‹ Nouveau traité élémentaire et pratique des maladies mentales suivi de considérations pratiques sur l'administration des asiles d'aliénés [electronic resource]Chapitre 39 sur 95 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

FOLIE IMPULSIVE

SïNONïMiE. — Monomanie instinctive, impulsive, restreinte, sans délire. — Oligomanies

de quelques auteurs.

Considérations générales. Caractère des impulsions. — En

dehors de cette forme d'aliénation que nous avons décrite sous le nom de monomanie ambitieuse, de mégalomanie, on doit encore admettre d'autres délires partiels véritablement monomaniaques, caractérisés principalement par des impulsions violentes, instinctives, qui poussent les malades au meurtre, à l'incendie, au suicide, délires dans lesquels on ne voit pas apparaître d'une manière évidente le trouble des facultés intellectuelles.

Une semblable espèce d'aliénation mentale donne lieu, on le comprend, aux discussions médico-légalès les plus graves; elle est heureusement fort rare. Cette affection se présente d'habitude sous la forme d'une névrose caractérisée par l'oppression plus ou moins considérable et momentanée des facultés intellectuelles, et par la manifestation d'impulsions violentes qui dominent l'esprit du malade, dont il a conscience,

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et qui malgré lui, malgré l'horreur qu'elles lui inspirent, l'entraînent î\ des actes souvent dangereux. Ces sortes de malades, dit Esquirol, agissent sans délire, sans passion, sans motif, ils tuent dans un entraînement aveugle, souvent instantané et indépendant de leur volonté, en un mot dans un accès de monomanie sans délire.

L'impulsion irrésistible, qui caractérise l'afTection que nous désignons sous le nom de folie impulsive, se présente d'ailleurs dans les conditions pathologiques les plus diverses. Elle est, on le sait, à l'état physiologique, un mouvement de l'âme en vertu duquel nous sommes portés a des déterminations brusques, instantanées, à des actes non réfléchis. L'individu le plus sensé, le plus raisonnable peut sentir au fond de son cœur les tendances instinctives les plus dangereuses, qui surgissent sous l'influence de dispositions morales variables, mais sa raison, sa réflexion lui permettent toujours d'opposer une force de résistance suffisante pour en étouffer le germe à sa naissance. L'état passionnel est la source principale de ces mouvements impulsifs, qui deviennent d'autant plus violents que l'individu se possède moins, qu'il n'est plus compos sui; ils prennent dans le paroxysme de la- passion un véritable caractère d'irrésislibilité, et c'est avec raison qu'on a dit qu'une fof te passion devenait une courte folie. L'homme, alors, peut se laisser entraîner aux déterminations les plus regrettables, et les conséquences comme la moralité de l'acte qu'il va commettre lui échappent dans le trouble de son esprit. C'est à la justice à faire, dans ce cas, l'appréciation de semblables situations, lorsqu'il s'agit de déterminer la part de responsabilité morale encourue.

Mais, en dehors de l'état de raison et de santé, on retrouve l'impulsion irrésistible dans les afl"ections cérébrales les plus nombreuses, dans l'épilepsie, dans l'alcoolisme, dans les formes d'aliénation mentale les plus diverses, chez les hallucinés, etc. Ce phénomène peut aussi se montrer comme symptôme isolé et absolument indépendant des manifestations délirantes qui viennent alors en donner l'explication loigique.

Chez l'aliéné, l'impulsion s'impose à son esprit comme l'idée fixe, comme l'hallucination; quelques efl"orts qu'il fasse il ne peut la re-

: pousser. Elle est le plus souvent en rapport avec ses idées fausses, ses croyances erronées ; on comprend dans ce cas sa raison d'être, on suit facilement l'enchaînement des opérations morales et intellectuelles en

vvertu desquelles elle s'est produite; on dit alors que l'impulsion est

îmolivée; dans ce cas elle est logique et en corrélation avec la forme

rmême du délire.

Dans d'autres circonstances elle se manifeste en dehors de ces conditions, et ne repose sur aucun motif appréciable. Elle se produit alors tout à coup avec les caractères qui lui sont propres, et les malades sont étrangement surpris de cette sorte de domination, de fascination Daconet.

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qu'ils ne s'expliquent pas; c'est là un phénomène remarquable qui mérite d'être éludié avec attention.

L'impulsion se présente quelquefois avec un degré absolu d'irrésistibilité; la science renferme sous ce rapport les faits les plus étranges et les plus incontestables. Tel est l'exemple cité par Brierre deBoismont d'un hypochondriaque qui s'amputa le bras pour ne pas tuer sa femme, meurtre vers lequel il se sentait violemment entraîné.

L'impulsion irrésistible ne peut certainement pas être le caractère unique de la maladie, elle en est seulement le symptôme le plus apparent; elle se rattache à un ensemble pathologique difficile souvent à établir, mais qu'il importe de bien déterminer.

Les impulsions suicides, homicides, sont de toutes les plus communes, ce sont elles que nous verrons particulièremejit caractériser la folie impulsive. Les besoins de l'organisme, comme le fait remarquer le docteur Paul Jacoby (1), peuvent devenir aussi le point de départ de mouvements impulsifs; la faim, la soif, mais surtout le besoin sexuel, sont les sources fécondes et fréquentes des impulsions, et comme le fait justement remarquer l'auteur que nous citons, les horribles penchants de certains malades, l'anthropophagie, le viol des cadavres, etc., peuvent se rattacher à des accès de folie impulsive.

On a voulu distinguer, suivant les formes et le caractère que présentaient les impulsions des aliénés, des monomanies homicide, suicide, des pyromanie, kleptomanie, dypsomanie, nymphomanie, etc., mais l'impulsion peut revêtir des formes moins graves, moins dangereuses et plus ou moins bizarres, et pousser simplement les individus à commettre des actes extravagants, absurdes et plus ou moins ridicules. Un diplomate, cité par Baillarger, était obligé d'ouvrir de temps à autre une fenêtre de son appartement pour imiter le chant du coq ; une dame est prise tout à coup de l'irrésistible envie de dire aux personnes qui se trouvaient chez elle les injures les plus grossières; un jeune homme, qui d'ailleurs ne paraît pas autrement dérangé, se trouve forcé d'imiter de temps à autre l'aboiement du chien ; un autre répète tout haut les heures qu'il entend sonner à l'église de son village, etc.

Le docteur Jules Falret donne le nom d'hypochondrie morale à ce genre de folie, que l'altération des sentiments et les impulsions involontaires caractérisent plus encore que le trouble de l'intelligence : « Par cela même, dit-il, que les malades atteints de cette sorte d'affection ont la crainte d'être poussés malgré eux à faire du mal, et qu'ils songent constamment à l'objet de leur crainte, ils s'y sentent comme involontairement attirés. Le même fait se produit souvent, ajoute le docteur Falret, à l'étal physiologique. Plus on cherche à écarter une idée, plus elle s'impose à l'esprit, plus on s'efforce d'étouffer un sentiment ou un penchant

(1) P. Jacoby, Monomanie impulsive, p. 75.

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naturel, plus il tend à se développer avec énergie. Les idées érotiques affligent souvent ceux qui veulent se plonger dans la contemplation religieuse et dans les moments de la plus grande ferveur. Les impulsions involontaires se produisent chez les mélancoliques dans les moments surtout oh ils les redoutent le plus. C'est, par exemple, à la vue d'un couteau ou d'un instrument quelconque, qu'ils ressentent à la fois et la crainte d'être poussés instinctivement à s'en servir, et le désir très-vif de s'en emparer pour le diriger contre eux-mêmes, ou contre les personnes qu'ils affectionnent le plus (1). »

Dans la folie impulsive véritable, proprement dite, l'impulsion peut se manifester avec une extraordinaire violence; elle n'est pas la conséquence, dit le docteur Jacoby, d'une perversion des sentiments, des instincts, comme on l'a prétendu, mais elle apparaît à l'individu comme quelque chose d'étrange, comme une force intérieure, une influence ■occulte, inexplicable, qui ne lui appartient pas et ne fait pas partie de lui-même. « C'était plus fort que moi, disent ordinairement ces malheureux, je devais le faire, j'y étais forcé. » Et ces explications sont d'autant plus caractéristiques, qu'on les entend des inculpés de toute Ration, de toute condition sociale, de tout degré de développement intellectuel, et qui pour la plupart n'ayant aucune notion de médecine dentale, ne peuvent chercher une excuse dans cette explication, ou pourraient au moins en chercher une meilleure (2).

Pritchard avait déjà fait remarquer que ces individus ne pouvaient 'donner aucun motif de leur conduite, ils ont agi sous l'empire d'un -mouvement instinctif qu'ils ne s'expliquent pas ; la plupart du temps ils ont tué, incendié, volé sans savoir pourquoi. Quel a été leur intérêt? Nul. Ils n'ont pas cherché à profiter de leurs actes. Ils ont tué des personnes, quelquefois les objets de leurs plus chères affections, et cela sans pitié, sans remords ; si pourtant ils gémissent sur ce qu'ils ont fait, ils avouent qu'il leur serait impossible de ne pas recommencer si la .liberté leur était rendue (3).

Impulsions dans les névroses. — En dehors de la folie impulsive proprement dite, et dont nous tâcherons de résumer succinctement ••les principaux caractères, on peut observer les impulsions se manifester dans certaines névroses et dans les formes d'aliénation les plus ^variables.

Épilepsie. — Chez les épileptiques, l'excitation maniaque a la plus grande tendance à se transformer en un délire violent, impulsif, en quelque sorte vertigineux, sous l'influence duquel le malade peut se ■porter à des actes extrêmement redoutables. Ce qui caractérise cette •espèce de manie impulsive, c'est que les individus ne conservent plus Iç

(1) J. Falret, Ann. méJicop-si/ch., 18G6. p. 414.

(2) Jacoby, Monomanie impulsive, p. 28.

(3J Pritchard, analysé par Morel, An i. médico-psych., 1843, p. 333.

souvenir du trouble dans lequel ils se sont trouvés et des actes auxquels ils ont été portés; cet égarement est le plus souvent momenlané, de courte durée ; dans quelques cas exceptionnels il peut durer plusieurs jours.

La science renferme sous ce rapport les exemples les plus remarquables : Un malade cité par J. Falret est pris pendant trois jours de plusieurs attaques. Tout à coup il se lève de son lit, descend dans la cour où il rencontre le fils de son frère, âgé de 10 ans, et la fille d'un de ses parents à laquelle il était attaché, âgée de dl ans. Le petit garçon lui demande s'il ne désirait pas manger, le malade ne répondit pas, mais les frappa; les enfants s'enfuirent. Il les poursuivit, s'empara de la jeune fille, la renversa, et prenant une hachette qui se trouvait par terre, il lui fractura le crâne en plusieurs endroits. Les voisins accoururent, et après une longue résistance, ils parvinrent à le dominer... Trois jours après, la raison lui revint; il n'avait conservé aucun souve7iir de ce qui était arrivé.

Les impulsions violentes non motivées, qui surviennent à la suite des attaques d'épilepsie sont fréquentes, on pourrait en citer un grand nombre d'exemples, il n'y a pas lieu de s'arrêter à ce sujet; ce qui est plus rare chez les épileptiques, c'est l'impulsion persistante, non passagère, se manifestant en même temps que la conservation de la conscience et l'exercice normal des facultés intellectuelles. Il n'en existe dans la science que de rares exemples. Gall a rapporté qu'un paysan, âgé de 27 ans, sujet à des attaques d'épilepsie, éprouvait depuis deux ans un penchant irrésistible au meurtre. Dès qu'il sentait l'approche de ce désir, il demandait des chaînes, avertissait sa mère de se sauver ; il était abattu pendant l'accès ;-il savait très-bien que le meurtre est un crime ; il se faisait délier après l'accès et se trouvait heureux de n'avoir pas tué(l).

Hystérie. — On retrouve, chez quelques hystériques, des faits à peu près semblables, mais sans présenter la redoutable violence que l'on observe d'habitude chez les épileptiques.

On sait que l'hystérie imprime au caractère de celle qui en est atteinte une disposition particulière que J. Falret a parfaitement fait ressortir. « Tout est contraste chez ces malades, a dit cet auteur ; elles passent sans transition du rire aux larmes, leur amour se transforme brusquement en haine. Leur sensibilité est des plus étranges ; froides en face des grandes douleurs, elles sont bouleversées jusqu'au pomt d'éprouver des crises nerveuses sous l'influence de simples contrariétés. Mais un fait caractéristique chez elles, c'est l'esprit de duplicité et de mensonge. Ces malades sont de véritables comédiennes, elles n'ont pas de plus grand plaisir que de tromper et d'induire en erreur, de toutes

(1) Legrand du SaiiUe, op. cit., p. 4lO.

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les façons, les personnes avec lesquelles elles se trouvent en rapport. Elles exagèrent jusqu'à leurs mouvements convulsifs, elles affichent des sentiments qu'elles n'ont pas, elles inventent mille ruses, mille histoires mensongères. En un mot la vie des hystériques n'est qu'un perpétuel mensonge (1). »

M. Briquet nous a rapporté, à cet égard, les faits les plus étranges. Une dame très-connue dans le grand monde s'arrêta au milieu d'une •conversation pour répéter plusieurs fois petit cochon, et elle se sert quelquefois d'autres expressions plus grossières.

M. Landouzy fait connaître l'explication que donnent ces malades d'un langage si peu en harmonie avec leurs habitudes, à savoir que plus ces expressions leur paraissent grossières et révoltantes, et plus ■elles sont tourmentées de la crainte de les proférer. Cette préoccupation devient parfois si vive, qu'elles ne peuvent plus la dominer.

Les cris qui simulent l'aboiement, les hurlements des chiens, les miaulements des chats, les rugissements, le glapissement, le gloussement des poules, ceux qui expriment la surprise, la terreur, le désespoir, le rire inextinguible, etc., sont autant de phénomènes impulsifs •que Ton rencontre habituellement chez les hystériques, et que l'on peut voir se propager avec une remarquable intensité. Ils ont, dit M. Briquet, la propriété de se communiquer, et si l'un d'eux se produit dans ■une maison oii vivent en commun un certain nombre de femmes, il est à peu près certain que le spasme gagnera plusieurs d'entre elles par la voie de Timilation.

L'intimidation, des moyens moraux constituent souvent le meilleur traitement, et parviennent le plus facilement à diminuer la fréquence et l'intensité de ces bizarres symptômes (2).

Grossesse. — La grossesse imprime on le sait, sur l'organisme, une modification plus ou moins profonde qui peut avoir son retentissement «ur le système nerveux. Lorsqu'il s'y joint un état de chloro-anémie et •une prédisposition héréditaire, il n'est pas rare alors de voir survenir chez quelques femmes enceintes des accidents névropathiques variables •et une disposition morale particulière. A un premier degré on ren- ■contre de simples bizarreries de caractère, une exagération de la sensibilité, des caprices inusités, mais le libre arbitre n'a pas disparu et la raison persiste tout entière. A un degré plus avancé ces symptômes sont plus accentués, les tendances instinctives sont plus prononcées et on peut voir se manifester des impulsions qui dominent la volonté des malades et les entraînent à des actes nuisibles, au vol, à l'incendie, etc.

Il existe des cas, dit le docteur Legrand du Saulle, où des impulsions irrésistibles apparaissent pendant la grossesse, et les auteurs qui en ont

(1) J.Falret, Ann. médico-psycfi., 18C6, p. 407.

(2) Briquet, Hystérie, p. 321.

observé les ont rangées sous la dénomination de monomames instinctives, impulsives. Marc, par exemple, cite le fait d'une dame riche, appartenant à la classe élevée de la société qui, étant enceinte, déroba une volaille chez un rôtisseur; elle n'avait eu d'autre but que d'apaiser le vif appétit que l'odeur el la vue de ce mets avaient réveillé en elle.

Une autre femme enceinte, présentant une prédisposition héréditaire fâcheuse, avait de temps à autre des accès de tristesse et tombait quelquefois dans une sorte d'idiotisme ; elle était accusée d'avoir cherché à empoisonner son mari. Aucun motif ne l'avait portée à commettre ce crime, elle en avouait tous les détails, déclarant qu'elle avait formé ce funeste projet sous l'influence d'une impulsion irrésistible. Le jury rendit un verdict d'acquittement (1).

État puerpéral. — On connaît la perversion des sentiments qui caractérise quelquefois la folie puerpérale proprement dite. Les impulsions homicides s'observent dans la manie comme dans la mélancolie des nouvelles accouchées.

Pendant l'acte même de l'accouchement, dit Griesinger, il survient déjà, dans quelques cas, une grande agitation et des accès de manie; on a même vu des circonstances où chaque douleur était accompagnée de violents accès de fureur. Ces manifestations délirantes sont le résultat de la douleur, de la surexcitation très-vive de tout le système nerveux, et aussi d'états congestifs évidents. Ils se manifestent plus encore par une haine profonde de la mère pour son enfant, elle le tue même quelquefois. Ces accès sont essentiellement transitoires, ils ne durent que quelques heures, unjour, ils méritent toute l'attention du médecin, surtout au point de vue médico-légal (2).

Impulsions dans l'aliénation mentale. — Mais, comme nous l'avons vu, les impulsions irrésistibles motivées ou non, constituent un des phénomènes les plus communs des diverses formes d'aliénation ; on les observe principalement à la période prodromique de la folie. Elles peuvent se montrer, ainsi que nous en avons fait la remarque, comme une conséquence logique et directe des idées maladives et des hallucinations qui dominent l'individu, ou comme un symptôme isolé, indépendant des autres signes qui caractérisent le trouble mental.

Le docteur Falret rapporte l'exemple de deux femmes atteintes demanie qui, contrairement à leur disposition normale, sont poussées au., vol pendant toute la durée de leur agitation ; elles volent pour le plaisir de voler, sans besoin, sans utilité pour elles.

Pinel cite l'exemple d'un malheureux qui, pendant son accès maniaque, n'avait qu'un désir, celui d'égorger le surveillant de Thospice pour lequel il avait la plus sincère affection; et il avouait que cet irrésistible

(1) Legrand du Saullc, p. 502.

(2) Griesinger, Af«/. ment., p. 242.

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penchant le réduisait au désespoir, au point de le porter à attenter à sa vie.

Les impulsions au vol sont une des tendances caractéristiques de la paralysie générale, elles portent alors l'empreinte de l'affaiblissement intellectuel. Les vols commis par les paralytiques, dit le docteur Sauze, ont cela de particulier qu'en général ils sont sans importance. Les malades prennent au hasard, sans discernement, sans précaution, et pour satisfaire une tentation qui les saisit tout à coup (1).

Les déments volent également par une sorte de distraction, ils prennent les cuillers et les fourchettes des personnes chez lesquelles ils dînent, leur poche est le réceptacle des choses les plus disparates.

Les impulsions peuvent être aussi d'une nature beaucoup plus grave; chez quelques aliénés on les voit se manifester à la période prodromique de leur affection, et avant que le trouble mental ne soit nettement accusé. Un paralytique, par exemple, au début de sa maladie, est dominé par l'idée d'étrangler un enfant pour lequel il éprouve la plus vive affection, et, pour se soustraire à celte funeste obsession, il ne trouve d'autre moyen que de se sauver loin de chez lui; puis, quelques jours après, le délire ambitieux caractéristique de la paralysie se manifeste dans toiit son développement, le malade est riche, il a des chevaux, des équipages, il va changer la forme du gouvernement, marier les prêtres, etc.

Chez la plupart des aliénés, mais surtout dans la démence, comme chez les individus atteints de faiblesse d'esprit, les malades font preuve de l'imprévoyance la plus grande ; ils ne se rendent aucun compte de la moraUté de leurs actes, et sontincapables^d'en calculer les conséquences.

FOLIE IMPULSIVE (MONOMANIE IMPULSIVE, INSTINCTIVE). (Esquîrol.)

Nous avons vu que les impulsions pouvaient se manifester dans les formes d'aliénation mentale les plus diverses, qu'elles étaient alors plus ou moins en rapport avec le caractère môme du délire, avec les conceptions délirantes, les idées fixes et les hallucinations. Nous avons vu aussi qu'elles pouvaient apparaître dans les différentes affections mentales comme un phénomène morbide, isolé, indépendant de toute préoccupation maladive, venant ainsi s'ajouter aux autres éléments quicaractérisent l'état mental. Il nous reste maintenant à examiner les impulsions se produisant comme le symptôme essentiel, prédominant et pathognomonique d'une variété d'aliénation, à laquelle on peut justement donner le nom de folie impulsive.

(1) Pinel, Ann. médieo-psych., 18CI p. 591.

C'est li heureusement une affection rare ; son existence, quoique contestée, nous paraît être scientifiquement démontrée; elle soulève naturellement, surtout pour la médecine légale, les difficultés les plus sérieuses et les problèmes les plus graves. Elle n'est point, comme l'a dit M. Lacaze, conseiller à la Cour d'Amiens, une vaine hypothèse fondée sur l'existence d'un délire qui aurait son siège dans la lésion d'une seule faculté ; c'est, au contraire, une affection véritable, qui ne repose pas sur un caractère unique, mais sur un ensemble pathologique dont l'appréciation peut être plus ou moins difficile. Le délire consiste, en effet, moins dans le dérangement des facultés intellectuelles que dans les troubles de la sensibilité morale, et surtout dans des mouvements impulsifs qui sont pour celui qui les éprouve une cause de bouleversement et d'émotion profonde, et qui le poussent malgré lui à des actes que sa conscience réprouve et que son intelligence repousse. S'il est encore, comme on l'a dit, conscius sut, il n'est plus compos sui.

Période prodromique. — Rarement une semblable affection se produit d'une manière subite, mais les signes prodromiques qui auraient pu l'annoncer passent souvent inaperçus. Comme l'ajustement remarqué Esquirol, on a observé, avant la manifestation des symptômes qui caractérisent l'accès impulsif, d'importants changements; chex ces malades, comme chez d'autres aliénés, on a constaté une modification de la sensibilité morale, du caractère, de la manière de vivre, etc. Chez tous il est facile de fixer l'époque des changements observés, celle de l'explosion du mal, de sa cessation, etc. Des causes morales ou physiques ont presque toujours déterminé cette affection (1).

L'incubation peut être longue, les signes qui la caractérisent fugaces, difficiles à distinguer, la marche en est souvent insidieuse. Les malades se plaignent de souQ'rances vagues, d'une sorte de malaise, de lassitude, de l'impossibilité oii ils sont de fixer leur attention, de se livrer à un travail régulier, suivi ; ils ont des insomnies, des appréhensions nullement motivées, ils conviennent enfin eux-mêmes qu'il est des moments où ils sentent qu'ils n'ont plus la tête à eux.

Symptomatologie. — Une fois déclarée, la maladie se présente ordinairement sous la forme d'accès ; les individus ressentent alors des phénomènes morbides variables.

Flemming, dans ses études de symptomatologie, signale comme symptômes caractéristiques la céphalalgie et la douleur précordiale : sous ce rapport, dit-il, les malades varient peu dans leurs explications, ils ont éprouvé une sensation douloureuse soit à la tête, soit à la région précordiale ; chez quelques-uns, c'est un sentiment d'inexprimable angoisse.

C'est là un fait important à établir que, chez les aliénés impulsifs, les actes auxquels ils ont été entraînés ont toujours été précédés de synip-

(I ) iisquirol, t. II, p. 357.

FOLIE IMPULSIVE

tômes précurseurs qu'eux seuls, malheureusement, ont pu apprécier dans le plus grand nombre de cas, et qu'ils ont fait connaître plus tard.

L'angoisse accusée par la plupart d'entre eux est extrêmement remarquable: elle consiste dans un sentiment d'indéfinissable inquiétude; il leur semble alors que l'accomplissement de l'acte violent auquel ils sont poussés mettra un terme à leur intolérable souffrance, et cette conviction est pour eux un nouvel élément de surexcitation.

La maladie, dit J. Falret, revêt le plus souvent la forme intermittente, elle se produit ordinairement plusieurs fois sous forme d'accès dans la vie d'un même malade; elle est fréquemment héréditaire, et liée à d'autres maladies nerveuses; enfin elle s'accompagne presque toujours de signes physiques tels que : anesthésie, hyperesthésie, sensation douloureuse dans diverses parties du corps, symptômes d'hystérie ou d'hypochondrie, d'anxiété précordiale (phénomène constant), sentiment de vacuité ou dépression à la tête, palpitations, malaise général, besoin incessant de mouvement; ces symptômes physiques liés à un sentiment moral d'angoisse et de désespoir disparaissent tout à coup, comme par enchantement, lors de la guérison de l'accès (1).

Les sensations douloureuses ressenties pendant les accès impulsifs varient d'ailleurs, quant à leur siège ; elles existent le plus souvent à la région épigastrique, elles peuvent se manifester sur d'autres parties du corps, particulièrement à la tête ; un malade, cité par Morel (2), sentait alors comme si le sang lui montait à la tête. Rien n'étonne, ajoute l'auteur que nous citons, comme la mobilité des sensations et le degré d'impressionnabilité de semblables malades. Il suffit chez quelques-uns d'un geste, d'un mot, d'un seul regard pour donner lieu à de véritables crises convulsives.

Cette impressionnabilité excessive, cette faiblesse iii^ilable comme on •l'a appelée, nous donne la raison de la violence et de la mobilité des - sensations éprouvées par les individus atteints de cette singulière névrose. Elle fait comprendre le rôle puissant que l'imitation vient exercer sur leur esprit, et dont les auteurs ont signalé l'influence fâcheuse.

L'influence de l'imitation a été particulièrement démontrée par Calmeil ; les exemples de monomanie homicide, suicide, incendiaire, de mutilation partielle, de chorée, d'extase, de convulsions, d'hystérie, peutêtre même d'épilepsie, dus à cette cause puissante de contagion, ne laissent sous ce rapport aucune espèce de doute (3).

Paul Jacoby (4) remarque que, dans la folie impulsive, on trouve à côté , de l'anéantissement momentané de la volonté une grande pauvreté d'idées; celles-ci restent vagues et ne prennent pas de formes détermi-

(1) J. Falret, Ann. médico-psych., t. I, p. 518. (2; Morel, Mal. mmt., t. I, p. 329.

(3) Legrand du Saulle, op. cit., p. r>34-540.

(4) P. Jacoby, op. cit., p. 61.

PATHOLOGIE SPÉCIALE, nées; l'âme est vide, et la première perception, la première idée qui se présente s'impose impérieusement; elle n'est ni refoulée, ni combat tue, il ne surgit pas d'autres pensées qui pourraient entrer en lulie éloigner ou modifier l'impulsion qui se fixe dans l'esprit et le force dé l'accepter.

Quoi qu'il en soit, l'impulsion vient se manifester avec plus ou moins de violence, elle constitue le caractère essentiel de l'accès de folie impulsive. Pendant l'intermittence, dit Esquirol, ou lorsque le désir du meurtre a cessé, ces malheureux rendent compte des plus petits détails. Nul motif ne les excitait; ils étaient entraînés, disaient-ils, emportés,' poussés, etc. Plusieurs font connaître qu'ils n'ont pas succombé, non parce que leur raison a triomphé, mais parce qu'ils ont fui, ou parce qu'ils ont éloigné les instruments ou les objets de meurtre. Chez ces individus, l'idée de tuer est une idée exclusive, tantôt fixe, tantôt intermittente, dont ils ne peuvent pas plus se débarrasser que les aliénés se défaire des idées qui les dominent (1).

L'accès impulsif n'est quelquefois que le degré le plus élevé de la période d'exacerbalion d'un état névropathique dont souffre habituellement l'individu. Les émotions les plus légères, les circonstances les plus insignifiantes suffisent alors pour provoquer chez lui la plus violente surexcitation ; et, chose remarquable, il a suffi aussi dans quelques cas du moindre obstacle, de Tincident le moins important, pour détourner du même coup et faire disparaître les pensées qui l'agitent. C'est alors qu'on voit ces malheureux fuir avec précipitation les lieux, et se soustraire à la vue des objets qui pourraient réveiller leurs affreuses idées.

Les exemples sont incontestables et nombreux sous ce rapport. Un malade, dont nous avons rapporté ailleurs l'observation, faisait exprès le voyage de Paris à Marseille pour tâcher d'échapper à ses redoutables obsessions.

Un chimiste distingué, cité par Georget (2), d'un caractère naturellement doux et sociable, est dominé à certains moments par des impulsions homicides; en vain, recourt-il à tous les moyens et aux plus ardentes prières pour se débarrasser de ses horfibles impulsions; lorsqu'il sent enfin sa volonté fléchir, il se fait lier avec un ruban les pouces l'un contre l'autre, et cette frêle ligature suffit pour le calmer.

Le degré d'insensibilité morale que présentent les individus à la suite de leur accès impulsif, lorsqu'ils viennent d'accomplir l'acte criminel, est un fait très-remarquable qui vient causer aux personnes de leur entourage une véritable surprise. Ils n'éprouvent pas la moindre émotion^ quelle que soit l'action commise; ils en racontent avec sang-froid jusqu'aux détails les plus minutieux. Cette espèce d'indifférence a sa rai-

(1) Esquirol, t. II, p. 357.

(2) Georget, Discuss. mé /ico-lég., p. 47.

FOLIE IMPULSIVE. 299 son d'être dans la conviction qu'il leur était impossible d'agir autrement ; ce degré d'insensibilité ne s'observe même pas chez les crimuiels

les plus endurcis. .

La folie impulsive présente encore quelques autres particularités qu'il importe de signaler : ainsi, on observe chez les malades qui en sont atteints un esprit mobile et inconstant, des dispositions morales toujours extrêmes, et des périodes d'exaltation qui bientôt font place à des états contraires de dépression morale.

La période d'exaltation passe souvent inaperçue, les individus se montrent alors heureux, contents de tout, pleins d'illusions et de bons sentiments, capables d'actions énergiques ; ils suivent avec résolution le but vers lequel les entraînent les ardentes convictions qui les dominent momentanément.

La période de dépression, qui ne tarde pas à se manifester, se caractérise par une disposition tout opposée, par le découragement, le dégoîit de la vie et une tendance à l'hypochondrie. Le malade a la conscience de l'espèce d'entraînement que subit sa volonté, et c'est au plus fort de cet état de prostration que surgissent les impulsions dangereuses.

Variétés principales de la folie impulsive. — La folie impulsive, quelque soit le caractère même des impulsions qui la distinguent, se présente sous deux formes principales ; dans l'une les sensations éprouvées par le malade, les impulsions, les idées de suicide, d'homicide, se manifestent toujours identiques à elles-mêmes, avec une persistance et une intensité plus ou moins grandes ; dans l'autre forme, au contraire, les phénomènes morbides sont essentiellement variables et marqués au coin d'une sorte d'instabilité; la maladie conserve bien toujours le caractère impulsif, mais les impulsions sont changeantes, celle qui suit diffère de celle qui précède, elles se manifestent d'habitude sous l'influence de certaines causes excitantes.

Dans le premier cas, on a une sorte de délire impulsif restreint, véritablement monomaniaque ; dans le second cas, le délire impulsif est plus généralisé, c'est une forme maniaque.

La monomanie impulsive a été décrite par Esquirol, suivant le caractère des impulsions, sous les difi'érents noms de monomanie homicide, suicide, etc. Elle ne s'accompagne d'aucune idée délirante appréciable; elle a, nous l'avons dit, pour signe distinctif, la persistance et la fixité des sensations morbides éprouvées par le malade.

Dans la forme maniaque les impulsions, très-différentes entre elles, ont toujours le même caractère d'irrésislibilité ; elle se produisent avec la. conservation même du raisonnement et de la conscience.

Le fait suivant mérite sous ce rapport d'être cité ;

Un jeune homme de 22 ans est placé dans une maison de santé, il déclare lui-môme n'être pas aliéné, mais il fait connaître que depuis deux ans, époque de sa sortie du collège,- il a perdu toute force de caractère.

D'abord il lui prenait l'idée de jeter les moindres objets dans le feu, des allumettes, du papier, plus lard des objets plus importants ; ainsi il jetait dans la rivière son fusil et un couvert d'argent;. une autre fois, le cachet du notaire chez lequel il travaillait, etc. Quelquefois il résistait à ses impulsions, mais le plus souvent et depuis quelque temps surtout il ne pouvait plus s'en empêcher, c'était plus fort que lui : il sentait toujours que cela n'était pas bien, il le regrettait vivement, et après il n'avait pas de repos s'il ne retrouvait l'objet jeté; il était aussi dominé par un besoin de changement, un désir d'aller et venir.

La folie impulsive, surtout dans sa forme maniaque, présente dans quelques cas une grande analogie avec les accès de délire momentané que l'ona encore désignés sous le nom de folies transitoires. « La science, ont dit avec raison les auteurs du rapport sur J. R. .., est malheureusement forcée de reconnaître, parce que les faits le démontrent, que l'esprit humain est parfois susceptible d'éprouver un dérangement, une aliénation subite, purement transitoire . Tous les individus chez lesquels on est à même de noter de pareils dérangements ne sauraient point être classés dans une même catégorie, attendu que les uns obéissent en accomplissant le mal à la suggestion d'une sensation erronée ; les autres, à une conception maladive, absurde et déraisonnable; d'autres enfin, à une sorte de détermination comme automatique qui fait qu'ils agissent sans trop se rendre compte des motifs de leurs actions, qu'ils ont môme par la suite beaucoup de peine à expliquer.

a La science parvient à constater encore que ces sortes d'aliénations éclatent, de préférence, chez les individus qui^sont prédisposés, par des influences héréditaires; à l'invasion de toutes les folies, chez les individus que l'afflux trop copieux du sang vers la tête incommode souvent, chez les épileptiques, chez les sujets qui sont habituellement en proie à des idées de mélancolie, à la taciturnité, etc. (1).»

La folie transitoire, on le sait, reconnaît le plus souvent une cause spéciale; on l'observe à la suite d'attaques d'épilepsie, quelquefois les accès de courte durée de manie furieuse remplacent ces attaques elles-mêmes ; on la rencontre chez les femmes à la suite découches, sous l'influence de l'alcoolisme, ou à la suite de l'intoxication par diverses substances.

Mais les accidents de délire transitoire provoqués par des causes morales, des impressions violentes, une grande et brusque déperdition de forces nerveuses, ne sauraient faire l'objet d'aucune espèce de doute ; on les trouve particulièrement chez les personnes qui présentent une évidente prédisposition héréditaire à l'aliénation. Dans presque tous les cas les individus ne conservent plus le souvenir, ou ne conservent du moins qu'un souvenir très-confus des actes commis sous l'empire de leur état de surexcitation.

(1) Calmeil, Devergie, Tardieu, Rapport 'ann, mêdico-psych. , 1856.

FOLIE IMPULSIVE. 301

Au contraire, dans la folie impulsive véritable, qu'elle se présente sous une forme monomaniaque ou sous une forme maniaque, l'acte impulsif a été comme la crise d'un état névropathique, d'un trouble mental particulier qui durait depuis plus ou moins de temps. L'mdividu a conservé la conscience et le souvenir des phénomènes qui se sont produits, des impressions qu'il a ressenties, des bizarreries et des obsessions auxquelles il a été en butte, il peut donner à cet égard les détails les plus circonstanciés.

Marche. Durée. — La folie impulsive est une maladie à marche ordinairement continue, d'une durée variable, et qui le plus souvent se présente sous forme de rémission ; les accès dans ce cas reviennent sans cause apparente, ils sont quelquefois provoqués par certaines influences excitantes, des contrariétés, des chagrins, des excès ; l'accès persiste des semaines, des mois entiers sans qu'il soit toujours facile de bien l'apprécier ; les symptômes qui le caractérisent ne se révèlent en effet que dans les moments d'extrême surexcitation. Les malades, quoique intérieurement en proie aux plus affreux tourments, restent assez maîtres d'euxmêmes pour dissimuler le trouble qui les agite, et ce n'est que par une observation attentive que l'on peut constater le changement qui s'est fait en eux, la mobilité de leurs idées, et les périodes de dépression et d'exaltation qu'ils offrent d'habitude.

Cette maladie peut être, ainsi que nous l'avons indiqué dans la première partie de ce travail, la période prodromique d'un état d'aliénation mentale qui ne tarde pas à se caractériser d'une manière plus significative ; tel est le cas de cette servante de la famille de Humbold, cité par Marc, qui ne pouvait déshabiller l'enfant de ses maîtres sans être prise d'un vif désir de lui plonger un couteau dans le ventre.

Considérations médico-légales. — Les auteurs de la théorie du Code pénal, MM. Chauveau et Hellie ont dit que, dans la monomanie, la responsabilité doit être partielle de même que la foHe est partielle (1).

Il n'y a là, suivant nous, qu'une confusion dans les termes; la monomanie est une folie véritable, c'est une forme particulière d'aliénation qui a ses périodes et ses caractères. Le délire est partiel en ce sens que le malade conserve des idées justes, même sur les points qui constituent sa maladie ; mais, comme pour les autres aliénést la raison est absente chez lui. 11 diffère des malades ordinaires en ce sens que ses actes ne sont point la conséquence logique d'idées délirantes, de convictions fausses, mais il est peut-être plus dérangé à ce point de vue qu'il a moins d'empire sur lui-môme, que sa volonté est plus fortement opprimée, et qu'il ne peut plus diriger ses actions dans le sens de ses idées fausses ou vraies. Il est livré tout entier à un pouvoir supérieur

(1) Chauveau et Hellie, Anu. médko-psyc/i., p. Cl.

qui l'obsède et dont il ne peut se rendre maître malgré ses efforts les plus énergiques.

Ce n'est pas un monomane qui n'a qu'une idée malade, en dehors de laquelle tout est à l'état physiologique ; c'est beaucoup plus que cela, c'est un individu en proie à une maladie terrible, caractérisée par des phénomènes complexes, et au milieu de laquelle se manifestent comme l'expression la plus accentuée, les impulsions dangereuses souvent irrésistibles. Il rentre dans cette catégorie d'aliénés qui ont, comme Marc le fait remarquer, la conscience de ce qu'ils font et qui, tout en reconnaissant l'inconvenance, l'illégalité, la cruauté de leurs actions, ne peuvent cependant s'empêcher de les commettre.

L'on ne doit pas davantage assimiler celte affection à une sorte de passion ; loin de là. La passion est un état physiologique, qui est ellemême, jusqu'à un certain degré, nécessaire à la santé ; les actes qu'elle provoque portent son empreinte et son cachet particulier. « Il est aussi impossible, dil Tourtelle, à l'homme de vivre sans passion que d'exister sans sentiments ; elles sont nécessaires à la vie. » « Le cœur de l'homme, dit Juvénal, a le vide en horreur. Il n'y a que l'abus des passions qui soit condamnable. »

La passion, personne ne le nie, est une cause d'atténuation : « Car, dit Baulain, comme son nom l'indique, elle nous rend passifs sous l'action d'un objet. Comme on voit un homme possédé par une idée fixe qui n'a de réalité que dans son esprit, rapporter tout ce qu'il sent, pense ei fait à cette idée et tout apprécier par elle, la passion aussi a son idée fixe, et c'est pourquoi elle est une espèce de folie. Celui dont elle agite le cœur anécessairement l'esprit troublé, l'enlendement obscurci, l'imagination confuse ; il est incapable de bien voir les choses, de penser sainement ; les images sont inexactes, fausses, bizarres, sans rapport avec la réalité. » Enfin on peut admettre que, dans certains cas, la passion comme la colère poussée à son extrême limite donne une véritable ivresse pendant laquelle l'individu frappe aveuglément ceux qui l'entourent.

Mais il n'en est pas moins vrai que l'on ne doit pas comparer, ainsi que le remarquent MM. Ghauveau et Fauster, la puissance des passions humaines à l'aliénation mentale; la fureur de l'homme en proie à la jalousie ou au désespoir, à la fureur de l'aliéné. Ce sont deux situations entièrement distinctes, et si la passion excuse et justifie l'action criminelle, la folie qui est la négation la plus entière du libre arbitre, doit l'absoudre entièrement.

Si l'expérience, dit le docteur Delasiauve, démontre qu'en beaucoup d'occasions les malades peuvent opposer aux suggestions délirantes une résistance efficace, elle atteste aussi que les luttes les plus vives n'empêchent pas toujours l'égarement de triompher. On pourrait appliquer le même raisonnement aux passions dont l'empire semble quelquefois

FOLIE IMPULSIVE

si absolu. Mais, ajoute cet auteur, l'assimilation n'est pas complète. Il existe entre les deux ordres de phénomènes une démarcation que Georget a nettement signalée; cette démarcation n'est autre que le fait morbide qui les divise dé tout l'intervalle tracé entre les deux états physiologique et pathologique (1).

Les faits qui démontrent l'irresponsabilité dans la monomanie, dit le docteur Mandon (2), sont somatiques et psychiques; les premiers ont été méconnus par la plupart des légistes parce que les médecins seuls peuvent les apprécier; les autres qui ne sauraient être bien appréciés, étudiés isolément, ont été pour cette raison interprétés d'une façon erronée. L'aliénation mentale, comme l'a fait remarquer Renaudin, n'est pas une passion, mais un état pathologique bien constaté ; les actes commis sous son influence ne sauraient constituer une infraction punissable, quelles que puissent être les apparences du discernement.

Les aliénés impulsifs, lorsqu'on les interroge sur les motifs qui les ont poussés à commettre les actes qui leur sont reprochés, ne peuvent faire connaître de mobiles sérieux; ils répondent tous de la même manière; c'est une impulsion violente, contre laquelle ils ont en vain lutté, qui les a sollicités. Aucun d'eux ne cherche, comme le criminel dont une passion coupable a armé la main, à justifier le crime qu'ils ont commis. Loin de là, ils s'expliquent sans réticence et avec le ton de la plus entière franchise ; il est rare, nous le répétons, qu'on trouve un motif plausible à l'acte accompli.

Sans doute un défenseur habile ou un criminel adroit, s'il a surtout acquis quelque notion des phénomènes morbides par lesquels s'exprime l'aliénation mentale, pourra donner comme motifs du crime accompli des impulsions irrésistibles, mais il pourra bien difficilement renouer la chaîne des faits pathologiques qui se sont insensiblement développés chez l'individu, et qui ont abouti aux actes de violence qui lui sont reprochés.

Nous n'en admettons pas moins que, dans quelques circonstances, les faits peuvent être complexes, difficiles à élucider et qu'ils réclament toute la perspicacité du médecin.

Tel est le cas de cette fllle incertdiaire, Victorine Despertes, qui a été l'objet d'un rapport médico-légal fort remarquable de M. le docteur Trélat. Cette fille prétendait avoir commis les nombreux incendies dont elle était accusée sous l'influence d'un état maladif; elle disait avoir ressenti des maux de tête et avoir été dominée par des impulsions irrésistibles à mettre le feu, phénomène coïncidant avec l'apparition des règles. Il fut prouvé plus tard, grâce aux investigations de ce savant médecin, que cette fille mentait; qu'elle entretrenait des relations qui avaient été ignorées avec un jeune homme, mauvais sujet, et que celui-

(1) Dolasiauve, Ann. médico-psych., 1853, p. 3C7.

(2) Mandon, op. cit., p. 151.

Planche V.

FOLIE IMPULSIVE

Fig. I, — Folie suicide et homicide : idées de suicide et de meurtre sur ses enfants; conscience imparfaite de sa situation; jadis douce et laborieuse ; chagrin causé par la perte de son mari. — Collection photographique du Bonnet.

Fig. II. — Monomanie homicide: impulsions dangereuses fréquentes; perversion morale profonde. — Collection photographique du D*^ Hildenbrand.

Fig. III. — Folie suicide et homicide: impulsions irrésistibles; malade trèsdangereux. — Collection photographique du D"" Hildenbrund.

FOLIE IM V U I^ST V 1-2 Vnh\\6 par ,1.-11. Diiillicre et Kils.

FOLIE IMPULSIVE. 305

ci lui avait conseillé et l'avait en quelque sorte forcée de mettre le feu, afin de pouvoir se livrer lui-même plus facilement à des actes de pillage (1).

Diagnostic. Pronostic. — Le diagnostic de la folie impulsive est donc souvent environné de grandes difficultés. L'individu, jusqu'au moment où il a commis l'acte qui a jeté autour de lui l'épouvante et la consternation, peut n'avoir présenté aucune disposition morbide bien accentuée; jusque-là il avait laissé ignorer les phénomènes étranges qui l'agitaient intérieurement ; il avait pu dominer les impulsions qui le tourmentaient; la crise a fait explosion, pour ainsi dire, d'une manière subite et inattendue, et c'est avec surprise que l'on constate cette étonnante transformation subie par celui qui s'était jusqu'alors distingué par ia bienveillance de son caractère, l'honorabilité et la droiture de sa conduite.

Mais souvent aussi on pourra observer des signes qui mettront sur la trace d'une évidente maladie. Les individus auront été faire à différentes reprises la confidence des affreuses pensées qui ne cessaient de les obséder; quelquefois ils seront allés se dénoncer à l'autorité; leur sommeil est troublé, ils accusent diverses sensations douloureuses, des vertiges, dès tintements d'oreilles, des étourdissements ; ils sont tristes, mélancoUques , portés au suicide; à certains moments ces symptômes se seront manifestés avec une intensité plus grande. Il existera enfin chez eux une prédisposition héréditaire plus ou moins prononcée.

Le médecin aura donc, pour reconstituer l'histoire de la maladie, un ensemble de faits que l'observation attentive permettra seule de lui faire connaître, et qui presque toujours suffiront pour apporter la conviction dans son esprit.

On peut se demander si les malheureux atteints de folie impulsive bien confirmée sont susceptibles de guérison. La réponse à une semblable question n'est pas sans présenter une certaine obscurité ; les observations laissent sous ce rapport beaucoup à désirer, cela dépend d'ailleurs d'une foule de circonstances ; des accès impulsifs se sont montrés d'une manière éphémère, chez les individus momentanément placés sous l'iniluence de conditions qui n'ont pas tardé à se modifier ; sous l'action par exemple de la puberté, à la suite de chagrins violents, de vives contrariétés, d'une dépression morale accidentelle causée elle-même par de grands travaux, des excès non habituels. Le sergent Bertrand, pris le la folie impulsive la plus monstrueuse, paraît, au rapport de Morel, voir été complètement guéri. Il est des individus chez lesquels la voiiité est tellement affaiblie qu'ils ne peuvent être impunément livrés à t ux-mêmes ; les accès et les impulsions morbides qui les dominent

(I) Trélat, Ann. médico-psyc/i 18GI, p. 377. Daconet.

reviennent avec une déplorable facilité, et sous l'empire des circonstances les plus insignifiantes.

On n'en doit pas moins reconnaître aussi que la maladie, une fois bien déclarée, crée chez celui qui en est atteint une fâcheuse disposition qui doit le rendre de la part de la famille, comme de celle de l'autorité, l'objet d'une surveillance attentive.

r ARTICLE II

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