VARIÉTÉS DE LA FOLIIS IMPULSIVE
§ jcr — Folie impulsive homicide. Monomanie homicide.
La folie impulsive peut se présenter sous les formes les plus diverses, au point de vue surtout des impulsions qui la caractérisent; c'est ainsi qu'on a décrit des monomanies différentes suivant les impulsions mêmes qui portent des malades à l'homicide, au suicide, au vol, à mettre le feu ou à commettre des actes de la plus étrange et de la plus monstrueuse aberration. Quelles que soient les tendances variables qui se manifestent, la maladie présente toujours au fond à peu près les mêmes caractères ; nous nous bornerons à résumer les formes principales admises par la plupart des auteurs.
Folie homicide. — Les impulsions homicides et suicides sont beaucoup plus fréquentes que celles qui portent à l'incendie, au viol, au vol, etc.
Le délire partiel qui pousse ordinairement au meurtre, comme le fait remarquer Aubanel, la folie homicide proprement dite peut revêtir deux formes distinctes : dans l'une le malade est entraîné au meurtre par une raison plus ou moins logique, par une hallucination ou une préoccupation délirante; dans l'autre le malade obéit à une impulsion aveugle, à quelque chose d'indéfinissable, qui l'excite à verser le sang, sans qu'il sxisLe un trouble appréciable des facultés intellectuelles.
Il est si vrai, ajoute Aubanel, que cette lésion isolée de la volonté sur laquelle elle repose existe, que les malheureux qui en sont atteints conservent toute leur raison et la conscience de leur action, ils luttent quelquefois pendant longtemps contre celte impulsion irrésistible, qu'ils ne Cèdent en définitive qu'à la violence de l'entraînement qui les domine. L'aliéné homicide, dit encore l'auteur que nous citons, a fixé quelquefois depuis longtemps son attention sur celui qui doit devenir sa victime. D'autres fois sa détermination est plus prompte, une circonstance toute fortuite, le motif le plus frivole le décide, il sévit alors sur une personne inconnue ou sur une personne qui n'avait aucun sujet de se méfier de lui (1).
(1) Aubanel, A}in. médico-psych., 1849, p. 89.
FOLIE IMPULSIVE. 307
La folie homicide est le plus ordinairement caractérisée par une impulsion spontanée, d'une durée variable, et qui n'a sa raison d'être dans aucune espèce de mobile. On trouve dans les annales de la science des exemples remarquables de cette sorte de délire partiel.
Nous empruntons à Paul Jacoby (1) le fait suivant :
(( Barbara Erkhow, paysanne âgée de 20 ans, accouche après un an de mariage d'un fils. Le 23 décembre, deux semaines après l'accouchement, son mari va à un village voisin laissant à la maison sa femme, sa mère et son grand-père. Pendant que Barbara allaite l'enfant, la bellemère fait du feu dans le poêle et quitte pour un moment la chambre. Barbara, qui n'y pensaitpas un instant auparavant, jette tout à coup l'enfant au feu et se couche sur un banc. La belle-mère, rentrée dans la chambre, voit l'enfant dans le poêle et le retire immédiatement, mais l'enfant meurt dans ses bras. Arrêtée, Barbara ne peut pas expliquer son action, c'est quelque chose qui l'a saisie, et elle a jeté l'enfant au feu sans savoir pourquoi, automatiquement, sans y penser.
L'instruction a montré que, déjà dans les derniers mois de sa grossesse, Barbara était devenue sombre et taciturne, refusant de prendre de la nourriture et se plaignant souvent de maux de tête. Du reste elle assure avoir été toujours saine d'esprit, aimée de son mari et de sa famille, heureuse en ménage, aimant son enfant, elle n'avait aucune raison pour commettre ce crime (2). »
Une disposition hypochondriaque, un état habituel de souffrance, des peines morales vives qui ont peu à peu déterminé une irritabilité et une impressionnabililé anormales, telles sont les circonstances que l'on rencontre le plus souvent comme signes antérieurs,
Falret (3) cite l'observation suivante, intéressante à divers points de vue :
«La nommée Ch..., femme tranquille, laborieuse et d'un caractère doux, s'est vue tout à coup dominée par une impulsion violente contre une de ses tantes âgée de 65 ans, qui était pour elle une seconde mère, et qu'elle aimait avec tendresse. Sans aucune incitation extérieure, elle se jette sur elle, la renverse violemment par terre et lui assène plusieurs coups de poing. Un moment après elle était si honteuse de son action qu'elle a cherché à attenter à ses jours. A la suite de cette impulsion violente et de cette tentative de suicide, elle est restée deux mois et demi dans son lit éprouvant une lassitude générale très-marquée, une profonde apathie et un ennui presque continuel. A cet état se joignait habituellement une grande confusion dans les idées. Cette femme, depuis, a été sujette à d'assez fréquents accès de manie. En dehors de ses accès elle est souvent poussée à faire du mal selon son expression, surtout aux épo-
(1) P. Jacoby, T/ièse.
(2) P. Jacoby, Arc/dves de rnéd . lérj. russe, juin 18G(J, p. 83,
(3) Falret, Des maladies mentales. Paris, 18G4, p. )5U.
308 PATnOLOGlE SPÉCIALE.
ques menstruelles ; mais alors la conscience de ses mauvais desseins s'éveille vivement, elle réagit avec force, et si elle sent que la réaction soit impuissante, elle a assez de raison pour demander la camisole et sa translation dans le quartier des agités. »
Les impulsions violentes paraissent, dans ce cas, avoir été un phénomène précurseur, un symptôme de la période prodromique d'une folie maniaque à forme intermittente, qui n'a pas lardé à revêtir les symptômes habituels.
Le fait suivant mérite encore d'être cité comme un exemple d'un accès de folie impulsive, faisant explosion d'une manière subite, et s'accompagnant d'un état habituel de mélancolie.
(( J.R.... est inculpé d'homicide volontaire; le 10 novembre 1854, sans motifs, en plein jour, en présence de son père il tue sa belle-mère d'un coup de pistolet ; il s'écrie aussitôt qu'il est fou et va se mettre entre les mains de la justice. Dès l'âge de 10 ans il avait manifesté de la jalousie, de la haine, de l'aversion pour la seconde femme de son père,^ plus récemment de la mélancolie avec propension au suicide. Il n'avait jamais fait preuve que de douceur, d'honnêteté, de bonté, mais quand il était excité il fallait que sa colère se portât sur quelque chose. Enfin on remarquait une disposition héréditaire assez accentuée, on trouvait dans sa famille un grand oncle maternel qui s'était suicidé, une tante maternelle qui s'était également suicidée, et une autre tante hystérique et très-exaltée.
(( On n'avait observé dans la journée du crime, ni dans les précédentes, rien dans les gestes ni dans les paroles qui vînt décéler chez J. R... un trouble de l'intelligence, ou qui pût révéler l'explosion prochame d'une maladie de l'esprit ; de même tout ce qui se passe après la consommation de l'attentat ne fait, aux yeux des experts, que témoigner en faveur de la rectitude de son esprit et de son jugement.
(, L'inculpé dit avoir cédé, en accomplissant ce meurtre, à un acte de fohe subite, à une sorte d'égarement de la volonté ; en partant de a «;alle à manger où il venait d'immoler sa belle-mère, il s'est écrie : « Je suis fou, j'ai perdu la tête, j'ai tué la femme de mon père, quel malheur il va m'assassinerl » Loin de chercher à échapper à la justice, il s est au contraire livré lui-même. Il a dit au commissaire de police : « J ai allumé une bougie, et à l'instant l'horrible pensée d'attenter aux jours de ma belle-mère m'est venue avec une force telle, qu'il m'a été impossible d'y résister. ., Au juge d'instruction il a répondu : «En montant dans ma chambre je ne songeai à rien, et j'y montai parce que je ne trouvais pas de feu dans le salon. Depuis quelque temps je n'avais pas la tête a moi. je tombais dans des accès de mélancolie dont je ne puis pas m expliquer la cause. C'est ainsi qu'arrivé dans ma chambre, sans aucune intention mauvaise, l'idée de suicide me vint à l'esprit, puis ma pensée prenant une autre direction, je jetai mon fusil, je courus dans la chambre de mon
FOLIE IMPULSIVE. 309 père ra'armer de deux pistolets , et je redescendis dans la salle à manger, poussé pm^ je ne sais quelle force qui m'entraînait malgré moi.
« Si, au moment où je suis rentré dans la salle à manger, Dieu eut permis'que mon père m'eût adressé un seul mot, ma raison serait revenue, . j'en suis sûr; je ne me serais pas rendu coupable du crime que j'ai commis. Après la mort de ma belle-mère, la raison m'est revenue. Je comprends toute l'énormilé de mon crime, et c'est à peine si je puis encore croire à ce que j'ai fait. »
Quelques-uns des malades, ajoutent les experts, atteints de cette forme d'aliénation, obéissent à une sorte de détermination comme automatique, qui fait qu'ils agissent sans trop se rendre compte des motifs de leurs actions, qu'ils ont même par la suite beaucoup de peine à s'expliquer. La science, disent-ils, parvient à constater que ces sortes d'aliénation éclatent de préférence chez les individus prédisposés par l'hérédité (1).
La folie homicide se présente le plus ordinairement sous une forme persistante ; l'individu est dominé par la même impulsion violente pendant un temps plus ou moins long. L'impulsion dégagée de toute autre manifestation délirante est parfaitement comprise par le malade, il en a la conscience, il ne peut la repousser, et l'empire qu'elle exerce sur lui le rend extrêmement malheureux ; elle témoigne hautement de l'affaiblissement survenu du côté de la volonté.
L'observation suivante est très-remarquable sous ce rapport. «J. Glenadel, dit M. Calmeil, était assis sur son lit, ayant une corde autour du cou, fixée par l'autre bout au chevet de son lit; il avait les bras liés ensemble au poignet avec une autre corde. Voici le résultat de sa conversation en présence de son frère et de sa belle-sœur. — « Êtes-vous malade? — Je me porte bien, ma santé n'est que trop bonne. — Comment vous appelez-vous? — Jean Glenadel. — Quel âge avez-vous? — Quarante-trois ans. — Est-ce de force ou de votre consentement que vous êtes attaché? — C'est de mon consentement et je l'ai môme demandé. — Et pourquoi cela? — Pour m'empêcher d'exécuter un crime dont j'ai horreur, que je me sens malgré moi porté à commettre. J'ai une idée qui m'obsède et dont je ne suis plus maître, il faut que je tue ma belle-sœur, et je le ferai si je n'en suis pas empêché.... Il y a six ou sept ans environ que j'ai cette idée... j'ai eu étant jeune l'idée de tuer ma mère. »
Pour se soustraire, dit le rapporteur, à ses idées fixes, il s'engage, fait la campagne d'Espagne, revient chez lui ; la même idée le poursuit. Pour échapper encore à la tentation il se réengage... Puis l'idée de tuer sa belle-sœur le prend, et cependant il l'aime comme il a aimé sa mère. 11 avait été consulter un médecin; la résistance à celte impulsion,
(1) Calmeil, evergie et Tardieu. Rapport {Ann, médico-psych., 1856).
qui esl plus pénible que la morl. o Je tuerai, dil-il, ma belle-sœur, si je n'en suis empêché, c'est sûr comme Dieu est Dieu. »
Ce délire, ajoute M. Baillarger qui cite cette observation, durait depuis vingt-six ans ; pendant plus de vingt ans Glenadel a pu résister seul aux impulsions qui le poursuivaient, et conserver toutes les apparences d'un homme sain d'esprit. On conçoit très-bien, dit cet auteur, que des monomanies de ce genre, si elles peuvent s'aggraver, doivent aussi quelquefois guérir sans être sorties des limites étroites que nous venons d'indiquer. Une maladie incidente, un événement heureux, peuvent très-bien amener ce résultat. Nous pourrions citer plusieurs personnes qui, pendant deux mois et plus, ont eu des idées de suicide ou d'homicide, et chez lesquelles ce symptôme a disparu spontanément sans laisser aucune trace. Ces personnes n'ont parlé de ce qu'elles avaient éprouvé qu'après leur guérison, el on ne peut douter que beaucoup de cas de ce genre ne passent inaperçus (1).
Suivant M. Baillarger, cette forme de monoraanie peut durer trois ans, dix ans, quinze et même vingt ans sans entraîner d'actes déraisonnables; les malades luttent contre leurs idées, mais parviennent à se maintenir par leurs propres forces au miheu du monde. Il est bien certain aussi, dit ce médecin, que beaucoup de malades quoique tourmentés par les idées fixes, se maintiennent quant aux actes dans les limites de la plus saine raison. La monomanie dans son état le plus simple est plus fréquente qu'on ne le prétend, par cette seule considération que cette variété du délire persiste souvent plusieurs années sans entraîner d'actes déraisonnables, ce qui permet aux malades de continuer à rester dans le monde oh beaucoup échappent à l'observation du médecin. L'idée fixe peut exister plus ou moins longtemps avant que le délire ne fasse explosion. De même que nous ignorons sous l'influence de quelle cause organique les idées fixes ont pris naissance, de même aussi nous ne saurions déterminer, comment se fait le passage à la seconde période dans la monomanie morale par l'impuissance de la volonté (2).
On trouve, dans les annales de la science, les observations les plus incontestables d'aliénés impulsifs qui n'ont cédé à leurs dangereuses impulsions qu'après la plus énergique résistance. Il est même extrêmement rare, à moins que l'aflection ne se soit manifestée d'une manière subite et sous la forme d'accès, de ne pas voir les malades repousser pendant un temps plus ou moins long les idées homicides qui les obsèdent. La lutte est d'autant plus forte que l'individu possède d'avantage son intelligence, et l'appréciation des conséquences que peuvent avoir les actes auxquels il se sent entraîné. Le fait suivant mérite à ce titre d'être cité :
(1) Baillarger, Ann. mèdico'psych., 184G, p, IG.
(2) Idem, ibid., 1846, p. 16-18, 171.
FOLIE IMPULSIVE. 3H Pa-ez est atteint d'une prédisposition héréditaire ; par suite de chagrins divers il devient trisle, recherche la solitude ; il portait du reste la plus grande affection à sa famille. « C'est, dit-il, vers la fin de février, que me vint l'idée de tuer mes enfants; encore maître de moi, je ne pouvais dormir; je sentis comme un poids sur l'estomac (il indique de la main le creux de l'estomac et la région du cœur); j'avais des maux de tête, je ne mangeais plus, j'oubliais même le tabac à priser qui m'était pl"s nécessaire que le pain; cet état n'a fait que croître et me dominer. Il y avait quatre ou cinq mois que j'étais tourmenté par ces pensées, je sentais que fêtais poussé; j'avais toujours la même pensée, j'essayais de me l'ôter, elle me revenait toujours, la nuit comme le jour et au travail... Pendant trois nuits je me suis levé de mon ht pour tuer mes enfants. La première je suis sorti dans ma cour pour tâcher de dissiper cette mauvaise pensée; après une demi-heure je rentre plus calme et je me couche. La seconde nuit même sortie, puis je rentre allumer ma chandelle, je prends un rasoir qui était dans le meuble, je me promène de long en large, le rasoir à la main, regardant mes enfants ardemment : j'ai replacé le rasoir dans le buffet, puis je suis allé soigner mes bestiaux. « Cette narration de la seconde nuit est extrêmement fidèle, elle est consignée dans la déposition du fils qui avait suivi avec la plus grande émotion les mouvements du père, et qui le lendemain en avait fait part à ses sœurs, les engageant à quitter la maison.
«La troisième nuit je suis sorti plusieurs fois et je suis rentre pour faire l'action, fêtais prêt. ... je suis rentré dans la chambre de mes enfants, tenant d'une main la chandelle, de l'autre la hêche... j'ai regardé si le .fils était dans son lit, les rideaux étaient entr'ouverts, il n'y était pas. Ceux de mes filles étaient entr'ouverts aussi, j'ai bien vu qu'elles étaient dans leur ht ; je me suis approché, j'ai placé pour avoir plus de force le pied gauche sur la chaise qui était près du lit ; je me suis approché et j'ai frappé à coups redoublés sur leur tête... Elles dormaient, elles n'ont fait aucun mouvement, je ne sais combien j'ai porté de cpups....
u Avant le crime je ne pensais qu'à le commettre et à m'enfuir ; après je ne regardai pas même les cadavres, mais fai éprouvé un très-grand soulagement qaï a duré jusqu'à mon arrivée dans le bois. Alors je me suis senti faible, et je me suis écrié en pleurant : je suis un homme perdu... Et plus loin il ajouta : « 11 fallait que cela se fît, je n'ai pas pu m'empêcher de les tuer (1). »
Celte monomanie homicide qu'on peut appeler instinctive, dit le docteur Payen, par cela même qu'elle ne se fonde sur aucun motif avoué, sur aucune hallucination, mais qu'elle obéit à une impulsion aveugle, à quelque chose d'indéfinissable qui porte à verser le sang, ne saurait
(1) Payen, Rapport médico-lég. {Ann. médico-psycli., 18G-2, p. 47).
laisser ici le moindre cloute sur son existence. Elle consiste en une lésion isolée de la volonté, et bien que les malheureux qui en sont atteints conservent toute la raison et toute la conscience de leur action, ils luttent quelquefois longtemps contre cette impulsion irrésistible, ils ne cèdent qu'à la violence de l'entraînement qui les domine (i).
La femme d'un cordonnier, dit Georget, se plaint d'avoir des idées qui la portent à immoler ses enfants, quoiqu'elle les aime plus qu'elle-même^ Elle n'a pas de mauvaises idées contre les autres enfants, elle monte et descend les escaliers un grand nombre de fois pour faire diversion à ses pensées.
Le docteur Mandon, qui cite cette observation (2), trouve dans ce fait un exemple d'impulsions dites instinctives, émanants de sentiments pervertis. Mais, dans ce cas, la perversion des sentiments n'existait pas, puisque, au contraire, celte femme aimait ses enfants; ce n'a pas été le mobile des impulsions qui l'ont dominée, puisqu'elle se plaignait des idées qui ne cessaient de la tourmenter, et que pour leur échapper elle employait tous les moyens possibles.
L'impression causée par la lecture de procès criminels, la description et la vue d'actes sanglants est une des causes les plus puissantes de la manifestation d'impulsions violentes etdangereuses chez ceux qui offrent, sous ce rapport, une disposition particulière. La science a recueilli à cet égard des observations remarquables.
Esquirol rappelle, entre autres faits, l'exemple d'un homme âgé de 54 ans qui avait lu l'acte d'accusation de la fille Gornier, sans y faire d'abord grande attention. Gependant la nuit il est réveillé en sursaut par la pensée de tuer sa femme, couchée à côté de lui. Trois fois en trois semaines ce phénomène se reproduit, toujours pendant la nuit. 11 jouit de sa raison, dit Esquirol, il n'a aucun motif d'en vouloir à sa femme, il l'a quittée cependant dans la crainte de succomber (3).
Il arrive souvent aussi que l'impulsion homicide se confond avec une forme d'hallucinations vagues, mal déterminées; les phénomènes ressentis par l'individu sont complexes, comme dans le cas suivant :
Thiel est âgé de 41 ans et adonné à l'ivrognerie ; c'est du reste un homme laborieux, honnête, très-attaché à sa famille; sans être en état d'ivresse il tue son lils, un eafant âgé de cinq ans. Il regrette l'action qu'il a commise, mais il dit au juge d'instruction qu'il n'a pu faire autrement. Étant au lit, il se sentit prit tout à coup d'une telle anxiété qu'il tremblait de tout son corps, et, en même temps, il sentit comme si quelqu'un lui disait : « Tu dois maintenant tuer immédiatement ton
fils. ))
Effrayé de cette horrible idée, il se lève et marche par la chambre
(1) Payen, op. cit.
(2) Mandon, Folie instinclive, p. 110.
(3) Esquirol, op. cit., p. 344.
FOLIE IMPULSIVE. 315 priant Dieu et disant : « Ohî mon Dieu, dois-je donc tuer mon enfant ! » Ensuite il se couche après avoir caressé l'enfant, mais une fois au lit il ressent la même anxiété, la même pression, et entend quelque chose lui dire impérieusement : « Tu dois immédiatement tuer ton fils. »
Ne pouvant plus résister il se lève en chemise, prend de dessous le lit de ses deux filles la hache, et va vers le petit lit de son fils. Il était o-rand jour, la vue de son enfant l'émeut, ses larmes coulent, mais la résistance à l'impulsion homicide était impossible, il assène trois ou quatre coups de hache sur la tête de son enfant. Voyant le sang couler, il réveille une de ses filles et lui dit : u Va réveiller la mère, dis-lui que je viens de tuer le petit Charles. » Le crime accompli, il tombe dans un morne silence et ne peut pas comprendre comment il a pu en .venir
là(l). » .
Nous ne rapporterons pas davantage les exemples nombreux cités par les auteurs de cette forme de monomanie avec impulsions homicides; il nous suffit d'avoir passé en revue quelques-uns des phénomènes qui se rattachent à ce genre de maladie et qui peuvent servir à la caractériser. Nous verrons les mêmes faits se reproduire pour les autres espèces de folie impulsive, quel que soit d'ailleurs le caractère des impulsions.
§ 2. — Folie suicide impulsive.
La folie impulsive suicide se manifeste avec les mêmes particularités que la folie homicide, elle ne diffère que par le caractère et la nature des impulsions. Il arrive souvent aussi qu'elle complique la folie homicide; on voit alors les impulsions suicides coïncider' avec les tendances au meurtre ou bien alterner avec elles.
L'impulsion au suicide n'est pas un phénomène absolument isolé, le seul symptôme qui puisse caractériser d'une manière absolue la maladie. Elle se montre, comme dans la folie homicide, avec la conservation plus ou moins complète de l'intelligence et de la conscience; elle n'est après tout que le signe extérieur le plus apparent d'un élat de souffrance générale et d'accidents névropalhiques variables, qu'une observation attentive peut seule faire reconnaître.
Tantôt l'impulsion surgit brusquement, d'une manière presque inattendue, au miUeu de l'irritation produite par une sorte de névrose ganglionnaire ou cérébro-spinale, c'est la crise de l'accès arrivé à son paroxysme; tantôt au contraire elle se montre dans des conditions opposées, d'une manière persistante et avec une fixité qui désespère le malade, et qui augmente son état de souffrance et de dépression morale.
1) Knopp, Paradoxie des Willens, p. 8.
Le fait suivant, rapporté par Georget, est un mélange d'idées homicides et suicides :
« La femme d'un chaudronnier, nomméeNy, vient, dit Georget, me demander des conseils pour un état qui la mettait au désespoir ; elle avait l'apparence de la santé, elle dormait bien, avait bon appétit, i;es règles étaient régulières, elle n'éprouvait aucune douleur, la circulation n'offrait rien de particulier; mais la femme Ny se plaint d'avoir par instants des idées qui la portent à immoler ses quatre enfants, quoiqu'elle les aime, dit-elle, plus qu'elle-même. Elle craint alors de faire un mauvais coup, elle pleure et se désespère ; elle a envie de se jeter par la fenêtre. Dans ces moments elles devient rouge, elle ressent une impulsion irrésistible, non motivée, ce qui lui donne un saisissement et un tremblement général. Elle n'a pas de mauvaises idées contre les autres enfants ; elle a le soin de fuir les siens, de se tenir hors de chez elle, de rester chez une voisine, de cacher couteaux et ciseaux ; on n'observe aucune autre lésion mentale. Cet état dure depuis un mois ; trois mois auparavant la malade avait éprouvé une vive contrariété, étant dans ses règles; celles-ci continuèrent de couler et sont revenues avec régularité.
Supposez, dit Georget, un peu plus d'intensité à cette impulsion involontaire, et la femme Ny aurait pu commettre contre son gré le plus horrible forfait (1). »
Personne ne doute aujourd'hui, dit Aubanel, de l'état de folie de la plupart des malheureux qui se livrent au suicide. On trouve dans ce même genre de délire les mêmes formes que dans la folie homicide. Il en est qui se tuent sans motifs, c'est une force intérieure qui les pousse, qui les maîtrise à un tel point qu'ils sont obligés d'y obéir subitement, ou après une lutte plus ou moins longue (2).
L'observation suivante nous a paru être un exemple remarquable de la persistance et de l'intensité des idées de suicide:
F. de L..., officier, âgé de vingt-sept ans, à la suite d'une fièvre rhumatismale devient timide, taciturne, mais reste parfaitement raisonnable et lucide dans ses paroles comme dans ses écrits. Un soir il demande à son domestique une paire de pistolets, et comme celui-ci regarde cette demande comme une plaisanterie, il lui offre 80 francs pour qu'il le jette par la fenêtre. Après le relus du domestique il lui ordonne de lui apporter un couteau bien affilé, en ajoutant qu'il veut se donner la mort. Il dormit bien la nuit, mais le lendemain il s'adressa à la cuisinière avec la même demande, et ensuite s'informa si la cour était pavée de pierres sous les fenêtres de sa chambre.
Laissé seul pour un moment, il se jette par la fenêtre du deuxième étage ; par bonheur cette chute n'eut pas de résultats sérieux. Interrogé sur le motif d'une action aussi foile, il avoue que depuis quelque temps
(1) Georget, Discussion médico-légale sur la folie. Paris, 182G, p. 21.
(2) Aubanel, Ann. médico-psych., 1847, p. 275.
FOLIE IMPULSIVE
il est obsédé par l'idée de s'ôter la vie, idée qui ne lui est jamais venue auparavant, mais dont il ne pouvait pas se débarrasser ; malgré tous ses efforts, il ne pouvait cbasser cette envie irrésistible. Ni ses principes religieux, ni la raison, ni la honte pour sa famille, rien ne pouvait vaincre cette impulsion qui pourtant lui faisait une telle horreur, qu'il pleurait et priait Dieu de lui donner la force de résister. Le séjour aux eaux et un voyage d'agrément le rétablirent complètement (1).
Dans la monomanie suicide, dit Bucknill (2), c'est l'instinct de la conservation qui est le plus particulièrement altéré, qui agit même en quelque sorte en sens contraire. L'impulsion est alors aveugle, profondément empreinte de déraison, irrésistible, c'est une véritable monomanie.
Un malade riche, se trouvant parfaitement heureux, n'avait aucun sujet de contrariétés ; une seule chose le tourmentait, c'était le désir, la pensée, la tentation violente de se couper la gorge chaque fois qu'il s^e faisait la barbe. Il éprouvait le sentiment comme d'un indicible plaisir qui en devait résulter pour lui. Souvent il était obligé de jeter son rasoir.
Ce genre de monomanie suicide, ajoute Bucknill, nous offre le spectacle d'un individu parfaitement raisonnable, professant des opinions religieuses éclairées, heureux physiquement et moralement, entièrement convaincu que le suicide est un acte criminel, et qui pourtant y est poussé en dépit de lui-même, par une force en quelque sorte mécanique qui maîtrise sa raison et enchaîne sa volonté.
Comme pour la folie homicide, l'imitation peut exercer la plus funeste influence : le spectacle d'un suicide, la description des scènes dans lesquelles s'accomplit la mort volontaire suffit pour réveiller, chez lès personnes qui y sont prédisposées, des impulsions semblables plus ou moins irrésistibles.
Parcbappe cite, d'après Lorry, le cas suivant : « Une dame avait vu sa femme de chambre se jeter dans un puits; elle reçut une impression telle qu'elle ne pouvait voirseulement un fossé sans courir s'y précipiter, tout en criant qu'à tout prix on la retint. Elle était d'ailleurs parfaitement saine d'esprit, mais cet état lui inspirait une tristesse fort légitime. »
La transmission héréditaire se remarque fréquemment dans les faits de monomanie suicide ; la science renferme sous ce rapport les exemples les plus remarquables; on a pu observer des familles entières qui ont été atteintes de cette triste maladie. Gall cite une famille oii le grand-père, le père et le fils se suicidèrent.
Nous avons connu un jeune homme qui est allé se noyer au môme endroit oîison père s'était jeté lui-même quelques années auparavant.
Falret a aussi relaté l'histoire d'une famille qui se composait de cinq fils
(1) Knopp, op. cit., p. G7.
(2) Bucknill, Psijch. rnéd.^ ch. vin.
et d'une fille. L'aîné des fils se tua à quarante ans, le second se pendit à trente-cinq ans. Let roisième se jeta par une fenêtre sans éprouver de mal ; le quatrième tenta de se tirer un coup de pistolet au cou. Le cinquième et sa sœur devinrent mélancoliques, mais sans attenter à leur vie. On doit ajouter enfin qu'un cousin se noya.
Chez les aliénés, comme le fait remarquer le docteur Bouchet, le suicide est produit par deux ordres d'influences : 1° il y a un rapport direct entre le suicide et le genre du délire ; les malades entendent des voix accusatrices, etc. ; 2° il n'y a aucun rapport direct entre l'état actuel ordinaire de l'aliéné et le suicide. Ce dernier est alors le résultat d'un trouble cérébral qui anéantit à l'instant toute conscience, ou au moins toute volonté. L'aliéné se tue sans aucune espèce de raisonnement, sans aucun enchaînement d'idées. Il obéit à un instinct aveugle dont il ne peut lui-même rendre compte (1).
§ 3. — Kleptomanie.
Il n'entre pas dans notre intention de passer en revue les impulsions diverses par lesquelles se caractérise la folie impulsive, et qui peuvent constituer autant de variétés de cette maladie. Les auteurs, dans la description qu'ils ont pu faire des monomanies spéciales, ont émis à ce sujet des considérations et cité des faits que nous ne pourrions que répéter. Ce sont toujours au fond les mêmes particularités, des impulsions irrésistibles, un affaissement momentané de la volonté, des conditions névropathiques variables dont l'ensemble constitue le fait pathologique. C'est la même affection, la forme seule diffère avec le caractère de l'impulsion.
La folie impulsive qui porte au vol, et que l'on a décrite sous le nom de kleptomanie 'iQ montre dans les mêmes circonstances que celles que nous avons décrites. Tantôt elle se manifeste d'une manière brusque, instantanée, sous forme d'accès , et rappelle alors quelques-uns des symptômes que l'on observe dans l'excitation maniaque ; tantôt au contraire elle se montre avec persistance, et les impulsions peuvent être alors assimilées aux idées fixes que l'on rencontre dans d'autres espèces d'aliénation mentale.
L'influence de la disposition héréditaire ou de famille est si énergique, si constante, si commune, disent Esquirol et Marc dans un savant rapport sur un fait de ce genre, que, pour peu qu'un petit nombre de données dans un cas contesté de folie soient de nature à faire pencher l'avis du médecin en faveur de la réalité du désordre intellectuel, elle ajoute à ce faisceau de données un faisceau de forces qui doit exclure le doute.
Tel est le cas de madame M..., veuve d'un vérificateur des domaines,
(1) Bouchet, Ann. médico-psych,, 1844, p. 244.
FOLIE IMPULSIVE. 317 condamnée une première fois à 13 mois de prison et à 25 frarics d'amende pour avoir commis divers larcins dans des magasins. Celle dame allègue qu'elle était malade, qu'elle était poussée invinciblement à prendre, et que sa volonté y était étrangère, u Je sais bien que je fais mal, disait-elle, mais c'est plus fort que moi, je ne puis m'en empêcher. » La folie, et partant l'irresponsabilité, fut démontrée par un rapport du docteur Girard, et l'acquittement prononcé.
Cette dame présentait un tempérament nerveux sanguin, il existait chez elle des antécédents héréditaires très- marqués, sa mère était affectée d'une propension bizarre, irrésistible pour les boissons alcooliques ; il lui arrivait de perdre la raison à la suite de ces excès, dont rien ne pouvait la détourner, ni les conseils de ses amis, ni les préceptes de la morale €t de la religion. Une tante, du côté maternel, était aliénée depuis plus de 20 ans, un de ses oncles également du côté maternel, devenu aliéné, s'était lui-même brûlé la cervelle à la suite d'une querelle futile.
Madame M... a eu des convulsions dans la première enfance, elle est testée depuis ce temps d'une impressionnabilité extrême, ne pouvant supporter la plus légère contrariété et sujette la nuit à des rêves et à des cauchemars. Le menstruation à l'époque de la puberté s'était établie difficilement, elle s'était accompagnée d^^ maux de tête, de douleurs dans les membres, de bizarreries dans le caractère, dans les goûts. Le premier écoulement menstruel avait donné lieu à des attaques de nerfs avec perte de connaissance. C'était du reste une personne douée de sentiments généreux et d'une moralité à toute épreuve.
Le 21 novembre, après une nuit passée dans l'insomnie et l'agitation, se plaignant de maux de tôle, de soif, de chaleuî-s intestinales, de constipation, d'inquiétude dans les membres, obsédée du désir de soustraire quelque chose, elle se lève à 7 heures du matin ; elle entre dans un magasin oîi elle a l'habitude de se servir, aperçoit sur le comptoir, au milieu de pièces d'étoffes étalées, un tissu de laine dit alpaga, de la valeur de 43 francs. Elle veut d'abord résister au désir de s'en emparer, appréciant l'odieux de celte action ; mais cette idée de possession la domine au point de subjuguer sa volonté, sa raison ; elle est pâle, tremblante, éprouve une violente céphalalgie et cède à son désir en ayant soin de cacher son larcin sous son manteau (1).
Cette malade était portée à voler, dit le docteur Mandon, comme Glenadel et tant d'autres à tuer, sans pouvoir résister à cette idée quoiqu'elle la sentit coupable. Une pareille obsession, quand elle est sans motifs d'intérêt, ne s'explique que par la folie (2).
(1) H. Girard, Ann. médico-psych., 1845, p. 231.
(2) Mandon, op. cit., p. 128.
§ 4. — Dypsomanie (Monomanie d'ivresse d'Esquirol).
Au nombre de ces formes de manie inslinclive qui ne devraient Êlre considérées, comme le remarque Ach. Foville, que comme des variétés d'une même espèce pathologique à laquelle le nom de folie impulsive conviendrait mieux, on a encore donné sous le nom de dypsomanie, l'impulsion irrésistible qui porte à certains moments à commettre des excès de boisson ; et de pyromanie, la folie impulsive qui porte à mettre le feu.
Le dypsomanie, qu'il ne faut pas confondre avec l'habitude de l'ivrognerie et les troubles du système nerveux qui peuvent en être la conséquence, et que l'on a décrits sous le terme générique d'alcoolisme, est un entraînement maladif, comme l'a dit Esquirol, qui porte certains individus à abuser de boissons fermentées. Cette aUeclion se présente d'habitude sous forme d'accès. Les malades qui avaient' jusque-là des habitudes sobres, une conduite régulière, sont pris d'accès dypsomaniaques sous l'influence de certaines causes physiques et morales; on voit se montrer auparavant quelques signes précurseurs. Le malade se plaint d'un malaise d'estomac qui le jette dans un état de prostration extrêmement pénible, il se montre sans énergie, incapable de penser et d'agir, accablé d'ennui et de tristesse. Puis il éprouve une irrésistible propension pour les boissons alcooliques ; le besoin de boire devient instinctif, irrésistible; l'individu se précipite sur toutes sortes de boissons fortes, il s'irrite, et devient dangereux s'il ne peut se contenter; ce besoin des boissons alcooliques persiste pendant toute la durée du paroxysme. Après l'accès, les malades rentrent dans leurs habitudes et reprennent leur vie régulière, manifestent même un dégoût prononcé pour toute boisson fermentée, jusqu'au moment oti les symptômes de leur triste et redoutable affection viennent à se reproduire de nouveau (1).
On rencontre du reste, comme le fait observer Ach. Foville, pour la dypsomanie comme pour les autres affections monomaniaques dont nous venons de résumer les caractères, un ensemble de manifestations anormales qui forment la caractéristique de ces singulières affections. Ainsi on observe l'hérédité morbide, le caractère inégal, fantasque, un développement anormal des facultés morales et intellectuelles, un retour périodique de différents troubles nerveux, tantôt toujours semblables, tantôt variables dans leurs formes; on peut joindre à cet ensemble de symptômes certaines imperfections physiques telles que tics, spasmes, strabisme, mauvaise conformation du crâne, qui constituent le fond commun à toutes les variétés du genre d'aliénation mentale désignée sous le nom de manie sans délire, manie instinctive, délire des actes, moral insanity .
(l) Ach. Foville, Kouv. dki. de méd. et de ch. Paris, 1809, t. XI, p. Gi4.
FOLIE IMPULSIVE. "^i^
« La dypsomanie, ajoute Foville, n'est qu'un trait dominant qui, joint à bien d'autres, sert à caractériser une variété spéciale de manie mstinctive ; au lieu de la considérer comme une entité morbide indépendante, il est plus juste de l'envisager avec plusieurs auteurs modernes comme un symptôme dépendant d'une affection générale.
« Cette manière de voir permet d'expliquer facilement ses analogies avec différents états morbides voisins; bien d'autres variétés de manie instinctive se composent d'un état ordinaire, caractérisé par les symptômes généraux que nous avons signalés, auxquels s'ajoutent par accès plus ou moins réguliers, dans leur retour, diverses impulsions irrésistibles à commettre des actes déraisonnables, dépravés ou coupables. C'est dans ces conditions que l'on observe le plus souvent les tendances maladives au vol, à l'incendie, au meurtre, au suicide, voire même à la profanation des cadavres et à l'anthropophagie, etc.; souvent plusieurs de ces impulsions peuvent se développer à la l'ois.
«Ces diverses formes de manie instinctive, dit encore le môme auteur, au lieu d'être autant de maladies distinctes et de monomanies indépendantes ne constituent, à notre avis, qu'une seule espèce pathologique à laquelle conviendrait le nom de névrose ou de folie impulsive à accès rémittents, et comprenant différentes variétés caractérisées par les entraînements spéciaux qui servent de mobiles à chaque série d'actes morbides; la dypsomanie serait une de ces variétés (i). »
Les causes les plus ordinaires de cette affection mentale, qui peut se transformer en une folie chronique, sont une prédisposition héréditaire, des peines morales plus ou moins vives ; chez la femme, les difficultés de la menstruation, la grossesse, l'âge critique, etc.
Marc cite l'observation (2) d'un individu qui présentait au plus haut degré les caractères de cette malheureuse maladie. Le goût de boire lui venait régulièrement tous les trois ou quatre mois pendant huit jours. Quand l'accès arrivait, cet homme jusque-là si laborieux et si économe quittait le travail, et buvait jusqu'à ce qu'il eût dépensé tout son argent, n'ayant la tête à lui ni jour ni nuit, et ne ressemblant en rien à un être raisonnable. Prières, représentations, menaces, mauvais traitements même de la part de ses proches, ne produisaient pas plus d'effet que la soustraction absolue de l'argent et de la boisson. N'avait-il rien dans sa bourse? lui d'ordinaire bien vêtu, allait en haillons sales et demi-nu, mendiant d'un air hébété qui décelait le bouleversement de ses facultés morales. Oubhant ses habitudes de propreté, il buvait l'eau-de-vie dans les vases les plus dégoûtants, sans s'inquiéter de ce qui pouvait y être mêlé.
(1) Foville, TVowî;. did. de médecine et de chirurgie. Paris, 1869, t. XI, p. 641, Dypsomanie (,2) Marc, Annales de Benke, 1837.
§ 5. — Pyromanie.
La folie incendiaire, monomanie impulsive qui porte quelques malades à mettre le feu, se présente dans des conditions identiques et avec le môme cortège de symptômes généraux que nous avons indiqués. Ainsi on rencontre l'hérédité morbide, le développement anormal des facultés, le retour périodique de différents troubles nerveux, certaines imperfections physiques, des tics, des mouvements spasmodiques, tout ce qui constitue en un mot le caractère général de ces variétés d'aliénation qui se rattachent à la folie impulsive.
Mais, comme le fait remarquer Bucknill, en examinant un grand nombre de cas de pyromanie, on est forcé d'admettre 'qu'il s'en rencontre beaucoup qui n'ont aucun rapport avec les formes d'aliénation instinctive ou impulsive. Tantôt on trouve certains mobiles, un sentiment de vengeance, d'autres fois un véritable dérangement mental. Sur 20 cas rapportés par Klein et Platner, il s'en trouve seize qui semblent avoir eu quelque mobile, quoique le motif ait été dans quelques cas bien insignifiant. Il est aussi remarquable que, dans des cas de cette nature aussi bien que dans ceux où se rencontre le caractère impulsif, les individus étaient toujours au-dessous ou approchant de l'âge de la puberté, et qu'il y avait plus de jeunes filles que déjeunes garçons.
Marc fait également la même remarque, que la période de la vie où l'on rencontre le plus les cas de pyromanie, c'est l'époque de la puberté, entre 12 ans et 20 ans, par suite du développement irrégulier des fonctions sexuelles. Suivant cet auteur on observe alors, outre les désordres du système nerveux, un changement dans le caractère, une tendance à la tristesse, de l'irrascibilité ou quelque autre fait indiquant le désordre du •cerveau. Dans un certain nombre de cas qui ont été relevés, il y avait depuis l'enfance un état d'esprit confinant à l'imbécillité.
Les cas de véritable pyromanie, monomanie impulsive sans troubles marqués de l'intelligence, sont véritablement rares ; Bucknill (1) en cite quelques exemples remarquables.
Il rapporte entre autres, d'après Roy (2), l'exemple d'une jeune paysanne de dix-sept ans qui fut prise tout à coup d'un irrésistible désir de mettre le feu en revenant de la danse où elle s'était échauffée. Après une lutte de trois jours contre cette impulsion, elle y céda; elle dit qu'en voyant s'élever la fiamme elle éprouva une joie telle qu'elle n'en avait jamais ressentie de pareille.
Il cite encore le fait d'une jeune servante de vingt-deux ans, nommée Weber, qui alluma trois incendies. Sa maîtresse avait observé qu'elle était triste, qu'elle semblait souvent plongée dans ses réflexions et qu'elle
(1) Bucknill, op. cit. Pyromanie.
(2) Roy, Médical jurisp. of insunity.
FOLIE IMPULSIVE
jetait des cris pendant son sommeil. Elle avait eu deux ans auparavant de violents maux de tête et des accès d'épilepsie, depuis lors il existait une suppression de la menstruation.
Les cas d'impulsions incendiaires liés à des troubles de l'intelligence manifestes, à un état de dépression ou de faiblesse des facultés intellectuelles sont infineraent plus fréquents; nous nous bornerons à citer l'exemple suivant :
Le nommé X... messager, est âgé de dix-neuf ans ; il a été arrôté à la suite de nombreux incendies allumés dans les environs de Meaux, et dont l'auteur était resté longtemps inconnu. Après avoir été l'objet d'une expertise médico-légale, une ordonnance de non-lieu avait été rendue, et il avait été placé au mois de janvier 1873 à l'asile Sainte-Anne.
Ce jeune bomme, qui a mis le feu pendant l'biver successivement à plusieurs maisons situées près de chez lui, a toujours été bizarre et faible d'esprit, il n'avait jamais pu apprendre à lire ni à écrire. Il avait quelquefois de violentes colères, il disait qu'alors il n'était plus maître de lui; on avait remarqué que, depuis quelque temps, il parlait seul, rêvait beaucoup.
Il est de taille moyenne, la tête est bien conformée, mais on remarque comme imperfection physique l'atrophie des testicules et un développement mammaire considérable.
Depuis quelque temps il rêve beaucoup, et ses rêves lui retracent toujours des incendies : il voit des flammes, de la fumée, son lit brûler, etc. De temps à autre il est pris d'accès maniaques véritables; alors il se met à crier au feu, traite de lâches les pompiers, frappe à coups de poing contre le mur; d'autres fois il voit des hommes entrer dans sa cellule, ils allument de la paille avec des allumettes pour le brûler, quelquefois il s'imagine que le feu est après sa blouse, il fait pour l'éteindre des efforts considérables, etc.
L'accès maniaque dure quelques heures : une fois terminé, il ne se rappelle plus ce qui s'est passé ni les hallucinations qui l'ont obsédé ; il souflre seulement pendant quelque temps de maux de tête et d'inappétence.
Il croit bien, puisque surtout on le lui a dit, qu'il a mis le feu à cinq ou six maisons de son village, mais il ne sait pas comment cela s'est fait, et sous ce rapport il ne peut donner aucun détail. Il sent bien qu'il a comme des impulsions à mettre le feu, et que, quand cela le prend, c'est plus fort que lui, il faut qu'il cède à l'impulsion; une fois celle-ci passée, il ne se souvient de rien. Il ne connaissait même pas les habitants des maisons qu'il avait brûlées, il ne pouvait donc être animé contre eux de sentiments de haine ou de vengeance. Il ne croit pas d'ailleurs que les gens de son pays lui en veulent, même ceux dont il a brûlé les propriétés; il voudrait bien qu'on le laissât retourner dans son pays, mais il ne peut pas promettre qu'il ne recommençerait pas; il sent bien aussi qu'il a quelquefois comme la tête troublée.
Dagonbt. 21
§ G. Anthropophagie. — Autres formes de folie impulsive.
La folie impulsive peut encore se manifester par les aberrations les plus étranges, les plus monsXrueuses, et telles que l'imagination se refuse à les concevoir.
Marcé a décrit, sous le nom à' anthropophagie, une espèce d'aliénation, se présentant sous forme d'accès irréguliers, de durée variable, et dans laquelle on retrouve les caractères particuliers de la monomanie instinctive. Au début, malaise, insomnie, tristesse, confusion dans les idées, hallucinations, puis développement d'une impulsion irrésistible contre laquelle le malade lutte en vain. L'histoire du sergent Bertrand est un des exemples les plus curieux de cette sorte de délire. Dans tous les faits analogues, les antécédents héréditaires du sujet, le récit détaillé de ses impressions, les circonstances au milieu desquelles l'acte a été commis mettront bien vile sur les traces du trouble mental, et ne devront jamais être négligées par le médecin (1).
On pourrait encore rappeler les actes de bestialité qui se rattachent à la même forme d'aliénation, et qui se trouvent rapportés par différents auteurs.
Tel est le cas de cet aliéné, Jacques Maxime, âgé de cinquante-trois ans, homme généralement estimé, intelligent, laborieux, probe et pieux, marié et ayant quatre enfants; malgré ses rapports conjugaux très-fréquents avec sa femme, il s' adonnai t à la masturbation . Il éprouvait souvent aussi le désir de cohabiter avec le bétail, et il ne pouvait résister à l'entraînement qui le sollicitait, tout en déplorant l'affreux péché qu'il commettait Il priait Dieu inutilement. Malgré son vif attachement à sa famille, il lue un jour sa femme et ses quatre enfants; il en fut vivement affligé. A l'interrof^atoire il se montre parfaitement lucide, sans aucune idée délirante ; son intelligence était au-dessus delà moyenne (2).
Résumé. — En résumé, dans les formes d'aliénation lesplus diverses, les malades peuvent être dominés par des impulsions violentes, irrésistibles, au sujet desquelles l'attention ne paraît pas avoir été suffisamment
L'impulsion chez les aliénés peut être motivée ou non ; dans le premier cas elle est en rapport avec les manifestations délirantes, les sentiments pervertis, les hallucinations, les idées fixes ; elle est, en un mot, la conséquence logique des dispositions anormales que la maladie a créées. Dans le second cas l'impulsion n'est nullement motivée, elle survient brusquement, elle est un phénomène morbide, indépendant des autres symptômes qui caractérisent le trouble des facultés ; en un mot elle n'a aucun rapport avec les idées délirantes du malade.
(1) Marcé, Dkt. méd. et de ch. prat. Paris, 18C5, t. II, p. 570. Art. Anthropophagie.
(2) Paul Jacoby, Monomanie imp., p. 39.
FOLIE IMPULSIVE
Mais aussi les impulsions irrésistibles peuvent se présenter dans des conditions toutes différentes, et en dehors de toute manifestation délirante ; c'est ce que l'on observe chez une catégorie d'aliénés à laquelle Esquirol a donné le nom demonomanie instinctive^ impulsive, et que l'on a désignée suivant le genre môme des impulsions en monomanie suicide, homicide, kleptomanie, dypsomanie, etc., que M. Delasiauve a décrite sous le nom de pseudo-monomanie, et que d'autres auteurs, Marcé, Ach. Foville, Michea, etc., paraissent avoir plus justement définie sous la dénomination de folie impulsive.
Cette forme d'aliénation, si étrange aux yeux des personnes qui n'ont sur les maladies mentales que des notions incomplètes et surtout une expérience insuffisante, ne saurait faire l'objet d'aucune espèce de doute; son existence est affirmée par les observations les plus incontestables.
Elle se caractérise, en définitive, par des impulsions irrésistibles qui se manifestent au milieu même de la conservation plus ou moins complète des facultés intellectuelles, dont le malade a la conscience, et qui s'accompagnent ordinairement d'un état névropathique, identique à celui que M. Bouchut a si bien décrit sous le nom de nervosisme (1).
On voit alors surgir les phénomènes les plus étranges et les plus bizarres ; les dispositions morales les plus variables, l'exaltation et la dépression ; une tristesse sans motifs, une gaieté sans raison. On observe les sensations les plus anormales, les souffrances morales et physiques sous toutes les formes, les douleurs mal définies, générales ou circonscrites, des troubles fonctionnels variables, enfin cet appareil symptomatologique que l'on a désigné sous l'expression de folie de la seyisibilité (2). L'impulsion n'est pas alors le seul phénomène qui caractérise la maladie, mais elle en est le symptôme prédominant et véritablement pathognomonique.
Le médecin doit donc, en pareil cas, ne négliger aucun des faits qui peuvent le renseigner et éclaircir sa conscience; il faut qu'il sache que l'examen et -l'appréciation d'un semblable état sont entourés des plus grandes difficultés, qu'il ne doit se laisser tromper ni par de fausses apparences, ni par des déclarations mensongères ; c'est en réunissant, en un mot, tous les éléments d'observation, qu'il arrivera à élucider l'une des questions les plus obscures, et qui heureusement se présente dans des conditions tout à fait exceptionnelles.
(1) Bouchut, De l'état nerveux ou nervosisme. V&TiSy 18C0.
(2) Micliel Peter. Folie de la sensibilild.