‹ Nouveau traité élémentaire et pratique des maladies mentales suivi de considérations pratiques sur l'administration des asiles d'aliénés [electronic resource]Chapitre 37 sur 95 · PLANCHE IV · texte numérisé non relu

PLANCHE IV

MONOMANIE AMBITIEUSE (mégalomanie)

Fig. I, — Mégalomanie, attitude orgueilleuse, regard hautain, délire systématisé partiel. Le malade est chargé d'une haute mission , il est appelé i réformer la société ; il connaît toutes les sciences ; il est le premier génie du monde, etc. — Collection photographique du D"^ Hildenbrand.

Fig. II. — Mégalomanie religieuse. La malade se croit reine et destinée à opérer des miracles. Elle se couvre de chapelets et de médailles religieuses ; Dieu est en elle, elle est la dispensatrice de l'amour de Dieu et de sa miséricorde. — Collection photographique du D"^ D... de Steph.

Fig. III. — Monomanie ambitieuse, mégalomanie chronique. Le malade se couvre de décorations, il a un mérite exceptionnel, toutes les dignités; tranquille, inoffensif; délire partiel. — Collection photographique du D' Cayré.

MB GALOM ANI E Publié par J.-U. Daillièi'C et iMs.

Ce qui caractérise surtout cette forme d'aliénation, c'est l'exagération du sentiment de la personnalité et les passions expansives qui en sont la conséquence ; les monomaniaques sont contents, satisfaits d'euxmêmes, et parlent sans cesse de leur félicité sans bornes.

L'individu est susceptible, irritable, il peut être pris "de fureur lorsque l'on vient à faire une opposition maladroite aux idées qui le dominent.

Le sens moral est presque toujours profondément perverti; les sentiments affectifs sont nuls; le malade devient non-seulement d'une indifférence complète pour les personnes qu'il aimait auparavant, mais il les prend souvent en profonde aversion.

La conscience de sa maladie lui écbappe entièrement; jamais il ne met en doute la réalité de ses convictions erronées.

Il présente un délire partiel plus ou moins restreint, mais toujours caractéristique; en dehors de ce délire il peut conserver une netteté d'idées remarquable, et l'intégrité apparente de ses facultés.

L'orgueil est le sentiment générateur de ses conceptions, il se croit riche, puissant, général, ministre, roi, dieu; il est poëte, musicien, orateur, etc. Le délire tend à se généraliser et les idées à devenir confuses.

Le mégalomaniaque ne voit à ses projets aucun obstacle; rien ne l'arrête pour arriver au but auquel il tend ; les idées fixes qui le dominent peuvent donner lieu à des impulsions qui ont un caractère d'irrésistibilité ; il est d'autant plus dangereux, qu'il conserve assez de raison pour calculer sûrement les moyens d'arriver à ses fins.

Il existe des illusions et des hallucinations de différents sens, extrêmement vives, et qui sont en rapport avec le caractère même du délire ambitieux.

On observe des accès d'excitation maniaque qui se produisent d'une manière intermittente, et qui sont en général de courte durée.

Tels sont les signes caractéristiques, et en quelque sorte pathognomoniques de cette affection; il nous reste à jeter un coup d'œil rapide sur son mode de développement et sa marche habituelle.

Développement, marche de la maladie. — La monomanie succède parfois, dit M. Baillarger, à un désordre plus ou moins général dé l'intelligence; l'idée fixe est alors, suivant l'expression de M. Moreau, l'idée principale d'un rêve qui survit au rêve lui-même (1). La monomanie a, comme toutes les formes d'aliénation, sa période d'incubation. Celle-ci est d'une durée variable, souvent prolongée; on peut alors voir l'individu lutter contre le délire qui cherche à le surprendre, et le domine parfois, malgré ses efforts. Pendant cette période d'incubation, il peut jouir d'une conscience encore assez lucide pour se comprendre lui-

(1) Moreau, Ann. méd.-psych., 1846.

Daconet.

même et pour dissimuler sa fâcheuse situation aux yeux des personnes qui l'entourent; tout au plus remarque-t-on chez lui une susceptibilité inaccoutumée, et des singularités de conduite que l'on a peine à s'expliquer.

Mais celle première phase de la maladie ne tarde pas à se caractériser, l'irritabilité devient plus marquée, et le délire ambitieux tend à se formuler de plus en plus; les idées fixes se coordonnent graduellement, le malade est tourmenté par un surcroît d'activité ; le sommeil devient plus difficile, la face se colore et la constipation est plus opiniâtre.

L'individu s'irrite à l'idée qu'on puisse le croire dérangé, il se trouve au contraire plus heureux, mieux disposé que jamais; des rêves nombreux troublent son sommeil, et des hallucinations de plus en plu;fréquentes viennent le confirmer dans ses orgueilleuses obsessions.

Puis la monomanie s'établit défmilivement et ne laisse plus, aux personnes qui vivent dans l'intimité du malade, aucune espèce de doute sur la nature des conceptions délirantes.

Cette forme de début, qui s'annonce déjà par les symptômes propres à la monomanie, est relativement rare; cette affection est plus souvent la conséquence et, en quelque sorte, la transformation d'une autre forme de délire. Lorsque la forme monomaniaque apparaît dès l'origine, on peut considérer cette évolution comme un symptôme d'un augure plus favorable.

Dans le cas contraire, elle semble être d'un pronostic plus grave, et il n'est pas rare de la voir alterner avec l'une ou l'autre des formes d'aliénation auxquelles elle a succédé. La mégalomanie, dit Spielmann (1), se développe de deux manières : elle peut naître de la manie, et alors elle atteint rapidement tout son développement; ou bien elle apparaît successivement, comme par accès, et alors le délire se développe lentement, insensiblement. Dans les deux cas, les caractères de la maladie sont les mêmes; quelques signes différencient cependant les malades de la première catégorie de ceux de la seconde.

Les malades de la première catégorie ont quelque chose de plus vaste dans leur délire, et de plus grandiose dans leurs actions; ils sont plus tranchants dans leur manière de s'exprimer, leur ton est plus persuasif et plus entraînant ; ce qu'il y a de plus frappant chez eux, ce sont le?

restes de la manie.

Dans ce cas, ils font tout avec précipitation, avec violence; plus i: peuvent fairede bruit, etplusilssont contents; beaucoup de leurs actions n'ont d'autre but que de faire voir leur force et leur courage. Celte pétulance est un vestige, un écho de l'agilalion maniaque qui, on le sait, est toujours spontanée, non motivée.

Le second mode de développement a Heu lorsque la monomanie

(1) Spielmann, oj). cil.., p. 200.

procède de la mélancolie ; il est toutefois moins fréquent. Cette transition de la forme dépressive à la forme expansive de délire se manifeste d'une manière assez brusque. Dans l'espace de quelques jours, souvent môme de quelques heures, le malade revêt une expression toute autre, et une disposition morale absolument contraire.

Dans ce dernier cas surtout, la monomanie alterne avec la lypémanie. Nous en avons observé un exemple des plus remarquables. Le professeur Albers, de Bonn, exprime la même opinion au sujet de la fréquence du développement de la monomanie, comme transformation de la folie avec dépression ou avec excitation (lypémanie, manie). De temps à autre, dit-il, l'affection raonomaniaque retourne à cet état d'excitation ou de dépression, et montre ainsi à quelle espèce d'aliénation elle doit son existence. La monomanie, qui débute d'emblée avec les caractères qui lui sont propres, sans phénomènes d'excitation ou de dépression, est une des plus grandes raretés, à tel point que l'auteur que nous venons de citer prétend ne l'avoir jamais observée. Suivant lui elle paraît souvent primitive, parce que, dans quelques cas, le stade d'excitation est peu marqué et qu'il disparaît rapidement.

Quelle que soit la manière dont elle se développe, il n'est pas rare, en effet, ainsi que l'a fait remarquer Esquirol, de voir cette affection 'alterner avec des périodes de lypémanie et quelquefois avec des accès d'agitation maniaque d'une durée variable.

Sa marche est ordinairement lente, cependant nous avons observé quelques exemples dans lesquels la maladie avait rapidement parcouru ses différentes périodes, et s'était terminée par la guérisôn, dans l'espace de trois à quatre mois. C'est ce que l'on observe lorsqu'elle atteint les individus peu avancés en âge, et lorsqu'elle débute d'emblée avec les symptômes qui lui sont propres. Esquirol a admis que la monomanie pouvait être rémittente ou intermittente; dans le premier cas on voit les symptômes s'exaspérer, particulièrement aux époques menstruelles. Nous ne nous rappelons pas avoir observé d'exemple bien évident de monomanie intermittente ; toutefois nous avons rencontré des récidives i assez fréquentes chez une personne, entre autres, d'un esprit distingué et .d'un caractère fort estimable. Les accès se manifestaient chez elle, cha- .que fois, sous la même forme et avec les mêmes idées fixes: ils se ter- I minaient invariablement après une durée de trois à quatre mois.

Lorsque l'affection mentale tend vers la guérison, on voit le malade Fprêterplus d'attention aux observations qui lui sont faites; il devient imoms susceptible, les objections ont plus de prise sur lui, et ses idées fixes semblent dominer son esprit avec beaucoup moins de ténacité. lUne fois guéris, les individus se souviennent parfaitement de la forme oet de la nature de leurs préoccupations; ils se rappellent l'incroyable wpimâtreté avec laquelle ils restaient attachés à leurs chimériques* conmctions ; Ils sont même étonnés de l'étrangeté des sentiments qu'ils

éprouvaient, et ils ne comprennent pas comment il leur était devenu impossible d'entrevoir la fausseté de leurs singulières illusions. La monomanie, après avoir duré des années entières, peut avoir encore une issue favorable. Sans admettre les idées sans doute trop exclusives d'Ksquirol, au sujet des crises qui viennent juger les différentes formes d'aliénation mentale, nous pensons avec lui que le délire partiel des raonomaniaques peut, dans quelques cas, disparaître à la suite d'affections intercurrentes ; nous en avons vu un exemple remarquable chez une dame qui souffrait habituellement d'une hypertrophie du cœur.

Il n'est pas rare de voir la monomanie affecter une marche chronique et persister, avec les symptômes les plus caractérisés, pendant l'existence entière de l'individu.

De toutes les formes d'aliénation mentale, elle est peut-être celle qui est le plus compatible avec la prolongation de l'existence. Les exemples de longévité des monomaniaques ne sont pas rares dans les établissements d'aliénés; il semble même que la vie tranquille qu'ils mènent, l'éloignement de toute cause d'excitation, et le parfait contentement d'eux-mêmes soient autant de circonstances qui favorisent le jeu régulier des fonctions organiques.

Henaudin cite l'exemple d'une femme qu'il a observée et qui, depuis quarante ans, était atteinte de monomanie ambitieuse. Quoique déjà âgée de 72 ans, elle jouissait d'une bonne santé; douée d'une grande" activité, elle prenait part à tous les travaux et tenait d'autant plus à la maison qu'elle se persuadait en être la propriétaire.

Nous avons aussi observé un malade qui, après avoir souffert pendant plusieurs années de lypémanie, est devenu presque tout à coup mégalomaniaque. Sa constitution était profondément altérée, et sa santé trèsaffaiblie aussi longtemps qu'il était resté lypémaniaque ; ses forces, au contraire, et sa santé ne tardèrent pas à reprendre une nouvelle vigueur, dès que son affection mentale vint à se transformer en monomanie ambitieuse. , 1 -JX

Celle affection peut enfin se terminer par la démence, les idées deviennent alors plus confuses, plus incohérentes, la mémoire s'affaiblit, et bientôt l'on n'observe plus que les traces fugitives des préoccupations

^'Dilgnostic différentieL Fréquence. - La mégalomanie doit donc être nettement séparée des autres formes d'aliénation, de la nianie, de la lypémanie comme de la démence et de la paralysie générale. Le lypémaniaque, ainsi que le fait observer Bucknill, concentre toutes ses pensées, toutes ses affections sur lui-même; il est éfisj«, il vit en Immême. Dans la mégalomanie, au contraire, la sensibilité est agréablement excitée, les passions gaies et expansives réagissent sur 1 entendement et la volonté ; ces différences ne sont pas moins profondeslorsqu U s'agit de la distinguer de la manie ; le caractère partiel, le degré peu

MÉGALOMANIE. -'^ étendu du désordre mental sont des signes véritablement distinctifs. L'état d'excitation, de susceptibilité, de fureur même que l'on rencontre quelquefois chez ces malades ne suffit pas, comme le fait justement remarquer Esquirol, pour permettre une semblable confusion.

Mais tout en distinguant de la sorte la monomanie orgueilleuse (mégalomanie), de la mélancolie d'une part et de la manie d'autre part, il faut bien se garder d'une erreur, celle de croire que la monomanie proprement dite se rencontre fréquemment ; elle est au contraire extrêmement rare. Gaislain compte qu'il y a un individu sur 300 admissions dans un asile, atteint de monomanie orgueilleuse, en dehors de la paralysie générale, dans laquelle on rencontre si souvent des idées extravagantes de richesses (1).

Causes spéciales. — La mégalomanie est, ainsi que nous venons de le dire, une affection relativement peu fréquente ; on ne saurait lui reconnaître de causes spéciales autres que celles qui viennent produire la folie en général.

On a cité, parmi les causes spéciales, un tempérament nerveux-sanguin, une disposition à l'exaltation, la lecture d'ouvrages mystiques, de romans, quelquefois un caractère naturellement orgueilleux et dont l'exagération vient, en quelque sorte, imprimer au délire une physionomie spéciale.

Parmi les influences physiques on trouve les excès de boissons, les circonstances nombreuses et variables qui peuvent entretenir la surexcitation permanente du cerveau, un travail excessif, l'onanisme chez les jeunes gens; l'on doit encore admettre des causes particulières d'irritation méningilique, telles que l'insolation, certaines diathèses, la diathèse rhumatismale, enfin la rétrocession d'affections goutteuses et de maladies cutanées.

Traitement. — Le traitement de la monomanie, dit Esquirol, doit comme pour les autres aliénations mentales être dirigé d'après l'appréciation des prédispositions, des causes excitantes de la maladie, et d'après les désordres physiques ; les symptômes intellectuels et moraux peuvent eux-mêmes fournir des indications spéciales pour la thérapeutique.

Tant que la période d'irritation existe, que le malade est agité, que son sommeil est troublé, que les hallucinations exercent une influence marquée sur lui, on doit employer les moyens habituels pour combattre cette irritation.

Les bains tièdes plus ou moins prolongés, les affusions froides sur la tête contribueront à diminuer la susceptibilité nerveuse; il sera toujours bon de joindre à ces moyens les laxatifs, et suivant les circonstances Topium et la digitale.

(1) Bucknill, op. cit. Exaltation partielle, aménomanie.

Une des premières conditions à remplir, c'est d'isoler le malade le plus tôt possible, de l'éloigner de son entourage et des conditions qui étaient de nature à entretenir sa disposition à l'exaltation. C'est surtout aux monomaniaques ambitieux que l'isolement est le plus utile, dit Renaudin. La vie intérieure les use, tandis que le séjour dans les établissements d'aliénés les met à l'abri de tout danger. Les distractions trop grandes, les spectacles, les voyages doivent être formellement interdits ; ce sont des éléments de dangereuse surexcitation.

Le traitement moral convenablement établi dans quelques cas, même le traitement par intimidation, vient exercer une influence favorable. Une occupation régulière, physique ou intellectuelle, peut faire une utile diversion aux préoccupations maladives ; autant que possible il faut choisir un travail qui rentre dans les habitudes de l'individu et qui, jusqu'à un certain point, lui soit agréable.

Les symptômes que nous venons d'exposer succinctement se rattachent principalement à la monomanie ambitieuse ou mégalomanie; il nous reste à décrire deux autres formes principales, particulièrement désignées sous le nom de monomanie religieuse et de monomanie érotique, et qui, toutes deux, ont pour caractère prédominant l'une l'exaltation maladive du sentiment religieux, l'autre l'exagération anormale du sentiment érotique.

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