‹ Nouveau traité élémentaire et pratique des maladies mentales suivi de considérations pratiques sur l'administration des asiles d'aliénés [electronic resource]Chapitre 38 sur 95 · MONOMANIE RELIGIEUSE · texte numérisé non relu

MONOMANIE RELIGIEUSE

La monomanie religieuse (mégalomanie), dit Spielmann, est l'opposé delà lypémanie religieuse; ce qui distingue celle-ci, c'est la souffrance morale, l'accusation de soi-même, l'indignité personnelle.

Au contraire, ce qui caractérise la monomanie religieuse (mégalomanie), c'est le bien-être physique, le ravissement d'une joie céleste, une exaltation qui élève l'individu jusqu'au ciel, jusqu'à Dieu.

Les individus atteints de cette forme de monomanie, dit Esquirol, se croient des dieux, ils prétendent être en communication avec le ciel, assurent qu'ils ont une mission céleste ; ils se donnent pour prophètes, pour devins ; on les a appelés théomanes. Platon admettait une folie par inspiration, et la regardait comme un bienfait des dieux. Le souffle divin animait les prophétesses et les sibylles, et leur inspirait la connaissance de l'avenir. Arétée, Gœlius Aurelianus, admettaient aussi un délice sacré. La monomanie d'enthousiasme de Paul d'Égine appartient à la même variété de délire. Ces monomaniaques se croient excités, agités, éclairés par une puissance surnaturelle (1).

(l) Esquirol, t. II, p. 7.

Caractères. — Les monomaniaques religieux montrent la môme exagération du sentiment de la personnalité qui est le caractère dislinctif de la monomanie. Seulement l'exallalion religieuse forme le point de départ, et en quelque sorte l'élément générateur des manifestations délirantes.

Le monomaniaque religieux présente une attitude fière, hautaine ; son regard est assuré et sa parole impérieuse ; il lui faut du mouvement, de l'activité.

Les fonctions d'assimilation s'accomplissent d'habitude avec une parfaite régularité. Chez ces malades, plus que dans toute autre forme de monomanie, la sensibilité morale et affective est profondément pervertie.

Non-seulement ils sont irritables, violents, et ne souffrent aucune espèce d'opposition à leurs idées fixes, mais ils sont prêts à sacrifier môme les personnes qui autrefois leur étaient le plus chères, h ce qu'ils appellent leur devoir impérieux.

C'est surtout chez les aliénés de cette espèce, dit Renaudin, que nous remarquons la perversion des sentiments affectifs. Sous l'influence I de l'exaltation spéciale qui les domine, la voix de la nature n'est plus 1 entendue, et l'histoire est là pour attester les crimes auxquels le fainatisme peut conduire. Toutes les affections sont sacrifiées à ce sentiment exclusif (1).

Deux frères, à la suite de prédications fanatiques, sont pris de théomanie ; l'un des deux explique à l'autre qu'il a entendu la voix de Dieu, I et qu'il a reçu l'ordre de renouveler sur lui le sacrifice d'Abraham, et I du tranchant de son épée il coupe la tête de son frère, et la fait rouler ;aux pieds de ses parents et de ses amis, glacés d'épouvante à la vue de ice spectacle. Le meurtrier sort aussitôt dans la rue, portant encore à :sa main l'épée fumante du sang de son frère; puis, d'une voix ef- ; frayante : « La volonté du Père céleste est accomplie, » s'écrie-t-il (2).

Les idées délirantes peuvent être innombrables ; le plus grand nombre de ces malades se croient prophètes ; ils sont le Messie envoyé pour ■sauver le monde, ils ont reçu la mission de prêcher dans l'univers enitier, ils prédisent les événements futurs et emploient, lorsqu'ils parlent, ■ le style biblique.

Le délire roule principalement, dit M. Galmeil (3), sur les idées qui : se rapportent à l'être suprême, aux saints anges, à la mysticité, aux miracles, à la prédiction des événements futurs. Les individus ont reçu, comme ils le disent, des inspirations divines; ils se croient appelés à réformer la religion du peuple, à établir une religion universelle; ils : sont immortels, invulnérables, ils peuvent faire des miracles, etc. Quel-

(1) Renaudin, Monomanie, p. 55.

(2) Galmeil, De la folie, etc., t. H, p. 252.

(3) Galmeil, op. cit., p. 82.

ques-uns prennent un plaisir infini à s'affubler d'ornements caractéristiques, en rapport avec la nature de leurs idées prédominantes; ce sont des chapelets autour du bras, des croix tracées sur les vêlements, des images religieuses, des médailles sur la poitrine ; partout ils croient voir des hérétiques qu'ils veulent convertir à leur nouvelle religion.

Ces malades chantent des psaumes, des cantiques ; ils emploient à tout moment le texte de la bible, ils émettent des citations de l'Évangile d'une manière plus ou moins intempestive, en font une application plus ou moins juste aux événements les plus insignifiants qui se passent autour d'eux. Quelquefois la langue n'est pas assez riche pour suffire à l'expression de leurs idées, ils se créent alors un langage nouveau, et se servent de signes cabalistiques dont eux seuls peuvent comprendre la signification (1).

Cette disposition à former des mots nouveaux peut se trouver dans les différentes variétés de l'aliénation mentale; mais on l'observe particulièrement chez les individus atteints de monomanie; elle a tantôt sa source dans des hallucinations qui elles-mêmes font entendre au malade les paroles caractéristiques, tantôt dans les impressions nouvelles et étranges qu'ils ressentent. Leur interprétation vicieuse des faits qui se passent sous leurs yeux, s'écarte tellement de celles qu'ils auraient présentée dans d'autres circonstances, leur disposition est si étrangement modifiée, qu'il leur faut à eux-mêmes de nouvelles désignations pour s'expliquer les phénomènes qu'ils ressentent.

Ces malades sont, on le comprend, sujets à des hallucinations de l'ouïe et de la vue, en rapport avec leurs conceptions délirantes; ils entendent la voix de Dieu; ils se trouvent, dit M. Calmeil, face à face avec des anges resplendissants de clarté, ils s'enivrent de l'harmonie céleste, de senteurs qui n'ont rien de commun avec les odeurs terrestres ; quelquefois le firmament s'ouvre devant leurs yeux ébahis, et ils contemplent à loisir le trône du créateur, la splendeur des chérubins et du paradis. Leurs conceptions délirantes, leurs hallucinations persistent presque toujours pendant qu'ils dorment. Ils continuent à apercevoir des météores enflammés, des êtres mystérieux, des animauxemblématiques, ils entendent gronder la foudre, retentir les éclats de la trompette, et s'appuient encore au réveil sur ces prétendues preuves, pour.se poser avec plus d'assurance en véritables prophètes (2).

L'extase, ajoute l'auteur que nous venons de citer, est une des complications de la théomanie; jamais les fausses sensations, les hallucinations, les idées fixes ne sont plus nombreuses, et en apparence plus dégagées de la matière que pendant la durée du transport extatique.

L'extase religieuse présente, d'après Sandras (3), les principaux ca-

(1) Sncll, Allg. Zeitsch., t. IX, p. 3.

(2) Calmeil, o/j. «ï., t- H, P- 825.

(3) Sandras, Mal. nerv., t. I, p. 45i.

ractères suivants : suspension presque complète des sens et du mouvement; concentration de toutes les facultés sur un seul objet ; jouissance pour ainsi dire infmie de l'idéal qui absorbe toute l'intelligence et toutes les affections; enfin la physionomie revêt l'expression la plus vive de l'idée prédominante au moment oii l'accès a commencé. Dans l'état extatique, le malade perd presque complètement la perception du monde extérieur; il ne sent plus, n'entend plus, ou plutôt n'éprouve plus qu'un vague sentiment de l'existence matérielle et des sensations. Les yeux ordinairement levés et fixes sous la paupière, la figure illuminée d'un rayon de bonheur indicible, la tête renversée en arrière, le cou tendu, les membres immobiles dans une position une fois prise, le malade paraît en proie à une des plus vives et des plus douces hallucinations ; c'est alors qu'il se met à prophétiser et qu'il se livre à des improvisations dans quelques cas d'une véritable éloquence ; d'autres fois, l'improvisation a lieu dans une langue inintelligible.

Pendant l'extase, il survient souvent des convulsions de la facë, quelquefois de tout le corps. L'extase véritable, ajoute l'auteur que nous venons de citer, s'observe plus souvent chez les aliénés que chez les personnes saines d'esprit; mais il est certain aussi qu'elle n'est pas l'apanage exclusif du dérangement d'esprit ou des maladies du cerveau.

Marche, terminaison. — La marche de la monomanie religieuse est celle de la monomanie ambitieuse; sa durée est ordinairement longue, et sa terminaison par la guérison est relativement moins fréquente que pour d'autres formes d'aliénation. Les individus qui en sont atteints sont extrêmement dangereux; ils résument toutes les anomalies psychologiques les plus fâcheuses. La perversion de leurs sentiments, l'exaltation de leurs idées, le fanatisme religieux, la plus redoutable des passions, les hallucinations auxquelles ils sont en proie et le caractère d'irrésistibilité des impulsions auxquelles ils sont entraînés, sont autant de raisons qui doivent faire prendre à leur égard les mesures que réclame la prudence la plus vulgaire.

Portée au plus haut degré d'intensité, cette affection donne lieu à une congestion du cerveau, qui a pour conséquences tantôt un obstacle à la circulation cérébrale, l'œdème interstitiel, et un état de stupidité plus ou moins complète ; tantôt au contraire une sorte d'irritation qui ne tarde pas à produire une agitation maniaque ordinairement violente. Il n'est pas rare de voir, dans ces conditions, la maladie se transformer en iîne démence incurable. A un degré moins élevé, la monomanie religieuse peut revêtir une forme chronique et durer de longues années, sans apporter aucun obstacle à l'exercice des fonctions cérébrales organiques. Nous avons observé la transformation de cette affection successivement en stupidité, en manie et en démence chez une jeune Qlle.

Étiologie. — En dehors des causes habituelles qui viennent prédisposer au développement des diverses formes de l'aliénation, on doit

admettre que le mysticisme, les pratiques d'une dévotion exagérée et inintelligente, la lecture d'ouvrages abstraits et la fréquentation abusive de réunions ayant pour objet des conférences religieuses, sont autant de causes provocantes qui, dans tous les cas, viennent imprimer au délire une physionomie spéciale. La monomanie religieuse est une des affections qui peuvent se propager le plus facilement par imitation, et qui donnent lieu à ces folies épidémiques qui ont été observées d'une manière si fréquente à diverses époques du moyen âge, et dont M. Calmeil nous a fait la savante relation.

Observation. — Madame Th... est aliénée depuis 27 ans. (Voir planche IV, tig. 2.) Elle est entrée à l'asile en 1847. Le premier accès d'aliénation a éclaté d'une manière subite en i 834, deux mois après ses couches. A celte époque, elle a cherché à plusieurs reprises à s'ôter la vie. Six autres couches ont succédé aux premières, et chaque fois des accès de folie se sont déclarés et n'ont disparu que lorsque Ja malade se trouvait de nouveau enceinte. Les accès étaient caractérisés par une grande loquacité, par une violente agitation, surtout la nuit, et par des tentatives réitérées de suicide. Lés idées prédominantes étaient dénature ambitieuse et surtout religieuse; il existe une prédisposition héréditaire, deux oncles du côté maternel ont été aliénés.

La malade, d'une taille au-dessus de la moyenne, est d'une constitution scrofuleuse et d'un tempérament bilioso-nerveux. Sa démarche est affectée, elle cherche à rendre son port majestueux; elle redresse la tète en rejetant le tronc en arrière. Dès son arrivée, elle se dit heureuse de se trouver au miheu de toutes ces folles auxquelles elle a été appelée à rendre de grands services ; elle affirme que c'est Dieu qui lui a commandé de se rendre à l'asile, pour ramener dans la voie ces pauvres créatures qui n'ont personne qu'elle au monde, pour les soigner et les empêcher de tomber dans le précipice ouvert sous leurs pas. Elle cause beaucoup, rit souvent, puis par moments prend un air sérieux et réfléchi, surtout quand elle se sait observée ; alors elle ferme à moitié les yeux et se pince les lèvres. Elle soutient qu'elle est une personne d'importance qui sera utile à l'humanité, le jour où Dieu le lui commandera; elle se dit l'ange gardien de toutes les personnes souffrantes; elle est envoyée par Dieu pour les protéger. Elle se croit reine et destinée à opérer des miracles; elle prétend que son mari a été nommé roi, et que c'est à son intercession auprès de la sainte Vierge qu'il doit sa couronne. Elle reste des heures entières debout sous un arbre du préau, et se met à improviser des sermons qu'elle débile avec emphase; elle s'exalte alors de plus en plus et finit parfois par devenir réellement éloquente. Elle se couvre de chapelets, d'amulettes et de médailles; sa taille est serrée par une corde et sa main droite étreint constamment un crucifix en bois, fabriqué par elle-même. Tous les vendredis elle pleure, et on la voit s'agenouiller devant la chapelle, gémissant et se frappant la poitrine; elle nous affirme que chaque vendredi les cicatrices des scrofules qu'elle porte sur le corps se rouvrent : ce sont les sept plaies de Jésus-Christ qui saignent par elle. Elle recueille avec une avidité extrême toutes les nouvelles du dehors, puis elle les revêt d'une couleur religieuse et les fait passer pour des prophéties.

« Dieu est en moi, s'écrie-t-clle; rien ne saurait m'émouvoir ni ébranler ma foi; il m'a fait part de treize révélations, je vous les dirai, je ne me gênerai pas de les crier à haute voix par- dessus les toits, afin que tout le monde m'entende et que les pécheurs se convertissent. Écoutez ! Dieu parle par ma voix :

« Je suis la dispensatrice de l'amour de Dieu, de son serment et de sa miséricorde.

« Dieu le Seigneur m'a dit : Ton mari ne te reconnaîtra pas et ne saura l'apprécier que lorsque l'heure de sa mort aura sonné.

« Marie -Elisabeth, tu es l'élue du Seigneur et tu feras passer l'idolâtrie par un tamis.

« Je retiens ma malédiction pendant vingt-six ans, puis je la placerai entre tes mains. Les vingt-six ans sont passés depuis 1850, et depuis ce temps la malédiction divine imposée par moi, au nom de Dieu, repose sur le monde 1 en lier.

« La république seule existera.

« Sois forte, Marie-Élisabeth, je me rendrai auprès de toi, je n'y resterai que peu de temps, et en remontant au ciel je remettrai ma puissance entre tes mains, etc. »

Madame Th.. .en veut surtout à l'empereur et au pape. Parfois elle est exces- :sivement violente. Il faut une surveillance incessante pour l'empêcher de se ' couvrir de médailles et de chapelets, et on ne parvient à la réduire à l'obéissance qu'en la privant du service divin.

Observation. — Mademoiselle X,.. était atteinte d'une forme remarquable de monomanie religieuse (ascétisme) qui lui fit refuser, jusqu'à la dernière heure I de son existence, les aliments les plus nécessaires. Quoique présentant une ; prédisposition héréditaire, elle était cependant arrivée jusqu'à l'âge de 40 ans, ■ sans avoir offert rien qui pût lui faire craindre l'invasion de l'aliénation mentale.

L'âge critique, et peut-être aussi une inclination contrariée, tardivement : survenue, paraissent avoir imprimé à ses croyances religieuses une exaltation ( qui devait aboutir rapidement au trouble de sa raison.

Le caractère prédominant du délire consiste, chez elle, dans des idées d'hu- 1 milité religieuse poussées à leur plus extrême exagération, et qui viennent : faire un singulier contraste avec son orgueilleuse obstination. Elle refuse les aliments par esprit de pénitence; ses raisonnements sont d'ailleurs empreints I d'une logique presque irréfutable. Son unique et constante préoccupation est ide soulager les pauvres, de soigner leur ménage, leurs enfants ; elle pleure à 'l'idée de tout le bien qu'elle peut faire de ce côté.

« Mon bon père, écrit-elle à un ecclésiastique, ne me retirez pas vos . conseils spirituels; je suis détachée des biens de cette terre, autant que de I l'atleclion particulière aux créatures, et depuis huit mois je jouis du bonheur i inexprimable de cette liberté d'esprit que donne le dégagement des soins 1 personnels de son propre corps. »

Et, en effet, cette pauvre malade ne souffrait d'autres vêtements sur elle I que des haillons sordides, et si quelquefois elle consentait à manger, c'était t quand elle pouvait trouver elle-même le rebut des aliments les plus abjects.

Nulle prière, nulle considération, nul moyen ne pouvait lui enlever cette idée fixe qui la poussait incessamment à macérer son corps, pour arriver à l'éternelle félicité, et la portait ainsi à un véritable suicide. Elle croyait, dans l'exaltation du sentiment qui la dominait, devoir expier jusqu'à la satisfaction intérieure que procure l'accomplissement d'œuvres charitables et d'actes empreints de l'abnégation et du dévouement le plus pur. «Encore une fois, ajoutait-elle, est-ce péché que de se nourrir ou de se vêtir de la manière dont je l'ai fait? Quand je dis que je suis détachée de toute affection aux créatures, je crains de manquer de sincérité, parce que je regrette souvent une petite fille de quelques mois que je soignais dans mon village ; je me réjouissais, et j'espérais trouver moyen de lui faire prononcer d'abord les noms de Jésus et de Marie, avant ceux de père et mère naturels, de lui parler de Dieu, et de tâcher de porter son cœur innocent à l'aimer, et ses premières pensées à se portei' vers d'au 1res choses que les choses de ce monde. Que Dieu me pardonne, et je trouverai à me faire de nouvelles privations pour ôter le trop sensuel d'une si heureuse vie.» Singulier contraste ! ces sentiments d'excessive humilité cachaient au fond un orgueil invincible, qui la portait môme à résister aux injonctions de l'ecclésiastique dans lequel elle avait mis toute sa confiance.

MONOMANIE EROTIQUE. — ÉROTOMANIE, MÉGALOMANIE EROTIQUE.

Monomanie érotique. — Voici comment Esquirol résume les caractères qui appartiennent à cette forme particulière de la monomanie.

La monomanie érotique est une affection cérébrale chronique, caractérisée par un amour excessif, tantôt pour un objet connu, tantôt pour un objet imaginaire. C'est une affection dans laquelle les idées sont fixes et dominantes.

L'érotomanie diffère essentiellement de la nymphomanie et du satyriasis; nous pourrions ajouter de la manie érotique, qui est elle-même un degré inférieur des deux autres formes d'aliénation ; nous en avons fait la description dans un chapitre précédent (I).

L'érotomanie (mégalomanie érotique) est à la nymphomanie et au satyriasis ce que les affections vives du cœur, mais chastes et honnêtes, sont au libertinage effréné.

L'érotomaniaque ne songe même pas aux faveurs auxquelles il pourrait prétendre de l'objet de sa folle tendresse, quelquefois même son amour a pour objet des personnes imaginaires.

Dans l'érotomanie, dit Esquirol, les yeux sont vifs, animés, le regard passionné, les propos tendres, les actions expansives, mais les éroto-

(1) Esquirol, chap. Manie.

mânes ne sortent jamais des bornes de la décence. Ces malades sont ordinairement d'une loquacité intarissable, parlant toujours de leur amour; pendant le sommeil, ils ont des rêves qui ont enfanté les succubes et les incubes. Comme tous les monomaniaques, ils sont nuit et jour poursuivis par les mêmes idées, par les mêmes affections ; ils négligent, ils abandonnent, puis ils fuient leurs parents, leurs amis ; ils dédaignent la fortune, méprisent les convenances sociales; ils sont capables des actions les plus extraordinaires, les plus difficiles, les plus pénibles, les plus bizarres (1).

Si cette forme, d'ailleurs assez rare, de monomanie doit être nettement distinguée de la manie érotique, de la nympbomanie et du satyriasis, ainsi que nous l'avons déjà dit, elle doit aussi être soigneusement séparée de la lypémanie érotique, dans laquelle on observe avant tout les signes de la dépression morale, et bien souvent des idées de suicide et d'bomicide.

Chez le monomaniaque érotique, au contraire, on remarque toujours le contentement de soi-même, l'exagération du sentiment de sa personnalité ; il est heureux, content, et ses hommages s'adressent à des personnes placées dans des conditions sociales élevées, qu'il croit éprises de ses avantages personnels et de son rare mérite.

C'est souvent, dit Marc (2), un amour purement imaginaire, ou bien il porte, sans être partagé, c'est-à-dire sans être payé de retour, sur une personne qui par sa fortune, son rang, en un mot par sa position sociale ne peut ou ne veut répondre au sentiment qu'elle inspire, et dont souvent elle ne se doute même pas d'être l'objet. Cet amour exclusif, presque romanesque, s'observe plus communément chez les femmes que chez les hommes.

Rien de plus curieux, dit Guislain(3), que d'entendre la conversation de ces érotomanes, d'observer leurs minauderies, leur toilette. Les doigts garnis de bagues, le corps couvert de brillantes étoffes, veuves le plus souvent, grand'mères parfois, elles font la désolation de leur famille, et en causent ordinairement la ruine par leurs dépenses frivoles.

Chez quelques malades, dit Renaudin, l'amour s'idéalise à tel point qu'il captive exclusivement toute l'organisation. Les diverses fonctions sympathisent avec cette surexcitation. Le sommeil devient agité par des rêves qui conduisent bientôt ces infortunés malades à l'état de succubes ou d'incubes. Le délire religieux s'allie, dans quelques cas, à la passion érotique. Une demoiselle, qui s'est toujours fait remarquer par ses principes de piété et de chasteté, et qui a passé la soixantaine, reçoit chaque nuit la visite d'un être mystérieux qui lui procure les jouissances les plus pures.

(1) Esquirol, op. cit.

(2) Marc, t. I, p. 185.

(3) Guisiain, op. cit., t. I, p. 17.

L'érotomanie peut revêtir différents degrés, et l'excitation sensuelle peut être portée au point de lui donner de nombreux points de contact avec la manie érotique, et une physionomie qui rend difficile toute distinction avec cette forme d'aliénation.

Il n'est pas rare d'observer des hallucinations de l'ouïe, qui rappellent aux malades l'objet habituel de leurs préoccupations érotiques. Une jeune fille entend sans cesse prononcer son nom et des paroles d'amour, par celui qui est l'objet exclusif de ses sentiments et de ses idées fixes.

L'érotomanie se complique assez fréquemment, chez les jeunes filles, de symptômes hystériques ; les attaques convulsives ont alors une durée variable, et sont plus ou moins franchement caractérisées.

Étiologie. — On a cité, comme pouvant prédisposer plus particulièrement à la monomanie érotique, la suppression cataméniale chez les femmes, l'onanisme chez les jeunes gens. On peut l'observer à tout âge, depuis l'époque de la puberté jusqu'à l'âge le plus avancé. Une vie molle, efféminée, une imagination vive, romanesque, la lecture d'ouvrages érotiques prédisposent à cette affection. On a encore indiqué comme causes spéciales certaines lésions organiques, telles que les affections vermineuses, la présence d'ascarides logés dans les parties voisines des organes de la génération, et même parfois dans ces derniers les affections herpétiques, l'irritation hémorrhoïdale,etc.Guislain admet une érotomanie sénile qui arriverait chez les femmes aussi bien que chez les hommes, à un âge très-avancé. Il existe dans la généralité des cas une prédisposition héréditaire.

Marche, terminaison. — L'érotomanie dégénère comme toutes les monomanies, ditEsquirol; le délire s'étend à un plus grand nombre d'idées, il devient général, et par les progrès de l'âge il finit par la démence, dans laquelle on retrouve encore les premiers éléments du désordre intellectuel et moral qui caractérisait le début de la maladie. Suivant Guislain, l'érotomanie, chez les personnes âgées, passe généralement à la démence, mais elle peut durer des mois et même des années avant de subir cette transformation. A un âge avancé, la démence paraît survenir plus promptement chez les hommes que chez les femmes.

La monomanie érotique est susceptible de guérison lorsqu'elle se manifeste surtout chez des jeunes personnes, et lorsque son invasion s'est faite d'une manière en quelque sorte brusque et rapide.

Lorsqu'elle se présente sous forme de délire tranquille, que l'aberration l'emporte pour ainsi dire sur la manifestation des sentiments érotiques, la marche de la maladie devient essentiellement chronique. Elle est quelquefois une affection transitoire, et comme une période d'incubation d'autres affections mentales, dans lesquelles elle se transforme, telles que la manie, la stupeur ; dans ces conditions, elle présente des chances de guérison plus nombreuses.

Thérapeutique. — Nous nous bornerons à quelques indications

thérapeutiques, et nous devons reconnaître que, pour le traitement de semblables affections, les ressources médicales sont complexes.

La première indication à remplir est de chercher à diminuer l'excitation prédominante des organes génitaux ; les bains froids, les lavements froids, le camphre associé à de petites doses d'opium, au bromure de potassium peuvent apporter une sédation utile sous ce rapport.

Dans tous les cas, il y a lieu d'examiner attentivement la constitution et le tempérament de l'individu, et de rechercher les causes dont l'affection peut dépendre. Il peut, nous l'avons dit, exister un état d'irritation des organes génitaux ; quelques éruptions cutanées, exanthémateuses ou herpétiques peuvent siéger au voisinage de ces organes. On rencontre quelquefois, chez les femmes, des accidents hystériques et surtout une disposition chlorotique ; on conçoit qu'il faudra s'attacher à combattre ces différentes affections qui contribuent, pour une grande part, à entretenir cette forme spéciale du délire. Le traitement moral doit être surtout l'objet de l'attention du médecin. •

L'éloignement de toute cause d'excitation, l'isolement de l'entourage qui pourrait réveiller les idées morbides et les sentiments érotiques ou leur donner naissance, une occupation active, intellectuelle et plutôt manuelle, de longues promenades, l'exercice et la fatigue musculaire qui font appel au sommeil, tels sont les moyens susceptibles d'exercer une diversion utile et de nature à calmer l'imagination surexcitée des malades. Les bains prolongés, avec aifusions froides sur la tô'te, sont aussi d'une incontestable utilité, à la condition toutefois que les malades seront surveillés, et qu'au moyen d'un vêtement spécial on les empêchera de se livrer à de secrètes habitudes qui ne manqueraient pas de réveiller chez eux une fâcheuse surexcitation.

Une monomaniaque érotique que nous avons eu l'occasion d'observer, mère de famille, et âgée de plus de 50 ans, remettait à chaque instant à l'interne, chargé du service, des lettres dans lesquelles elle lui exprimait les sentiments les plus tendres. Nous extrayons d'une de ces lettres les passages suivants :

« 0 amour, quel est Ion charme! tu donnes de la vie, du sentiment ;i un être froid comme le marbre ; je crois sentir encore un cœur vibrer en moi; mais ce cœur sec et froid fait, hélas ! de vains efforts. Comme une nouvelle îléloïse, j'étreins une ombre, je la combats après, je la quitte pour la ressaisir de nouveau, mais sans en obtenir plus de bonheur... Qui ne comprend pas le bonheur d'aimer et d'ûtre aimé, est pour moi un ûtre incompréhensible; car l'amour élève, agrandit l'ame ; l'amour répand un charme sur tout ce qui nous environne, et par ce charme on voit les choses les plus abjectes de la nature sous une autre forme, une autre couleur; on est porté à aimer tout ce qui vous environne : si l'amour était complet, comme il devrait l'être, quel être pourrait se trouver malheureux, dût-on même ne jamais posséder l'objet de nos désirs. Que d'embarras, que de futilités on

pourrait se ménager, et auxquels on attache malheureusement une trop haute importance!

« Pourquoi ne te dirais-je pas tout ce que tu me fais éprouver,? ne suis-je pas environnée de dangers de toutes parts et à toute heure du jour ? Je sais que la damnation m'est inévitable... Malédiction! et tout me porte vers toi! je te cherche partout et tu me poursuis partout. J'ai commencé à rentrer dans ton temple par vanité; maintenant c'est l'amour qui m'y entraîne : je te mange des yeux... à la vérité lu es un morceau friand, lu as encore une candeur dans ta physionomie qui pourrait faire croire... à celte candeur tu joins une gravité qui te sied à merveille; tu as réellement, je crois, la fierté romaine, sans en avoir l'ambition. Serais-tu un être accompli? cet être que je cherche depuis que j'ai compris ce que c'était qu'un cœur... et maintenant que je n'en ai plus, que je suis un Être inanimé, je fais la connaissance, et je te tiens un langage.... Damnation! damnation! Ton ascendant, ta science ont tant de force, que je me plie sous ton pouvoir; je le parle comme te parlerait une créature mortelle; c'est toi que je reconnais et prends pour Dieu; mais si je me trompais sur ton compte? Oh! alors je n'aurais plu's la force de nourrir un amour qui doit m' amener une damnation certaine... Maintenant je me figure que tu me connais d'ancienne date, de celle où je voulais, où je croyais pouvoir embrasser la vie religieuse... etc. «

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