CAUSES DÉTERMINANTES, MORALES ET PHYSIQUES
Les causes déterminantes, que l'on désigne encore sous le nom d'occasionnelles, et qui provoquent directement l'aliénation mentale, ont été divisées en causes physiques et en causes morales. Ces causes peuvent avoir une action complexe, et se combiner de mille manières.
Lés auteurs ont, de tout temps, remarqué qu'il existe à un point de vue très-général deux circonstances principales dans lesquelles la folie tend à se produire. D'une part ils ont admis des causes matérielles, organiques ou autres, venant exercer une influence funeste, directement ou indirectement, sur le système nerveux ; d'autre part ils ont reconnu avec raison, car c'est évidemment la cause la plus fréquente pour les formes essentielles de l'aliénation, des influences d'une nature moins ap. préciable, dont l'action sur le système nerveux est moins facile à saisir et à bien comprendre, mais dont l'existence n'en est pas moins évidente : nous voulons parler des impressions morales plus ou moins vives. De là" la division établie déjà par Esquirol, et qui mérite d'être conservée au point de vue pratique de causes physiques et de causes morales.
Il est inutile d'entrer ici dans des considérations étendues pour ce qm concerne l'influence des causes physiques et celle des causes morales : les preuves les plus manifestes mettent ce point hors de doute.
L'homme a une double nature ; il renferme en lui deux modes d'exis tence intimement liés l'un à l'autre, et qu'il est impossible au médecin de séparer d'une manière absolue. Les deux modes simultanés, mais non
^g.,^ ÉTIOLOGIE DES MALADIES MENTALES,
identiques, de l'existence humaine, exercent l'un sur l'autre une influence réciproque. Comme être organisé, vivant dans le temps et dans l'espace, l'homme obéit instinctivement à des lois nécessaires, communes à tons les animaux. Comme être intelligent, intelligence servie par des organes, ainsi que le dit Bonald, il a conscience de lui-môme et de son intelligence; il assiste sciemment aux phénomènes moraux qui se passent en lui, il possède une liberté morale, une force' en vertu de laquelle il peut non-seulement diriger les mouvements de son corps, mais encore, jusqu'à un certain point, entraver ou modifier certains actes de la vie organique.
Non-seulement les différentes parties d'un même appareil organique sont liées entre elles de manière à ce que la fonction s'accomplisse avec régularité, mais encore il existe entre les divers organes de l'économie une solidarité commune qui les unit entre eux, et les place dans une dépendance réciproque. Les parties les plus distantes réagissent les unes sur les autres ; de là ces influences nombreuses que les physiologistes ont désignées sous le nom de sympathies, et que M. Longet et d'autres auteurs rapportent aux irradiations du système nerveux. Tout, en définitive, vient aboutir au cerveau, organe de la pensée, instrument immédiat de l'âme.
L'âme, dit Bûchez, n'a conscience d'elle-même, de ses propriétés, de ses propres facultés que par son action sur le cerveau, ou plutôt qu'en se servant de l'intermédiaire de cet organe.
Quoi qu'il en soit, il y a lieu d'examiner, pour l'étude pratique de l'aliénation ces deux ordres de causes : les causes physiques et les causes morales ;'mais, nous devons le dire, elles n'agissent pas toujours d'une manière isolée, le plus souvent elles s^associent entre elles pour déterminer le développement de la maladie mentale.
C'est seuleraenl quand le terrain est suffisamment préparé que la cause devient réellement active, c'est lorsque l'individu a déjà éprouvé une atteinte plus ou moins profonde dans sa santé, lorsqu'il a été sujet à diverses impressions pénibles, c'est alors qu'on voit la maladie accomplir son évolution.
S'il est un fait que l'on ne saurait mettre en doute, c'est l'influence que certaines affections de l'âme exercent sur noire organisation. Par quel mystérieux mécanisme cette action vient-elle particulièremen atteindre les organes chargés de présider à l'exercice des facultés intcilectuelles? Quelle est la modification morbide apportée à cette portion du cerveau, qui a pour conséquence le trouble, le désordre de l'intelligence? Ce sont là des problèmes qui probablement, malgré de nombreuses
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recherches faites à ce sujet, resteront longtemps encore environnés d'obscurités.
Le fait que nous devons nous borner à constater, c'est la prédominance des causes morales sur les causes physiques dans la génération de la folie. C'est là, dit Parchappe, une vérité acquise à la science, et que l'observation avait enseignée aux anciens ; c'est ce que les recherches statistiques ont démontré pour les modernes.
Sur un relevé statistique que nous avons fait il y a quelques années, nous avons trouvé sur 974 aliénés, chez lesquels il avait été possible de constater la cause de l'aliénation, 405 ayant éprouvé des impressions morales de diverses sortes; un peu plus des deux cinquièmes du chiffre total des malades. Pour MM. Parchappe et Guislain, la proportion serait plus forte, et l'on devrait admettre soixante-six causes morales pour cent cas de maladie, les deux tiers.
Chagrins domestiques. — Esquirol considère avec raison les chagrins domestiques comme une des causes d'aliénation les plus fréquentes. « Les chagrins domestiques comprennent, dit-il, les peines, les douleurs, les contrariétés, les infortunes, les discussions de famille ; on ne se persuade pas combien cette cause agit sur le peuple, principalement sur les femmes (4). »
Qui n'a vu les constitutions les plus robustes fléchir sous le poids des peines endurées au foyer de la famille? Qui n'a vu l'inconduite d'un fils, d'une fille, briser le cœur de malheureux parents, dont les plus douces espérances, les plus chères illusions venaient disparaître du même coup ? Combien de fois la raison d'une mère n'a-t-elle pas succombé, à cette intarissable douleur causée par la perte de l'enfant auquel elle portait une affection sans bornes ; car l'amour maternel dépasse en puissance tous les sentiments que la providence a placés au fond du cœur humain. H Cette espèce de tristesse a une particulière amertume, dit Descartes, en ce qu'elle est toujours jointe à la mémoire du plaisir que nous a donné la jouissance. »
Le chagrin revêt toute espèce de formes; il prend sa source dans une foule de circonstances; revers de fortunes, ambition déçue, désordre introduit au sein de la famille, perte d'emploi, remords, jalousie, amour contrarié, telles sont les circonstances que nous voyons se reproduire à chaque instant.
Un père de famille, à force de travail et d'économie, amasse un capital de trente mille francs. 11 a l'imprudence de le confier à son beau-père, qui le dépense et le perd en spéculations malheureuses. L'infortuné, à la vue de la perte totale d'une fortune si laborieusement réalisée, ne tarde pas à être pris d'une des formes les plus graves d'aliénation.
Une jeune fille, sur le point de se marier, réclame près de son frère
(1) Esquirol, t. I, p. 58.
le petit avoir qu'elle lui avait confié et qui devait lui servir de dot. Celuici ne peut lui faire celle restitution ; la perle de la dot entraîne le refus de mariage, et ce double coup ébranle bientôt la raison de la malheureuse fille.
Un jeune homme est atteint d'un asthme symptomatique, d'un emphysème pulmonaire et d'une affection organique du cœur. Il est dans un étal habituel de cyanose. Aux souffrances qu'il endure, viennent s'ajouter d'autres chagrins profonds : d'abord la mort d'un de ses frères ; plus tard, dans la même année, il voit mourir presque en même temps sa mère et un autre de ses frères ; puis une jeune ûUe qu'il aimait ne larde pas, elle aussi, à succomber. Ces pertes successives, jointes à Taffeclion organique qui est pour lui une source d'inquiétude permanente, déterminent l'explosion presque subite d'un délire violent : on le voit se précipiter par la fenêtre qu'il venait d'ouvrir, ens'écriant : «Braves gens, un miracle vient de s'accomplir, moi aussi je suis mort ! » Il venait d'être pris d'un accès de manie aiguë.
Toutes ces causes se présentent avec un nombre infini de variétés, elles se combinent soit entre elles, soit avec diverses lésions organiques, et leur association prépare plus ou moins rapidement le terrain favorable à l'évolution de la maladie. De là résulte l'impérieuse nécessité, pour le médecin, de tenir compte de ces diverses circonstances et des faits même en apparence les plus insignifiants.
Crainte. Frayeur. — La crainte et la frayeur sont plus souvent qu'on ne le pense l'origiue de dérangements intellectuels et de troubles nerveux.
La frayeur est, on le sait, une des causes les plus fréquentes d'attaques d'épilepsie et même d'hystérie. Esquirol et Guislain ont trouvé, pour celle cause, la proportion d'environ 12 p. 100 chez les aliénés; nous sommes loin d'avoir rencontré celte fréquence dans nos relevés statistiques. On n'en doit pas moins reconnaître que la frayeur produit des effets redoutables, surtout sur les imaginations ardentes, et notamment sur les jeunes enfants. Elle paralyse momentanément les facultés; sous son influence la respiration est suspendue , la circulation est ralentie, la peau se couvre d'une sueur froide, le sang se retire des extrémités et reflue vers les organes intérieurs. Elle exerce sur les centres nerveux une action tellement marquée que, dans quelques cas, on l'a vue dissiper l'ivresse sur-le-champ, et rappeler l'homme à son bon sens, en présence d'un danger imminent. Certaines conditions organiques peuvent aussi en exagérer les effets; par exemple, la susceptibilité nerveuse, une constitution affaiblie ; lorsque l'estomac est à l'état de vacuité ; quand a lieu la période menstruelle, etc.
Causes religieuses. — Le fanatisme religieux, dit Esquirol, qui a causé tant de folies autrefois, a perdu toute son influence aujourd'hui, et produit rarement le dérangement des facultés. Cependant il existe des
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localités où cette cause se rencontre assez fréquemment. On l'observe particulièrement dans les pays où des cultes différents sont en présence les uns des autres, et dans quelques communes où les passions religieuses sont portées à un haut degré d'intensité.
Amour. — « L'amour, qui cause si souvent l'érotomanie et même la nymphomanie dans les pays chauds, a perdu, dit Esquirol, son empire en France ; l'indifférence des esprits a gagné les cœurs, et les passions amoureuses n'ont ni l'exaltation ni la pureté qui engendrent la folie érotique. »
La remarque de ce maître célèbre est juste au fond, malgré cela il n'est pas de médecin qui n'ait eu l'occasion d'observeri des exemples plus ou moins remarquables d'aliénation déterminés par des chagrins d'amour.
C'est surtout la lecture assidue d'ouvrages romanesques, érotiques, qui de nos jours est une cause puissante d'excentricités maladives ; nous avons vu depuis quelque temps les faits se multiplier sous ce rapport.
Une littérature plus propre à pervertir le sens moral qu'à fortifier l'intelligence, en surexcitant les passions, tend par cela même à exalter l'imagination, à fausser le jugement, à déplacer les affections naturelles et légitimes, elle développe par suite une disposition marquée à la folie.
Nous ne nous étendrons pas davantage sur des influences dont le nombre varie à l'infini, et dont nous avons voulu seulement faire ressortir l'extrême importance.