‹ Nouveau traité élémentaire et pratique des maladies mentales suivi de considérations pratiques sur l'administration des asiles d'aliénés [electronic resource]Chapitre 47 sur 95 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

Civilisation. — Les auteurs sont à peu près unanimes pour placer la civilisation en tête des causes générales de la folie. L'aliénation mentale est bien réellement une maladie particulière aux peuples civilisés. Au rapport de M. de Humboldt, on ne rencontrerait pas de véritables aliénés parmi les nations nomades et à demi sauvages de l'Afrique et de l'Asie. Au Caire (1), on compte seulement, sur une population de 300,000 âmes, soixante et quinze aliénés dans l'établissement de cette ville, et encore il en est qui appartiennent aux contrées avoisinantes. D'après M. Moreau, de Tours, il existe en Orient un nombre d'aliénés bien moins grand qu'en Europe ; il n'en a pas rencontré un seul dans la Nubie.

Un missionnaire a transmis à M. Guislain quelques renseignements sur les aliénés de la Palestine ; les recherches qu'il a faites à ce sujet n'ont abouti qu'à lui faire découvrir deux aliénés à Alexandrie, et deux à Jérusalem. Alexandrie compte 50,000 habitants, Jérusalem en compte 20,000. Un autre missionnaire célèbre, le père de Smet, n'a rencontré que des idiots et peu d'aliénés proprement dits chez les sauvages de l'Amérique.

Le docteur Williams, qui a résidé en Chine pendant douze ans, a constaté que l'aliénation mentale y est une maladie très-rare (2).

La civilisation est, en effet, liée aux progrès mêmes des sciences, de l'industrie ; elle multiplie les besoins, elle tend à surexciter la sensibilité morale, à exalter les facultés intellectuelles, et à développer une impressionnabilité exagérée qu'on ne rencontre pas chez les peuples qui se distinguent par l'uniformité de leurs mœurs et l'invariabilité de leur constitution morale et politique. Esquirol avait déjà fait la juste remarque que la civilisation multiplie les moyens de sentir, qu'elle fait vivre quelques individus trop et trop vile, et qu'elle imprime par conséquent, à l'activité cérébrale, un développement excessif.

(1) Notice publiée par Spengler.

(2) Guislain, Phrénopathies, t. II, p. 9.

Agglomération de la population. — Les grands centres de population fournissent, toute proportion gardée, un nombre d'aliénés plus considérable que les localités oîi la population est disséminée ; ainsi les villes en renferment, relativement, une proportion plus grande que les campagnes.

L'influence de l'agglomération semble ne pas se borner aux grands centres de population : elle s'exerce en quelque sorte h distance, on la voit dim.inuer ou augmenter à mesure qu'on s'éloigne de l'agglomération. M. Delisle a particulièrement constaté ce fait pour le suicide, dont la fréquence augmente ou diminue, à mesure qu'on se rapproche de Paris ou qu'on s'en éloigne. Cette môme observation s'appliquerait à ^'autres centres importants de population en France.' Ainsi la ville de Strasbourg, dont la population est d'environ 76,000 âmes, présente la proportion de un aliéné sur 394 habitants ; cette proportion est seulement de un sur 702 pour le reste de l'arrondissement. M. le docteur Renaudin a trouvé, pour la population totale du département de la Meurthe, un aliéné sur 1,468 habitants; dans ce nombre, la ville de Nancy figure pour la proportion de un aliéné sur 500 habitants (1). Nous verrons plus tard que le nombre des femmes aliénées l'emporte en général sur celui des hommes, dans les grands centres de population.

Idées régnantes. —Les idées régnantes d'une époque, d'une contrée, l'agitation politique, religieuse, non-seulement favorisent le développement de l'aliénation, mais lui impriment encore un cachet particulier. C'est aux croyances superstitieuses qui dominent dans certains pays, à la surexcitation des passions qui en résulte, qu'on doit attribuer toutes ces folies épidémiques qui ont régné à diverses époques.

Il y a peu d'années que l'on vit, sous l'influence des prédications des apôtres du méthodisme, surgir en Suède une véritable épidémie intellectuelle. Depuis longtemps les esprits avaient été fanatisés par des exercices d'une dévotion ardente. Une jeune fille, exaltée par de fréquentes lectures de la Bible, tombe dans un état d'extase, et cet acci dent devient aussitôt le point de départ d'une épidémie qui se propage de proche en proche avec une incroyable rapidité (1833-1842) ; nous avons vu ce phénomène se reproduire, dans ces dernières années, à -Morzines, commune de la Savoie.

Il n'est pas rare de voir en Amérique, particulièrement à la suite de ■ces grandes réunions qui ont pour motif des pratiques et des exhortalions religieuses, éclater un grand nombre de folies présentant un caractère épidémique.

Enfin, comme influence des idées régnantes sur le développement et sur la forme particulière du délire, on peut citer les exemples de lypémanie religieuse qui ont été observés à la naissance du christianisme ;

(1) Renaudin, Notice administrative et médicale sur Maréville.

les folies éroliques el chevaleresques qu'on vil naître à l'époque des croisades ; les cas si nombreux de démonomanie que mullipliait la crédulité superstitieuse du moyen âge, etc.

Éducation. — Une éducation mauvaise, mal dirigée ou trop précoce, en développant les organes de l'intelligence à une période de la vie oh le corps n'a pas encore pris son entier développement, peut être une cause générale, prédisposant d'une manière plus ou moins puissante à l'aliénation mentale. Les excès d'études, mais surtout la lecture de mauvais livres, d'ouvrages romanesques viennent, à un âge peu avancé, surexciter d'une manière fâcheuse certaines passions; elles les développent outre mesure; elles exaltent l'inyaginalion, et, en pervertissant le sens moral, elles impriment à l'intelligence une direction fâcheuse. De là ces excentricités, ces bizarreries qui conduisent tôt ou tard à une vie désordonnée, et à une des formes les plus graves d'aliénation.

Un autre vice de l'éducation, dit Félix Yoisin, un des plus capables de fausser l'entendement et de multiplier les conditions favorables au développement de l'aliénation, c'est de raisonner avec les enfants, de produire chez eux un développement prématuré, et par une illusion, malheureusement trop commune chez les parents, de croire qu'on peut créer à volonté des hommes supérieurs. «La nature, dit Rousseau, veut que les enfants soient enfants avant que d'être hommes ; si nous vouons pervertir cet ordre, nous produirons des fruits précoces qui n'auront ni maturité, ni saveur, et ne tarderont pas à se corrompre ; nous aurons de jeunes docteurs et de vieux enfants. »

Guislain croit devoir admettre, comme une vérité incontestable, l'influence que la découverte de l'imprimerie a exercée sur la fréquence des maladies mentales.

« C'est, dit-il, par la lettre imprimée, qu'on suscite chez les peuples des désirs et des colères, qu'on sème le mécontentement, qu'on verse dans le cœur le poison de l'envie et de la haine. »

Si une éducation efféminée, empreinte de mollesse et de condescendance peut rendre, plus tard, l'homme incapable de résister aux orages dont la vie est agitée, et faire succomber sa raison sous le poids des circonstances qui viennent l'opprimer; un système contraire d'éducation est souvent suivi des résultats les plus affligeants. « Nous croyons, avec Pinel, dit Esquirol, qu'une sévérité outrée, que des reproches pour les plus légères fautes, que des duretés exercées avec emportement, que les menaces, les coups, etc., exaspèrent les enfants, irritent la jeunesse, détruisent l'influence des parents, produisent des penchants pervers et même la folie, surtout si cette dureté est l'eflet des caprices ou de l'immoralité des parents. Ce système de sévérité (ajoute avec raison l'auteur que nous citons) est moins à craindre aujourd'hui que celui de condescendance dont nous avons parlé plus haut, principalement dans la classe aisée el riche. »

Sexe. — La considération des sexes, comme cause prédisposante générale, fournit des résultats variables, suivant les différents pays. D'après l'opinion d'Esquirol, on trouve un plus grand nombre de femmes aliénées dans les pays où certains vices d'éducation donnent aux jeunes personnes une activité précoce.

Sur un chiffre de 1,584 malades du département du Bas-Rhin, traitées à l'établissement de Stéphansfeld de 1835 à '18f)8, nous avons trouvé 814 hommes et 770 femmes ; en d'autres termes, les hommes ont offert la proportion de 51 p. 100, et les femmes de 49 p. 100.

Cette proportion est à peu près celle qui a été admise dans la statistique de la France (I). Or, dit l'auteur de cette statistique, comme il existe plus de femmes que d'hommes dans la population de toute la France, on peut conclure avec une grande probabilité, que la folie est une maladie à laquelle l'homme est plus prédisposé que la femme.

Nous acceptons volontiers cette conclusion, toutefois avec cette réserve, que l'homme présente surtout une prédisposition aux formes graves de la folie symptomatique, à la démence, à la paralysie générale, etc., qui ont leur raison d'être dans une lésion plus ou moins étendue de l'organe cérébral ; tandis que la femme offre une plus grande prédisposition aux formes dites essentielles de l'aliénation mentale, telles que la manie, la lypémanie, etc. Ajoutons encore une remarque que nous avons déjà faite : à savoir que, dans les départements qui se font remarquer par d'importantes agglomérations de population, le département de la Seine, par exemple, on trouve pour l'aliénation une supériorité numérique du sexe féminin.

Cette différence tient, en grande partie, aux conditions défavorables auxquelles sont exposées les femmes qui séjournent dans les grandes villes.

« D'une part, ainsi que le fait observer M. le docteur Renaudin (2), la substitution de la vie industrielle aux travaux agricoles vient exercer ses funestes effets ; de l'autre, la moralité trouve dans les grandes villes un écueil facile. Aussi voit-on surgir chez les femmes un cortège protéiforme de maladies nerveuses qui, autrefois, étaient parfaitement inconnues. L'aliénation, par suite d'anémie chlorotique, devient chaque jour plus fréquente. Le mariage est trop souvent un marché qui n'est pas à la portée de tout le monde ; beaucoup d'hommes sont contraints, par calcul, à rester célibataires, et nous ne devons pas être étonnés si les causes de séduction se multiplient avec l'exagération industrielle. Aussi combien de situations ne voit-on pas se dénouer par la dépravation ou par la folie? »

Age. — L'aliénation est une affection qui se développe spécialement

(l'i Statistique delà France. Strasbourg, 1857.

(2) Renaudin, Compte rendu de la Société de Nancy, 1858.

à la période moyenne de la vie, à celte époque où l'homme est entré dans le plein et entier exercice de ses facultés, alors que commencent pour lui les soucis de toutes sortes, les luttes et les passions qui agitent l'existence .

L'aliénation mentale, à part les cas d'imbécillité et d'idiotie, est un fait exceptionnel avant l'âge de la puberté; on en rencontre seulement de rares exemples dans l'enfance. A partir de la puberté on observe, aux différentes périodes de la vie, les proportions suivantes que nous avons relevées sur un nombre considérable de malades, et qui sont à peu près celles constatées par la plupart des médecins aliénistes :

De 15 à 20 ans on trouve 7 pour 100 aliénés, ou 1 sur 14

— 50 à 60 — 11 — 1—9 Après 60 ans — 7 . — i 14

C'est donc à l'âge moyen de la vie, entre 30 et 40 ans, que les affections mentales viennent se montrer en plus grande proportion. Il résulte d'un relevé fait de tous les établissements d'aliénés, en Angleterre, que c'est de 30 à 50 ans qu'on y compte le plus d'aliénés .

Tandis qu'on observe chez les femmes des proportions à peu près égales pour les âges de 20 à 30, de 30 à 40, et de 40 à 50 ans, il existe au contraire, sous ce rapport, des ditïérences essentielles chez l'homme. Ainsi l'on voit chez celui-ci la fréquence de la maladie se doubler, en passant de la période de 20 à 30 à celle de 30 à 40 ans. C'est en effet à celte dernière période, que l'homme vient presque tout à coupse trouver en présence des difficultés que les hasards de la vie sèment à chaque instant sous ses pas, tandis que pour la femme l'heure de la lutte a sonné depuis longtemps déjà.

Esquirol avait admis que la disposition à l'aliénation mentale, au lieu de décroître à l'âge de retour, ne fait qu'augmenter à cette époque de la vie. Cette opinion a été combattue par la plupart des médecins qui ont fait, à ce sujet, des recherches statistiques. « Une autre considération, ajoute Guislain (1), infirmerait plus ou moins l'assertion du célèbre médecin français : c'est que, de 40 à 60 ans, il y a plus de personnes qui ont éprouvé des récidives que de 20 à 40 ans. A l'âge de retour, ce sont donc plus souvent des individus ayant déjà été aliénés qui retournent dans les établissements. »

Si l'on examine la forme de l'aliénation mentale, dans ses rapports avec les différentes périodes de la vie, on trouve les résultats suivants : la manie a été plus fréquente, dans les deux sexes, à l'âge de i^O à 40 ans ;

(I) (ims\a.in, PhrénopathieSf p. 107.

la lypémanie a été observée avec un excédant très-notable chez les femmes, à l'âge de AO à 30 ans ; la démence dans les deux sexes, a son chiffre le plus élevé entre 40 et 30 ans; mais bien plus commune chez les hommes, elle apparaît chez eux aussi plus fréquemment entre 30 et 40 ans. Les habitudes de boisson, sur lesquelles nous aurons à revenir plus tard., ne sont pas sans doute étrangères à ce fait.

Guislain fait remarquer que la folie homicide s'annonce à un âge très-jeune. 11 a noté aussi différents cas de suicide chez les enfants.

« Ce qui frappe le plus, dit M. Brierre de Boismont, dans la plupart des histoires de suicide commis par des enfants, c'est la futilité des motifs qui semblent les avoir poussés au suicide. Un enfant de 9 ans se tue de chagrin d'avoir perdu un oiseau qu'il aimait ; un autre de 12 ans, cité par M. Falret, se pend de dépit de n'être que le douzième de sa classe (1) ».

M. Delasiauve a signalé quelques symptômes qui appartiennent particulièrement à la folie du jeune âge. Ainsi l'on observe, surtout chez les enfants, une tendanceà la stupeur extatique; des alternatives d'extase et d'agitation turbulente; l'attitude guindée, quelquefois grotesque des malades; le rire niais, convulsif; la fréquence des hallucinations; l'insomnie opiniâtre; l'amaigrissement; la pâleur du visage, la tête douloureuse, le pouls ralenti. L'hérédité, les coups, les chutes sur la tête, les convulsions et l'onanisme, telles sont les causes plus particulièrement observées de la folie du jeune âge (2).

L'on a aussi observé la tendance à mettre le feu, chez de très-jeunes aliénés.

État civiL — Depuis Esquirol, on a admis l'influence du célibat comme une cause de prédisposition générale à l'aliénation. Ce fait est incontestable. Ainsi, l'on compte en France un aliéné sur 328 céhbataires âgés d'au moins 13 ans, la folie étant exceptionnelle avant cet âge. Pour les veufs, la proportion descend à un sur 942, et pour les personnes mariées elle est seulement d'un sur 1,523. Le nombre des femmes célibataires, devenues aliénées, l'emporte dans les grandes villes sur celui des hommes célibataires. Nous avons déjà indiqué plus haut quelques-unes des raisons principales. Les jeunes filles, assujetties dans les villes importantes à des occupations sédentaires, deviennent facilement chlorotiques ; non-seulement elles sont soustraites à l'air vivifiant des campagnes, mais elles se trouvent encore exposées à des causes nombreuses de séduction, par suite surtout de l'insuffisance de leurs ressources.

Résumé. — Les différentes causes générales que nous venons d'énumérer peuvent nous faire comprendre l'influence considérable que cer-

(I) Brierre de Boismont, Ann., p, 80. 1855. (^) Bt\si$m\x\e, Gazette des liôpitaux, \Sb2, ,

laines conditions extérieures viennent, d'une manière générale, exercer sur la disposition morale et intellectuelle, et la part importante qu'elles prennent alors à la formation du trouble des facultés. Il nous reste à examiner l'action plus immédiate des causes, dites spéciales, c'est-àdire celles qui agissent particulièrement sur l'individu.

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