CAUSES PHYSIQUES. — AFFECTIONS DIVERSES
Les causes physiques peuvent exercer leur action de plusieurs manières ; tantôt elles agissent mécaniquement et par une sorte d'action directe : telles sont les affections qui produisent la compression, la congestion, l'inflammation du cerveau ; tels sont encore les coups, les chutes, les exostoses, les tumeurs, les ossifications, etc. Dans cette classe rentrent les cas toujours graves de délire symptomatiqueque nous avons en partie déjà étudiés (1).
La folie peut survenir à la suite de l'ingestion de substances qui provoquent un trouble dynamique ; tels sont les spiritueux, l'opium, etc.
Enfin, au nombre des causes physiques, se trouvent diverses afl'ections organiques, la plupart des affections convulsives, dites névroses, et certaines maladies aiguës qui viennent plus ou moins retentir sur le système nerveux et en dérangent les fonctions.
(1) Chapitre consacré à I'Anatomie rATiiOLOOi/jUE.
Quelques troubles fonctionnels, ceux de la menstruation, par exemple, peuvent être invoqués comme une cause déterminante, el même comme la cause prédisposante de l'aliénation ; de môme que celle-ci peut,, dans quelques circonstances, être considérée comme les ayant déterminés. Dans ce cas, il existe une action réciproque du trouble fonctionnel et de l'état mental.
Ce qu'on peut souvent observer, c'est l'influence toute particulière exercée par la lésion organique sur la forme môme du délire ; il n'est pas rare alors de voir ce dernier revêtir une physionomie spéciale et un cachet véritablement caractéristique. Nous examinerons à l'occasion les manifestations délirantes plus ou moins en rapport avec la cause physique, l'altération organique qui vient les produire.
Affections or^niques. — L'aliénation mentale peut survenir à la suite de certaines aCTections plus ou moins graves, qui s'accompagnent ou non de délire pendant le cours de la maladie. Nous nous bornerons à les passer rapidement en revue.
Fièvre typhoïde. — Le dérangement des facultés a été] observé, surtout pendant la convalescence de la fièvre typhoïde. Le désordre consiste dans une espèce de manie qui, d'habitude, disparaît assez facilement, mais qui peut aussi affecter un caractère plus fâcheux. Chomet cite, à ce sujet, l'exemple d'une jeune fille entrée en convalescence le vingt-sixième jour d'une fièvre typhoïde extrêmement grave. Après dix-huit ou vingt jours de convalescence, on remarque, sans cause appréciable et sans augmentation dans la fréquence du pouls, un changement notable dans son caractère. Peu à peu sa raison s'altère au point qu'on est obligé de la transporter à la Salpêtrière, d'oi!i elle a pu sortir entièrement rétablie après y être restée seulement quinze jours.
Forget (1) cite également l'ahénation comme une complication qu'on peut observer pendant la convalescence de cette maladie. Cet accident se dissiperait, suivant lui, presque constamment; lorsqu'il persiste, il y a lieu de le considérer comme le résultat d'une alTectioa encéphalique à peu près incurable.
Louis (2) a vu deux fois, quand la fièvre avait diminué, ou même au-, commencement de la convalescence, le délire se caractériser par des idées fixes. Un malade prétendit, pendant cinq jours de suite, que depuis son admission à l'hôpital il avait été dans son village, et qu'il en avait rapporté des louveteaux qu'il voulait vendre. Pendant cinq jours,, quelque objection qu'on lui fît, il resta dans la même illusion que d'ailleurs il soutenait avec beaucoup de calme. Ce ne fut qu'après ce temps, à la suite d'une promenade qu'il venait de faire, qu'il reconnut son erreur. Une jeune fille soutint d'abord, pendant deux jours, que sa.
(1) Forget, Trailé de l'Entérite follicideuse . Paris, 184 1.
(2) Louis, Recherches iur la gastro-entérite, t. II, 5G6.
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sœur était morte ; elle l'affirmait avec l'accent de la plus profonde conviction, s'occupant de ses petites nièces, de leur deuil, etc.
La convalescence d'une fièvre typhoïde doit ôtre considérée comme prédisposant à la folie, par cette raison d'abord qu'elle porte uneatteinte profonde au système nerveux, et peut-être plus encore parce qu'elle détermine l'appauvrissement du sang. En effet, la folie persistetant que dure l'anémie ; elle se dissipe à mesure qu'une alimentation réparatrice fait renaître les forces et rétablit les fonctions dans leur état normal.
Pneumonie. — Après la fièvre typhoïde, la pneumonie est peut-êtrela maladie qui paraît le plus prédisposer à la folie. Il importe toutefois de séparer le délire qui survient pendant la convalescence, et dont le pronostic est favorable, de celui qui donne tant de gravité à la pneumonie. Dans ce dernier cas, les émotions morales et surtout l'abus des liqueurs alcooliques seraient les causes les plus communes du déliregrave, qui serait une véritable complication delà pneumonie, et contre lequel le professeur Ghomel conseillait d'associer, surtout chez les ivrognes, quelque boisson alcoolique à une médication opiacée. C'est seulement lorsque la pneumonie est en voie de résolution que se manifeste cette forme d'aliénation que nous venons d'indiquer, dont le pronostic n'est nullement fâcheux, et qui est en général de courte durée.
Fièvres intermittentes. — Sydenham, Boerhave, et quelques auteurs allemands, ont signalé les fièvres intermittentes comme pouvant donner lieu à des troubles de l'intelligence. C'est surtout à la suite de récidives fréquentes, lorsqu'il est survenu une cachexie séreuse, quelquefois sous l'influence d'un léger état d'oedème cérébral, qu'on peut observer l'aliénation mentale avec un caractère plus ou moins marqué de stupeur, Priedreich (1) a rassemblé, sous ce rapport, un certain nombre d'observations. Pour notre part, malgré les fréquentes épidémies de fièvres intermittentes que nous avons pu observer, surtout en Alsace, il ne nous a pas été donné de rencontrer des exemples évidents de fièvres intermittentes dégénérées en aliénation. Celte cause nous paraît fort douteuse. Nous partageons l'opinion de Guislain, et nous croyons, ainsi que nous l'avons dit, qu'il y a lieu dans ce cas de tenir grand compte de la cachexie et de l'appauvrissement du sang. M. Baillarger pense que les fièvres intermittentes prédisposent à l'aliénation mentale, en agissant d'abord comme toutes les affections nerveuses, mais surtout en produisant l'anémie, et par conséquent en augmentant encore la prédominance du système nerveux sur le système sanguin.
L'on a pensé aussi que les fièvres de nature paludéenne, par une sorte (I) Friedreicli, Pathologie des maladies psychiques.
de perturbation apportée dans le système nerveux, pouvaient amener une crise favorable de la folie, et dans ce but on a cherché, notamment en Allemagne, à faire naître artificiellement des accès fébriles. L'expérience nous a démontré, à l'asile de Stéphansfeld, que ces accès n'ont jamais modifié le délire d'une manière favorable ; si quelquefois l'agitation maniaque paraît céder momentanément, pendant la période de fièvre, elle reprend souvent avec une intensité plus grande, dès que l'accès est terminé. Nous ne saurions donc partager l'opinion de quelques médecins d'Allemagne, qui voudraient voir construire une maison d'aliénés au milieu de terrains marécageux, persuadés des effets bienfaisants que les fièvres intermittentes ne manqueraient pas de produire sur l'aliénation mentale.
Nous trouvons la confirmation de l'opinion que nous venons d'émettre dans un excellent travail de M. le docteur Duclos, médecin de l'asile des aliénés de Betton (Savoie). L'asile de Betton est situé dans une vallée limitrophe de la Maurienne, oh les eaux viennent s'accumuler à certaines époques de l'année, et transforment la vallée en une sorte de marais que l'action du soleil, si prolongée qu'elle soit, ne peut dessécher complètement ; aussi les fièvres intermittentes y sont elles-mêmes endémiques ; elles n'épargnent personne. Après un séjour d'une certaine durée, médecin, employés, malades, tous payent leur tribut à l'influence paludéenne. Les aliénés ont paru moins réfractaires ; les mélancoliques sont devenus plus agités, mais pour retomber bientôt dans une prostration plus morne ; les maniaques, d'abord plus calmes, ont été pris ensuite d'une agitation plus grande; les uns et les autres ont marché plus rapidement vers la démence ; deux maniaques seuls semblent s'être améliorés (1).
Il y a donc lieu de conclure que, dans la majorité des cas, les accès de fièvre, surtout en déterminant un état cachectique, exerçent une influence défavorable sur la marche de l'aliénation, et qu'ils tendent plutôt à transformer en démence les diverses formes d'aliénation qui, jusque-là, présentaient encore des chances de guérison.
Affection rhumatismale. — Quoique rares, les cas de délire consécutifs à une diathèse rhumatismale ou goutteuse ne sauraient être mis en doute. On doit certainement admettre, dans quelques circonstances, une prédisposition à l'aliénation, mais il peut arriver aussi que cette prédisposition n'existe pas, et il faut bien alors reconnaître que le principe morbide vient porter son action sur le cerveau ou ses enveloppes. Suivant le docteur Berthier, la diathèse rhumatismale, lorsqu'elle cause la folie, détermine plus souvent la forme maniaque qu'il ne faut pas pas confondre avec le rhumatisme cérébral, état aigu, pyrétique, à marche rapide, et beaucoup plus grave (2).
(1) Duclos, Ann. méd.-psych. , 18-47, p. 150.
(2) Berthier, Névroses diat/iésiques, 1875, p. 46.
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Affection vermineuse. — On trouve dans la science quelques exemples d'affeclion vermineuse ayant déterminé l'aliénation, ou plutôt des accès de délire plus ou moins prolongés. M. Legrand du SauUe a cité des faits intéressants rapportés par les auteurs, notamment de larves logées dans le conduit auditif externe, dans les fosses nasales, dont la présence aurait été une cause de vive irritation, et aurait déterminé des accidents cérébraux plus ou moins remarquables. Esquirol et Ferrus ont également rencontré des cas de guérison d'affection maniaque, déterminée par l'expulsion de vers intestinaux. Ferrus a communiqué à l'Académie de médecine (1) l'observation d'un aliéné guéri immédiatement après l'expulsion d'un ténia, au moyen d'une décoction d'écorce de racine de grenadier. Frank a vu, chez les juifs de la Lithuanie, un délire furieux causé par des ascarides. Vogel a observé un jeune homme chez lequel deux attaques de manie furieuse, à quelques années l'une de l'autre, se dissipèrent immédiatement après l'expulsion d'une assez grande quantité d'ascarides (2). Une observation remarquable de délire maniaque produit par la présence de vers lombrics dans l'estomac, et guéri aussitôt après leurs expulsions, a été publié (3). Friedreich (4) a également publié un certain nombre d'observations dans lesquelles la présence d'helminthes, ténia, lombrics, ascarides, auraient provoqué des accès de délire subit ; l'expulsion aurait été suivie de la cessation presque immédiate des accidents. Cette cause, quoique peu fréquente, ne nous paraît pas cependant devoir être mise en doute (5).
Onanisme, excès sexuels. — Plus le système nerveux est excité, dit Réveillé-Paris, plus il s'affaiblit; et plus il s'affaiblit, plus il est disposé à l'excitation. On remarque ici un cercle cruel d'irritation et d'affaissement, dans lequel s'usent et se consument radicalement les forces.
En tête des causes qui viennent porter une atteinte profonde au système nerveux, se trouvent l'onanisme et les accès sexuels.
Quelques auteurs, particulièrement Tissot, Deslandes, H. Fournier (6), ont décrit les ravages que ces tristes habitudes ne manquent pas d'exercer sur la constitution physique et morale de l'individu.
Dans l'ordre des altérations physiques, on ne tarde pas à observer l'amaigrissement du sujet qui se plaint en même temps d'un sentiment de lassitude, d'abattement et d'une sorte de courbature. La physionomie perd sa fraîcheur pour revêtir une teinte grise jaunâtre; les yeux sont entourés d'un cercle gris bleuâtre ; l'appétit est capricieux, la digestion paresseuse ; il n'est pas rare de voir survenir, comme conséquence, l'épuisement, par suite du ramollissement du système nerveux cérébro-
(1) Ferrus, Bull, de l'Acad. de médecine.
(2) Vogel, Ann. méd.-psych., 1857, p. 441.
(3) Anna/es médico-psychologiqùes , 1845, p. 292.
(4) Friedreich, Pathologie générale.
(5) Da,\a.ine, Traité des entozoaires et des maladies vermineuses. Paris, 18G0.
(fi) II. Fournier, De Ponanisme, causes, dangers, inconvénients et remèdes. Paris, 1875.
spinal; le tabès dorsalis, et quelquefois la phthisie pulmonaire n'ont souvent pas d'autre origine.
Au point de vue moral, les suites des excès vénériens ne sont pas moins désastreuses : on observe d'habitude une disposition hypochondriaque accompagnée d'idées de suicide ; ou bien un état maniaque avec affaiblissement des facultés intellectuelles; l'incohérence des idées s'ajoute à des erreurs de jugement et à divers troubles de la sensibilité générale.
On peut, en outre, remarquer la lenteur des mouvements, le dégoût pour toute espèce de travail, et une évidente difficulté pour fixer l'attention. Les onanistes sont craintifs, pusillanimes ; un rien les effraye, ilsfuient l'éclat de la lumière, le regard des personnes qui les entourent; les plus nobles instincts sont paralysés chez eux ; leur regard, iorsqu'iJ n'est pas hébété, a quelque chose de sauvage et de sournois. Malgré leur état habituel d'apathie et de timidité apparente, ils sont quelquefois sujets à des accès de fureur, et peuvent devenir extrêmement dangereux. Un malheureux jeune homme que nous avons observé, et dont la raison s'était égarée à la suite de ces regrettables excès, a voulu, dans un moment de surexcitation sauvage, frapper sa mère d'un coup de couteau.
« Que ne puis-je, dit le docteur Ellis, emmener avec moi, dans mes visites de tous les jours, les tristes victimes de ce vice, et leur faire voir les terribles conséquences de leur funeste passion 1 Je pourrais leur montrer des personnes favorisées par la nature des talents les plus distingués et les plus propres à les rendre utiles à la société et à en faire l'ornement, tombées dans un tel état de dégradation physique et morale que, le cœur se brise à cetle vue. »
Esquirol signale l'habitude de l'onanisme comme étant aussi commune chez les femmes que chez les hommes ; mais elle paraît moins funeste chez les premières.
Il fait remarquer avec raison que ce vice est souvent aussi la conséquence de l'aliénation, et il le signale comme en étant fréquemment le prélude. Il n'est pas rare de voir des malheureux, surtout à la période prodromique de la paralysie générale, poussés irrésistiblement à des excès sexuels. Esquirol fait encore observer justement que la masturbation est un des obstacles qui s'opposent le plus à la guérison des aliénés qui s'y livrent fréquemment, pendant le cours de leur maladie. Les crétins, les imbéciles, les idiots s'y abandonnent avec fureur.
Les auteurs sont partagés sur la fréquence de cette cause dont il est difficile d'obtenir l'aveu, soit du malade lui-même, soit des parents chargés de fournir des renseignements.
Spermatorrhée. Pollutions. — On a signalé, dans ces derniers temps, les perles involontaires du liquide séminal, pour peu qu'ellessoient répétées ou abondantes, comme pouvant constituer chez les jeu-
CAUSES DÉTERMINANTES. ^^'^ nés sujets une cause délerniinante du désordre des facultés. Le professeur Lallemand (1) a recueilli l'histoire de plusieurs de ces malades chez lesquels l'impulsion au meurtre existait seule, ou s'accompagnait du penchant au suicide. Ces aberrations intellectuelles étaient tellement sous la dépendance de la spermatorrhée, qu'elles disparaissaient aussitôt que les perles séminales venaient à cesser, et reparaissaient avec la même force quand celles-ci se manifestaient de nouveau.
Le docteur Lisle a communiqué (2) le résultat de ses remarques sur ce sujet. Il a recueilli l'observation de malades chez lesquels il existait depuis plusieurs années des pertes séminales involontaires, et qui présentaient les symptômes suivants : souffrances physiques plus ou moins anciennes, dont le siège et la nature sont difficiles à déterminer; penchant instinctif, irrésistible à la tristesse, à la mélancolie, et plus tard au suicide. Changement graduel de caractère, d'idées, d'affections, d'habitudes; de temps en temps faiblesse de l'intelligence, et surtout de la force morale, inaptitude au travail, indécision habituelle, tendance à l'isolement, irritabilité, disposition méfiante et soupçonneuse.
Un de nos malades nous écrit les lignes suivantes : « Je suis un jeune homme de vingt-cinq ans, ayant des pollutions nocturnes qui m'affaiblissent extraordinairement ; alors j'ai mal à la colonne vertébrale, mal aux yeux, enfm je suis las et fatigué. Je suis pâle et maigre, mes membres sont décharnés; tout cela provient de la masturbation que j'ai apprise d'un autre garçon, à l'âge de douze à treize ans. J'ai toujours un grand appétit, mais la digestion ne se fait plus comme autrefois ; quand je mange un peu, alors j'ai mal au ventre. Il y a déjà longtemps que je n'ai plus d'érections, et la nuit la semence s'en va sans la moindre érection. Je crois que les vaisseaux séminaux sont dilatés, qu'ils ne sont plus en état de retenir la semence, ils sont devenus ainsi à force de masturbation. J'ai déjà consulté plusieurs médecins, et cela depuis déjà plusieurs années, mais aucun n'a été en état de me rétablir... »
Suivant le docteur Lisle, la folie qui reconnaît celte cause est rebelle à tous les moyens de traitement dirigés contre les affections cérébrales; elle est au contraire rapidement guérie, si l'on remédie à la perte séminale, et s'il n'existe pas de symptômes de paralysie ni de démence, Nous examinerons plus tard les moyens proposés pour combattre les pertes séminales provoquées ou involontaires, et particulièrement la cautérisation de l'urèthre employée contre ces dernières par le professeur Lallemand.
Menstruation. — Chez les femmes, les désordres de la menstruation peuvent être considérés, dans une foule de circonstances, comme une cause incontestable de l'explosion de la folie. Il est des jeunes filles qui deviennent folles par suite des difficultés mêmes que la menstrua-
(1) Lallemand, Des pertes séminales involontaires. Paris, 183C-i2.
(2) Lisle, Bull, de l'Académie du 25 mars 1852.
ÉTIOLOGIE DES MALADIES MENTALES, tion éprouve pour s'élablir; la folie disparaît aussitôt que les règles viennent ;\ se montrer. La suppression brusque de l'écoulement meus truel, quelle qa'en ait été la raison, refroidissement ou impression morale, etc., a été fréquemment la cause déterminante de l'aliénation qui a pu se dissiper dès que les règles se sont rétablies. Cette influencé énergique de la menstruation, sur l'organe cérébral, se montre chez le plus grand nombre de femmes aliénées, chez lesquelles le délire s'exaspère au moment de l'apparition de la menstruation, pour diminuer à mesure que l'écoulement se manifeste.
Au début de presque toutes les formes de folie, on peut remarquer la suppression de cette fonction importante.
Nous avons observé une malade, entre autres, prise à chaque époque menstruelle d'impulsions homicides violentes. Sous l'influence de cette disposition elle avait tué ses trois enfants, peu de temps avant son arrivée à Stéphansfeld.
La puberté peut être chez les jeunes gens, chez les jeunes filles surtout, la source des accidents névropathiques les plus variables. Le travail physiologique qui s'accomplit alors donne lieu à des passions nouvelles, et à une surexcitation des facultés qui, dans quelques cas, vient imprimer au cerveau une activité désordonnée. «C'est, dit le docteur E. Rousseau, l'aiguillon de l'amour qui se fait sentir, pressant, irrésistible, avec son cortège de joies et de douleurs, d'espérances et de déceptions. Quelquefois c'est une application prématurée à certains travaux abstraits, ou bien une étude mal entendue de la religion, conduisant à des pratiques austères et inconsidérées (1). »
État puerpéraL Folie puerpérale. — L'état puerpéral est signalé par tous les auteurs comme une cause d'aliénation assez fréquente chez les femmes. Il n'est pas sans importance d'examiner ce qu'on doit entendre, sous le nom d'état puerpéral, lorsque surtout il s'agit de rechercher le rôle pathogénique que cette nouvelle situation vient jouer dans le développement des accidents cérébraux.
L'état puerpéral, puerpera, femme en couches, ne comprend à vrai dire que l'ensemble des modifications fonctionnelles et organiques qui surviennent chez les femmes, pendant et après la parturition, jusqu'au retour des règles, ou jusqu'à l'établissement de la lactation. Cette manière de considérer l'état puerpéral nous paraît la plus rationnelle. Cependant, au point de vue de notre sujet, et à l'exemple de Monneret (2) nous admettrons les trois périodes suivantes : 1° période de gestation; 2° partwition ; 3° de lacfation.
Première période de la folie puerpérale. Grossesse. — Si quelques phénomènes nerveux apparaissent au début de la grossesse, on peut surtout les observer à mesure que celle-ci avance, et particulière-
(I) E. Rousseau, Folie^ puberté. Paris, 1857.
(2; Monneret, Pathologie générale. Paris, I857-I861.
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ment dans les trois derniers mois de la gestation, lorsque le sang vient îi subir d'importantes modifications. D'une part la fibrine augmente et se rapproche de la proportion que l'on rencontre dans les plegmasies; de l'autre, il y a diminution des globules et de l'albumine; le sérum devient moins riche en matériaux solides; il y a tendance à l'anémie et prédisposition aux hydropisies. On observe dans quelques cas, à la face interne des os du crâne, le développement d'ostéophytes qui prouvent toute l'énergie de la nutrition.
L'altération chloro-anémique que subissent les femmes enceintes, et l'influence sympathique exercée par l'utérus sur le système nerveux, nous expliquent en partie les phénomènes morbides qu'on peut alors observer: tels sont les migraines, les névralgies de diverses parties du corps, la gastralgie, les appétits bizarres, les vomissements plus ou moins opiniâtres, les convulsions passagères, ou les attaques éclamptiques que l'on voit se déclarer dans les derniers mois.
L'utérus gravide, ainsi que le fait remarquer M. Mattei, peut exercer une certaine influence sur le cerveau parla voie de l'innervation et par celle de l'économie. On peut le considérer comme un nouveau centre de vie qui, à l'aide des nerfs du grand sympathique et de la moelle, peut agir sur toute l'économie, et le cerveau n'échappe pas toujours à cette action.
Mais ce n'est pas là le seul mode d'influence que peut exercer l'utérus gravide sur les centres nerveux. La gestation influe aussi sur la distribution des liquides aux centres nerveux, et sur leur nature indispensable à l'exercice normal des fonctions nerveuses.
Par son volume, l'organe gestateur agit d'abord mécaniquement sur la circulation du petit bassin, puis sur toute la circulation abdominale et enfin sur celle du thorax et du cerveau. La gêne de la circulation cérébrale est donc un phénomène assez frappant de la gestation, mais celle-ci agit aussi sur les phénomènes de nutrition, de respiration, de sécrétion et d'excrétion, et la modification du sang peut altérer aussi les fonctions cérébrales, comme nous voyons ces fonctions être influencées par l'anémie, l'albuminurie, la diabète, les cachexies, etc.
Voilà donc bien des voies par lesquelles l'utérus gravide peut agir sur le cerveau, sans avoir besoin de l'action vague des sympathies; si maintenant on arrive aux faits proprement dits, on peut diviser les phénomènes qui se manifestent pendant la gestation en trois groupes ou degrés.
A un premier degré, le plus léger, il y a des phénomènes cérébraux assez fréquents, mais sans altération bien notable des phénomènes de volition et de jugement. On peut observer quelques bizarreries de caractère, une exagération de la sensibilité locale et générale, la femme peut manifester quelques caprices ou des craintes exagérées, mais elle conserve l'empire de la raison et de la volonté. Rien n'est plus fréquent que de voir les femmes, dire à toutes les époques de la grossesse : « Si je
-iSG ÉTIOLOGIE DES MALADIES MENTALES.
m'écoulais, je ferais telle ou telle chose, mais je comprends que cela me nuirait et nuirait à l'enfant que je porte, etc. »
A un deuxième degré, les phénomènes de volilion etdejugementsont altérés, mais non sur tous les points. La femme fait alors ce qu'elle ne devrait pas, parce qu'elle ne comprend pas qu'elle faitmal, ou plutôt parce qu'elle ne peut pas s'empêcher de le faire. C'est ainsi qu'on a acquitté des femmes coupables de délit envers les choses, vols, incendies, etc., ou envers les personnes, voies de fait, homicides, etc. On les a excusées^ lorsqu'elles avaient manqué aux lois de l'honneur et de la probité, par cela seul qu'elles étaient enceintes. Mais c'est ici que commence l'exagération des auteurs. La question des envies, comme moyen de transmission des impressions de la mère sur le corps de l'enfant, est aussi ancienne que l'histoire, il en est question dans la Bible à propos de Jacob; il n'y a même pas longtemps encore- que les médecins y croyaient aussi ; rien n'est plus inexact. Ce qui est resté des envies est une volonté, pouvant prendre une force si grande chez la femme grosse, qu'elle approche de la monomanie . Ainsi il est positif que la femme, pendant la gestation, peut quelquefois avoir des mouvements très-prononcés de sympathie ou d'antipathie ; mais ces mouvements sont-ils plus forts que l'empire de la volonté raisonnée et raisonnable ?
Une jeune mariée avait pour son mari une répulsion invincible, mais ^lle avait la conscience delà peine qu'elle lui causait; elle n'aimait pas pour cela un autre homme, et encore moins elle ne se rendait pas coupable d'infidélité. Cette répulsion s'est terminée à l'accouchement. Il est inutile de faire l'histoire des envies que les femmes enceintes manifestent avec impatience et vivacité, mais jamais la volonté n'a été entraînée au point de commettre quelque acte nuisible, un vol, un homicide, etc. La femme conserve alors assez de force de volonté pour résister là où elle le doit.
A un troisième degré les facultés sont troublées dans leur généralité, c'est la folie avec ses degrés et ses variétés.
M. Mattei, dont nous résumons les idées, exprime cette opinion : que les aliénistes ont confondu la folie, dans l'état puerpéral, avec celle qui est uniquement causée par cet état. Ainsi les chagrins, les accès de folie antérieurs, k prédisposition héréditaire sont les causes habituelles, et non l'état puerpéral lui-môme de l'aliénation. Quoi qu'il en soit, des milliers de femmes enceintes, qu'il a eues sous les yeux, ne lui ont pas fourni un véritable cas de folie arrivant pendant le cours de la gestation et exclusivement causé par cet état.
Les cas de folie tenant uniquement à la grossesse sont donc excessivement rares, et si une femme grosse en offre les signes, il faut en chercher la cause plutôt ailleurs que dans l'état puerpéral. Cet état peut être mis au nombre des causes occasionnelles de la folie, mais il n'est pas démontré qu'il en soit la cause déterminante. L'espoir d'une guérison après la
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cessation de l'état puerpéral exige par conséquent beaucoup de réserve, et il vaudrait mieux combattre la maladie, dès qu'elle paraît, sans atlentlre la fin de l'état puerpéral.
En un mot, ou la femme grosse a des monomanies et commet des actes de folie comme une malade dans tout autre état que la grossesse, et alors elle entre dans les cas ordinaires; ou bien elle est- exempte de ces maladies, et l'état puerpéral ne la prive pas assez de son libre arbitre pour qu'elle ne puisse pas répondre des actes qu'elle savait d'avance être blâmables ou punissables. Les femmes qui ont invoqué cet état pour se faire absoudre, en ont par conséquent le plus souvent imposé. Il n'en est pas moins vrai que l'état puerpéral modifie légèrement, en plus ou en moins les facultés intellectuelles, et que c'est là un motif d'accorder facilement les circonstances atténuantes (1).
Cette dernière réserve, faite par le docteur Mattel, prouve suffisamment la néèessité de soumettre chaque cas particulier à un examen attentif; il doit être toujours l'objet d'une appréciation spéciale. Nous avons observé, pour notre part, un très-petit nombre de femmes devenues aliénées pendant leur grossesse; quelques-unes, à la suite de vomissements incoercibles, de contrariétés diverses, du chagrin surtout de se voir de nouveau enceintes ont été prises d'aliénation mentale; elles ont pu se rétablir dans les derniers mois de la grossesse ; l'accouchement n'a apporté pour les autres aucune amélioration dans leur état mental.
Suivant Marcé (2), la folie qui paraît se rattacher au travail de la gestation ou en recevoir sa cause excitante, ne débute guère qu'à partir du quatrième mois, pour croître ensuite progressivement, tandis que les troubles moraux sympathiques, très-marqués dans les premiers mois, vont généralement ensuite en s'elFaçant.
D'après l'auteur que nous citons, la mélancolie serait la forme d'aliénation prédominante. Parmi les faits nombreux qu'il a pu étudier à ce point de vue, il ne se trouve qu'un très-petit nombre de cas oh l'accouchement ait mis fin au trouble intellectuel survenu pendant la grossesse; l'avortement, proposé comme moyen de guérison de la folie des femmes i grosses, doit donc être sévèrement réprouvé.
Le docteur Cerise s'était élevé lui-même déjà contre cette pratique (de l'avortement qu'il a vue employer en Angleterre. Dans le cas qu'il a feu l'occasion d'observer, la malade succomba aux suites de l'avortement, tsans même qu'il se fût manifesté la moindre amélioration dans son état imental.
La grossesse, chez les aliénées, se fait habituellement d'une manière tnormale; bien plus, on a observé des cas où des femmes, tant qu'elles rrestaient bien portantes, étaient sans -cesse exposées à faire des fausses
(1) Mattei, Gaz. des hôp., 26 août 1865.;
(2) Marcé, Traité delà folie des femmes enceintes. Paris, 1858. Dagonet. o»
couches; elles accouchaient au contraire à terme, lorsqu'elles étaient prises d'aliénation mentale.
Quant à l'utilité admise par quelques auteurs de la grossesse ellemême, dans le but de modifier le désordre mental, elle est fort contestable. Esquirol regarde comme exceptionnelle la guérison de la folie par le mariage et par l'accouchement; il dit, au contraire, avoir vu beaucoup de folies, non-seulement persister, mais encore s'aggraver par ces moyens.
Les observations que nous avons pu faire nous-même à ce sujet nous confirment dans cette opinion. Nous nous souvenons d'une jeune fille atteinte de nymphomanie, et qui devint enceinte après être sortie de l'établissement de Sléphansfeld, en voie d'amélioration. Celte malheureuse jeune fille a va sa folie s'aggraver par le fait de la grossesse et de l'accouchement.
Il arrive souvent que la folie, lorsqu'elle s'est présentée pendant la grossesse avec le caractère mélancolique, se transforme peu après l'accouchement en un état d'excitation maniaque plus ou moins violente, .
Deuxième période de l'état puerpéral. Folie puerpérale proprement dite. — L'état puerpéral proprement dit comprend, nonseulement l'acte même de l'expulsion du fœtus, mais encore les modifications locales ou générales qui surviennent à la suite du travail de l'accouchement jusqu'au moment où les organes de la génération ont repris leurs fonctions normales, suspendues par la gestation.
L'ahénation puerpérale, proprement dite, est celle qui se développe dans les quatre ou cinq semaines qui suivent l'accouchement, jusqu'au rétablissement régulier de la menstruation, ou jusqu'à l'époque où la ractalion est devenue un état véritablement physiologique, si la femme cillcii t6«
Il est inutile d'énumérer les causes qui prédisposent les femmes à l'aliénation pendant l'état puerpéral; les douleurs térébrantes du travail de l'enfantement, l'anxiété qui les accompagne, l'impatience qui domine à ce moment les femmes, souvent même les mouvements de colère qu'elles ne peuvent retenir, telles sont les causes puissantes d'excitation cérébrale. Si l'on ajoute cet excessif besoin de sommeil qui tourmente les nouvelles accouchées, et que viennent interrompre à chaque instant de nouvelles douleurs, l'état d'anémie profonde et les hémorrhagies qui peuvent survenir à la suite du travail, on comprendra combien sont nombreux les éléments morbides qui viennent aggraver cette disposition spéciale. Pendant le travail, dit le professeur Nœgelé (I), il se passe une modification importante dans tout le système nerveux de la femme, qui se fait voir par le changement de son caractère et par les émotions qui
(1) Nœgelé, Traité pratique de T art des accouchements. Paris, 1869.
CAUSES DÉTERMINANTES. 499
l'agitent. Les femmes les plus sensées, les plus courageuses, divaguent alors et deviennent pusillanimes. La physionomie est altérée, les yeux sont hagards, le regard fixe; mais c'est surtout pendant la troisième et quatrième période du travail que cet état ressemble à un véritable accès d'aliénation mentale.
Suivant certains auteurs on voit, dans l'accouchement normal, le délire survenir assez fréquemmen l pendant quelques minutes, et persister même des heures entières, au moment de la dilatation du col ou par suite du passage de la tête.
Ce délire passager, qui se manifeste pendant l'accouchement, et souvent immédiatement après, a été désigné par quelques médecins sous le nom de folie transitoire {paraphrosyne).
Klug rapporte le cas d'une paysanne admise à l'hôpital de Berlin, qui fut prise à la suite d'un accouchement laborieux d'une agitation extrêmement violente, au point qu'elle cherchait aussitôt après avoir accouché, à saisir son enfant pour l'étrangler. Cet état d'agitation dura environ quatre heures, puis elle se remit tout à coup comme si elle sortait d'un rêve, demandant à la gardienne des explications sur ce qui s'était passé. On comprend quelles difficultés de semblables accès peuvent présenter en médecine légale.
Le travail de l'enfantement, sa durée, ses difficultés, les vives douleurs qui l'accompagnent, les perles utérines plus ou moins abondantes, exercent sans doute une influence puissante sur le développement de la prédisposition à l'aliénation; mais les impressions morales jouent un rôle bien autrement important encore dans la production de cette maladie : le chagrin, la honte, la misère, l'abandon d'un séducteur, la jalousie, etc. ; telles sont les causes habituelles signalées par les auteurs. Esquirol a trouvé que les influences, agissant sur le moral, sont quatre fois plus nombreuses que celles qui ont une action physique.
Parmi les causes physiques, on a cité les écarts de régime, l'impression du froid, l'action des courants d'air qui auraient déterminé la suppression des lochies.
L'hérédité joue aussi, dans la production de la folie puerpérale, un rôle considérable. Burrow a cherché à démontrer que la moitié au moins des femmes, atteintes de folie puerpérale, présentent une disposition héréditaire.
D'après le docteur Heift, de Berlin, la proportion serait de 39 p. 100, : Sur un relevé de 30 malades observées à Stéphansfeld, et devenues alié- ! nées à la suite de couches, 14 avaient des parents à difl'érents degrés < devenus aliénés. Sur 92 femmes admises à la Salpètrière de 1811 à 1814 ipour cause de manie puerpérale, un grand nombre présentait égale- I ment une prédisposition héréditaire. Le docteur Macdonald, aux ÉtatslUnis, a trouvé sous ce rapport une proportion de 26 p. 100. C'est • ordinairement vers le quatrième ou le cinquième jour après l'accouche-
jjOo ÉTIOLOGIE DES MALADIES MENTALES.
ment, quand la sécrétion du lait est en train de se faire, qu'on observe
le plus communément l'explosion de la folie puerpérale.
On trouve comme symptômes précurseurs, plus ou moins longtemps avant l'invasion de la maladie, une irritabilité extraordiniiire, de l'insomnie, delà céphalalgie, le regard brillant, la figure animée, exprimant déjà un certain degré d'agitation; la sécrétion du lait diminue, s'arrête même; il y a de la constipation. Cet état peut être accompagné ou non d'un rnouvement fébrile ; tantôt le pouls reste faible et tranquille, tantôt il est petit et rapide. La peau peut être chaude, humide, mais c'est surtout à la tête que la chaleur se porte ; on constate parfois des bourdonnements d'oreilles; la langue est blanche; le ventre reste mon; les malades se montrent d'abord méconlenies, silencieuses, et témoignent de l'indifférence à l'égard de leur enfant, puis le délire se caractérise de plus en plus. Lorsque celui-ci revêt une forme plus grave et le plus souvent mortelle, on voit la langue devenir sèche et lul.gineuse; les sécrétions cessent brusquement; les malades tombent dans un état d'indifférence, d'hébétude et bientôt de coma, qui ne tarde pas
à amener la mort.
Formes d'aliénation de cause puerpérale. - Les formes les plus diverses ont été observées dans la folie puerpérale. On irouve toutefois, par ordre de fréquence, la manie, la lypémanie et les différentes variétés du délire partiel. La démence qui survient immédiatement à la suite de Télat puerpéral est assez rare. Esquirol ne l'a observée que
8 fois dans 92 cas.
La manie ne présente pas, à vrai dire, des caractères différents de ceux qu'on observe d'habitude; on a cependant remarqué que le desordre des idées est plus intense , que l'excitation générale est plusviolente qu'on ne l'observe dans la généralité des cas, et qu elle se complique plus souvent d'impulsions irrésistibles, dangereuses et d idéesé ôtiques. Les malades se livrent facilement, à l'égard de 'enfant qu'elles viennent de mettre au monde, à des actes d'une redoutable violence qui ont leur raison d'être dans la perversion du sentiment maternel. Les discours qu'elles tiennent sont obscènes, elles cherchent a se découvrir, leurs gestes et leur tenue les rendent, pour les personnes qui les entourent un objet de scandale. Lorsqu'il y a rémission des accès il est asse; commun d'observer de la pesanteur de tête, une altération des traits plus ou moins marquée, et une sorte de malaise général.
La fypémanie nous a aussi paru, dans la plupart des cas, offrir des caractères plus tranchés que d'habitude. La physionomie rev . e remarquable expression de souffrance ; la figure est ^-^^'S"^^^ ; ! sont profondément altérés. La perversion des sentiments nature e particulièrement du sentiment de la maternité, l^V'^^f HpTômme et les tendances suicides ont été observées dans la mélancolie, comme dans la manie des nouvelles accouchées.
CAUSES DÉTERMINANTES. 5Ul
Pronostic. — Dans la majorité des cas, la guérison se fait assez rapidement; il n'est pas rare de voir celle-ci précédée du rétablissement des fonctions puerpérales ou des sécrétions physiologiques.
Troisième période de l'état puerpéral. Folie des nourrices.— La folie des nourrices s'observe moitié moins souvent que celle des nouvelles accouchées. Mais, comme le fait remarquer Marcé, il s'en faut de beaucoup que toutes les femmes allaitent leurs enfants, et cela diminue d'autant l'importance de cette comparaison. Circonstance remarquable, tous les cas de foUe survenus pendant l'allaitement se partagent en deux catégories; les uns se sont produits dans les six ou sept premières semaines de la lactation, les autres après huit mois ou plus d'allaitement. Cette circonstance serait importante au point de vue étiologique; car si les faits du premier groupe paraissent se rattacher encore à l'état puerpéral proprement dit, les autres se lient à l'épuisement des forces qui résultent de la lactation prolongée. Aussi est-ce, dans ce dernier cas, avec les marques de l'anémie et d'une profpnde débilitation. que les malades se présentent ordinairement (1).
Considérations statistiques. — La folie puerpérale est assez fréquente. Suivant Esquirol, elle a lieu une fois sur 12 aliénées; cette fréquence paraît être plus grande encore dans la pratique civile ; l'auteur que nous citons a trouvé la proportion de un sur sept.
Le docteur Webster a trouvé, à Bedlam, une femme atteinte de folie puerpérale sur 18 aliénées. Il fait remarquer que cette affection est plus fréquente et plus fatale pour les classes élevées que pour les classes inférieures. Beaucoup plus souvent produite à la suite de l'accouchement que pendant l'allaitement, elle se déclarerait plus fréquemment aussi après le sevrage que durant l'allaitement. L'âge est, en général, de 20 à 30 ans. Trois cas sur cinq éclatent avant le quatorzième jour après la délivrance, tandis que le danger diminue à mesure qu'on s'éloigne de la parturilion. Autrefois la maladie était moins fréquente (2).
Sur 66 cas recueillis par le docteur Macdonald, aux États-Unis, 44 survinrent durant la période puerpérale proprement dite, et 18 à l'époque de la lactation. Sur ces 66 malades, 29 furent prises de dérangement intellectuel à leur premier enfant; dans près de la moitié des cas, le désordre s'est manifesté une semaine après l'accouchement; il a €u lieu 44 fois suc 66 pour le premier mois, période stricte de l'état puerpéral (3).
Nature de la folie puerpérale. — On a rapporté à l'existence de l'albuminurie le développement de la folie puerpérale. Sans nier la ' part d'influence que cette cause peut avoir dans la production des accidents, il y a lieu toutefois de reconnaître qu'il a été impossible de
(1) Marcé, analysé parC. Potain, Ann. médico-psijch., 1858, p. 623.
(2) Webster, Ann. médico-psych., 1850, p. 814.
(3) Macdonald, Urnon riiéd., 10 octob. 1857.
constater la présence de l'albumine dans le plus grand nombre de cas.
L'albuminurie est, on le sait, une des complications que l'état puerpéral peut entraîner. Elle semble dépendre elle-même d'une lésion particulière de l'innervation ; et dans quelques cas où il nous a été possible de l'observer à une époque antérieure à l'invasion de la folie, nous l'avons vue disparaître, à mesure que cette dernière prenait un caractère plus tranché.
M. Simpson rapporte également quatre faits de manie puerpérale pour lesquels il aurait été consulté, et dans lesquels l'albuminurie aurait été observée, mais seulement au moment de l'apparition des symptômes.
La plupart des auteurs s'accordent à regarder cette affection comme étant rarement de nature inflammatoire; l'état anémique, l'épuisement nerveux, l'irritabilité cérébrale qui en est la conséquence, telles sont les conditions organiques qui en favorisent le développement.
On comprend les indications thérapeutiques qui peuvent résulter de celte manière de voir. L'éloignement de toute cause irritante, un régime tonique, analeptique, des moyens calmants, quelques purgatifs doux, quelquefois l'opium uni à l'aloès, tels sont les moyens principaux qui doivent être employés dans la plupart des cas.
Les lésions trouvées à l'autopsie des femmes atteintes de folie puerpérale sont extrêmement variables. Au début de la maladie, il paraît y avoir communément une turgescence vasculaire du cerveau plus ou moins intense, et dans quelques cas exceptionnels on a rencontré une exsudation hémorrhagique de nature passive. Nous renvoyons à ce sujet aux considérations qu'a produites un de nos anciens internes, M. le docteur Weill (i).
Chlorose. Anémie. — Les exemples d'aliénation intimement liée à la chlorose et un état de chloro-anémie, sont communs dans les annales de la science, et les cas de gnérison obtenus uniquement sous l'influence d'un régime tonique ferrugineux et réparateur s'observent, chaque jour, dans les établissements d'aliénés.
La plupart des affections aiguës graves, certaines diathèses, paraissent agir sans doute en portant sur les centres nerveux une action spéciale ; mais c'est surtout en déterminant un état d'anémie profonde qu'elles viennent produire des accidents névropathiques de diverses» sortes.
On observe chaque jour de malheureuses femmes, des jeunes filles dont la figure pâle, les muqueuses décolorées, la teinte bleuâtre des sclérotiques, les palpitations, le bruit de souffle artériel indiquent suffisamment une affection chlorolique arrivée ;\ un degré élevé. Dans la plupart des cas, il suffit des préparations ferrugineuses et d'un régime
(1) Weill, Folie puerpérale, Thèse inaugurale. Strasbourg, I8j1.
CAUSES DÉTERMINANTES
substantiel pour voir disparaître, en môme temps que la chlorose, les symplômes nerveux qui en étaient la conséquence.
N'est-ce pas une chose bien digne de la méditation des physiologistes et de l'attention des praticiens, dit Trousseau, que cet antagonisme perpétuel entre le sang et les nerfs ; entre la prédominance de la force d'assimilation et la prédominance des phénomènes nerveux ? Antagonisme duquel il résulte que, plus le système nutritif et les phénomènes végétatifs sont pauvres et languissants, plus la quantité du sang est diminuée, plus ce liquide est dépouillé de ses parties organisables, plus aussi les phénomènes sont mobiles, exaltés, irréguliers et désordonnés (1).
Le cerveau ne trouvant plus dans le fluide sanguin les conditions physiologiques de sa nutrition, doit nécessairement éprouver un trouble fonctionnel plus ou moins profond. Il peut se développer, dit Sandras, sous l'influence de l'état chlorotique, des paralysies que l'on guérit par le . fer.
Valleix(2) exprime lamême manière, devoir. La chlorose étant au fond une anémie, il n'est pas surprenant qu'on ait observé dans cette maladie des troubles cérébraux qui accompagnent cette altération du sang. Ils sont quelquefois portés à un si haut degré, qu'on a noté l'existence d'une véritable manie. Pour M. Sandras, toutes les formes de l'aliénation mentale peuvent avoir également leur origine dans la chlorose et dans l'anémie.
M. Boureau, interne des hôpitaux (3), fait remarquer qu'à l'altération sensoriale se mêlent souvent, chez les femmes hallucinées, des troubles de la constitution physico-chimique du sang; que les unes sont chloroliques ou anémiques ; que les autres présentent tous les symplômes de la pléthore, etc. Dans ces difi"érents cas, ce serait se tromper, dit-il, que de mettre l'altération du sang sous la dépendance de l'affection nerveuse, car les désordres nerveux sont presque toujours produits, comme le prouve l'observation, par la lésion du liquide circulatoire.
La chloro-anémie, fait avec raison remarquer M. Hildenbrand, favorise les stases sanguines locales, les congestions cérébrales; dans quelques cas même on a vu se produire des inflammations partielles d'encéphalite limitée avec taches jaunâtres; le ramollissement et l'ulcération de diverses parties delà substance cérébrale, et particulièrement de la substance grise.
Syphilis. — La syphilis peut être une source d'inquiétudes, d'humiliation , de peines morales diverses, lorsqu'elle vient par exemple apporter le trouble et le désordre au foyer de la famille. Elle est par
(1) Trousseau, Mat. mé l., 1. 1, p. 551.
(2) Valleix, Guide du médecin praticien, t. II, 149.
(3) Boureau, Mémoire qui a remporté le prix Esquirol {Ann. médico-psych., 1854, p. 55).
sa nature, plus que toute autre maladie, la cause de chagrins de diverses sortes et de regrets incessants. Il est peu d'étaijiissements qui ne présentent des exemples remarquables de cette espèce d'hvpochondrie, de mélancolie inquiète qu'on a désignée, avec assez de justesse, sous le nom de syphilophobie.
Nous nous souvenons avoir entendu citer par M. Ricord des exemples bien curieux de cette disposition morale, qui consiste à s'examiner dans tous les détails et dans toutes les circonstances, à scruter toutes les excrétions, etc.; disposition bien propre à assombrir l'existence et à produire sur le système cérébral une atteinte susceptible de déterminer un état d'aliénation.
Mais, en dehors de cette cause morale, la syphilis peut agir directement, et dans quelques cas l'on peut attribuer à son influence immédiate la manifestation du délire. Quels sont alors les accidents syphilitiques qui viennent déterminer la folie ?
On comprend les difficultés qui environnent la solution d'une semblable question. On conçoit aussi combien l'attention de l'observateur doit être exercée pour ne pas confondre, dans certaines circonstances, le résultat d'excès auxquels se sont livrés quélques individus atteints de syphilis, avec celui qui est uniquement produit par cette triste maladie.
On n'en doit pas moins reconnaître que la syphilis, dans quelques cas, rares cependant, porte son action sur les centres nerveux, et particulièrement sur les diverses parties du cerveau chargées des fonctions intellectuelles et morales. Un de nos anciens internes, M. le docteur Hildenbrand a fait, à ce sujet, un travail intéressant dont nous croyons devoir résumer les idées principales (1).
Des auteurs, qui font autorité dans la science, admettent que la syphilis peut être une cause d'aliénation et d'accidents nerveux variables. Trousseau (2), Vidal, MiM. Ricord (3), Simon (4), Yvaren (5) , Esquirol, Ferrus, Trélat ; en Allemagne, Essmarch et Jessen, médecins aliénisles, etc., sans parler des auteurs anciens pour lesquels la syphilis était une obscure fantasmagorie, ont émis l'opinion que diverses formes d'aliénation peuvent être une des conséquences de l'infection syphilitique.
On doit considérer cette maladie comme agissant de diverses manières. M. Ricord admet que, sous l'influence syphilitique, il se produit d'abord chez certains sujets un appauvrissement du sang, et tous les phénomènes qu'on rencontre dans la chlorose en général, l'altération de la myotilité, de la sensibilité, l'affaiblissement physique et moral, le
(1) Hildenbrand, op. cit.
(2) Trousseau, Clinique médicale de l'Hôtel-Dieu, 4*édit. Paris, 1872.
(3) Ricord, Ultres sur la si/ii/tilis, 3= édit. Paris. 1863.
(4) Simon, Pathologie de Virc/iow, chapitre Sïi'HiLts.
(5) Yvaren, Métamorphoses de la syiiliilis. Paris, 1864.
CAUSES DÉTERMINANTES. 505
visage terne, l'œil éteint, les douleurs rhumatoïdes, etc. Dans ce cas, la syphilis constitutionnelle n'agirait qu'en déterminant une chlorose spéciale.
Son action n'apparaît d'une manière manifeste que lorsqu'elle se fixe sur les enveloppes du cerveau et sur le parenchyme cérébral lui-même. Ici nous trouvons les lésions cérébrales suivantes qui viennent suffisamment rendre compte des affections mentales symptoraatiques.
Telles sont les diverses espèces de périoslose, que M. Ricord a décrites sous les noms de périostose phlegmoneuse , gommeuse et plastique, et qui donne lieu tantôt à de la suppuration, tantôt à une production de liquide séro-albumineux, qui va peu à peu en s'épaississant pour se transformer en une substance gommeuse, susceptible de résolution franche ; ou qui déterminent une tumeur par suite d'un épanchement plastique qui peut lui-même se transformer en tissu osseux , et donner naissance à l'exostose épiphysaire (1); celle-ci, d'abord indépendante de l'os, finit par faire corps avec lui. Les exostoses vénériennes présentent d'ailleurs rarement un volume considérable ; tantôt elles forment une couche osseuse peu épaisse, déposée à la surface de l'os, tantôt une tumeur hémisphérique ou pédiculée ; leur surface est ordinairement régulière (2).
Le docteur Sandberg, cité par Flemming (3), trouva à l'autopsie d'un dément paralytique atteint antérieurement de syphilis, une exostose considérable de la base du crâne. Rayer a rencontré, chez un individu mort à la suite d'accidents cérébraux divers, une tumeur gommeuse adhérente à la base du crâne, et qui avait déterminé l'inflammation et le ramollissement de la région correspondante du cerveau.
La dure-mère, membrane fibreuse, peut être primitivement atteinte sous le nom de méningite syphilitique; Read Thomas rapporte trois cas de tumeurs syphilitiques de la dure-mère.
Rayer croit à la possibilité d'un travail phlogislique spécial des méninges, sous l'influence de la syphilis, travail analogue à celui qu'elle détermine dans les tissus fibreux pour donner lieu à la périostose (4).
Si pour les os du crâne, si pour les enveloppes du cerveau, la lésion syphilitique paraît peu douteuse, en est-il de même pour l'organe cérébral? La syphilis exerce-t-elle sur le parenchyme une action directe? Existe-t-il une dégénérescence syphilitique du cerveau? Malgré le nombre restreint d'observations, la réponse paraît peu douteuse ; l'analogie d'ailleurs doit en faire admettre la possibilité.
Flemming (4) rapporte le cas d'une jeuue fille atteinte d'accidents syphilitiques secondaires et décédée à la suite d'une encéphalite violente.
(1) Albert de Bonn, Ostéopinjte.
(2) Nélaton, Puth. cliir., t. il. p. Vl. *
(3) Rayer, Ann. dethérap., décembre 1857.
(4j Flemming, Pathologie und Therup, der Pstjchosen, 1859.
A l'aulopsie, on trouva en arrière du ventricule latéral gauche la substance cérébrale transformée, dans l'étendue de quelques lignes, en une masse d'un aspect lardacé; h côté, se trouvait une petite caverne dont les surfaces étaient mamelonnées et recouvertes d'un enduit exsudalif rougeâtre. Cette dégénérescence du tissu lui a paru être un produit de la syphilis secondaire.
Ludger Lallemand a présenté à la Société médicale d'émulation de Paris l'observation d'une tumeur présumée syphilitique, développée dans le cerveau. Soumise à l'examen microscopique par M. Lélut, cet observateur a également pensé qu'il s'agissait dans ce cas d'une tumeur gorameuse ancienne, en partie calcifiée.
MM. Ricord et Cullerier (1) ont rencontré et présenté à l'Académie de médecine des tubercules syphilitiques développés dans un cas, dans le corps strié, et dans un autre cas à la base du cerveau.
De ces considérations, que nous ne voulons pas prolonger davantage, il résulte pour nous que les lésions de nature syphilitique du cerveau ou de ses enveloppes, quoique d'observation peu fréquente, ne sauraient être mises en doute, et qu'elles peuvent avoir pour conséquence des formes variées d'aliénation mentale.
Il n'est pas indiiïérent que l'attention soit, au besoin, fixée à cet égard, puisque par un traitement approprié, il est possible de modifier heureusement certains étals phrénopathiques dont autrement le pronostic pourrait être défavorable. Les auteurs citent des faits authentiques d'affection mentale guérie par un traitement anti-syphilitique; la thèse que nous venons d'indiquer en contient de curieux exemples.
M. le docteur Berlhier a également recueilli sur ce sujet d'intéresantes observations (2). 11 croit devoir conclure, d'après les exemples qu' il
réunis, que la folie syphilitique frappe généralement l'âge adulte, et qu'elle semble avoir une prédilection pour le tempérament lymphatique ; que celte maladie affecte plus fréquemment la forme de la manie, quelquefois de la démence avec ou sans paralysie; rarement elle détermine la mélancolie, très-rarement les autres genres d'aliénation.
Suivant le docteur Wille(3), le symptôme le plus fréquentde l'aliénation syphilitique serait une démence progressive avec perte considérable de la mémoire, mais sans idées de grandeurs ou de richesses, état trèsordinairement précédé d'une période prodromique de dépression mélancolico-hypochondriaque.
L'aliénation syphilitique aiguë peut, selon lui, revêtir toutes les formes connues des maladies mentales; elle alterne souvent avec l'état de depression et d'affaiblissement intellectuel mentionné plus haut. Presque toujours existent, en outre, des symptômes de troubles cérébraux pby-
(1) Ricord et Cullerier, Bull, de VAcad. de méd.
(2) Berthier, Folie diaUiésique. Montpellier, 1859. .
(3) Wille, Mémoire sur la Syphilis dans ses rapports avec les psychoses. Zurich.
CAUSES DÉTERMINANTES
siques tels que' paralysies ou liypéresthésies de l'un ou de l'autre nerf cérébral, hémiplégies, phénomènes d'irritation, convulsions, tremblement musculaire, etc. Il faut encore ajouter ici les douleurs céphalalgiques caractéristiques.
L'aliénation syphilitique peut éclater aussitôt après l'infection ; mais souvent aussi elle est précédée d'accès épileptiques et apoplectiformes, à la suite desquels elle se développe insensiblement; parfois enfin elle se présente sous la forme de manie ou de mélancolie aiguë. Ce seraient là les cas les plus rares, car, comme on l'a vu plus haut, l'affection a le plus souvent un début insidieux et une marche chronique, sous forme de démence progressive.
Le diagnostic de l'aliénation mentale syphilitique se base sur l'anamnésie, les symptômes de syphilis constitutionnelle concomitante, la symptomatologie physique et psychique, et la marche de l'affection; mais très-souvent on ne peut poser qu'un diagnostic de probabilité. La justesse du diagnostic devient à peu près certaine lorsqu'un traitement anti-syphilitique a fait disparaître les troubles psychiques.
Quant au pronostic, il est favorable, lorsque la psychose est primaire et sans complications. Les cas dans lesquels il y a des convulsions, des paralysies localisées sont douteux; ceux enfin qui offrent déjà les symptômes de la paralysie progressive sont des plus fâcheux.
Affections cutanées. — Les affections cutanées paraissent être une cause assez rare d'aliénation mentale.
Esquirol cite les dartres, ou répercutées, ou longtemps stationnai res, comme ayant déterminé quelquefois la manie. Cette cause, dit-il, agit plus ordinairement vers l'âge de 35 à 45 ans, et chez les femmes pendant les anomalies de la dernière menstruation. Aussi, ajoute-t-il, n'est-il pas rare de retirer alors de très-bons effets des exuloires qui, en excitant la peau, y déterminent un point d'irritation ou un foyer d'évacuation salutaire.
Guislain a également observé le vice dartreux pour l'aliénation symptomatique. Il lui est arrivé plusieurs fois de voir disparaître cette dernière, grâce à l'apparition d'une éruption dartreuse dont le malade avait été atteint récemment.
Quoique l'observation nous ait démontré cette cause comme étant exceptionnelle, nous croyons cependant qu'elle doit être admise, et nous avons pu observer un malade dont le corps était couvert de larges plaques de dartre squameuse. Psoriasis diffusa inveterata, et qui était en même temps atteint d'une manie ambitieuse tendant à la démence. Cette affection alternait chez ce malade avec des périodes de stupeur, sous l'influence desquelles il éprouvait des symptômes de congestion cérébrale.
Il règne dans quelques contrées, et particulièrement en Scandinavie,
(I) Annales médico-pvjcii., 1872, p. 122 et 123.
une sorte de lèpre, décrite sous le nom de Spedals-Kehed (1), qui dans quelques cas s'accompagne de manifestations délirantes.
L'érysipèle de la face peut être, d'après M. Baillarger, une cause de paralysie générale. Il en rapporte quelques exemples (2).
Folie pellagreuse.— Dans ces derniers temps, l'attention a été plus particulièrement appelée sur une affection cutanée qui sévit, surtout dans la vallée du Pô, et qu'on désigne sous le nom de pellagre. Celte affection se complique souvent de troubles cérébraux.
La pellagre, pellis œgra (peau malade), qui ne diffère pas essentiellement des maladies connues sous les noms de scorbut des Alpes, mal de la Rosa des Asturies, mal de la Teste, etc. (3), atteint particulièrement trois grands systèmes de l'économie. La peau se recouvre d'un exanthème caractéristique qui affecte principalement les poignets, le dos des mains, le coude-pied, quelquefois le visage; l'érythème donne aux mains un aspect raboteux, comme celui d'une patte d'oie. La muqueuse intestinale se trouve à son tour compromise, il en résulte des douleurs abdominales, une diarrhée opiniâtre, l'amaigrissement, et, comme conséquence, le marasme, l'infiltration des membres, l'épanchement séreux dans les cavités, etc. Des accidents plus ou moins graves se manifestent, enfin, comme conséquence de la lésion du système cérébrospinal ; en même temps que surviennent des douleurs lombaires, on voit apparaître la faiblesse des membres, particulièrement des membres inférieurs; tout indique la lésion de la moelle. On trouve chez quelques pellagreux une sorte de tremblement, de mouvement désordonné, qui donne à leur démarche un cachet spécial, et qui peut présenter tous les caractères du mouvement choréique.
Le délire se montre au début par une apathie morne, une tristesse profonde conduisant à la monomanie suicide, quelquefois donnant lieu à des impulsions homicides. Strambio considère le désir effréné de se noyer comme le caractère propre de la maladie, d'où le nom à'hydromante qu'il a voulu lui donner. A cette période de dépression succède bientôt une agitation plus ou moins intense, une excitation maniaque avec prédominance d'idées fixes de grandeur, ou de nature religieuse, et qui mène insensiblement à un état de démence paralytique.
M. le docteur Théophile Roussel (4) attribue à l'usage du maïs le développement de cette maladie.
Un médecin italien, Balardini, croit avoir découvert une maladie du maïs, consistant dans la production d'un parasite, connu sous le nom <3e verderame. Cette altération, suivant lui, cause principale de la pel-
(1) Danielssen, Traité de la spedalskeld. Paris, 1848. — Labarraque, Nonv. Dict. dernéd. et de cliir. prat. de Jaccoud, art. Lî-pre. Paris, 1875, tome XX, p. 340.
(2) Baillarger, Annales médico-psycholoyiqws .
(3) Landouzy, Union médicale, ']mn 18GI.
(4} ïh. Roussel, Traité de la pellagre. Paris, 18GG.
CAUSES DÉTEllMINANTES. oO^ lagre, ne se manifesterait qu'après la récolte et lorsque le grain est placé dans les greniers (1).
MM. Gibert etFerrus ne partagent pas l'opinion des médecins qui admettent l'influence du maïs comme cause productrice de la pellagre. Nous nous rappelons avoir entendu partager cette opinion par le savant médecin en chef du Manicome, à Milan. Des conditions de misère, d'hérédité, etc., sembleraient présider au développement de celte redoutable affection, qui s'attaque presque uniquement à la classe pauvre.
M. Depaul a exposé, devant la Société d'émulation de Paris (4 août 1860), des considérations intéressantes sur la pellagre; voici les conclusions auxquelles il est arrivé :
1" L'usage du maïs sain ou atteint de verdet, n'est ni la cause unique ni même la principale de la pellagre ;
2° On ne compte plus aujourd'hui les faits qui démontrent que la pellagre peut apparaître chez les individus qui n'ont jamais fait usage du maïs ;.
3° C'est dans des conditions plus générales qu'il faut chercher la cause de cette maladie;
4° On a beaucoup exagéré tout ce qu'on a dit de la propagation du verdreame dans nos déparlements pyrénéens : cette maladie du maïs constitue encore une exception assez rare, ce qui s'explique par le soin qu'on met à ne lerécolter que lorsqu'il est parfaitement mûr, et par les précautions qu'on prend pour le conserver ;
o" C'est à une bonne application des lois de l'hygiène qu'il faut de-^ mander l'extirpation de la pellagre (2).
Le professeur Filippo Lussana (3) croit à l'innocuité du sporisorium . maydis , vulgairement appelé verdet; ce ne serait pas suivant lui la cause de la pellagre.
La haute Italie, à elle seule, fournit plus de soixante mille pellagreux, dont la mortalité annuelle est de plus du dixième, et qui du reste sont tous destinés à une mort précoce par le fait d'accidents pathologiques multiples dépendant de leur maladie. L'auteur que nous citons fait remarquer que le verdet est excessivement rare dans les contrées oîi règne la pellagre, et que cette maladie se développe chez des individus qui n'ont jamais employé le maïs dans leur alimentation. Il s'élève contre l'idée d'admettre, comme cause de la pellagre, un toxique dû à une altération du maïs, toxique qui épargnerait les classes aisées pour frapper sur les classes pauvres et qui dans une même famille, soumise à un régime alimentaire commun, atteindrait seulement quelques membres à l'exception des autres. De plus, les causes toxiques ont une action limitée et qui s'éteint à la faveur du temps, tandis que la pella-
(1) Costallat, Étiologie et prophylaxie de la Pellagre {Ann. d'Hyg., 1860, 2' série, tome XIII, p. 6 et suiv.).
(2) Depaul, Union médicale, 24 nov. 1860. (3j Lussana, Gaz. méd. ilaliana, 1872.
gre, une fois développée, se continue pendant toute la durée de la vie de sa victime. Lca pellagre ne reconnaîtrait donc qu'une alimentation réparatrice insuffisante.
M. le professeur Béhier(l) partage la môme opinion; pour lui, la maladie que l'on a désignée sous le nom de pellagre ne devrait pas ôtre considérée comme une entité morbide spéciale, une maladie spécifique. C'est purement et simplement une cachexie, une détérioration lente et profonde de l'économie, conséquence de là misère et de toutes les causes débilitantes. De là, le défaut de résistance de la plupart des organes ; alors la peau se défend mal contre les agents extérieurs et spécialement contre les rayons du soleil ; le tube digestif devient à son tour impressionnable, enfin les lésions, tant inflammatoires que dégénératives que l'insolation et l'alcoolisme provoquent du côté du cerveau et des méninges, entraînent après elles tout le cortège des troubles psychiques, depuis l'apathie et la mélancolie jusqu'à la manie et la démence.
C'est en améliorant le sort des populations, en assainissant les campagnes, en rendant le travail plus assuré et plus fructueux, en réprimant l'alcoolisme et les vices qu'engendre la misère, que l'on parviendra à triompher de cette affection tenace et ordinairement endémique.
Le docteur Balardini combat cette manière de voir; il affirme que les ouvriers se nourrissent en général de grain altéré, de mauvaise qualité, dans lequel des champignons se développent très-vite, surtout dans les temps humides ; la série de troubles que l'on observe ne se rapporte pas seulement à l'alimentation insuffisante, mais à un véritable empoisonnement. La véritable pellagre ne se développerait que par l'usage longtemps prolongé du maïs altéré et envahi par des végétations fongueuses (2).
En définitive, la pellagre serait déterminée par une altération particulière et profonde de la nutrition, causée elle-même par l'usage prolongé du maïs altéré; et les cas isolés que quelques médecins ont observés en France, notamment MM. Landouzy et Billod, viendraient également se rattacher à des causes plus ou moins identiques.
Névroses. Leur influence sur la production de l'aliénation mentale. — Il existe, entre les névroses et les diverses formes d'aliénation, des points de contact vraiment remarquables; non-seulement il y a entre les unes et les autres des rapports nombreux de causalité, mais elles présentent encore une véritable analogie de nature, tant par leur caractère symptomatologique que par leur siège. Dans quelques cas même, elles s'engendrent les unes et les autres, et se remplacent réciproquement.
Pour la plupart des individus atteints d'aliénation, comme pour ceux
(1) Behier, Leçons sur la Pellagre, recueillies par Liouville et Strauss {Progrès incd., nov. 1875.)
(2) Brierrc de Boismont, Ann, médico-psych . , 1875.
CAUSES DÉTERMINANTES
affectés de névroses, il existe un état organopathique commun, que nous pouvons appeler l'état nerveux. Cet état nerveux décrit par Sandras, peut être lui-même déjà considéré lorsqu'il est porté à un certam degré, comme constituant une forme particulière d'aliénation. Il se caractérise par une susceptibilité maladive que mettent en jeu et que surexcitent les circonstances les plus insignifiantes. Les personnes qui en sont atteintes versent des larmes ou poussent des éclats de rire pour les motifs les plus futiles. Elles sont sujettes à des angoisses précordiales, à une tristesse inexplicable qu'une diversion imprévue dissipe en un clin-d'œil. Les circonstances extérieures les impressionnent singulièrement ; les occupations sérieuses les fatiguent à l'excès. Les sens sont l'objet des perceptions les plus bizarres : la vue perçoit des formes vagues, des lueurs extraordinaires ; l'ouïe est fatiguée de bruits étranges : ce sont des sifUements, des tintements de clochettes ; l'odorat acquiert un haut degré de sensibilité ; les odeurs, bonnes ou mauvaises, aggravent cet état nerveux. Le sens du goût est également modifié, les choses aigres, acides, sont vivement désirées par les malades. Le toucher prend quelquefois une susceptibilité incroyable ; le plus simple contact devient une cause de douleurs intolérables, de sensations inattendues, Les organes de la locomotion présentent aussi des troubles particuliers : tantôt ils sont doués d'une énergie excessive, tantôt c'est un abattement que rien n'explique ; plus souvent on remarque des tics, des mouvements convulsifs, des spasmes involontaires de quelques muscles de la face ou du tronc. Les grandes fonctions de l'économie, la respiration, la circulation, la sécrétion, peuvent également présenter des symptômes caractéristiques.
Cet état' nerveux, sur lequel nous n'insisterons pas davantage, est un des signes prodromiques presque constants des diverses formes d'aliénation mentale; il mérite, à ce titre, de fixer l'attention d'une manière spéciale.
De toutes les névroses, c'est surtout l'épilepsie, puis l'hystérie, qui alternent ou coïncident le plus fréquemment avec l'aliénation mentale. L'extase et la catalepsie peuvent compliquer quelques-unes des formes de l'aliénation; elles se rencontrent à un degré plus ou moins marqué dans celte variété délirante qu'on a désignée sous le nom de stupidité. Lachorée, comme cause ou comme complication, est une des névroses que nous avons observées le moins fréquemment.
Épilepsie. — L'épilepsie mérite une place à part dans l'histoire de l'aliénation. Son influence sur le développement des troubles de l'intelligence est tellement puissante, qu'on peut affirmer que tout épileptique sujet à de fréquents accès, ne peut guère espérer de voir sa raison se conserver longtemps.
Esquirol, et avant lui d'autres observateurs, avaient fait remarquer l'influence redoutable que cette cruelle affection vient exercer sur le cer-
veau. «Chez quelques enfants épilepliques, dit Esquirol, la raison ne se développe pas, ils deviennent idiots; chez d'autres, elle se développe, mais elle se perd lentement. » Lorsque l'épilepsie éclate après la puberté, mais surtout dans l'âge consistant, la raison se perd plus lentement, mais chaque accès ajoute à l'affaiblissement de rintelligence avant que la démence soit complète.
Sur un relevé de trois cent trente-neuf femmes épileptiques, recueilli à la Salpêtrière, Esquirol a trouvé que deux cent soixante-neuf, c'est-àdire les quatre cinquièmes, étaient plus ou moins aliénées.
« Les perturbations violentes et souvent répétées du système nerveux produisent, à la longue, des lésions dans les organes de la vie de nutrition, aussi bien que des altérations du cerveau et de ses fonctions. Les traits de la face grossissent, les paupières inférieures se gonflent, les lèvres deviennent épaisses, les plus jolis visages enlaidissent; il y a dans le regard quelque chose d'incertain ; les yeux sont vacillants, les pupilles dilatées. On observe des mouvements convulsifs de quelques muscles de la face. En général, ceux qui en sont atteints, ne parviennent pas à une longue vieillesse (1). »
Non-seulement les accès d'épilepsie, en se répétant, modifient peu à peu l'habitude extérieure les faciès, habitas, du malade; mais lors même que cette triste affection n'apporte pas aux facultés un trouble plus ou moins profond, elle modifie et altère insensiblement l'idiosyncrasie morale. Tous les auteurs ont remarqué que le caractère des épilepliques présente des particularités anormales. Ils sont susceptibles, irritables, méfiants; leur humeur est morose, et leur colère se change rapidement en fureur. M. Galmeil signale les épileptiques non encore aliénés comme Irès-irascibles, très-impressionnables, comme enclins aux fausses interprétations; ce qui, dit-il, ébranle à peine un homme d'une susceptibilité ordinaire, porte dans leurs sens un trouble profond. M.Delasiauve indique les mêmes traits dans le caractère de certains épileptiques; il conclut que cet état ne doit pas être considéré comme une véritable maladie, mais comme une disposition extra-physiologique. M. Baillarger ajoute que l'épilepsie, avant de conduire à la folie complète, produit dans l'état intellectuel et moral de certains malades des modifications très-importantes ; ces malades deviennent susceptibles, très-irritables, et les motifs les plus légers les portent souvent à des actes de violence ; toutes leurs passions acquièrent une énergie extrême (2). Il y a chez eux une sorle d'hypochondrie qui les rend malheureux eux-mêmes, et qui l'ait qu'ils sont pour leur entourage une cause de tourments continuels.
J. Falret fait également remarquer (3) que les épileptiques présentent
(1) Esquirol, t. I, p. 282.
(2) Baillarger, Union méd., 21 mars 1861, p. 526.
(3) .Palret, État mental des épilept., J860.
CAUSES DÉTERMINANTES. 513
très-fréquemment des altérations de l'esprit et du caractère, dans l'intervalle de leurs attaques, alors môme qu'ils ne peuvent pas être considérés comme aliénés. Ils sont irritables, soupçonneux, sujets à des colères passagères et à des périodes de tristesse et de découragement. Ce que l'on constate surtout chez ces malades, c'est l'extrême variabilité de leur humeur et de leurs dispositions mentales, selon les moments où on les observe.
L'épilepsie peut survenir, exceptionnellement, à la suite d'un trouble mental qui lui-même a pu être causé par les progrès d'une altération organique. C'est ce qu'on remarque, par exemple, dans certains cas de méningite chronique, à la suite de quelque tumeur intra-crânienne, lorsque quelque ostéophyte s'est développé entre les feuillets de la dure-mère, etc.
Mais, nous l'avons vu, l'épilepsie est bien plus souvent la cause première de l'aliénation dont elle devient alors une complication redoutable ; elle peut déterminer différentes formes de trouble intellectuel que nous devons passer rapidement en revue.
Les attaques d'épilepsie peuvent déjà donner lieu, suivant le docteur Delasiauve,à une congestion cérébrale qui, selon les circonstances, présente des phénomènes opposés. Tantôt, et c'est ce qui arrive le plus ordinairement, on observe un ensemble de phénomènes qui permettent de donner à la congestion le nom d'apoplectique. On voit alors apparaître les symptômes suivants : engourdissement, coma, torpeur, sommeil vaporeux, quelquefois rigidité. Tantôt, au contraire, mais plus rarement, les signes extérieurs se rapprochent de la période la plus intense de la méningite. Ainsi, prostration avec fièvre ardente ; chaleur au front, sécheresse de la langue et de la bouche, délire plus ou moins furieux. On pourrait donner à cette forme de congestion le nom de méningitique.
Ces sortes d'oppressions cérébrales peuvent présenter des dangers sérieux peour la vie du malade, et nécessitent d'ordinaire un traitement approprié. Mais on peut voir survenir, sous l'influence des attaques, des perturbations mentales nombreuses et variées.
Sous le nom de délire épileptique, J. Falret décrit un trouble spécial qui présente en effet des traits caractéristiques ; cet auteur les résume de la manière suivante : la maladie se présente sous forme d'accès, d'une durée relativement courte, si on les compare à la plupart des autres espèces de maladies mentales. L'explosion en est rapide, le délire a pour caractère principal la violence et l'instantanéité des actes auxquels se livrent les malades, ainsi que la nature pénible ou eCfrayante des conceptions délirantes et des hallucinations qui les dominent ; on •constate enfin une cessation des accès aussi brusque que l'a été 'leur invasion, et un oubli partiel ou total de leurs divers détails après leur disparition.
Dacomet. oo
Ce délire présente nalureliement des degrés variables en durée et en intensité, des étals intermédiaires où l'on observe depuis le simple obscurcissement passager de l'intelligence, sorte d'élourdissement intellectuel, jusqu'ii l'agitation maniaque la plus violente et la fureur In plus incoercible (1) ; mais on voit survenir à la suite d'attaques d'épilepsie, des perturbations mentales variables et nombreuses, sur lesquelles nous nous bornerons à donner de courtes indications.
Manie épileptique. — Un des accidents les plus fréquents, et en même temps les plus redoutables, ce sont les accès d'excitation maniaque qui peuvent se produire avant, comme après l'attaque d'épilepsie, et qui peuvent être portés jusqu'à l'état de fureur le plus inconcevable. L'épileptique, dit M. Delasiauve, parcourt en quelque sorte tous les tons de la gamme maniaque, depuis l'irascibilité capricieuse, l'excitation turbulente, jusqu'à l'incohérence et la fureur la plus déréglée.
Les auteurs ont remarqué, avec raison, que la manie épileptique a une tendance toute spéciale à affecter la forme furieuse. Ordinairement la phase délirante ne s'étend pas au delà de Irois ou quatre jours; quelquefois même elle est beaucoup plus fugitive, et se limite à une espèce d'égarement sur lequel les médecins aliénistes ont insisté avec raison, et qui présente une grande importance au point de vue médicolégal.
La manie épileptique est commune chez les enfants, et elle participe à quelques égards de l'extase : le malade prend des attitudes variées; son regard est fixe, immobile ; il paraît en proie à une vision intérieure, et articule des paroles vagues, confuses, inintelligibles. Il n'est pas rare de voir chez ces malades les accès de manie revêtir un caractère de fureur redoutable, et être intimement liés à des mouvements convulsifs isolés, quelquefois paroxystiques qui, presque toujours, précèdent le trouble mental ; dans quelques cas ils en sont comme la période critique. Le délire furieux peut survenir brusquement chez les épilepliques, et donner heu à des accès redoutables dont les malades ne conservent pas le souvenir ; les annales de la science en renferment des exemples remarquables. On peut dire, presque sans crainte de se tromper, dit M. Trousseau, que si un homme, sans aucun trouble intellectuel préalable, sans avoir jusqu'ici donné signe de folie ou de fureur, sans être empoisonné par l'alcool ou par toute autre substance qui exerce une action énergique sur le système nerveux, se suicide ou tue quelqu'un, on peut dire que cet homme est un épileptique, et qu'il a eu une grande attaque, ou bien ce qui est plus ordinaire, un vertige comitial (2).
Mais, d'habitude, l'accès d'agitation ne se développe pas brusquemen t :
(1) Falret, État ment, des épi/., 18G0, p. 24.
(2) Trousseau, Union méd., 17 janvier 18GI, et Clinique médicale de l Hôtel-Dieu, 4' édition. Paris, 1872.
CAUSES DÉTERMINANTES. 5i5
presque toujours il est précédé de signes précurseurs, qui se répètent chaque fois avec les mêmes caractères, et annoncent d'une manière certaine sa prochaine explosion. Le malade devient sombre, taciturne, plus irritable ; ou bien il se montre d'une gaieté exagérée, turbulente ; il a des rires convulsifs, on dirait une sorte d'ivresse ; il se plaint d'oppression, de douleurs épigastriques, de céphalalgie. Quelquefois il éprouve une ardeur des intestins, de l'inappétence, de l'insomnie ; ses idées se troublent, ses sentiments se pervertissent, le délire croît rapidement jusqu'au paroxysme de la fureur. La physionomie revêt une expression de cynisme, la face est congestionnée, le regard perçant; les forces musculaires semblent décuplées; le malade crie, hurle, brise tout ce qui se trouve à sa portée ; ses actes sont automatiques, convulsifs ; aucune idée dominante ne paraît présider à ses déterminations. L'agitation dure trois ou quatre jours, quelquefois plus longtemps ; après quoi l'individu revient insensiblement au calme et à la conscience de lui-même ; il conserve tout au plus un souvenir vague de ce qui s'est passé pendant sa redoutable agitation.
Chez quelques épilepliques, le retour du délire est annoncé par des signes prodromiques d'une nature singulière. Nous avons observé un malade qui, à l'approche de chaque accès, commence par dire luimême, avec l'accent de la terreur : « Je sens mon mal revenir » ; ensuite il s'agite, il prend son violon, et il se met à parcourir le préau en chantant et en s'accompagnant des sons discordants de son instrument.
Cette forme maniaque, qui est sous la dépendance des attaques d'épilepsie, est une des affections mentales qui méritent le plus de fixer l'attention par les signes vraiment caractéristiques qu'elle présente. Rarement elle alterne chez le même malade avec d'autres variétés de déUre; elle se présente presque constamment avec les mêmes caractères.
Stupeur épileptique. — M. Delasiauve a décrit, sous le nom de stupidité des épileptiques, une forme d'aliénation également liée aux attaques convulsives, et qui serait particulièrement caractérisée par de l'hébétude et de la stupeur. Les idées sont vagues, la mémoire vacillante, le raisonnement embarrassé, le caractère moral indécis. Il y a lenteur intellectuelle, difficulté dans les réponses ; la physionomie revêt une expression de bêtise. Cet état résulte de la suspension plus ou moins complète de l'activité cérébrale. Si les accès convulsifs diminuent de violence, l'engourdissement moral diminue dans la même proportion, et l'intelligence reprend peu à peu ses droits et l'exercice de ses fonctions. Ce genre d'aliénation est plus persistant que l'affection maniaque, qui la complique ou lui succède dans une foule de cas. Les hallucinations sont fréquentes, souvent de nature à effrayer le malade ; quelquefois cependant elles sont pour lui de nature réjouissante. Un malade que nous avons observé, atteint presque chaque fois à la suite
de ces attaques de celte forme de délire, voyait des anges dont la voix lui commandait l'homicide ; sous l'empire de semblables hallucinations il a failli, une fois, couper la tôle à un de ses camarades endormi à côté de lui.
L'épiieplique atteint de stupidité se livre, comme le maniaque, à des actes automatiques ; il présente quelquefois la lourde physionomie d'un homme aviné ; on le voit occupé à faire et à défaire son lil, à boulonner et à déboutonner ses vêtements, etc.
Lypémanie épileptique. — La tendance lypémaniaque n'est point rare chez les individus atteints d'épilepsie ; mais elle ne survient pas accidentellement et passagèrement, comme les formes que nous venons de décrire ; elle est le résultat progressif de l'atteinte portée sur le cerveau. Quelquefois elle semble la conséquence des chagrins profonds que cause à ces infortunés leur triste situation. Elle n'offre d'ailleurs rien de spécial. Dans quelques cas, elle revêt une forme hypochondriaque. Les auteurs ont remarqué qu'elle est souvent accompagnée de penchants homicides.
Démence épileptique. — Mais, ainsi que l'a remarqué Esquirol, la démence est l'espèce d'aliénation mentale qui menace le plus ordinairement les épileptiques. Sous l'influence des attaques répétées, on voit peu à peu l'inlelligence s'affaiblir; l'individu tombe dans un degré plus ou moins profond d'anéantissement moral; les facultés s'éteignent, les mouvements perdent leur énergie, et la physionomie ne tarde pas à exprimer un état d'annihilation caractéristique.
Esquirol a émis cette opinion, dont nous n'avons pas eu cependant l'occasion de vérifier la justesse, que la tendance vers la démence est plus directement liée à la fréquence des vertiges qu'à celle des accès épileptiques; les vertiges auraient, suivant lui, une influence plus active, plus énergique sur le cerveau que ce qu'on appelle le grand mal ou Vaccès complet.
Nous ne nous étendrons pas davantage sur toutes les questions qui pourraient se rattacher à l'épilepsie dans ses rapports avec l'aliénation. Nous nous bornons à indiquer les notions sommaires qui doivent être possédées à ce sujet, et nous renvoyons le lecteur désireux d'approfondir celte matière, aux travaux spéciaux de MM. Herpin, de Genève (1), Delasiauve, à l'article qu'Esquirol a consacré à l'épilepsie (2), et à l'article de M. Auguste Voisin (3).
Épilepsie larvée. — Sous ce nom d'épilepsie larvée, on a encore désigné un état psychologique morbide particulier dont nous résumerons, d'après le docteur Legrand du SauUe, les principaux caractères.
(1) Herpin, Pronostic et traitement de l'épilepsie. Paris, 1850. — Des accès incomplets d'épilepsie. Paris, 18G7.
i2) Esquirol, Mal. ment., tome I.
(3) A. Voisin, Nouv. Dict.de méd. et de c/iir. prat., art. Épilepsik. Paris, 1870, t. XIII, p. 581.
CAUSES DÉTERMINANTES. ol'
Les individus qui en sont atteints présentent tout à coup, à des époques jusqu'à un certain point périodiques, des anomalies intellectuelles d'une durée très-brève, des élrangetés de caractère, des violences de langage, des écarts de conduite ou des impulsions fâcheuses, avec ou sans troubles hallucinatoires de la vue, parfois >avec une véritable aura, mais invariablement avec la perte absolue du souvenir de tout ce qui a pu se passer pendant ces éclipses partielles de raison, de volonté et de liberté morale. Les individus qui accomplissent parfois les actes les plus inattendus, dès qu'ils sont repris de leur sorte d'absence, disent identiquement les mêmes mots, s'emportent de la même façon, profèrent les mêmes injures, commettent les mêmes actes et obéissent aux mômes impulsions. 11 y a là comme un mécanisme à répétition et des retours d'une similitude uniforme qui immobilisent et circonscrivent en quelque sorte la manifestation vésanique, et lui donnent pour ainsi dire un cachet indélébile.
Ces individus sont fréquemment pris, dans leurs moments de trouble, du besoin automatique de marcher tout droit devant eux, sans but déflni, sans direction arrêtée; c'est une course inconsciente qu'ils abandonnent lorsqu'ils reviennent à eux. Chez eux le vertige, l'accès incomplet et la grande attaque convulsive font défaut, ne se produisent que beaucoup plus tard, ou sont remplacés par l'état mental particulier et inconscient qui caractérise cette forme particulière à laquelle on a donné le nom d'épilepsie larvée. L'amnésie, un état d'inconscience complète, et les actes automatiques et impulsifs en seraient les caractères principaux (1).
Hystérie. — L'aliénation mentale se complique assez rarement d'hystérie. Dans quelques cas, cependant, cette dernière peut être considérée comme une cause déterminante ou prédisposante. En émettant cette opinion, nous n'avons en vue que l'affection simple, en quelque sorte sporadique, et non les cas d'hystérie qui se sont produits sous forme épidémique, à certaines époques du moyen âge, et dont M. Calmeil nous a donné l'intéressante relation.
Ce n'est que bien rarement qu'on observe, à la suite d'attaques d'hystérie, le délire sensorial et les accès d'agitation que l'on voyait, à une autre époque, se produire d'une manière si fréquente. L'hystérie n'affecte pas le cerveau comme i'épilepsie; ses effets sont plus fugaces; elle arrive d'ailleurs à un âge où l'aliénation, elle-même, ne se manifeste pas encore chez les femmes dans sa plus grande fréquence.
D'après M. Briquet, il peut exister à Paris, entre l'âge de 13 à 35 ans, 30,000 femmes hystériques, dont 10,000 ont des attaques. Cette névrose, au contraire, se rencontre dans les établissements d'aliénés avec une proportion véritablement imperceptible.
(1) Legrand du Saulle, Société de méd. légale {Ann. d'hyg.y 1875, p. 421, 422).
La diminution et la perversion des facultés intellectuelles, dit IBrachet (I), forment une complication rare de l'hystérie. Le plus souvent les facultés éprouvent une sorte d'exaltation qui se met en harmonie avec le degré de susceptibilité nerveuse.
Quelquefois l'aliénation mentale est le résultat de crises successives et violentes : elle peut alors être considérée comme une complication plus ou moins grave.
Esquirol a fait la même remarque en ce qui concerne la fréquence relative, comme cause entre l'épilepsie et l'hystérie. Gomment se fait-il, dit cet auteur, que les convulsions hystériques, qui sont si intenses, qui persistent durant plusieurs heures et même plusieurs jours, ne jettent pas dans la démence, comme les accès épileptiques et surtout comme les vertiges (^) ? L'hystérie même prolongée, ajoute-t-il plus loin, ne détruit pas les facultés intellectuelles. Il est vrai que cet auteur (3) a émis une opinion contraire, en disant que l'hystérie dégénère souvent en folie, et que dans beaucoup de cas elle n'en est, comme l'hypochondrie, qu'un premier degré.
Quoi qu'il en soit, l'hystérie peut être considérée comme une cause rare, quoique réelle, d'aliénation mentale ; on sait qu'elle donne aux femmes qui en sont atteintes une disposition morale particulière ; elle les porte facilement à l'exaltation, souvent à l'excentricité, et leur fait avidement rechercher tout ce qui peut avoir un caractère surnaturel et merveilleux.
Georget (4) a fait ressortir avec beaucoup de justesse les modifications que l'hystérie vient imprimer au caractère et à l'intelligence. « Presque tous les sujets hystériques, dit cet auteur, sont nerveux, mobiles, très-susceptibles, d'une imagination vive, faciles à s'inquiéter pour les plus légers motifs ; impatients, irascibles, entêtés, opiniâtres. Les sens sont très-irritables ; une lumière trop vive, certains sons, certaines odeurs, les variations de température, l'atmosphère chargée d'électricité, les affectent vivement, les occupations un peu sérieuses les fatiguent beaucoup, leur causent des maux de tête... La plupart sont habituellement mélancoliques, solitaires, portées aux idées noires, quelquefois un désir vague de suicide; quelques-unes sont d'une gaieté extrême et rient sans cesse pour des causes légères ou sans savoir pourquoi ; d'autres sont tourmentées par des envies de pleurer. On observe aussi chez ces malades des migraines, des serrements de gosier, des besoins de respirer qui nécessitent plusieurs profondes inspirations de suite, des palpitations, des étouffements, des gastralgies, de la consti-
(1) Brachet, Hî/s^e'rîe, p. 389.
(2) Esquirol, op. cit. t. I, p. ?89.
(3) IiL, op. cit., p. 74. ,r • r> ^
(4) Georget, Dict. méd. en 30 vol., t. XVI, art. Hystérie. - Voy. aussi Bernutz, NoMi;. dict. de rnéd. et de chir. pratiques. Paris, 1874, t. XVIII, p. 18~.
CAUSES DÉTERMINANTES
pation. Le flux menstruel est quelquefois irrégulier, ou bien, s'il vient chaque mois, il est difficile, de courte durée, et s'accompagne de maux (le tête, de malaise, de changements dans le caractère, etc. »
Troubles intellectuels déterminés par l'hystérie. — Sans entrer dans la description des symptômes si nombreux qui caractérisent cette névrose, et des formes variables qu'elle peut présenter, nous nous bornerons k jeter un rapide coup d'oeil sur les troubles intellectuels qu'elle détermine assez fréquemment.
A ce point de vue, il convient d'examiner séparément le délire passager qui se manifeste pendant l'accès convulsif lui-môme, des différentes formes d'aliénation mentale que l'on a pu observer chez les hystériques, et que l'on a généralement désignées sous le terme de folie hystérique.
Ainsi que le fait remarquer M. Duponchel (1), on peut d'une manière générale reconnaître deux formes d'hystérie : la forme convulsive et la forme vaporeuse; cette dernière n'est du reste très-souvent que l'avantcoureur de l'autre.
L'attaque convulsive peut être précédée de prodromes d'une durée plus ou moins longue : frissons, bâillements, palpitations, fatigue, inquiétude, envies fréquentes d'uriner, sentiment de constriction ascendante, quelquefois éclats de rire, parfois aussi un peu d'agitation, d'incohérence, de loquacité et même des hallucinations.
L'attaque une fois déclarée, dit l'auteur que nous citons (2), peut se passer avec des spasmes purement toniques, souvent aussi accompagnés ou suivis de spasmes cloniques. Le sujet tombe alors à terre comme dans l'épilepsie, mais avec cette différence qu'il n'est pas immédiatement frappé ; la perte de connaissance ne devient pas brusquement complète ; durant l'attaque le ventre est ballonné, on observe des mouvements désordonnés de tout le corps, parmi lesquels le spasme cynique, cette folie libidineuse des anciens, singulier phénomène par suite duquel, comme le fait remarquer M. Courty, « les jeunes filles les plus ignorantes des choses de l'amour imitent les élans les plus fougueux <ie la volupté. » Parfois l'attaque se passe en silence; d'autres fois elle est accompagnée de sanglots bruyants ; la malade, qui suffoque, porte les mains au cou et à la poitrine comme pour arracher le poids qui l'oppresse. Le retour de ces accès est plus ou moins fréquent.
On peut observer pendant Taccès convulsif lui-même un délire passager, que M. Briquet a comparé à celui qui est déterminé par l'emploi du chloroforme : « Il est, dit cet auteur, toujours bruyant, très-agité et rarement incohérent. Il a généralement rapport à des scènes auxquelles la malade se croit présente ou auxquelles elle se reporte, soit aux pensées qui l'occupent habituellement ou qui l'ont beaucoup frappée ; il
(1) Dnponchcl, Fo/'îc //j/j/^H^m*?, Thèse, janvier 1874.
(2) Id., op. cit., p. 27.
faut le considérer comme une sorte de rêve. Quelquefois la vilalilé de l'encéphale est tellement exallée, que les facultés intellectuelles elles facultés sensoriales prennent une activité surprenante. Ainsi, dans quelques cas, les malades se servent d'un langage plus distingué que celui dont elles usent d'habitude; on en a vu qui faisaient des vers (1). n
Marcé fait remarquer que ce délire se rapproche notablement de l'excitation maniaque; il ajoute que « d'après l'observation de M. Landouzy, les hallucinations, les illusions et la perversion des sens se rencontrent quelquefois pendant la durée même de l'accès; parmi les malades, les unes aperçoivent sans cesse, au moment même de la crise, l'objet qui a causé leur première frayeur; les autres accusent les sensations les plus extraordinaires, se plaignent de cordes qui leur compriment les membres, de bêtes qui leur rongent les os; ces divers troubles n'ont qu'une durée passagère et disparaissent avec les mouvements convulsifs (2). »
Mais c'est surtout dans l'attaque d'hystéro-épilepsie dont M. Gharcot a résumé d'une manière si remarquable les signes caractéristiques, que l'on observe ce délire transitoire porté quelquefois au plus haut degré d'intensité.
Les symptômes qui caractérisent l'attaque convulsive se ressemblent beaucoup, ainsi que le fait remarquer M. Charcot, dans les deux atîections, l'épilepsie et l'hystéro-épilepsie ; la tête et les yeux sont déviés de la même façon, les membres sont pris de convulsions toniques, le corps en totalité devient rigide, la face se congestionne, et il s'écoule de la bouche une écume sanguinolente.
«Mais les différences reparaissent bientôt de nouveau, au moment où l'épileplique est pris d'un ronflement, qui rappelle le stertor apoplectique ; Yhystéro-épileptique semble se réveiller au contraire, tanlôl pour revenir à sa situation habituelle, tantôt pour offrir une succession de symptômes composant, en quelque sorte, une nouvelle période qu'on pourrait désigner sous le nom de période des contorsions. Ces contorsions, si bizarres, si effrayantes parfois, sont très-variables quant à la forme,, et on peut dire que chez chaque malade, malgré quelques traits communs, elles se présentent sous un aspect particulier. Pendant ce temps Yhystéro-épileptique T^àmil être sous le coup d'un délire parfois bruyant,, qui semble en grande partie déterminer le genre des contorsions, des attitudes, des gestes à caractère intentionnel (délire d'action). M. Galmeil, dans son remarquable ouvrage, a cité des exemples nombreux de ces convulsions étranges, empruntées surtout aux épidémies de Loudun et de Saint-Médard.
« Aux contorsions, succède chez les hystéro-épileptiques, un déhre
(1) Briquet, Traité de l' hystérie. Paris, I8ô9, p. 363.
(2) Marcé, MuL ment., p. 504.
CAUSES DÉTERMINANTES
relativement tranquille;accompagnéd7m//Mcma^2ons de la vue et de l'ouïe. Les malades entendent des cloches qui sonnent à toutes volées, etc., elles voient des animaux de toute espèce, des papillons qui voltigent au plafond, des lézards qui grimpent le long des murs, des corbeaux qui viennent pour les piquer au visage ; elles s'efforcent par des gestes d'éloigner ces êtres imaginaires ; d'autres fois elles se figurent marcher sur des serpents, et font des sauts pour les éviter, etc., etc.
« Ce délire qui, par ce point, se rapproche dans une certaine mesure du délire des alcooliques, est bien différent du délire épileptique, lequel consiste surtout, comme on le sait, en une excitation maniaque, quelquefois d'une violence extrême, d'un caractère sombre, et qui rend les malades très-dangereux.
«Quelquefois, et cela aussi bien dans l'hystéro-épilepsie que dans l'épilepsie, les accès s'enchaînent par séries et produisent iciV état de mal épileptique, là Vétat de mal hystéro-épileptique. En pareil cas, le thermomètre apporte un puissant concours; chez l'épileptique, dans l'état de mal, la température atteint rapidement un chiffre très-élevé, 40°, 41°, même 42°, et la mort vient souvent clore la scène morbide ; chez l'hystéro-épileptique, en dépit delà répétition presque incessante d'attaques d'une intensité extrême, le thermomètre marque 37°, 5, 38° et quelques dixièmes au plus. Après cinquante, cent, deux cents attaques d'hystéroépilepsie, la température en définitive est la même qu'à la fin d'une seule attaque.
« En dehors de ces accidents convulsifs, ajoute M. Charcot, il est d'autres caractères qui facilitent le diagnostic. Les épileptiques sont irascibles, sujets à des impulsions qui" les rendent dangereux ; les hystéro-épilepliques sont capricieuses, fantasques, mais en somme elles ne sont guère redoutables. »
L'état mental, circonstance déjà relevée par maints auteurs, se montre à la longue très-différent dans les deux maladies. L'hystéro-épileplique conserve telles quelles les facultés qu'elle avait originellement. L'épileptique, au contraire, voit décliner chaque jour son intelligence, et au bout d'un temps plus ou moins court il tombe dans une sorte de stupeur qui se termine, communément, par une véritable démence (1). »
Folie hystérique. — En dehors des troubles intellectuels qui se rattachent aux accès convulsifs, et qui constituent un délire essentiellement passager, on peut observer associées à l'hystérie toutes les formes possibles d'aliénation mentale.
Ainsi que le l'ait remarquer justement M. Duponchel, la folie hystérique ne saurait constituer une véritable entité pathologique, en ce sens qu'il y aurait une sorte de conceptions délirantes absolument spéciales à l'hystérie. Loin de là, il est, ajoute-t-il, facile de constater que toutes
(l) Charcot, analysé par Bourneville. Joum. jirogrès méd., îO janvier 1874.
les formes d'aliénation mentale sont possibles dans l'hystérie : illusions, hallucinations, impulsions à l'homicide, au suicide, délire ambitieux^ monomanie religieuse, peuvent se rencontrer dans la folie hvstérique', se succéder au besoin chez la môme aliénée. Mais il n'en est pas moins vrai qu'on constate des caractères spéciaux tels que les rires bientôt suivis de pleurs, les tendances érotiques, les troubles de la sensibilité générale, le sentiment d'angoisses, d'oppression, de constriction dont se plaignent les malades, les impulsions bizarres, l'inertie presque complète de la volonté jointe à une activité souvent démesurée de l'intelligence (1).
L'hystérie vient, en définitive, imprimer son cachet particulier aux formes les plus diverses d'aliénation mentale avec lesquelles elle se combine, et dont elle est comme une complication; il n'y a donc pas lieu de décrire ainsi ^ue l'ont fait quelques auteurs, Marcé entre autres (2), une manie, une mélancolie, une hypochondrie hystérique.
Toutefois, il est un fait d'observation généralement admis par les médecins qui se sont occupés de cette question, c'est que les hystériques sont sujettes à des impulsions irrésistibles, d'une nature spéciale, et qui forment pour ainsi dire le fond d'une sorte de folie morale à laquelle on peut justement donner le nom de folie hystérique. Ces impulsions, comme le fait remarquer Marcé, n'ont pas le caractère violent et dangereux des impulsions des épilepliques ; elles consistent plutôt en une tendance anxieuse et instinctive à commettre des actes extravagants ou ridicules.
« On voit, dit Marcé, des hystériques qui, sans être complètement aliénées, sentent un besoin irrésistible de parler, de faire de grands éclats de voix, de tout bouleverser autour d'elles, de briser les objets qui leur tombent sous la main, et cela tout en comprenant combien une pareille conduite est absurde et déplorable ; elles sentent en elles quelque chose qui les pousse malgré leur volonté, et dont il faut savoir tenir compte sinon comme excuse, du moins comme atténuation dans l'appréciation médico-légale de leurs actions (3). n
Quoiqu'il en soit, la folie morale chez les hystériques présente des signes qui nous paraissent importants à connaître, et que nous résumerons d'après l'intéressant travail que nous avons déjà cité du docteur Duponchel.
Cette forme d'aliénation peut exister indépendamment des troubles intellectuels, elle peut les précéder, subsister encore lorsqu'ils ont disparu. Elle se distingue surtout par une tendance à satisfaire, à n'importe quel prix, les instincts les plus insatiables et les plus étranges, les appétits les plus désordonnés. Pour assouvir les passions les plus bizarres.
ni Duponchel, Thèse 1874, p. 33.
(2) Marcé, Tmité des mal. ment. Paris, 1862.
(3) Ici., ibicL, p. 568.
CAUSES DÉTERMINANTES. ^^-
les hystériques ne reculent môme pas devant les moyens les plus criminels; toujours elles font preuve d'une profonde duplicité. Elles jouissent d'une merveilleuse facilité à se poser en victimes, alors même qu'elles sont les plus insupportables des tyrans.
« Parmi les troubles moraux des hystériques, il en est un qui revêt une haute importance, surtout en raison des difficultés dont il entoure l'élude si complexe déjà d'une affection à manifestations aussi variées que bizarres, nous voulons parler de la tendance qu'ont ces malades à simuler. Pour elles, tromper ceux qui les entourent : parents, amis, médecins, confesseurs, est un besoin toujours nouveau, toujours inassouvi. Toutes les ressources de l'imagination la plus désordonnée sont employées par elles pour s'attribuer des maladies inconnues, impossibles, pour persuader à leur entourage qu'elles ont quelque chose d'anormal, de surnaturel. Elles mettent à satisfaire cette incroyable passion une persistance peu en rapport avec la mobilité ordinaire de leur caractère, elles ne reculent ni devant les privations, ni devant les pratiques les plus pénibles ou les plus repoussantes. »
On peut trouver, dans les auteurs, les exemples les plus remarquables de la duplicité des hystériques; cette tendance à la simulation ne saurait être compatible avec un état mental parfaitement sain. Ainsi que le fait justement remarquer M. Bouchard, il n'est pas rare en effet de découvrir chez ces malades, qui ne cessent de simuler, d'autres troubles de l'esprit.
Les Allemands désignent, sous le nom caractéristique de hyperesthesia psychica sexualis, les singulières illusions qui ont donné naissance à la catégorie des fous dits incubes et succubes. Au moyen âge, on sait le rôle important que le diable jouait dans les mœurs à cette époque; les hystériques étaient naturellement conduites à rapporter de préférence les sensations internes qu'elles éprouvaient aux manœuvres de l'esprit malin ; toutes leurs conceptions délirantes participaient de cette idée, elles se croyaient réellement possédées. Comme l'idée du diable joue un rôle de moins en moins important dans nos mœurs, le délire éroticoreligieux est moins fréquent ; mais ce que l'on rencontre, ce sont des femmes qui déclarent avoir été violées par tel ou tel qu'elles désignent ; elles sont absolument certaines du fait, le racontent avec force détails, ne varientjamais sur leur thème, et font peser parfois sur des innocents les accusations les plus graves.
Les auteurs ont observé, sous ce rapport, les faits les plus extraordinaires; nous nous rappelons entre autres une jeune fille hystérique qui avait été recueillie par un oncle et une tante. Ceux-ci avaient jusqu'alors vécu dans la plus parfaite harmonie, par ses confidences perfides elle était arrivée à semer entre eux la désunion la plus profonde; à son oncle elle avait confidentiellement fait connaître que sa tante avait des amants, à sa tante elle avait secrètement déclaré que son oncle avait, à
52i ÉTIOLOGIE DES MALADIES MENTALES.
plusieurs reprises, cherché à exercer sur elle des violences regrettables.
Ainsi que le fait remarquer M. Duponchel, l'éducation, le milieu, les lectures, le genre habituel d'occupations contribuent beaucoup à donner aux conceptions délirantes des divers malades leur cachet spécial.
La folie hystérique, lorsqu'elle se présente surtout sous cette forme de perversion morale, de folie morale que nous avons décrite est grave, en ce sens qu'elle peut entraîner les inconvénients les plus fâcheux pour les personnes en contact habituel avec ces malades, pour leur famille, pour la société; ces inconvénients, dit M. Duponchel, sont d'autant plus graves, que la folie est plus larvée, si l'on peut parler ainsi; que le délire est plus dissimulé et plus difficile à pénétrer (1).
Le caractère des actes commis par les hystériques n'est pas toujours, dit Tardieu, facile ;\ déterminer ; c'est en combinant le mensonge qui leur est naturel, avec l'altération de leurs facultés affectives qu'elles arrivent à des actes qui, tout en paraissant le fruit d'une affection et d'une intention coupables, sont cependant l'effet d'une perversion instinctive de la volonté qui atténue considérablement, si elle ne l'annule, la responsabilité de certaines filles hystériques. Un trait commun les caractérise, c'est la simulation instinctive, le besoin invétéré et incessant de mentir sans intérêt, sans objet, uniquement pour mentir, et cela non-seulement en paroles, mais encore en actions, par une sorte de mise en scène où l'imagination joue le principal rôle, enfante les péripéties les plus inconcevables et se porte, parfois, aux extrémités les plus funestes (2).
(( Le talent de ces malades, dit Niemeyer, pour inventer des états par lesquels elles se promettent de faire sensation ou d'exciter la pitié touche h l'incroyable. Le vrai et le faux sont souvent bien difficiles à distinguer. L'homme crédule est souvent dupé, et l'on doit adopter pour principe d'accueillir avec une extrême méfiance toute allégation extraordinaire de leur part; comme par exemple qu'elles ne prennent aucune nourriture, qu'elles ne rendent ni selles ni urines, qu'elles ont vomi du sang ou des vers, ou d'autres objets étranges. Tous les jours on rencontre des femmes hystériques qui prétendent qu'il leur est impossible d'uriner, qui se font sonder deux fois par jour, et d'autres qui passent au lit des mois et des années soutenant qu'il leur est impossible de se lever. On conçoit que le magnétisme animal . devienne une véritable mine à exploiter pour les malades hystériques, etc. (3). »
Nous n'insisterons pas davantage sur cette question de l'hystérie dans ses rapports avec l'aliénation mentale, les développements dans lesquels nous sommes entrés nous paraissent suffisants pour donner une idée aussi exacte que possible de cette singulière affection ; on pourra d'ail-
(1) Duponchel, op. cit., p. 83.
(2) Tardieu, Étude médico-ldg. sur la folie. Paris, 1872, p. IG3, 165.
(3) Niemeyer, Trad. Culmann, t. II, p. 421.
CAUSES DETERMINANTES.
leurs trouver dans les différents auteurs qui se sont occupés de ce sujet, Moreau, de Tours, Tardieu, Trélat, Legrand du SauUe, etc., les détails nécessaires. Nous ne dirons aussi que peu de mots sur le traitement; la première indication à remplir en cas de folie hystérique bien constatée est évidemment de prescrire l'isolement, le placement dans une maison de santé : il importe dans l'intérêt des malades, comme dans celui de la société et de la famille, de les enlever au milieu môme oti elles trouvent des éléments d'excitation de toutes sortes.
Les bains tièdes, les affusions froides et les moyens hydrothérapiques ont été fortement préconisés dans le traitement de la folie hystérique. Les anli-spasmodiques, l'éther, la valériane, le chloroforme, peuvent contribuer à diminuer l'agilation. Suivant Marcé, l'opium rend à lui seul plus de services que tous les spasmodiques dans le traitement de l'hystérie; il l'emploie à dose continue et progressivement croissante, depuis o centigrammes jusqu'à 30 et 40 centigrammes d'extrait thébaïque donnés chaque jour. M. A. Voisin croit avoir trouvé une certaine efficacité dans les injections hypodermiques de chlorhydrate de morphine, longtemps continuées, et employées dans quelques cas jusqu'à une dose véritablement considérable. Mais on ne doit pas oublier non plus que le traitement moral, convenablement appliqué, peut exercer sous ce rapport l'influence la plus salutaire; il faut à ces malades des occupations régulières, sérieuses, une direction ferme et énergique, en un mot tout ce qui peut contribuer à faire disparaître peu à peu les mouvements passionnels et les tendances bizarres auxquels les hystériques se laissent facilement entraîner.
Chorée. — Ce que nous venons de dire de l'hystérie s'applique également à la chorée, affection relativement rare, et que l'on doit considérer comme une cause peu fréquente d'aliénation. Il y a lieu aussi de ne pas confondre, sous ce rapport, la chorée sporadique avec celle qui peut se présenter à l'état épidémique. La chorée épidémique, dit le professeur Puccinotti, de Pise, a eu au moyen âge une raison d'être suffisante dans la situation morale et politique de cette époque. La différence dans les symptômes, dans la marche et dans les terminaisons de la maladie est telle, qu'on ne peut les confondre l'une avec l'autre, sans tomber dans une erreur profonde.
Deux formes distinctes doivent être admises, d'après Marcé, dans le délire des choréïques : tantôt c'est un délire incohérent pendant lequel les malades, au milieu d'une agitation effrayante, poussent des cris rauques et inarticulés, et laissent échapper des paroles sans suite au milieu desquelles il est impossible de saisir la moindre systématisation délirante ; tantôt au contraire, ce délire se rattache d'une manière intime à des hallucinations de la vue et de l'ouïe sous l'influence desquelles les facultés intellectuelles peuvent présenter une exaltation considérable. La chorée ne s'accompagne, d'ailleurs, dans un tiers environ des cas.
d'aucun Irouble appréciable de l'inlelligence, dans les deux autres tiers, les fonctions cérébrales sont évidemment altérées. « Les complications que la chorée présente du côté de l'état intellectuel, dit Marcé, ne nécessitent un traitement spécial que dans les cas où elles présentent une grande intensité; babituellement les moyens thérapeutiques dirigés contre les convulsions choréïques suffisent pour modifier avantageusement l'état mental, tels sont les affusions froides, les bains sulfureux, la valériane et les antispasmodiques, les bains lièdes prolongés avec irrigation d'eau froide sur la tête, l'opium à doses progressivement croissantes, la strychnine, le fer et les toniques. A mesure que les mouvements perdent de leur intensité, les modifications du caractère et de la sensibilité morale, ainsi que les hallucinations, disparaissent pour faire place àl'élat normal. Dans la chorée compliquée du délire maniaque, l'agitation peut être tellement intense que l'emploi des bains soit impossible ou dangereux, les malades se projetant avec force contre les parois de la baignoire, et ne pouvant un seul instant conserver l'immobilité; dans un cas de cette nature où la déglutition des médicaments liquides ou solides était en même temps très-difficile ; les inhalations du chloroforme, répétées à diverses reprises ont été suivies d'effets excellents. Elles calment l'agitation musculaire et amènent une sédalion instantanée; c'est un moyen puissant et rapide auquel il faut recourir quand le danger est pressant (I). »