISONNANTE
Sous le nom de lypémanie raisonnante, Esquirol a décrit une forme remarquable, quoique assez rare, d'aliénation; c'est la même que d'autres auteurs ont désignée sous le nom de mélancolie morale, mélancolie sans délire, et que les auteurs allemands appellent Gemûthskrank/mt ; cette affection se rapproche beaucoup de Thypochondrie.
Cet état nerveux est caractérisé par une lésion considérable de la sensibilité morale, il ne semble pas s'accompagner toujours de conceptions délirantes, et souvent il est impossible de constater le moindre trouble de l'intelligence, mais le sens moral présente les observations les plus singulières. Profondément attristés, les malades restent dans une tenue négligée, malpropre, indécente môme; ils semblent dépourvus de toute espèce d'initiative; ils sont nonchalants, apathiques, tout indique chez eux l'impuissance de leur volonté ; et cependant ils ont la conscience de celte impuissance, de cet abandon auquel ils se laissent aller; ils déplorent amèrement leur état, ils peuvent raisonner avec une parfaite lucidité, et manifestent même le désir de revenir à des sentiments plus
conformes à leur dignité ; mais ils se disent incapables d'apporter le moindre changement à celle situation, qui choque le senlimentdes convenances, et fait un contraste si frappant avec leur éducation et leur> habitudes antérieures.
Bien plus, ils opposent une résistance passive à tout ce qu'on leur conseille ; ils refusent ordinairement les soins qu'on leur donne, ils ne montrent de volonté que pour faire le contraire de ce qu'on leur propose ; ils ont une horreur invincible pour tout changement et tout mouvement. Esquirol cite l'exemple d'un ancien magistrat, très-distingué par son savoir et la puissance de sa parole, qui avait été atteint à la suite de violents chagrins d'un semblable accès d'aliénation ; aux conseils qu'on lui donnait il répondait invariablement : « Je sais parfaitement ce que je devrais faire, vos conseils sont fort bons et j'ai le meilleur désir de les suivre ; mais faites que je puisse vouloir, de ce vouloir qui détermine et exécute. Il est certain que je n'ai de volonté que pour ne pas vouloir, car j'ai toute ma raison, mais la force m'abandonne lorsque je devrais agir. »
Rien n'est étonnant, dit Guislain, comme ces hommes profondément attristés qui analysent toutes leurs idées, tous les phénomènes de leur situation maladive, qui raisonnent avec une entière lucidité de conscience sur l'impuissance de leur volonté, sur l'extrême désir qu'ils éprouvent de sortir de cet état de crainte et d'amertume (1).
Les malades, atteints de cette forme d'ahénation, présentent donc les caractères de la dépression morale sans lésion apparente des facultés ; ils sont tristes sans savoir pourquoi, apathiques, indolents, sans pouvoir surmonter ce défaut d'énergie. Cependant il est bien rare, en suivant de près leur observation, qu'on ne trouve pas chez eux quelques particularités qui pourraient déjà former un certain ensemble d'idées délirantes; on remarquera par exemple des appréciations erronées sur divers sujets, ou bien des phénomènes illusoires surtout sur les objets qui se rapportent à leur situation. Ainsi ils trouvent, dans ce qui les entoure, une source continuelle de chagrins et de tourments; tout est fait à dessein pour les tourmenter.
A un degré plus élevé de leur maladie, leur attention se concentre uniquement sur leur triste situation ; ils la considèrent comme désespérée ; leurs idées deviennent de plus en plus vagues, et leur conception plus lente. A l'insensibilité morale se joint quelquefois une diminution notable de la sensibilité physique ; d'une malpropreté repoussante, ils sont indifférents à tout, on les voit exercer sur eux-mêmes des mutilations plus ou moins graves.
« Beaucoup de médecins aliénistes, surtout de nos jours, dit Guislain, ont passé sous silence cette variété si remarquable de la mélancolie,
(1") Guislain, op. cit. 1. 1, p. US.
LYPÉMANIE
que caractérise une absence d'idées délirantes. Depuis Pinel, on a dit que la mélancolie consiste dans l'extrême intensité d'un délire exclusi ; on veut qu'il y ait dans cette affection un certain désordre appréciable dans les conceptions. Cependant Lorry avait parfaitement bien fait connaître la melancholia sine delirio, en combattant l'idée de Boerhave, qui ne voyait dans cette affection que des idées délirantes. »
L'appréciation d'une semblable disposition morale présente une grande importance, surtout au point de vue du pronostic. Ainsi l'expérience semble démontrer que, plus la lypémanie s'écarte de son type habituel, fondamental, moins les chances de guérison sont favorables. Il ne faut pas oublier non plus qu'au fond de cette disposition morale, que derrière celte lésion profonde, particulièrement de la sensibilité morale, il existe certaines affections organiques : ainsi on peut observer un état cachectique, une diathèse séreuse, tuberculeuse ou autre ; on rencontre des troubles variables de la nutrition, de la digestion, de la circulation, l'altération d'organes importants, des troubles de diverses sécrétions, etc. Ces lésions peuvent être souvent difficiles à reconnaître au début de la maladie, et doivent attirer sérieusement l'attention du médecin.
Observation. - Madame X... a, de tout temps, éprouvé des symplômes nerveux particuliers qui ont déterminé l'affection mentale dont elle souffre depuis longtemps. Les digestions ont toujours été pénibles et les excrétions accompagnées de douleur, et le plus souvent suivies d'un sentiment de faiblesse indéfinissable. L'époque menstruelle s'accompagne surtout d'une mélancolie profonde. Cette malade est tombée depuis plusieurs années dans un affaissement dont rien ne peut la faire sortir. Tout la mécontente ; elle se plaint d'âlre abandonnée, de ne pas recevoir les soins que comporte sa situation, elle pousse à chaque instant des gémissements qui la rendent plus qu'incommode aux personnes qui se trouvent près d'elle. D'une incroyable irrésolution, sans aucune initiative, elle se borne à opposer à tous les moyens qu'on emploie pour l'occuper et la distraire, une singulière force de résistance. Elle repousse les médicaments qui lui sont prescrits, parce que, dit-elle, sa maladie est devenue incurable, qu'elle ne peut plus les supporter, et l'instant d'après elle se repent de no pas les avoir pris. Elle reproche amèrement aux religieuses qui la soignent de ne pas faire assez attention à elle, de laisser ignorer au médecin les souffrances qu'elle endure, et si on la presse pour s'expliquer elle-même, elle prétend que c'est maintenant inutile et qu'il n'y a plus rien à faire; puis elle recommence ses plaintes et ses éternels gémissements. Et cependant cette dame est douée d'une intelligence remarquable, et possède une véritable instruction. Sa conversation a toujours de l'intérêt, et on la voit souvent émettre, sur les sujets les plus variés, des idées remarquables et des appréciations ingénieuses. Il lui manque seulement cette force morale, sans laquelle les facultés ne peuvent entrer en exercice, et qui ne lui servent plus qu'à sentir l'impuissance à laquelle elle est réduite, et dont elle cherche en vain la cause possible.