‹ Nouveau traité élémentaire et pratique des maladies mentales suivi de considérations pratiques sur l'administration des asiles d'aliénés [electronic resource]Chapitre 41 sur 95 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

La paralysie générale, dont nous nous bornerons à résumer les traits principaux, présente un intérêt considérable, en présence surtout des recherches nombreuses dont elle a été l'objet dans ces derniers temps. Nous devons ajouter que c'est une maladie fréquente, particulièrement dans quelques contrées oii on l'observe chez le quart, le tiers même des hommes atteints d'aliénation mentale. Son étude est donc à ce double point de vue d'une grande importance.

Malgré les travaux remarquables auxquels elle adonné lieu, on est loin cependant d'être' encore d'accord, comme le fait remarquer le docteur Bulckens(l), sur sa nature, ses manifestations et son anatomie pathologique. Souvent confondue avec d'autres maladies, elle est considérée par les uns comme un symptôme d'affections diverses, par d'autres comme une véritable entité morbide.

Pour nous, elle constitue bien réellement une affection spéciale ayant ses caractères propres, sa marche, ses symptômes, ses lésions, présentant en un mot une physionomie nettement déterminée, et méritant par par conséquent d'être l'objet d'une description particulière.

Avant d'entrer plus avant dans cette étude, nous examinerons rapidement les opinions des différents auteurs qui se sont occupés de cette maladie. M. Baillarger a présenté, sous ce rapport (2), des considérations pleines d'intérêt que nous mettrons à profit.

Haslam (3) parle, le premier, de la fréquence de lafolie comme cause des affections paralytiques; il remarque que les malades qui en sont atteints ont des idées d'orgueil, qu'ils sont incurables, qu'ils tombent dans l'imbécillité et le marasme, et meurent d'apoplexie.

Esquirol, puis Georget, commençaient déjà à entrevoir Pexistence et la gravité de la paralysie générale.

Pour Esquirol, elle était une terminaison particulière de la démence, il la considérait non comme une affection distincte, mais comme une complication de la folie.

Georget, en 1820, envisageait de la même manière la paralysie générale ; il donnai t à la description de cette maladie des développements plus complets, mais au fond il admettait la doctrine d'Esquirol, son maître. La démence qui terminait, suivant lui, toutes les folies devenues incu-

(1) Bulckens, Civilisalioii et folie.

(2) Baillarger, Appendice à la traduction du Traité de Griesingcr.

(3) Haslam, Folie et mélancolie. Londres. 1798.

rables, lorsque les malades vivaient assez longtemps pour que cette transformation eût lieu, la démence était la conséquence d'une désorganisation cérébrale qui, dans la moitié des cas, amenait la paralysie musculaire, partielle ou générale. Elle était par conséquent la cause et non la suite de la paralysie musculaire. Georget décrit en même temps les différents degrés et la marche particulière qu'afîecte cette espèce de paralysie.

Peu d'années après (1824.), M. Délaye (1) considère laparalysie comme une nouvelle forme de paralysie dont il cherche à établir le diagnostic différentiel; elle n'est caractérisée pour lui que par un seul ordre de symptômes essentiels : la lésion générale et progressive du mouvement. Il lui donne le nom de paralysie générale incomplè le, parce que rarement elle détermine une résolution aussi complète des membres que les autres paralysies. Il la décrit comme une maladie à part, survenant surtout chez les aliénés, mais ne leur étant pas exclusive; suivant lui elle dépendrait du ramollissement du cerveau, avec adhérence des méninges à la surface de la substance cérébrale.

A.L.J. Bayle, d'abord, en 1822 (2), puis en 1826 (3), cherche à établir, pour caractériser cette affection, la connexion des deux ordres de symptômes : d'une part les lésions de l'intelligence, d'autre part l'allération du mouvement se développant dans un ordre déterminé, et parallèlement ; il n'y aurait donc pas là pour lui deux maladies, mais une seule et môme affection ; il en a fait en conséquence une espèce de maladie, une unité morbide qu'il a désignée, suivant la cause^^anatomique qu'il lui assignait, sous le nom &'arachnitis chronique ; il lui a encore donné la dénomination de méningite chronique ou celle de monomanie ambitieuse avec paralysie.

Les symptômes de l'arachnitis chronique peuvent tous, dit-il, se réduire à une paralysie générale et incomplète et au dérangement des facultés intellectuelles. Ces deux ordres de phénomènes marchent d'un pas égal et proportionnel, et s'observent dans les trois périodes qu'il assigne à cette maladie.

Les lésions de l'intelligence seraient, suivant lui, caractérisées dans la première période par une monomanie ambitieuse ; dans la seconde période, par une manie avec prédominance de délire ambitieux ; enfm dans la troisième période elles auraient pour caractère la démence, c'est-à-dire l'affaiblissement plus ou moins considérable des facultés intellectuelles.

Gomme le fait justement remarquer M. Baillarger (4), si les signes de

(Ij Délaye, Considératiom sur une espèce de paralysie qui affecte particulièrement les aliénés.

C2) A. L. J. Bayle, Recherches sur l' Arachnitis chronique. Paris, 1822.

(3) A. L. J. Bayle, Traité des maladies du cerveau et de ses membranes, Paris, 1826.

('4) Baillarger, op. cîï., p. 601.

PATHOLOGIE SPÉCIALE, paralysie sont tous de même nalui-e (embarras de la prononciation, faiblesse générale des membres, paralysie des sphincters, etc.), il n'en est pas de môme des lésions de l'intelligence. Ces dernières appartiennent, en effet, à des formes essentiellement distinctes par lesquelles la paralysie générale vient d'habitude se manifester.

A la même époque, en 1826, M. Galmeil (1) considère cette paralysie générale comme une affection distincte, dépendant de l'inllammation de la couche corticale du cerveau; elle donnerait lieu d'abord à des symptômes de paralysie, et plus tard à des désordres de l'intelligence qu', dans ce cas, doivent être considérés comme une complication de la paralysie.

En 1859, M. Galmeil (2) s'attacha à décrire les modifications histologiques que l'on observait chez les malades atteints de paralysie générale, et il donne à cette affection le nom de péri-encéphalite chronique diffuse. Celle-ci se présente tantôt à l'état de complication, et, dans ce dernier cas, par le fait de l'extension du processus inflammatoire, on peut observer des lésions des méninges multiples et diverses altérations inlracrâniennes.

Parchappe avait, lui aussi, dirigé ses recherches de ce côté, el en 1838 (3) il a émis l'opinion que laparalysie générale, à laquelle il donne le nom de folie paralytique, se rattachait au ramollissement de la couche corticale. Cette forme particulière de folie était caractérisée pour lui par la lésion simultanée de l'intelligence et de la motilité; la marche en était généralement aiguë et la terminaison constamment funeste. Elle déterminait des altérations de l'encéphale diverses, mais le ramollissement de la couche corticale était la lésion constante, pathognomonique.

Nous devons encore citer les importantes recherches que fit M. Baillarger sur ce sujet, au point de vue surtout delà symptoraatologie. En 1846, cet auteur (4) cherche à démontrer que chez les paralytiques aliénés les lésions du mouvement, et surtout l'embarras de la parole, précèdent le plus souvent les manifestations délirantes (5).

Cette maladie n'est pour lui ni une complication de la folie, ni une forme particulière d'aliénation mentale, mais une affection spéciale indépendante de l'aliénation mentale, ayant pour caractère essentiel la lésion des mouvements avec ou sans délire, mais s'accompagnant toujours d'un affaiblissement intellectuel qui ne tarde pas à revêtir le . caractère d'une démence confirmée.

Plus tard on signala, dans les hôpitaux, des malades qui présentaient

(!) Galmeil, De la paralysie générale. Paris, 1826.

(2) Id., Traité des maladies inflammatoires du cerveau. Parit, 1859.

(3) Pai-chappe, Des altérations de l'encéphale dans l'aliénation mentale. Paris, 1838.

(4) Marcé, Traité des tyialadtes mentales. Paris, 18G2, p. 415.

(5) Baillargcr, Annal, méd.-psych., 184", p. 343.

PARALYSIE GÉNÉRALE. 327 une affection identique, mais avec cette différence qu'il n'existait aucun trouble des facultés, et Requin, frappé de cette circonstance, proposa de remplacer le nom de paralysie générale des aliénés par celui de paralysie progressive.

Il n'est pas douteux, dit à ce propos M. Baillarger (1), qu'il existe des paralysies d'origine périphérique qui peuvent devenir plus ou moins générales, sans que l'intelligence soit lésée ; mais ces faits sont complètement et absolument dilTérents de la paralysie générale des aliénés, maladie essentiellement cérébrale.

Depuis, des travaux nombreux furent publiés en vue d'élucider les points les plus obscurs de cette maladie; il faut citer entre autres ceux de MM. Brierre de Boismont, Lunier, J. Falret, etc. Nous reviendrons plus tard sur ce sujet dans la suite de cette étude.

Définition. — Sous le nom de paralysie générale des aliénés, on désigne une affection qui a pour caractère l'affaiblissement du mouvement, l'embarras de la parole, un délire plus ou moins accentué, et la diminution progressive des facultés intellectuelles.

La dénomination de paralysie générale est sans doute une expression assez défectueuse ; la paralysie désigne en effet la perte de la contractilité musculaire; celle-ci peut occuper différentes parties du corps, une région plus ou moins étendue, mais il ne saurait exister à proprement parler de paralysie générale ; la perte absolue et complète des mouvements de toutes les parties du corps serait, on le comprend, incompatible avec la vie. Cette maladie est seulement caractérisée par un simple affaiblissement étendu à un grand nombre de muscles de l'économie (2). Il serait dans tous les cas difficile, dans l'état actuel de la science, de lui donner une autre désignation.

Deux ordres de phénomènes distinguent cette affection : 1° la lésion du mouvement et de la sensibilité; 2» C altération de l'intelligence.

Les symptômes tirés de la lésion du mouvement forment pour ainsi dire le caractère réellement pathognomonique ; ce sont ceux que nous examinerons tout d'abord.

Embarras de la parole. — La gêne apportée à la prononciation, à l'articulation des mots, est souvent le premier signe qui frappe particulièrement l'attention de l'observateur ; c'est un symptôme d'une trèsgrande importance, et que l'on ne parvient quelquefois à reconnaître qu'avec beaucoup d'habitude.

On l'observe, dit M. Baillarger (3), à des degrés différents, parfois longtemps avant l'invasion de la paralysie générale. Les malades sont à certains moments arrêtés brusquement pour la prononciation de quelques mots. Il leur faut faire un effort plus ou moins grand, et, cet effort sur-

(1) Baillarger, op. cit.

(2) Racle, Traité de Diagn. wîsrf., 5» édition. Paris, 18T3.

\Z) Baillarger, Appendice à la traduction du Traité da Griesinger, p, 624.

monlé, leur parole devient brusque et précipitée. C'est ce premier degré que l'on a désigné sous le non i\' hésitation de la parole.

Celle liésilalion ne serait pas due, suivant M. Baillarger, à un comntiencement de paralysie de la langue, mais elle serait plutôt le résultat d'un élat spasmodique étendu à une partie plus ou moins grande du système musculaire.

Toutefois il ne faut pas oublier que l'hésitation de la parole, en tant que phénomène spasmodique, a beaucoup moins de gravité que l'embarras de la parole qui, une fois définitivement établi, ne disparaît plus jamais complètement. C'est un symptôme précurseur auquel on doit accorder de l'importance, mais il ne faut pas oublier qu'on peut l'observer dans d'autres circonstances , par exemple chez des sujets livrés aux excès alcooliques, chez des malades atteints de perles séminales, chez certaines personnes enfin placées sons l'influence d'une émotion particulière.

A cette simple difficulté dans la prononciation de quelques mots, de quelques syllabes; à cette espèce de bredouillement, d'hésitation, de bégaiement qu'on retrouve surtout dans l'ivresse, on voit bientôt succéder l'embarras de la parole définitif et plus ou moins bien caractérisé.

Le malade fait des efforts ardents pour répondre aux questions qu'on lui adresse; il prononce lentement, en traînant les mots; il répèle même les syllabes de certains mots avant de les achever ; il dira par xemple : je vou-ou-ou-re-con-nais . Pour peu qu'on le presse, il bégaie et devient inintelligible. Il est aussi des mots difficiles, par exemple (prononciation), que le malade est dans l'impossibilité absolue d'articuler.

A un degré plus avancé, la prononciation devient encore plus difficile; l'individu fait les efforts les plus grands pour articuler quelques mots, il contracte tous les muscles de la face ; le langage finit à une dernière période par n'être plus intelligible, et l'on ne peut plus deviner ce que le malade veut exprimer.

L'embarras de la parole est, on le voit, un des symptômes les plus caractéristiques ; il dépend, comme il est à peine nécessaire de le faire remarquer, de la paralysie des muscles qui concourent à l'articulation. Ces muscles, ainsi que le fait observer M. Broca, sont souvent paralysés^ à un degré suffisant (1) pour produire de grands troubles de langage, sans que la langue ait cessé d'exécuter à volonté les mouvements d'ensemble ; les malades peuvent tirer la langue, la porter à gauche, à droite, et cependant leur parole est très-altérée. Pour parler, il ne suffit pas en effet de pouvoir contracter les muscles de l'articulation, il faut pouvoir les maîtriser entièrement, et leur imprimer des mouvements de précision extrêmement délicats et combinés de mille manières ; de sorte qu'un trouble d'innervation qui, sur les membres, ne produirait qu'un affaiblissement à peine appréciable, peut, îorsqu^l existe sur la langue^

(1) Broca, Journal la Tribune médicale, n" 7, mars I8C9.

amener une altération très-notable de l'arliculation ; et c'est pourquoi le tremblement de la voix et la difficulté de la parole constituent trèsfréquemment le premier symptôme physique, quelquefois même le seul symptôme du début de la paralysie générale.

Tremblement. — En même temps que l'hésitation et l'embarras de la parole se produisent, on ne tarde pas à voir apparaître le tremblement des différentes parties du corps. Il affecte particulièrement la langue, la face, les membres inférieurs et supérieurs. Lorsqu'on fait tirer la langue au malade, on remarque d'abord que le mouvement de l'organe, au lieu de se faire régulièrement et en quelque sorte d'un même coup, a lieu par une succession de mouvements désordonnés. En outre, lorsqu'on engage le malade à maintenir la langue au dehors, on observe à la surface de l'organe des mouvements vibratiles, vermiculaires , comme les a appelés M. Baillarger, sortes d'ondulations qui se produisent principalement sur les parties latérales. Le tremblement se remarque surtout d'une manière très-manifeste dans les muscles qui entourent la bouche, lorsque le malade s'apprête à parler, ou quand il vient de le faire ; les lèvres, les joues, les paupières sont le siège de cette trémulation, mais on l'observe particulièrement à la lèvre supérieure au moment où l'individu veut s'exprimer.

Le tremblement flbrillaire se manifeste d'ailleurs dans différentes parties du corps ; on peut le constater lorsqu'on fait appliquer à plat, sur une table, le bras de certains paralytiques, et lorsqu'on examine avec soin le trajet des extenseurs. On reconnaît alors que les muscles sont agités de contractions presque imperceptibles; joint aux troubles particuliers des facultés, à l'embarras de la parole et à d'autres signes que nous aurons à indiquer, le tremblement constitue un des bons symptômes diagnostiques de la paralysie générale des aliénés.

Il ne faut pas oublier que ce phénomène est plus marqué à certains moments; il est quelquefois dissimulé par la forme même du délire; on le remarque dans l'état de repos plutôt que dans une conversation animée, en un mot, quand rien ne vient exciter l'influx nerveux qui va s'affaiblissant. Le tremblement résulterait, suivant le docteur Judée (1), des efforts du système musculaire affaibli par l'envahissement de la paralysie générale. Tout effort considérable, exécuté avec un membre dans l'état de santé, est suivi, on le sait, du tremblement de ce membre, il est surtout sensible chez les personnes débilitées, convalescentes.

Suivant le docteur Marey, la contraction normale du muscle se compose d'une série de secousses produites successivement, mais à de courts intervalles, si bien qu'elles se fusionnent, chacune n'ayant pas le temps de se produire en entier avant que la suivante arrive ; de même que les vibrations sonores disparaissent pour nos sens, dans le son continu

(1) Judéo, Union méd., p. 151, 1865.

qu'elles engendrent. Quant il celle secousse elle-même, élément primitif de la conlraclion, elle est due à la formation, sur chacune des fibres musculaires, d'une onde qui parcourt cette fibre dans toute sa longueur, et semble êlre constituée par une sorte de tassement des disques de Bowman.

Les secousses musculaires sont d'auiant plus amples, d'autant plus courtes, d'autant plus rapides et fréquentes, que l'excitation qui les a provoquées a été plus intense. Au contraire, elles seront faibles et prolongées, lentes et rares, en raison du peu d'énergie de l'excitant qui les provoque. Le tremblement musculaire ne serait autre chose qu'un mouvement musculaire naturel, une contraction normale, faible et décomposée en ses éléments successifs, par suite de la faiblesse et de la lenteur de l'agent stimulant.

En un mot, toutes les causes qui diminuent considérablement la puissance de l'incitation musculaire, donnent à la secousse musculaire de la contraction des caractères de plus en plus semblables aux secousses du tremblement, et ce qui prouve que cette modification du mouvement part bien du système nerveux et des centres de ce système, c'est que, si l'on vient à exciter directement les muscles ou les nerfs périphériques, le mouvement provoqué sera composé de contractions naturelles et sans tremblement ; telle est l'explication la plus rationnelle que l'on puisse donner du tremblement de la paralysie générale et du tremblement alcoolique (1).

Affaiblissement musculaire. — En même temps que l'on observe les phénomènes que nous venons de décrire, on ne larde pas à renrencontrer l'affaiblissement progressif des extrémités supérieures et inférieures. La marche devient plus difficile, les membres sont plus roides, le malade se tient mal sur ses jambes, la démarche est plus lourde, moins assurée. Il marche moins droit, il écarte les jambes pour mieux se tenir ; chez quelques paralytiques, la progression parait s'exécuter par une succession d'élans, et, quand ils essaient de courir, on les voit ne plus pouvoir se retenir ni s'arrêter.

A un degré plus avancé, la marche devient plus vacillante, les membres abdominaux tremblent sous le poids du corps dans la station verticale, bientôt enfin la station devient impossible, et les malades ne peuvent plus même rester assis sur un fauteuil, à moins d'y êlre fixés.

On observe du côté des membres Ihoraciques le même affaiblissement progressif : c'est d'abord un défaut remarquable dans les mouvements de précision; le malade ne peut plus même écrire avec la même facilité, son écriture devient de plus en plus tremblée, il a de la peme ;\ boutonner ses vêtements, il ne peut saisir de petits objets, il porte

(\) Yerrsind, Union médicale. 1868, p. 790.

difficilement son verre à la boiiclie, on est obligé de le faire manger, le tremblement général se montre de plus en plus marqué.

A une dernière période, la paralysie s'étend aux muscles de la déglutition, à ceux du pharynx ; elle se traduit par la difficulté d'avaler ; les aliments liquides sont engloutis de travers, rejetés dans les fosses nasales; ils font entendre une sorte de gargouillement au moment où ils pénètrent dans le pharynx ; ils provoquent à chaque instant des quintes de toux, des accès de suffocation, par suite de l'introduction d'une partie du liquide dans le larynx. Les aliments solides finissent eux-mêmes par ne plus pouvoir être poussés dans l'estomac, ils s'amassent à la partie supérieure de l'œsophage et viennent comprimer le larynx.

La paralysie gagne la vessie, le rectum ; elle donne lieu à l'incontinence d'urine, de matières fécales; d'autres fois à une constipation opiniâtre et à la rétention d'urine.

Irritabilité musculaire. — Ainsi qu'il résulte des expériences de M. le docteur Duchenne, deBoulogne (l), l'irritabilité musculaire est conservée dans la paralysie générale, comme cela a lieu dans la paralysie consécutive aux lésions du cerveau ; la contractilité musculaire peut être affaiblie ; mais elle peut encore se montrer très-marquée dans une période avancée de la maladie.

Hémiplégie incomplète. — Les paralytiques sont sujets, comme l'a justement lait remarquer Bayle , a des attaques apoplectiformes , avec perte plus ou moins complète de la connaissance. Au bout de quelques heures la connaissance se rétablit, mais il reste fréquemment à la suite une hémiplégie qui tantôt disparaît d'un côté pour se porter sur l'autre; M. Calmeil fait observer que cette hémiplégie semble tenir à la compression plus ou moins forte de l'un des hémisphères, causée sans doute par une congestion plus considérable de ce côté.

L'hémiplégie incomplète paraît avoir lieu plus souvent à gauche, elle peut changer de côté, et elle semble se rattacher dans quelques cas à l'hydropisie des ventricules ou de l'arachnoïde; elle est plus souvent déterminée par l'œdème cérébral plus marqué à l'un ou à l'autre des deux hémisphères, d'oii le relâchement musculaire plus grand à'un côté que de l'autre, la dilatation inégale des pupilles, etc. Cette paralysie partielle disparaît après la résorption de l'œdème cérébral.

Pupilles. — L'examen des pupilles présente également, chez les malades atteints de paralysie générale, une véritable importance ; on rencontre très-souvent che^ eux soit la dilatation, soit plutôt la contraction exagérée de l'ouverture pupillaire, mais chez le plus grand nombre, c'est l'irrégularité et surtout l'inégalilé dans l'ouverture des pupilles que l'on observe. C'est un symptôme fréquent; on le remarque quelque-

(1) Duchenne, de Boulogne, De l'éleclrisation localisée, 3" édition, Paris, 1872.

fois dôs le début de la maladie; en général cependant il ne se présente qu'à une période déjà avancée. Cette dilatation inégale indique, sans aucun doute, suivant la remarque de M. Baillarger, la diflérence de lésion des deux hémisphères, lésion qui ne saurait se produire à un même degré des deux côtés ; on doit aussi ne pas oublier que ce n'est là qu'un signe absolument accessoire, on peut le constater dans d'autres formes d'aliénation, et même en dehors de l'aliénation mentale. Il résulte, des recherches de M. Lasègue, qu'elle se produirait chez les individus atteints de paralysie générale dans le tiers environ des cas.

Sensibilité. — La sensibililé est-elle altérée, et diminue-t-elle au fur et à mesure des progrès et de la marche de la lésion du mouvement ? Les troubles de la sensibilité sont difficiles à constater, et nous ne possédons sous ce rapport que des données insuffisantes. Suivant M. Calmeil, ces troubles apparaîtraient les derniers; ils ne se manifesteraient que lorsque l'inlelligence et les mouvements seraient déjà depuis longtemps lésés.

C'est un fait digne de remarque, dit le docteur Linas (1), que dans cette maladie qui atteint si gravement les fonctions musculaires, la sensibilité puisse demeurer intacte presque jusqu'aux derniers moments. Le plus souvent cependant, vers la fin de la deuxième période ou au début de la troisième, la sensibilité paraît s'émousser pour s'éteindre presque complètement.

La sensibilité spéciale, celle des sens, de la vue, de l'ouïe, de l'odorat, paraissent en général conserver leur intégrité. On peut cependant observer de temps à autre des signes de paral3'sie partielle tels que l'amaurose, la chute de la paupière supérieure de l'un ou l'autre côté, la surdité, etc.

Troubles intellectuels. — Nous avons indiqué les signes qui se tirent de la lésion du mouvement, nous avons à indiquer maintenant les symptômes bien plus remarquables qui se rapportent à l'altération de l'intelligence.

Les troubles intellectuels sont véritablement caractéristiques, on peut les réduire à deux formes principales dans la paralysie générale : dans la première on trouve dès le début l'affaiblissement progressif des facultés, sans manifestations délirantes bien accentuées ; dans une seconde forme on observe des idées délirantes souvent très-marquées et qui s'accompagnent, tantôt d'un état d'expansion ou de dépression morale, tantôt au contraire d'un état d'agitation maniaque plus ou moins aigu.

Cette dernière forme délirante, si caractéristique, mérite d'être l'objet d'une description toute particulière.

Délire ambitieux. — Le délire ambitieux, délire de grandeurs et de richesses, est le plus remarquable et le plus fréquent; il présente une phy-

(1) Linas, Rech. clin, sur la parai, gén., 1858.

sionomie véritablement signiûcative; il estempreintd'une exagération qni est à la foi^ insensée etridicule ; l'affaiblissement des (acuités qui raccompagne ne permet pas aux malades d'entrevoir l'absurdité de leurs convictions et les contradictions singulières dans lesquelles ils ne cessent de tomber. Leur grandeur imaginaire fait un étonnant contraste avec leur faiblesse réelle ; s'ils veulent parler, leurs muscles s'y opposent, s'ils veulent marcher, leurs jambes fléchissent sous eux, et malgré toutes les preuves d'impuissance que leur fournit leur triste infirmité, ils se disent d'une force herculéenne, et ils prétendent être les meilleurs marcheurs, jouir d'une santé dont rien ne saurait approcher.

Les idées de grandeurs, que l'on observe dans la paralysie générale, diffèrent essentiellement de celles qui caractérisent la monomanie ambitieuse. Elles n'ont rien de logique; elles n'ont aucune fixité, elles ne reposent sur aucun système, en un mot elles ne sont pas coordonnées ; au contraire, elles sont marquées au coin de la faiblesse intellectuelle ; elles sont mobiles, fugaces, contradictoires, elles n'ont aucune espèce de base; elles offrent enfin, dans leurs manifestations, une sorte d'uniformité qui fait qu'elles ressemblent les unes aux autres, et qui leur donne à toutes la même physionomie.

Dans la monomanie ambitieuse, mégalomanie, le malade conserve toute sa force d'activité intellectuelle, ses idées ont de la suite, ses raisonnements pour expliquer sa grande élévation sont plus ou moins plausibles, ils pèchent seulement par la base ; mais ils sont invariables, et ils s'enchaînent d'une manière logique ; le monomaniaque ne sort pas du système auquel il rattache toutes ses conceptions : c'est tout le contraire pour le paralytique, les expHcations qu'il donne sous ce rapport sont vagues, absurdes, insensées, on voit percer au fond la démence, l'affaiblissement intellectuel plus ou moins considérable.

Les paralytiques dans la forme ambitieuse de leur délire, qui est la plus commune, ont un sentiment de vive et entière satisfaction ; ils sont heureux, extrêmement contents d'eux-mêmes. Ils forment des projets grandioses, gigantesques, absolument irréalisables ; ils s'élèvent bien au-dessus de leur condition sociale, ils disent avec la joie la plus grande qu'ils sont les ouvriers les plus habiles dans leur métier ; ils sont les meilleurs cordonniers, les plus grands tailleurs, les plus intelligents mécaniciens ; leurs idées ambitieuses prennent les proportions les plus inconcevables. Ils sont à la fois généraux, ministres, empereurs, dieux, etc. Ils possèdent tous les talents possibles, ils ont des milliards de millions, l'univers entier leur appartient. Leur pouvoir n'a pas de bornes, leur force est extraordinaire, elle leur permet de soulever des montagnes, ils font cent lieues, mille lieues par jour ; ils se livrent à des achats absurdes ; un paralytique, cité par M. Trélat, commandait pour son déjeûner 2,300 mètres de saucisses ; un autre de nos malades affirmait que ses enfants avaient deux millions de mètres de hauteur, etc.

Ces sortes de malades n'ont aucune conscience de leur pénible situation, cetle connaissance leur manque dans toutes les phases que suit leur maladie ; ils sont incapables de réflexion, et quand ils sont arrivés au dernier degré de leur affection, qu'ils ne peuvent plus soulever leurs membres, exprimer leurs idées, lorsqu'ils sont couverts d'eschares, on les voit bégayer encore des paroles dans lesquelles ils prétendent jouir d'une félicité sans bornes.

Ce délire des paralytiques, en dehors' même de tout autre symptôme, a une valeur considérable, comme l'a fait observer M. Baillarger, trèssouvent même il a servi à diagnostiquer la paralysie générale plusieurs mois avant son apparition. N'est-ce pas une chose bien singulière, dit l'auteur que nous citons, que ces idées d'ambition qui préludent presque constamment à la destruction lente de l'intelligence et des mouvements ? Le délire ambitieux, précurseur de la paralysie générale, s'observe dans les conditions les plus différentes. L'explication de ce délire est encore à trouver. Dans un très-grand nombre de cas il se manifeste à la suite de poussées de congestion cérébrale; on l'observe avec les mêmes caractères d'absurdité chez les individus les plus misérables, comme chez les hommes qui appartiennent aux professions libérales. M. Moreau a observé un épileptique qui avait des idées de grandeur à la suite de chaque attaque (1).

Les hallucinations, quoique rares, se remarquent dans certaines périodes, mais surtout dans quelques formes de paralysie générale, celles par exemple qui s'accompagnent d'excitation maniaque. Telle est la manifestation la plus commune ; on avait même pensé qu'elle était essentiellement caractéristique ; mais, depuis, les observateurs ont signalé une autre forme de délire très-remarquable, le délire dépressif, hypochondriaque, sur lequel M. Baillarger a particulièrement appelé l'attention.

Délire hypochondriaque . — Ce délire a aussi une sorte d'uniformité, une physionomie particulière que l'on retrouve à peu près la même chez tous les malades ; ce sont les mêmes idées fixes, les mêmes préoccupations tristes et absurdes. Ils sont affaissés, découragés, ils refusent de manger, ils prétendent qu'ils n'ont plus de bouche, plus de ventre, plus d'intestins; les aliments ne vont plus dans l'estomac, la digestion est devenue impossible, ils ont le fondement bouché, ils sont morts, ils sont même entrés en décomposition, et ils prétendent exhaler une odeur cadavérique. Tout est absurde dans ce délire hypochondriaque. On observe en même temps les signes qui caractérisent la lésion du mouvement, le bégaiement, l'embarras, l'affaiblissement intellectuel, la perte de la mémoire, etc. Ces malades maigrissent rapidement ; ils sont facilement atteints d'affections gangréneuses. Ce délire dépressif se com-

(1) Voir Baillarger, App. à Griesinger, p. G17.

bine, et allerne le plus souvent avec des idées de grandeurs et de richesses. Un paralytique, cilé par M. Bailiarger, se plaignait d'avoir l'anus bouché, le prépuce enlevé ; il se vantait en même temps d'avoir une érection éternelle, déposséder une chambre toute dorée, etc.

M. Bailiarger reconnaît, d'ailleurs, que ce délire dépressif peut être d'une nature toute différente chez les paralytiques ; mais celte forme d'hypochohdrie, par sa fréquence relative et ses caractères spéciaux, mérite de prendre dans ses rapports avec la paralysie générale une place à part; elle peut être dans quelques cas un signe diagnostique d'une assez grande importance.

Les conceptions délirantes dépressives, plus ou moins hypochondriaques, entraînent souvent, ainsi que le fait remarquer M. Bailiarger, de fâcheuses conséquences. Beaucoup de malades refusent avec plus ou moins d'énergie de prendre des aliments, et quelquefois il faut recourir à l'emploi de la sonde œsophagienne ; le plus grand nombre, pour peu que le délire se prolonge, ne tarde pas à tomber dans le marasme (1).

Nous devons ajouter que le délire dépressif peut être porté dans quelques circonstances jusqu'à l'état de stupeur. Nous aurons l'occasion de revenir sur ce sujet.

Non-seulement on peut observer dans la forme dépressive de la paralysie générale le mélange des idées ambitieuses et des idées tristes; mais il n'est pas rare de rencontrer des périodes qui peuvent durer plusieurs jours, et même plusieurs semaines, pendant lesquelles le malade se présente sous ces deux aspects différents, tantôt en proie au délire ambitieux le plus caractérisé, tantôt au contraire dominé par les idées fixes les plus pénibles et les plus déraisonnables. Mais il n'est pas difficile, à travers les conceptions délirantes, de constater d'autres signes caractéristiques de la paralysie générale.

Excitation maniaque. — Une autre forme déhrante, non moins fréquente, peut se présenter dans la paralysie générale : c'est Vexcitation maniaque^ si bien décrite par Bayle lui-même.

Les malades sont alors, comme le remarque cet auteur, dans une agitation continuelle, c'est une mobilité de tous les instants ; on les voit errer sans cesse dans les chambres de leur quartier, les cours, les corridors, les jardins qu'ils parcourent successivement et sans s'arrêter nulle part. Ils ne savent ce qu'ils font, oh ils vont, brisent, déchirent, cassent tout ce qui tombe sous leurs mains. Ils expriment en môme temps des idées ambitieuses.

Sous la dénomination d'agùation spasmodique, Bayle décrit le degré le plus élevé de cette surexcitation musculaire.

« Les malades, dit-il, sont dans un état d'agitation et de fureur aveugle, continuelle, incoercible.... Ils frappent, brisent, cassent, déchi-

(1) Bailiarger, op. cit.f p. 621.

Planche VI.

Fig. T. — Démence degré : simple affaiblissement des facultés, suite de manie. — Collection photograptiique du D"" Hildenbrand.

Fig. II. — Démence maniaque conservant, avec les signes de la démence, les caractères de la manie subaiguë. — Fou ambulatcur. — Collection photographique du D"" Hildenbrand.

Fig. m. — Paralysie générale (2^ période) : idées ambitieuses. — Affaiblissement intellectuel. — Collection pbotographique duD'" Hildenbrand.

Fig. IV. — Paralysie générale (3'= période) : forme démence; gâteux; automatisme; rit et pleure sans motif ; satisfait de lui-môme ; excès alcoohques. — Collection photographique du D"" Bonnet.

Fig. V. — Démence, suite de lypémanie: hallucinations persistantes de la vue et de l'ouïe; idées de persécution et de damnation. — Il faut la faire manger de force; causes inconnues. — Collection photographique du D"" Bonnet.

Dagonft. I>i,anciik VT P.

l'Iiologlyplio r.cinprcier el Cie.

])1^:menge, paralysie générale

l'iililii; pnr .l.-n. naillicrc cl Fils.

rent, renversent tous les objets qu'ils rencontrent... l'appareil locomoteur tout entier exécute sans cesse les mouvements les plus violents et les plus désordonnés; les malades chantent, crient, vocifèrent, s'agitent dans tous les sens, étendent, fléchissent les membres, se raidissent, frappent le plancher, impriment à leur tête des mouvements de toutes sortes... La face participe toujoûrs à ce désordre général, elle est décomposée et dans une agitation continuelle (t). On peut en même temps observer de la céphalalgie, des vertiges, des attaques congestives de courte durée avec perte de connaissance, le tremblement fîbrillaire de la langue, des lèvres, etc.

Cette excitation maniaque qui peut se produire soit au début de la paralysie générale, soit aux différentes périodes que présente cette affection, vient masquer en quelque sorte les autres symptômes caractéristiques tels que l'affaiblissement intellectuel, les préoccupations ambitieuses, hypochondriaques, et par suite il en résulte pour le diagnostic les plus grandes difficultés. Il y a là une cause d'erreur souvent impossible à éviter ; Ton doit alors attendre, pour porter un jugement autorisé, la fin de l'excitation maniaque.

Telles sont, au point de vue de la lésion du mouvement et des troubles intellectuels, les particularités les plus saillantes que nous offre la paralysie générale ; il nous reste à examiner succinctement la marche que suit cette affection, ses périodes, et diverses autres questions qui se rattachent à son histoire.

Incubation. Prodromes. — La paralysie générale présente une période d'incubation et des prodromes qu'il n'est pas toujours facile de bien déterminer.

Son début se fai t ordinairement d'une manière lente ; les individus qui doivent en être frappés offrent souvent, dit Baillarger, longtemps à l'avance, plusieurs mois, une année et même plus, des modifications dans le caractère qui, sans avoir rien de tranché, n'en sont pas moins importantes à signaler. Les parents s'étonnent de ce changement, mais il est bien rare au début qu'on le rattache à un état cérébral grave, et c'est seulement quand le délire vient plus tard faire explosion que tout alors s'explique. Les prodromes si lents et si légers en apparence, de cette grave maladie, passent très-souvent inaperçus comme le fait observer de son côté le docteur Linas . On avait remarqué que le malade était devenu, longtemps avant qu'il commette les actes insensés et les propos incohérents pour lesquels on vient consulter le médecin, d'une humeur capricieuse, irrégulière ; sa conduite, ses habitudes, sa manière d'être avaient subi une transformation dont on avait peine à se rendre compte. Le malade avait pu ressentir des douleurs de tête, de la pesanteur, des vertiges, des étourdissements; son sommeil était souvent interrompu.

(i) Bayle, cité par Baillarger, op. cit., p. 623. Dagonet.

338 PATHOLOGIE SPKGIALE.

D'autres fois le malade s'était montré d'une gaieté exagérée, d'une insouciance que rien ne pouvait justifier, négligeant son travail, commettant de singuliers oublis, distrait, maladroit, ayant du reste la plus grande confiance en lui-môme, plein d'illusion, concevant les espérances les plus exagérées, ne voyant bientôt plus d'obstacle à l'accomplissement de ses désirs, faisant déjà même. des dépenses qui n'étaient pas en rapport avec ses propres ressources. On a signalé chez quelques malades des écarts de conduite, des idées érotiques, et une propension au vol qui indiquaient déjà un commencement d'affaiblissement intellectuel et particulièrement d'affaiblissement du sens moral. On a remarqué avec raison que les vols commis par les malades, même à cette période d'incubation, étaient ordinairement de médiocre importance, et souvent accomplis avec une maladresse qui devait déjà éveiller l'attention sur leur état. M. Lelut et d'autres médecins ont rapporté sous ce rapport de curieux exemples de paralytiques condamnés pour vol, et dont la maladie avait été méconnue. Nous avons pour notre part observé à cet égard les faits les plus remarquables.

On voit souvent aussi la maladie débuter lentement, progi'essivement, par la lésion du mouvement ; on observe alors le tremblement, le bégaiement ; puis l'embarras de la parole se prononce de plus en plus, en même temps que l'on remarque des signes qui dénotent déjà un commencement d'affaiblissement intellectuel ; le malade devient oublieux, on le voit omettre dans ses écrits des lettres, des syllabes, des mots entiers.

Dans quelques cas la paralysie générale fait explosion d'une manière presque subite : tantôt ce sont des attaques de congestion cérébrale avec perte de connaissance plus ou moins complète, sortes de poussées congestives qui laissent après elles un commencement de paralysie de la langue, un embarras de la parole qui ne tarde pas à se dissiper pour revenir après de nouvelles attaques. L'excitation maniaque et le délire peuvent enûn se manifester, presque tout à coup, avec les caractères qui leur* sont propres et que nous avons déjà indiqués.

On s'est demandé, à propos du début de la paralysie générale, si les symptômes somatiques précédaient ou suivaient les troubles intellectuels ; c'est là, comme le fait remarquer le docteur Linas, une question difaci'le à décider ; nous croyons, avec cet auteur, que l'étude des faits semble établir que l'invasion de la maladie est marquée le plus souvent soit par la lésion mentale seulement, soit par les troubles musculaires et l'altération physique simultanément.

Rarement, ajoute l'auteur que nous citons, les troubles intellectuels, l'affaiblissement des facultés et la lésion des mouvements progressent de front; tantôt c'est l'un, tantôt c'est l'autre qui domine, sans qu'on puisse à cet égard rien observer d'assez constant pour formuler une loi pathologique.

L'ordre d'apparition des symptômes, leur évolution alterne, les oscillations, les irrégularités qu'ils subissent dans leur marche, sont évidemment subordonnés à un mode d'invasion de la phlegmasie, à son siège primitif, à son étendue, à son mode de développement et à son intensité. On ne doit pas oublier, en effet, que la lésion a une continuelle tendance à rayonner, à s'étendre en surface et en profondeur, et à gagner ainsi les diverses parties de l'organe cérébral {{).

Quoi qu'il en soit, la paralysie générale une fois déclarée parcourt plus ou moins régulièrement différentes périodes dont nous nous bornerons à résumer les principaux caractères.

Première période. — A une première période on remarque l'hésitation dans la parole, une certaine difficulté de la prononciation. C'est la langue qui est la première partie affectée dans la très-grande majorité des cas. Ce n'est que par une grande habitude que l'on peut reconnaître, dès le début, l'existence et l'importance des troubles qui existent de ce côté, tellement ceux-ci sont quelquefois peu prononcés. La parole est traînante, quelques mots sont mal articulés ; on observe le tremblement fibrillairede la langue, des muscles qui entourent la bouche quand surtout le malade vient à parler ; les extrémités inférieures et supérieures commencent déjà à présenter des symptômes de paralysie. Le déhre se caractérise, à cette première période, par des manifestations qui ont pour base l'exagération du sentiment de la personnalité ; le malade est satisfait, content, il ne s'inquiète de rien, il est plein d'illusions, tout prend à ses yeux des proportions grandioses, en même temps les idées deviennent mobiles, changeantes, et on observe déjà un commencement d'affaiblissement intellectuel.

Deuxième période. — On voit à une deuxième période les symptômes s'accroître, s'accentuer davantage; le malade est souvent agité, il est bavard, expansif, son délire ambitieux prend des proportions considérables. Il forme toute espèce de projets, ses idées de grandeur se manifestent par des actes absurdes et extravagants ; l'écriture est tremblée, la marche est devenue plus difficile, moins assurée, l'altération de la raotihté est plus accentuée dans les différentes parties du corps, on peut enfin déjà observer à cette période des attaques épileptiformes.

Troisième période. — Dans une troisième période, la maladie contmue à faire des progrès, la prononciation est plus difficile, la parole devient quelquefois inintelligible, la démarche à peu près impossible, le malade ne peut presque plus se tenir sur les jambes ; puis la paralysie générale gagne les muscles de la déglutition, les aliments sont difficilement poussés dans l'estomac, ils s'amassent dans l'œsophage et deviennent une cause de suffocation ; les malades maigrissent rapidement, leurs traits s altèrent, les attaques épileptiformes se répètent plus ou moins

(l) Linas, Rec/i. clin, sur la parai., p. 26, 1858.

fréquemment, et peuvent se prolonger par une succession d'accès des heures et des journées entières, L'affaiblissement intellectuel suit la même marche progressive; la mémoire s'éteint, l'expression delà figure revôt un caractère d'hébétude et d'insignifiance; les sphincters de la vessie, du rectum, sont également atteints de paralysie; le malade laisse aller sous lui. Lorsque les muscles de la déglutition ne peuvent plus suffire à. leurs fonctions, le paralytique périt pour ainsi dire d'inanition; il succombe quelquefois, à la suite de vastes escarhes qui se forment sur les parties déclives qui servent de point d'appui, ou bien ces individus sont pris d'affections incidentes, de congestions passives, de pneumonie hypostatique, ou d'affections gangréneuses provoquées par l'état de dépression de la vitalité, conséquence des progrès de la paralysie. On observe enfin, à cette dernière période, des attaques épileplilormes qui deviennent de plus en plus fréquentes, et qui terminent quelquefois l'existence. La paralysie générale ne présente pas toujours cette marche régulière et uniforme ; loin de là, il peut en effet subvenir des complications fâcheuses qui précipitent les progrès de la maladie; dans quelques autres circonstances on observe encore des périodes de rémission dont nous résumerons plus loin les principaux caractères.

Variétés. Formes diverses. — La paralysie offre d'ailleurs, dans ses manifestations, les formes les plus diverses, les nuances les plus variables. M. Jules Falret a décrit, dans un excellent travail, les formes principales sous lesquelles on peut l'observer communément. Cet auteur reconnaît une variété congestive, une variété essentiellement paralytique, enfm une variété mentale.

Variété congestive. — Dans la variété congestive, on observe la fréquence des congestions cérébrales à la période prodomique de la paralysie générale ; ce sont des étourdissements, des pertes de connaissance plus ou moins complètes, des attaques épileptiformes qui se reproduisent à des intervalles plus ou moins éloignés. Ces congestions sont, ordinairement, suivies d'accidents paralytiques variables et ordinairement temporaires : d'un embarras de la parole intense d'abord, puis moins marqué, d'un affaiblissement intellectuel, ou bien de quelques phénomènes délirants. Puis ces accidents disparaissent pour se reproduire de nouveau peu de temps après.

Variété paralytique. — Dans la variété paralytique, les malades offrent tout d'abord les phénomènes caractéristiques de la paralysie, le tremblement est plus marqué, l'écriture devenue plus difficile, presque impossible; l'embarras de la parole très-prononcé ; les pupilles présentent une dilatation inégale, les facultés subissent un affaiblissement marqué, tous les actes commis par le malade trahissent l'état de laiblesse intellectuelle.

Variété mentale. — Dans les cas les plus fréquents, la maladie débute par le délire, par des phénomènes d'excitation cérébrale. Ce

PARALYSIE GÉNÉRALE. 341 peut être un état de dépression morale, des angoisses, une sorte d'hypochondrie, l'expression d'un extrême décourageraent-l Mais, le plus souvent, la maladie s'annonce par le délire ambitieux si remarquable, et . dont nous avons exposé les signes principaux. Le malade se montre d'une activité désordonnée, il conçoit les projets les plus insensés, il "s'imagine que tout lui appartient, il commet des vols nombreux, fait toutes sortes d'excès, sans avoir la moindre conscience de la gravité des actes auxquels il se livre, et de la responsabilité qui peut en résulter pour lui; les actions du paralytique sont en effet marquées au coin de l'imprévoyance, de la bizarrerie, et surtout de l'affaiblissement intellectuel.

Telles sont les variétés que la paralysie générale offre le plus ordinairement, surtout à sa période de début ; on voit dans toutes ^ ces variétés, au fur et à mesure que la maladie fait des progrès, l'état de démence, d'affaiblissement intellectuel se marquer chaque jour davantage .

Marche. Pronostic. — La paralysie générale constitue une maladie chronique, à marche lente mais progressive ; une fois confirmée elle doit être considérée comme incurable; les cas de guérison rapportés par les auteurs ne sont probablement qu'apparents ; dans quelques circonstances ils s'expliquent par une erreur de diagnostic. On peut en effet, comme nous le verrons plus loin, facilement la confondre avec d'autres affections.

Elle a une durée variable qu'il est difficile la plupart du temps de bien déterminer; de même rien ne saurait faire prévoir si la marche en sera lente ou rapide. Dans quelques cas exceptionnels, on voit les progrès s'arrêter; les malades restent indéfiniment dans un état stationnaire; la maladie peut alors durer un très-grand nombre d'années ; mais c'est là, nous le répétons, une véritable exception. Quelquefois au contraire elle a une marche rapide, pour ainsi dire galopante; dans l'espace de quelques mois, même de quelques semaines, elle a parcouru ses différentes périodes pour arriver à sa terminaison fatale. Le plus souvent sa marche est lentement progressive, sa durée moyenne est de 2 à 3 ans; cela dépend surtout, on le comprend, des soins dont les malades sont l'objet; on a prétendu, sans que l'expérience nous paraisse justifier cette assertion, que la paralysie générale lorsqu'elle se caractérisait par des idées délirantes avait une marche plus rapide que celle qui s'accompagnait de démence simple. Il nous a semblé, sans qu'il nous soit possible de faire à ce sujet les recherches nécessaires, que la forme dépressive hypochondriaque présentait, au point de vue de la marche et de la durée, un pronostic plus défavorable.

Rémissions. — On peut observer dans le cours de la maladie des périodes de rémission fort remarquables, pendant lesquelles les symptômes semblent disparaître entièrement; on voit alors dans quelques

cas les malades revenir presque complètement à leur état normal après avoir présenté les accidents les plus redoutables de la paralysie' Les manifestations délirantes se dissipent peu à peu, la lésion de la motililé disparaît presque totalement, l'embarras de la parole et le bégaiement cessent plus ou moins, et l'on voit avec surprise l'individu reprendre avec plus ou moins d'intelligence ses anciennes occupations. On pourrait croire à une entière guérison, mais le médecin exprimenlé observe encore certains troubles de la motilité, un aûaiblissement plus ou moins marqué des facultés intellectuelles ; un léger embarras delà prononciation, une difficulté particulière pour les mouvements de précision, difficulté qui rend l'individu maladroit.

L'affaiblissement des facultés intellectuelles, mais surtout l'affaiblissement du sens moral, quelque légers qu'ils puissent paraître, constituent un signe caractéristique de la période de rémission ; ils permettent alors de constater le contraste que présente la situation actuelle du malade et celle qu'il offrait dans l'état de santé.

Sous l'influence de la moindre cause, souvent même sans cause appréciable, on voit les symptômes reparaître et marcher avec une rapidité plus ou moins grande.

Suivant le docteur Sauze (1), on observerait lesformes suivantes dans les périodes de rémission : tantôt la disparition entière des signes de la paralysie et la persistance de l'affaiblissement intellectuel ; tantôt l'intelligence se rapprocherait de l'état normal et la paralysie persisterait ; tantôt enfin les deux ordres de symptômes sont amendés parallèlement ou persistent à un faible degré.

La durée de rémittence est très-variable, elle peut se prolonger pendant plusieurs mois, même plusieurs années ; sur dix-neuf cas réunis par M. Baillarger, le retour des accidents a eu lieu après un mois, quelques mois, une année, deux années. Sur six cas observés par M. Legrand du SauUe, la rechute est survenue quatre fois au bout delO mois, une fois au bout de 18 mois, et une autre fois après 3 ans. Quelques auteurs ont rapporté des exemples de rémittence beaucoup plus longue, mais ces faits sont exceptionnels. Quoi qu'il en soit, on ne doit pas oublier au point de vue médico-légal que l'individu, dans cet état de rémission de la paralysie générale, est un être frappé de débilité mentale, et que dans la plupart des cas on ne saurait lui imputer l'entière responsabilité de ses actes.

Etiologie. — L'étiologie de la paralysie générale est obscure. L'hérédité semble jouer un rôle assez important dans la production de celte affection; il n'estpas rare, en effet, de rencontrer, dans lafamille de ceux qui en sont atteints, des individus qui ont été affectés de paralysie, de démence, ou de l'une ou l'autre des différentes formes d'aliénation.

(1) Sauze, Ann. rnéd. psych., 18b8.

PARALYSIE GÉNÉRALE. 34^ Cette maladie est beaucoup plus fréquente chez les hommes que chez les femmes; elle se déclare communément après l'âge de 30 ans, surtout entre 30 et 45 ans; elle devient rare après 60 ans.

L'hypérémie cérébrale exerce une inQuence incontestable sur son développement; toutes les circonstances qui viennent déterminer la congestion cérébrale sont autant de causes occasionnelles de la folie paralytique ; au nombre de ces influences on doit ranger les températures extrêmes, le froid excessif, une chaleur intense, les excès alcooliques et vénériens. On trouve, suivant M. Trélat, parmi les jeunes femmes qui sont atleintes de paralysie générale, une forte proportion de filles publiques. Les grandes émotions, les peines morales répétées peuvent agir dans le même sens ; cette affection paraît être plus fréquente aussi dans les contrées septentrionales que dans les régions méridionales; les importantes agglomérations de population fournissent aussi, toute proportion gardée, un nombre de paralytiques plus considérable que les campagnes. Il semble résulter des recherches statistiques faites à ce sujet, que la fréquence de cette maladie aurait subi une augmentation réelle depuis quelques années, surtout dans les classes inférieures de la société.

On voit dans quelques cas la paralysie générale survenir à la suite de l'ataxie locomotrice; mais, comme nous l'avons fait remarquer (1) ces faits sont rares, et ne peuvent être considérés le plus souvent que comme une simple coïncidence; on observe d'ailleurs avec l'ataxie les formes d'aliénation les plus diverses. On sait aussi que le plus grand nombre des ataxiques ne deviennent pas aliénés.

Diagnostic différentiel. — La paralysie générale, au moins lorsqu'elle se présente avec les caractères qui lui sont propres, ne saurait être confondue avec une autre forme d'aliénation. On la distingue facilement des différentes espèces de manie dans lesquelles on n'observe aucun signe de paralysie ; on ne la confondra pas davantage avec la monomanie ambitieuse, mégalomanie, dans laquelle le délire ambitieux est nettement accusé, franchement systématisé, et dans lequel on n'observe aucun signe d'affaiblissement intellectuel ni de paralysie.

On a pu confondre, dit M. le docteur Bulckens (2), malgré les symptômes spéciaux, la paralysie générale avec d'autres maladies ; confusion regrettable qui a contribué à augmenter le chiffre des paralytiques généraux et aussi à commettre des erreurs fâcheuses.

En réunissant sous la dénomination de paralysie générale des faits qui différent les uns des autres, l'attention a été fixée plutôt sur le symptôme-paralysie, que sur le type folie paralytique ou paralysie générale. On ne doit pas oublier en effet que celle-ci est générale, incom-

(1) Voir, cliap. Anat. pat h.

(?) Bulckens, Op. cit.

plète, progressive, accompagnée d'embarras de la parole et de troubles intellectuels.

On peut observer chez les épileptiques, à la suite de quelques-unes de leurs attaques, des troubles variables du côté des facultés inlellectuelles, de la motilité et de la sensibilité, qui peuvent les faire prendre jusqu'à un certain point pour des malades atteints de paralysie générale; on remarque en effet chez eux de la lenteur dans la production des idées et une notable incohérence. Leur défaut de mémoire, leur visage hébété et leur regard sans expression, contribuent à leur donner l'allure propre aux déments. Il n'est pas rare de rencontrer en même temps l'embarras de la parole, l'inégalité pupillaire, le tremblement de la langue, des lèvres, des doigts, etc.

Dans ces cas, les commémoratifs, la diminution progressive des symptômes contribueront à mettre sur la voie. La démence paralytique consécutive à l'épilepsie ne survient que lorsque l'affection convulsive s'est invétérée, et alors le caractère de l'affection a dû être parfaitement apprécié. Le délire ambitieux est rare en pareille circonstance, et les individus tombent dans la dépression physique et intellectuelle sans passer par la période expansive des paralysés généraux (1).

Il ne saurait être question ici, à propos du diagnostic de la paralysie générale, de résumer toutes les formes de paralysie secondaire qui peuvent être la conséquence des affections les plus diverses.

Telles sont les tumeurs du cerveau, cancers, tumeurs fibreuses, exostoses, etc., qui donnent lieu à la céphalalgie, à la lésion des organes des sens, à de l'amaurose, à de la surdité et à une paralysie partielle qui ne se généralise que plus tard.

Les hémorrhagies cérébrales peuvent déterminer quelques symptômes analogues; elles amènent une démence paralytique qui peut en effet se confondre avec la période ultime de la paralysie générale.

Les paralysies saturnines s'accompagnent quelquefois aussi d'embarras de la parole, d'une faiblesse extrême du système musculaire ; mais on observe en même temps, avec l'absence des désordres intellectuels, le liseré blanchâtre des gencives, des vomissements, des coliques, la teinte de la peau, etc. D'autres fois enfin on voit se manifester l'affaiblissement des facultés intellectuelles.

L'alcoolisme grave, porté à un haut degré d'intensité, peut présenter des signes analogues à ceux que l'on observe dans la paralysie générale ; mais, outre les symptômes si caractéristiques que l'on remarque dans cette affection, tels que le tremblement, la céphalalgie, les fourmillements, les hallucinations spéciales, on ne tarde pas à voir tous ces accidents disparaître rapidement par la seule privation des boissons alcooliques.

(1) Drouet, Etud. clin, sur la paralysie gén. {Ann. méd. pnychi, 1871).

L'alcoolisme ne saurait être considéré comme une cause fréquente de paralysie générale ; dans quelques cas, cependant, il déterminerait d'après M. Hayem ou l'épaississement des méninges et la coïncidence fréquente de la pachyméningite, ou des altérations cérébrales analogues à celles de la paralysie générale, et caractérisées surtout par une multiplication abondante et diffuse des éléments conjonclifs des vaisseaux et de la névroglie.

La manie migesHve s' observe fréquemment à la suite d'excès alcooliques, c'est une forme d'aliénation mentale particulièrement liée à un embarras de la circulation cérébrale. Les symptômes qui la caractérisent l'ont fait confondre avec la paralysie générale . C'est en effet le même état d'oppression cérébrale, de trouble intellectuel profond, d'affaiblissement des facultés et même d'accidents paralysiformes, et de délire ambitieux, que l'on rencontre dans la paralysie générale.

On peut observer, comme Baiilarger et Ach. Foville (1) en citent des exemples, une excitation maniaque avec prédominance d'un délire de grandeurs, propos diflus^ contradictoires, incohérents, avec embarras de la parole et se terminant par la guérison. Le médecin doit être mis sur ses gardes lorsqu'il s'agit de fixer le pronostic.

Mais si la manie congestive constitue une maladie à part, qui ne doit pas être confondue avec la paralysie générale, on reconnaît cependant qu'elle y prédispose, et qu'elle y conduit le plus souvent (2).

Il existe encore une paralysie générale progressive, sans aliénation, qui aétédans les derniers temps l'objet de nombreux travaux, et sur laquelle nous nous bornerons à donner de courtes indications.

Cette affection désignée plutôt sous le nom d'atrophie musculaire progressive, signalée d'abord par Cruveilhier (3), étudiée depuis par Duchenne, de Boulogne (4), Aran, Charcot, etc., est caractérisée d'abord par l'atrophie et la paralysie graduelle et progressive d'un certains nombre de muscles. Elle débute de préférence par les mains, les avant-bras, les bras et les jambes; mais on la voit aussi envahir les muscles du tronc et même le diaphragme, et les malades succombent par une véritable asphyxie (5). Quand elle siège aux mains, on la reconnaît à l'amaigrissement du métacarpe, à l'enfoncement des espaces interosseux; aux avant-bras, on remarque l'atrophie des muscles antérieurs ou postérieurs de ceux qui partent de l'épitrochlée ou de l'épicondyle.

Le trouble fonctionnel du muscle, la parésie, est en définitive propor-

(1) Foville, Étude clinique de la folie avec prédominance du délire des grandeurs, Paris, 1871.

(2) Bulckens, op. cit., p. 47.

(3) Cruveilhier, Sur la paralysie musculaire progressive dtrophique. {Bull, de l'Acad. de méd. Paris, 1853, tome XVIII, p. 490.)

(4) Duchenne, Eleclrisation localisée, "if^ édition. Paris, 1872. (6) Duchenne, op. cit.

lionnelle à l'alléraLion musculaire. Les muscles alleinls se conlraclenl et restent excitables par l'électricité, tant que quelques fibres musculaires restent intacts; mais la contractilité va s'affaiblissant, et elle cesse au moment où les fibres musculaires sont atrophiées ou dégénérées. L'affection occupe à la fois les deux côtés du corps, mais elle est toujours plus prononcée d'un côté que de l'autre, et elle commence le plus ordinairement à droite. A l'autopsie on trouve, outre l'atrophie et la dégénérescence graisseuse des muscles, une atrophie des grosses cellules des cornes antérieures de la moelle (1).

En dehors de quelques autres symptômes propres, l'absence de troubles intellectuels permettra surtout de distinguer cette affection de la paralysie générale.

Il en est de même pour Taffection désignée, sous le nom de paralysie labio-glosso-pharyngée, décrite par Duchenne, de Boulogne, et en dernier lieu par Gharcot; affection qui se rattacherait surtout à une destruction atrophique des cellules motrices du bulbe. On observe au début une faiblesse musculaire générale, l'affaiblissement des membres inférieurs et supérieurs sans paralysie de la vessie et du rectum, et sans trouble de la sensibilité. Peu à peu surviennent la contracture, l'émaciation, les secousses fibrillaires ; enfin l'atrophie s'étend à tous les muscles, la langue, les lèvres, le pharynx, et le malade meurt par les complications ordinaires résultant de la paralysie des pneumogastriques. Le pouls s'élève sans qu'il y ait exagération de la température, l'anxiété est extrême, la respiration devient impossible. Mais là encore on ne rencontre pas les manifestations délirantes si caractéristiques de la paralysie générale des aliénés. Cette paralysie labio-glosso-pharyngée résulterait, comme le démontrent les recherches de Charcot, d'une sclérose particulière limitée à cette partie de la moelle qui est constituée par le faisceau postérieur des cordons antéro-latéraux, faisceau situé entre le sillon qui sépare les cordons postérieurs des antéro-latéraux. Cette sclérose s'étendrait jusque dans le bulbe; on pourrait la constater jusque dans les pyramides antérieures et en particulier dans le noyau de l'hypoglosse (2).

Comme le fait d'ailleurs remarquer avec raison le docteur Ferrand (3), on voit se produire d'une manière fréquente, dans la paralysie d'origine périphérique, les douleurs musculaires diffuses, le fourmillement des extrémités avant que se manifestent les phénomènes de la paralysie. La nutrition des nerfs périphériques étant atteinte sur place, et gravement altérée, trahit ainsi les troubles qu'elle éprouve, jusqu'à ce qu'une altération dynamique ou matérielle de ses éléments se soit développée

(1) Voir Racle, Diagnostic méd.,p&r Fernet et Straus, 5' édit., p. 100.

(2) Charcot, Société de biologie, sé&nce du 3 janvier 1873. {Gaz. méd., l'i janvier 187i.)

(3) Ferrand, Union méd., 23 novembre 1872.

au point d'en rendre impossibles les fonctions. Sans doute, ajoute l'auteur que nous citons, les mêmes sensations peuvent encore se produire en cas de lésions nerveuses, et par un mécanisme bien différent, mais en général elles ont quelque chose de spécial.

En définitive, ce qui différencie ces diverses espèces d'atrophie musculaire de la paralysie générale, c'est la conservation de l'intelligence et celle de l'irritabilité électrique, éteinte ou considérablement affaiblie dans l'atrophie musculaire graisseuse. Évidemment le problème deviendrait difficile à résoudre s'il survenait un état d'aliénation mentale chez un individu atteint d'atrophie musculaire.

Anatomo- pathologie. — Les lésions que l'on rencontre dans la paralysie générale, lorsque surtout elle est arrivée à une période avancée, sont en définitive nombreuses et complexes; elles résultent de l'extension du processus morbide aux différentes parties du cerveau et aux membranes qui l'enveloppent. Voici quelles sont alors les altérations les plus communément observées: on rencontre d'abord, dans la grande majorité des cas, des lésions qui appartiennent à la méningo-encéphalite chronique ; l'injection, l'épaississement des méninges, l'opacité de ces membranes, l'infiltration séreuse, séro-purulente du tissu cellulaire sous-arachnoïdien, les adhérences plus ou moins étendues avec la couche corticale, surtout au niveau de la scissure longitudinale, aux lobes antérieurs sur la convexité et à la face interne des hémisphères ; M. Galmeil a trouvé ces adhérences 28 fois sur 35 paralytiques. Les points du cerveau qui correspondent à ces adhérences, lorsque les membranes ont été enlevées, offrent un aspect tomenteux, comme ulcéré, d'une couleur violacée. Les os du crâne sont souvent injectés, la face interne de la dure-mère peut être recouverte d'une pseudo-membrane, néo-membrane d'une épaisseur variable, plus ou moins complètement organisée, qui caractérise une forme particulière d'irritation de la surface viscérale de la dure-mère, et que l'on désigne sous le nom de pachy méningite (1).

On trouve également du côté du cerveau des altérations nombreuses. Souvent il existe un hydrocéphale chronique, les cavités ventriculaires et arachnoïdienne peuvent renfermer une quantité de sérosité considérable ; la surface des ventricules présente très-souvent alors un grand nombre de granulations fixes qui lui donnent l'aspect chagriné.

La substance cérébrale, comprimée par l'épanchement séreux, peut être atrophiée et présenter une consistance plus grande ; les circonvolutions sont amincies et aplaties. On rencontre souvent enfin le ramollissement des différentes parties, et même de toute la substance du cerveau. Ces altérations se combinent de mille manières, elles sont rarement isolées et elles se montrent avec tous les degrés possibles d'intensité.

(1) Voir cliap. Anatom. puth.

3i-8 PATHOLOGIE SPÉCIALE.

Siège. Nature. — Des recherches nombreuses ont Hé faites dans les derniers temps pour découvrir le siège anatomiqne, la lésion primitive et la nature essentielle de la paralysie générale. Nous résumerons rapidement cette partie intéressante de son histoire.

M. Délaye pensait que cette maladie était causée par l'induration du tissu cérébral ; pour Fovilie père, elle était produite par l'adhérence des plans fibreux de la substance cérébrale.

Bayle pensait qu'elle était due à une méningite chronique ; elle serait, suivant Parchappe, la conséquence du ramollissement de la substance corticale ; enfin Calmeil la considérait comme ime méningo-encéphalite superficielle, chronique et diffuse.

Virchow fait justement remarquer que la présence des désordres organiques que l'on rencontre dans le cerveau des individus atteints de paralysie générale, peut être la conséquence de phénomènes purement passifs de diverses natures, et qui pourraient bien ne pas toujours reconnaître une origine de cause inflammatoire.

Tout indique en effet, chez les paralytiques, un travail spécial qui s'établit lentement dans les couches superficielles du cerveau, et qui donne lieu à des symptômes d'hypérémie, d'irritation et de compression. Les recherches histologiques faites à ce sujet semblent confirmer cette manière de voir.

M. Calmeil avait déjà trouvé à l'aide du microscope, à tous les degrés de la paralysie, les modifications histologiques de la phlogose. Cet auteur avait observé à une première période, l'augmentation de la vascularité, la stagnation du sang coagulé dans les vaisseaux distendus et tortueux ; à une période plus avancée, la transsudation à travers leurs parois d'un liquide qui, d'abord séreux et rougeâtre, ne renferme que la matière colorante du sang dissoute ; puis dépôt dans ce liquide, par une espèce de précipitation organique, de grands globules granuleux qui, mêlés à des globules moléculaires, forment d'épaisses traînées le long des vaisseaux, écartent et compriment les fibres nerveuses qui ellesmêmes ne tardent pas à s'altérer.

De nouvelles recherches ne tardèrent pas à confirmer, en les complétant, une partie des faits avancés par M. Calmeil. Ainsi, en Allemagne, le professeur Rokitansky constatait l'hypertrophie constante du tissu interstitiel de la substance corticale ; suivant cet auteur, le réseau interstitiel se ramollit, devient gluant, et entraîne consécutivement le ramollissement de la substance corticale. Les fibres interstitielles, dit cet auteur, qui traversent en tous sens la couche corticale, dépérissent successivement, s'affaissent sur elles-mêmes, et, une fois détruites, elles se métamorphosent en corpuscules colloïdes et amyloïdes; en môme temps les cellules ganglionnaires se gonflent et prennent une forme colloïde.

Le professeur Weld, d'autre part, constatait également l'hyperlro-

phie de la substance inlerslitielle dans le cerveau des individus atteints de paralysie générale, ainsi que l'hypertrophie des vaisseaux capillaires. On remarque, dit-il, sur la paroi extérieure de ces vaisseaux, une masse de tissus conjonclifs couverte de grains épars, ou groupés ensemble de forme ovale ; ce tissu présente des saillies inégales qui obstruent plus ou moins la lumière des vaisseaux fibreux; souvent le tissu conjonctif des vaisseaux se couvre de gouttes graisseuses et de sels calcaires trèsmenus.

L'oblitération des vaisseaux, consécutive à cette altération, a pour conséquence l'embarras de la circulation capillaire du cerveau, l'oppression et l'irritation du système nerveux cérébral, enfin la manifestation progressive des symptômes qui caractérisent la paralysie générale (1).

Les recherches faites dans ces derniers temps par d'autres observateurs distingués semblent justifier cette manière de voir.

M. le docteur Magnan a constaté chez les paralytiques les mêmes lésions que celles indiquées déjà par Rokitansky et le professeur Weld, c'est-à-dire la prolifération nucléaire du tissu interstitiel dans la totalité ou une partie plus ou moins étendue de l'organe cérébral ; la lésion atteindrait d'abord le tissu interstitiel pour s'étendre ensuite au tissu parenchymateux ; la prolifération du tissu conjonctif est, suivant lui, surtout remarquable autour de la paroi des capillaires; on la retrouverait également dans les parties blanches du cerveau. M. Baillarger avait indiqué déjà une induration de la substance blanche des lobes antérieurs ; lorsqu'on gratte, et que l'on dépouille la substance grise des lobes antérieurs, la substance blanche apparaît sous forme de crêtes résistantes et élastiques; mais cette circonstance se rencontre également dans les cerveaux sains.

M. Regnard (2) réclame pour lui et M. Baillarger la priorité de la découverte de cette sorte à.' encéphalite hyperplastique que présente le cerveau des individus atteints de paralysie générale, et que caractérise la prohfération nucléaire du tissu interstitiel. Nous venons de voir que c'est surtout depuis les travaux de Calmeil que l'attention des observateurs avait été appelée sur ce sujet, et que les lésions que nous signalons avaient déjà été depuis plusieurs années indiquées par différents auteurs.

MM. Poincaré et Bonnet, de Nancy, ont fait eux aussi des recherches histologiques à cet égard (3).

On observerait suivant eux, dans quelques cas, une prolifération du tissu cellulaire autour des capillaires, mais cette prolifération ne va pas jusqu'à effacer la lumière de ces vaisseaux. La principale et constante

(1) Weld, Correspondenz Blatt, 15 septembre 1860.

(2) Regnard, Thèse, 1866, et Nouvelles recherches sur la congestion cérébrale, {Gaz. hebd., 15 mars 1807.)

(3) Poincaré ut Bonnet, Am. méd. psych. nov. 1868.

:^î>0 PATHOLOGIE SPÉCIALE.

altération consisterait dans la déformation et la dégénérescence graisseuse des cellules ; les tubes nerveux restent toujours intacts. Enfin cette altération cellulaire se rencontrerait dans toute la chaîne du grand sympathique.

Les cellules adipeuses, qui se sont substituées aux cellules nerveuses dans les ganglions du grand sympathique, offrent souvent une coloration foncée qui peut aller jusqu'à la teinte noire. Ces altérations, ajoutent les auteurs que nous citons, entraînent des troubles de nutrition dans la plupart des organes, troubles qui aboutissent souvent à la dégénérescence graisseuse ou à d'autres modifications de leurs éléments, et se traduisent physiologiquement par l'ataxie d'abord, et ensuite par l'affaissement de toutes les fonctions de la vie de relation et de la vie végétative.

La paralysie générale serait, d'après le docteur A. Voisin, une infiammation ; elle est, suivant lui, accompagnée de fièvre, et cette fièvre présente une forme, une marche spéciales. Elle offre une certaine périodicité ainsi que le montrent les tableaux graphiques. Les caractères histologiques des lésions de la substance corticale ressemblent entièrement aux caractères présentés par les autres inflammations viscérales chroniques, et consistent en artérite,en transsudation du plasma sanguin, en organisation de ce plasma en cellules et en noyaux embryo-plastiques en nombre infini, puis en corps fusiformes, et enfin en tissu fibrillaire dans les parois vasculaires et dans la substance nerveuse qui avoisine les vaisseaux (1).

La grande majorité des auteurs qui se sont occupés de la paralysie générale, et ils sont nombreux, l'ont envisagée, dit Meyer, comme une inflammation chronique du cerveau et de ses enveloppes, et il a pu luimême, après un nombre considérable d'observations thermométriques, démontrer qu'en effet cette affection est presque toujours accompagnée d'une élévation plus ou moins notable de la température; fait qui a été récemment confirmé par les recherches d'un médecin anglais, le docteur Mickle. D'après Meyer, l'altération primitive partirait des vaisseaux capillaires, dont les parois deviennent le point de départ d'une prolifération plus ou moins considérable de cellules, lesquelles tantôt percent la paroi interne du vaisseau et l'oblitèrent, tantôt arrivent au même résultat par la pression qu'elles exercent du dehors. Les capillaires, ainsi oblitérés, se transforment en une espèce de fibre résistante à contours irréguliers en dedans et en dehors, et la circulation étant ainsi interrompue, il se forme sous l'effet de la pression sanguine des ectasies et des varices. Les foyers hémorrhagiques infiniment petits, mais visibles à l'œil nu, qu'on aperçoit sur la coupe d'un cerveau de paralysé général, ne sont pas autre chose. L'altération attaque en premier lieu la substance grise, mais plus tard ne reste pas bornée là; elle envahit

(1) A. Voisin, Noie lue à l'Académie de médecine, 26 janv. 1875.

également toute la substance blanche sans épargner même, dans les périodes ultimes de la maladie, les organes du centre, couches optiques, corps striés, pont de Varole, etc. La paralysie générale repose donc sur une inflammation chronique, dont le siège primitif est dans les capillaires. Les symptômes, tant intellectuels que somatiques, proviennent de troubles consécutifs de la circulation, et peuvent déjà exister à un degré très-accentué, avant qu'aucune autre altération s'ajoute ?i celle qui vient d'être décrite. Plus lard, les parties adjacentes de la substance cérébrale s'atrophient soit par la pression, soit par un manque encore plus complet de circulation, et l'organe entre dans la phase de dégénérescence graisseuse avec production de ces cellules à noyaux, dont il a été si souvent question dans ces dernières années (1).

LubimoflF, de Moscou, comprend de la même manière l'enchaînement des phénomènes morbides, à savoir : hypérémie vasculaire au début, puis altérations portant sur la constitution des éléments conjonctifs, et en dernier lieu modiflcation des éléments nerveux consécutive à celle des éléments conjonctifs. Telle est aussi l'opinion de Rindfleisch.

Quant à la cause prochaine de l'hypérémie vasculaire, Lubimofî la recherche dans une affection du grand sympathique ; une des raisons qui, selon lui, parlent en faveur de cette hypothèse, c'est que le pouls au lieu d'être normalement dicrote devient paralytique, les parois des vaisseaux n'ont plus la contractiUté nécessaire pour résister suffisamment à la pression sanguine; ainsi se développent des conditions favorables à l'exosmose.

Les résultats des recherches faites par cet auteur lui semblent rendre compte des phénomènes observés chez les malades pendant la vie. Il a vu que les lésions décrites plus haut affectaient de préférence le lobe frontal, centre des mouvements voulus, et le ganglion moteur central. Le développement exagéré du tissu conjonctif dans la substance grise qui environne les noyaux d'origine du facial et l'hypoglosse, les modifications des cellules nerveuses de cette région, expliqueraient d'ailleurs la précocité et la fréquence des manifestations morbides dans les muscles innervés par ces deux nerfs.

L'auteur se range également à l'opinion du professeur Westphall, qui considère comme constantes les lésions de la moelle', et il établit que, dans un certain nombre de cas, les manifestations pathologiques se rencontrent à un degré moins avancé dans celte partie des centres nerveux que dans le cerveau .

En somme, les résultats de ses recherches l'ont amené à conclure que le processus pathologique, dans la paralysie générale des aliénés, se résume dans une inflammation interstitielle chronique (2).

(1) L. Meyer, Altér. unat. de lu parai, gën. {Virchow, Arcft. 1873-1874.) Trad. par Châtelain {Aiin. méd. psxjcii., 1875.)

(2) Westphall, Virchow. — Arc/i. t. LVII. Gaz. méd. Paris, 3 oct. 1874.)

3b2 PATHOLOGIE SPÉCIALE.

En définitive, l'observation clinique démontre que, dans la grande généralité des cas, l'affection débute par des phénomènes d'abord fugaces et insidieux, puis définitifs d'irritation cérébrale. C'est ainsi qu'on voit survenir, à la période d'invasion, une excitation particulière imprimée aux facultés qui rappelle plus ou moins l'excilalion que Ton observe dans le premier degré de l'ivresse ; de là le délire expans if, l'espèce de forfanterie, la mobilité des idées, un sentiment de bonheur inaccoutumé, une activité plus grande, des illusions inconcevables, de l'insomnie et en même temps des atteintes plus ou moins répétées de congestion cérébrale. Tous ces phénomènes semblent prouver que l'atteinte est portée, toutd'abord, à ce qu'il y a de plus essentiel et de plus vivace dans le cerveau, k l'élément cellulaire lui-môme ; l'irritation, en se répétant, en s'accentuant, ne tarde pas à déterminer bientôt la dégénérescence des éléments nerveux et du tissu interstitiel dont nous venons de parler.

La paralysie générale, qui donne lieu à des manifestations morbides si variées et si nombreuses, ne saurait tenir évidemment à une lésion unique. Il est difficile d'admettre, malgré l'opinion des auteurs que nous venons d'exposer, que l'hyperplasie interstitielle soit toujours lésion primitive. Comment, en effet, comprendre dans cette pensée, que les signes plus ou moins graves observés du côté des facultés morales et intellectuelles viennent surtout au début disparaître tout à coup, cesser entièrement, pour se montrer de nouveau après un temps plus ou moins long, avec un cortège symptomatologique de plus en plus grave?

La lésion envahissante ne tarde pas, en effet, à atteindre surtout à l'origine de la maladie, soit isolément, soit concurremment, différents foyers de la substance grise ; de là des symptômes variables suivant que l'altération vient à prédominer dans telle ou telle région. Les recherches faites dans ces derniers temps sur la pathologie bulbaire tendent à élucider les points obscurs de cette question d'anatomie pathologique. MM. Charcot et Joffroy font observer-, en effet, que ce que l'on décrit sous le nom de paralysie labio-glosso-laryngée ne constitue pas une unité morbide, mais un groupe symptomatologique qui peut appartenir à plusieurs maladies, dépendre de plusieurs causes, et qui se rattache en définitive à l'atrophie plus ou moins marquée des cellules nerveuses de la moelle ou du bulbe (1).

Cette atrophie des cellules nerveuses, ainsi que le fait remarquer M. Joffroy, peut être primitive ou secondaire, c'est-à-dire survenir à la suite de causes diverses, de modifications produites par l'embolie ou la trombose dans les artères vertébrales ou leurs branches, d'une hémorrhagie siégeant dans la partie ventriculaire du bulbe, ou d'une compression de cet organe par une tumeur extra ou intra-bulbaire (2).

(1) Charcot et Joffroy, Arch. de physiologie, 18G9.

(2) Joffroy, Société de biologie, 10 août 1872.

On conçoit que, pour la paralysie générale, l'extension du processus morbide puisse se faire des couches corticales à la région bulbaire, et réciproquement. Les organes qui président aux fonctions intellectuelles sonteneffelliés, d'unemanière intime, à ceuxquisont chargés de pourvoir à l'accomplissement de la parole, qui est elle-même l'expression la plus complète et la plus accentuée des facultés intellectuelles. Ce sont précisément les troubles qui existent du côté de la phonation et de la déglutition qui forment, avec les manifestations délirantes, le caractère essentiel de la paralysie générale. Ces troubles persistent pendant toute la durée de la maladie; ils s'aggravent à mesure que celle-ci arrive à une période plus avancée, et l'on voit alors les malheureux malades éprouver une difficulté extrême pour mettre en exercice les muscles delà déglutition ; cette gêne, apportée de ce côté, ne leur permet plus que d'avaler avec la plus grande peine les aliments demi-liquides qu'on leur introduit dans la bouche.

M. le docteur Joffroy remarque, avec raison, que la déglutition est un acte réflexe, etpar conséquent le résultat de l'excitation d'un centre de déglutition qui se trouve formé par la réunion des noyaux de différents nerfs, pneumo-gastrique, spinal, hypoglosse, etc., noyaux qui sont réunis dans un même point et reliés intimement entre eux. Cette disposition anatomique, ajoute l'auteur que nous citons, nous explique comment une lésion très-minime peut à la fois suspendre ou entraver le jeu régulier de la déglutition, de l'articulation des sons, etc. (i).

En résumé, la lésion qui vient atteindre ces différents foyers de substance grise tend, après une période plus ou moins marquée d'irritation et d'excitation, à déterminer, avec l'affaiblissement progressif des facultés morales etintellectuelles, l'altération des mouvements qui président aux fonctions les plus délicates. C'est, en définitive, le désordre avec incoordination et excitation qui apparaît en premier lieu dans la paralysie générale, pour faire place bientôt à l'affaiblissement des facultés, comme à celui de la puissance musculaire des diverses parties du corps.

Traitement. — Le traitement de la paralysie générale ne présente malheureusement que des indications d'une efficacité douteuse; il n'existe pas d'agent thérapeutique capable d'enrayer les progrès de cetle triste maladie; le traitement devra en quelque sorte se résumer dans l'emploi des moyens préventifs et hygiéniques.

Si cette affection résiste presque toujours aux médications les plus actives dirigées contre elle, il est cependant possible dans un grand nombre de cas d'en ralentir la marche.

La première condition à remplir c'est surtout, au début de la maladie, d'isoler le malade, de l'éloigner de sa famille, de l'empêcher, particu-

(I) Voir Gaz. méd., 1872, n"' 41 et 42. Dago.net.

354 PAinOLOGIE SPÉCIALE.

lièrement dans la période d'excitation, de se livrer nnx écarts de conduite et aux excès de toutes sortes auxquels son afiection l'enlraîne facilement.

Les discussions, les émotions, les reproches que lui attire de la part des personnes qui l'entourent sa conduite désordonnée, qui est pour tous un objet de surprise douloureuse, toutes ces causes irritantes ne peuvent que hâter le progrès de la maladie.

Les médications les plus diverses ont été employées contre la paralysie générale. Bayle, convaincu de la nature inflammatoire de la maladie, proposait les saignées, les purgatifs, et ce mode de traitement malgré le peu de succès qu'il en a retiré a été préconisé par M. Calmeil.

Les sétons, les moxas, les onctions mercurielles, les vésicatoires appliqués sur une large surface du cuir chevelu, mis en pratique surtout en Allemagne, n'ont pas donné de résultats plus satisfaisant. Esquirol lui-même avait repoussé ces moyens comme dangereux, et comme pouvant donner lieu à des méningites promptement mortelles.

L'émélique à haute dose employé par Royer Collard, fut bientôt abandonné, parce qu'il aggravait l'état des malades.

Rech, après avoir fait de nombreuses expériences sur la digitale, avait fini par renoncer à l'emploi de ce moyen. La médication bromo-iodurée, mise en usage par le docteur Lunier, n'a pas été davantage suivie de résultats favorables (1).

Le traitement de la paralysie générale sera surtout celui des symptômes prédominants que la maladie présentera. On devra placer celui qui en est atteint dans les conditions les plus favorables de tranquillité ; tout en ne le laissant pas livré à lui-même, il importe cependant qu'il puisse prendre le plus d'exercice possible; les mouvements, la fatigue du corps tendent toujours à diminuer l'excitation cérébrale. Les bains tièdes, d'autant plus prolongés que l'excitation sera plus longue, exerceront sur le malade une influence heureuse. Les attaques de congestion seront avantageusement combattues par l'application de quelques sangsues et l'emploi de légers purgatifs.

La maladie venant à faire des progrès, il est utile de recourir aux toniques, de prendre toutes les précautions hygiéniques qui sont habituellement indiquées lorsqu'il existe de l'incontinence, et lorsqu'il s'agit d'imprimer aux différentes fonctions la stimulation de l'état de faiblesse croissant.

(1 ) Quatrefagea, Ptira/. gén., 1861. Montpellier

DÉMENCE

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