‹ Nouveau traité élémentaire et pratique des maladies mentales suivi de considérations pratiques sur l'administration des asiles d'aliénés [electronic resource]Chapitre 51 sur 95 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

En tête des causes physiques qui viennent produire le trouble plus ou moins profond, et plus ou moins durable des facultés, se trouvent bien certainement les excès alcooliques.

Magnus Huss a décrit, sous le nom à'alcoolisme, toutes les particularités que présente cette espèce d'intoxication.

L'empoisonnement par les boissons alcooliques a été observé à toutes les époques, et chez les peuples les plus divers; mais il ne parait pas avoir été porté à un degré aussi fûcheux tel qu'on l'observe de nos jours.

(1) Marcé, Mai. mentales^ p. 5R9.

Le rôle de l'ivrognerie, dans la prodiiclion de la folie, est surtout considérable dans les pays du Nord, en Suède, en Angleterre, en Russie et dans l'Allemagne du Nord où l'on trouverait pour les hommes devenus aliénés un tiers d'ivrognes.

En France, il résulterait, comme le constatent les tableaux relevés par le docteur Lunier, une augmentation très-sensible depuis quelques années des cas de folie déterminée par les excès alcooliques; ainsi on trouve les proportions suivantes des folies alcooliques sur cent admissions dans les asiles d'aliénés seulement pour les hommes — 18S6, 14 p. 100. ~ 1864, 18 p. 100. — 18G7, 22 p. 100.

Et, comme les excès alcooliques entraînent toute espèce de désordres, on peut ajouter, avec M. Decaisne, que sur 500 familles environ d'ouvriers dans le dénuement, 400 se trouvent dans celte situation par suite de l'ivrognerie du chef de famille (1).

Action physiologique de l'alcool. — On sait que l'alcool, absorbé dans l'estomac, se retrouve en nature dans le sang et dans les viscères, notamment dans l'encéphale et le foie; une petite quantité seulement est décomposée au contact du ferment stomacal, et transformée en acide acétique, et c'est peut-être ce dernier acide qui est l'une des causes les plus actives des différentes espèces de gastrite que l'on rencontre si fréquemment chez les buveurs.

Quoiqu'il en soit, l'alcool versé dans la circulation générale imprègne les tissus, les organes, les parenchymes; l'analyse chimique l'y découvre facilement, quelquefois même l'odorat sufût à l'y révéler. Pris même à faible dose, il fait un séjour assez long dans l'organisme; après l'ingestion d'une quantité modérée de boissons spiritueuses, les poumons éliminent de l'alcool pendant 8 heures, et les reins pendant 14 (2).

Sans admettre d'une manière absolue, comme le veut une nouvelle doctrine, que l'alcool reste inaltérable, pendant son séjour dans l'économie, sans subir la moindre modification en traversant le corps, il n'en ressort pas moins d'une manière non douteuse qu'il séjourne en nature dans des proportions bien plus considérables qu'on ne le croyait jusqu'à ce jour, qu'il est détruit moins rapidement et moins complètement qu'on ne l'avait supposé, que les organes excréteurs ne sont pas étrangers à son élimination, et enfm que certains parenchymes le retiennent de préférence, en vertu d'une affinité particulière.

Il n'est point, comme on le croyait généralement, un aliment réparateur de l'économie, mais seulement un modificateur du système nerveux agissant à faible dose comme excitant, et à dose élevée comme stupéfiant.

(1) Decaisne, Acad. des sciences, 5 juin 18" 1. — Voyez Bergeret, De l'abus des boissons alcooliques, dangers et inconvénients pour les individus, la famille et la société. Paris, 1870.

(2) Alfred Fournier, Nouv. dict. de méd. et de chir.^t. 1. Paris, 1864, art. Alcoolisme.

Pour certains pliysiologistes, il remplirait encore un autre rôle dans la nutrition, il diminuerait et ralentirait les phénomènes chimiques dont l'ensemble constilue la désassimilation (1).

Quoi qu'il en soit, l'alcool agit à la façon des poisons qui imprègnent toute l'économie et créent un état morbide de toute substance ; frappant plus particulièrement tel ou tel système organique, et donnant lieu par conséquent à une symptomatologie extrêmement variée et étendue. Suivant le docteur Marvaud (2), l'alcool exerce sur l'organisme une action complexe qui dépend : i° de sa présence à l'état libre dans le sang ; 2" des altérations qu'il subit dans l'économie.

A l'état libre, il produit des effets manifestes sur le sang en altérant la forme des globules, et en déterminant une coagulation d'autant plus rapide qu'il est plus concentré. Il agit sur le système nerveux à faible dose en excitant les fonctions animales, ainsi que la sensibilité, l'intelligence, la motililé; à haute dose, en amenant une perturbation, une dépression et l'abolition de ces mêmes fonctions, il modifie enfin la circulation, la respiration et la distribution du calorique dans les différentes parties du corps.

Une partie de l'alcool absorbé subit des altérations dans l'économie, encore peu connues, mais qui consistent sans doute dans une combustion plus ou moins complète de ses éléments; dans cet état de transformation, il exerce sur la nutrition une action particulière. 11 devient alors, non pas un aliment respiratoire, mais un aliment anticalorifique et antidéperditeiir, car il diminue la quantité d'acide carbonique éliminée par les poumons, abaisse la température organique, restreint la proportion des résidus éliminés par les urines, enraye la désassimilation et favorise la stéatose.

A ce titre il joue un rôle considérable dans l'hygiène et la matière médicale, il peut être en effet administré comme excitant général du système nerveux, comme anticalorifique et comme antidéperditeur ou antidénourrissant.

Les lésions du système nerveux déterminées par l'alcoolisme, dit le docteur Lancereaux (3), quoique d'une appréciation difficile ne sauraient C'tre mises en doute, et l'on ne saurait méconnaître la cause qui vient leur donner naissance.

La dure-mère devient, dans quelques circonstances, le siège d'un travail phlegmasique que l'on a décrit sous le nom de pachyméningite. L'arachnoïde et la pie-mère, souvent adhérentes entre elles et avec la dure-mère crânienne, présentent fréquemment, chez les vieux ivrognes, des vaisseaux dilatés et gorgés de sang et des traînées blanchâtres

(1) Alfred Founiier, op. cit.

(2) Marvaud, L'alcool, son action physiologique, son utilité et ses applications. Paris,

(.3) Lancereaux, Dict. encyclop. des se. méd,, art. Alcoolisme.

le long des parois plus ou moins altérées. Par suite de ces altérations, on constate dans l'épaisseur des membranes des taches ecchymotiques d'une petite étendue, ou des plaques jaunes d'ocre constituées par la matière colorante du sang.

Les lésions cérébrales se présentent avec des modes et des degrés variables. A un premier degré, le microscope peut déjà constater l'altération de quelques-uns des éléments anatomiques du cerveau. Les capillaires sinueux et dilatés présentent, de place à autre, dans l'épaisseur de leurs parois et surtout au niveau de leurs points de bifurcation, des granules grisâtres et jaunâtres qui paraissent être le résultat d'un commencement de désorganisation de l'élément contractile de la paroi. Cette altération est là une cause de trouble de la circulation capillaire et de stase sanguine.

Les éléments cellulaires de la substance grise, qui avoisinent les vaisseaux malades, contiennent des granules brillants ayant, quelques-uns au moins, les apparences de petits globules graisseux.

A une période plus avancée, les lésions matérielles de l'encéphale deviennent de plus en plus manifestes, même à l'œil nu ; tantôt diffuses, tantôt circonscrites, elles ont pour siège de prédilection la périphérie du cerveau ou du cervelet, le corps strié et les couches optiques.

On observe fréquemment encore l'atrophie cérébrale, sorte de ratatinement avec induration de la masse encéphalique; on dirait une macération dans l'alcool. Assez rarement la pie-mère est adhérente à la surface des circonvolutions, adhérences qui sont dues à l'hyperplasie conjonctive qui a, pour point de départ principal, les tuniques des capillaires qui, de la pie-mère, pénètrent dans la substance nerveuse.

Outre ces lésions dilTuses, on rencontre chez les buveurs des plaques jaunâtres, recueillies dans la masse encéphalique, plaques dues à une encéphalite partielle et à une dégénération granulo-graisseuse des vaisseaux des éléments nerveux, portée au point de former une véritable émulsion (1).

Suivant Hayem, dans l'alcoolisme chronique, outre l'épaississement des méninges et la coïncidence fréquente de la pachyméningite, il existe aussi des altérations cérébrales analogues à celles de la paralysie générale, et caractérisées surtout par une multiplication abondante et diffuse des éléments conjonctifs des vaisseaux et de la névroglie (2).

Les lésions de la moelle épinière sont encore peu connues; il est probable que les recherches ultérieures feront reconnaître à peu près les mêmes altérations que pour le cerveau (3).

En résumé, l'induration et le ramollissement ne sont que des degrés

(1) Calmeil, t, XI, p. 279.

(2) Hayem, Elude sur les diverses formes de l'encéphalite, 1868.

(3) Lancereaux, op. cit.

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divers d'un môme processus, 'la dégénérescence graisseuse que l'abus des alcooliques vient délerminer d'une manière si fréquente.

D'après le docteur Marvaud une partie de l'alcool, celle qui se détruit dans l'économie, se transformerait directement en graisse, ainsi que semblent le démontrer de récentes expériences; mais à côté de ces phénomènes essentiellement chimiques, il faut rapporter à l'action physiologique de celte substance la dégénérescence graisseuse qui envahit les organes.

En effet, l'alcool se comporte vis-à-vis de l'économie comme antidéperditcur, et comme tel il enraye les oxydations organiques et les fonctions vitales.

Or, parmi ces altérations, la plus commune et la mieux démontrée est la dégénérescence graisseuse, qui accompagne presque toujours la nécrobiose des éléments physiologiques et des éléments morbides de nouvelle formation (1). La stéatose paraît être en définitive comme la conséquence ultime et nécessaire de l'action des substances autidénutritives, parmi lesquelles les alcools doivent être rangés (2).

D'après une note de MM. Dujardin-Beaumetz et Audigé (3), les propriétés toxiques dans la série des alcools de fermentation suivent, d'une façon mathématique pour ainsi dire, leur composition atomique; plus celle-ci est représentée par des chiffres élevés, plus l'action toxique est considérable, et cela aussi bien lorsqu'on les introduit par la peau que par l'estomac.

Ainsi on a la série toxicologique suivante : 1° Alcool méthylique peu actif; 2° alcool ethylique peu actif; 3° alcool butylique toxique; 4" alcool amylique très-toxique.

Caractères généraux de l'alcoolisme. — Quoi qu'il en soit, l'intoxication alcoolique suivant le . degré qu'elle présente et l'organe qu'elle affecte donne lieu à des phénomènes morbides complexes, remarquables surtout au point de vue du système nerveux, et que l'on peut suivre à travers l'évolution des formes d'aliénation les plus diverses. Nous les résumerons d'une manière succincte.

Sens de la vue. — La vue est peut-être le sens qui, chez les individus atteints d'alcoolisme, présente les troubles fonctionnels les plus caractéristiques ; il est même rare que ceux-ci ne fournissent pas, pour le diagnostic diff'érenliel, des indications précieuses; nous devons ajouter aussi qu'ils disparaissent assez rapidement au fur et à mesure que s'éloigne la cause qui les a fait naître.

Ces troubles se manifestent comme l'un des premiers symptômes de l'intoxication alcoolique ; ils se montrent quelquefois avec une intensité considérable. Ils sont nombreux et variables, suivant certaines condi-

(1) Virchow, op. cit.

(2) Marvaud, op. cit., p. 78.

(3) Dujardin-Beaumetz et Audigé, BuU. de l'Académie de méd,, 26 juillet 1875.

lions, telles que la prédisposition individuelle, la sensibilité de l'organe, le degré et la nature de rinloxicalion; suivant enfin que cette dernière se présente à l'état aigu ou à l'état chronique, et qu'elle se produit sous la forme d'accès plus ou moins violents et greffés sur un état cachectique plus ou moins intense.

D'une manière générale, on peut diviser les troubles de la vue en phénomènes d'irritation ou hijpéresthésiques, et en phénomènes anesthésiques ou d insensibilité ; dans ce dernier cas, on observe l'affaiblissement progressif de l'organe de la vue.

L'un des symptômes que l'on remarque fréquemment au début de l'alcoolisme, surtout à sa période aigué, c'est une sorte de trémulation ou plutôt de vibration spasmodique de la cellule nerveuse, en vertu de laquelle les objets paraissent animés de mouvements incessants, changent de place, de forme, de volume, grandissent et se rapetissent, s'éloignent et se rapprochent, ou prennent successivement les formes les plus bizarres et les plus diverses.

On dirait que les éléments nerveux qui composent la rétine et les nerfs optiques sont animés du même tremblement convulsif qui agite les fibres musculaires, et quelquefois les faisceaux tout entiers des muscles de la vie de relation ; il en résulte une espèce d'instabilité et de mobilité des images d'autant plus grande, que l'état d'irritation que subit l'appareil de la vision est plus marqué, et ce ne sont pas seulement les objets eux-mêmes qui présentent ce caractère singulier de mobilité et de transformation, mais encore les hallucinaXions spéciales que nous décrirons plus loin.

Nous pourrions citer sous ce rapport des exemples remarquables.

Ainsi les malades semblent voir les murs se couvrir d'animaux fantastiques, de rats, d'araignées, de crapauds qui se meuvent dans une agitation incessante ; tantôt ce sont des espèces de colonnes qui s'élèvent en grossissant, des cristaux qui s'allongent, des lapins qui tombent du plafond, des animaux de toutes sortes qui voltigent dans les airs, des fourmilières d'insectes qui sortent de dessous terre et que l'.mdividu est sans cesse occupé à ramasser ; tantôt ce sont les objets eux-mêmes, autour du malade, qui semblent s'agiter et prendre successivement la forme d'animaux, de fleurs, de serpents, etc.

L'effort môme que fait celui-ci pour lâcher de fixer l'image qu'il a devant les yeux, pour en bien déterminer l'aspect et les contours, suffit pour donner une nouvelle intensité à ces troubles particuliers de la vue • l'un de nos malades, par exemple, voit aussitôt sortir du plancher, lorsqu'il le fixe, les animaux les plus bizarres et toutes sortes de points jaunes. Dans la plupart des cas, cependant, ces phénomènes morbides se manifestent spontanément et indépendamment de celte cause.

Il est un autre symptôme qui ne nous paraît pas avoir suffisamment appelé l'attention des observateurs, et que nous avons rencontré chez

un certain nombre d'individus alleinls d'alcoolisme, à la période aiguë, c'est le tremblement spasmodique des globes oculaires, que l'on a encore décrit sous le nom de nystagmus. Nous devons ajouter qu'il n'est quelquefois qu'une exagération d'une disposition naturelle. Nous l'avons remarqué dans certaines circonstances avec un caractère d'intensité trèsprononcé, disparaissant au fur et à mesure que cessaient les autres symptômes déterminés par l'intoxication alcoolique. Nous ne devons pas oublier qu'on peut rencontrer aussi, dans certaines formes d'excitation maniaque, celte espèce de vacillation des globes oculaires ; mais lorsqu'elle a pour origine des excès de boisson, elle s'accompagne toujours du tremblement caractéristique des muscles de la face, de la langue, des membres et des sensations douloureuses que nous décrirons plus loin, et qui sont si caractéristiques de l'affection dont nous nous occupons.

Le docteur Galezoswki a résumé dans une note intéressante (1), les désordres fonctionnels que l'on peut observer du côté de la vue dans l'alcoolisme.

Suivant lui, l'amblyopie alcoolique presque exclusivement propre au sexe masculin présenterait les caractères suivants : 1° la vue s'affaiblit d'une manière assez brusque, elle reste ensuite sans grand changement pendant des mois entiers; 2° l'acuité visuelle s'affaiblit au point que les malades peuvent à peine distinguer de très-gros caractères; 3° la vision, au loin, se perd d'une manière très-sensible, et à quelques pas il leur est impossible de reconnaître la figure d'une personne ; 4° le soir, les malades semblent voir mieux, le trouble de la vue est moins accentué ; la môme chose a lieu le matin ; les individus peuvent très-bien lire dans leur lit, tandis qu'ils voient à peine dans la journée pour se conduire; 5° par moments il y a de la diplopie ou de la polyopie, ou bien les objets semblent se rapprocher ou s'éloigner, lorsqu'on les fixe; ce phénomène ne peut être expliqué que par un spasme du muscle accommodateur; 6" le trouble de la faculté chromatique n'est pas constant, tantôt le rouge paraît brun ou noir, et le vert devient gris; 7" les pupilles sont souvent inégales, fortement dilatées; 8° à l'examen ophthalmoscopique on ne remarque généralement aucune altération; chez quelques individus on constate pourtant des infiltrations rétiniennes, séreuses, et des contractions apparentes dans les artères ; 9° cette afi"ection est ordinairement rebelle au traitement, elle dure très-longtemps et ne cesse qu'après la cessation complète de l'usage des alcools. L'auteur que nous citons ajoute, en outre, que l'alcoolisme a encore un effet désastreux sur les opérations oculaires, une simple érosion de l'iris peut alors être suivie d'une iritis, la plaie cornéenne reste quelquefois deux, trois semaines sans ci-

(1) Galezowski, Sur l'amblyopie chez les alcooliques. {Bull, de P Académie de médene, 28 février 1871,1. XXXVI), et Traité des mal. des yeux, 2' édition, 1875.

EXCÈS ALCOOLIQUES. a^d

catrisation. Des accidents bien plus graves peuvent survenir consécutivement à une opération de la cataracte par extraction ; on voit apparaître des irilis suppuratives et des sphacèles delà cornée, qui compromettent le succès de l'opération.

Une des particularités les plus curieuses de certaines formes d'alcoolisme, c'est une sorte d'achromatopsie, caractérisée par l'affaiblissement et quelquefois la perle momentanée de la notion des couleurs, et particulièrement des teintes secondaires, en même temps qu'on rencontre dans la généralité des cas d'autres troubles de la vision, par exemple la diplopie, l'affaiblissement accidentel de la vue, etc.

Cette anomalie ne se rencontre d'ailleurs que chez un nombre de malades assez restreint ; nous l'avons observée quelquefois comme une exagération d'une disposition congéniale.

Ce trouble disparaît, comme tant d'autres, au fur et à mesure que l'individu revient à la santé et reprend ses forces.

Nous rapporterons comme l'un des exemples les plus remarquables que nous ayons eus sous ce rapport, le fait suivant :

Le nommé Th..., entré dans notre service en 1863, est atteint d'alcoolisme chronique bien caractérisé ; ses facultés sont affaiblies ; il est méchant, irritable, dominé par des idées ambitieuses ; il se plaint de maux ■de tête, bégaye ; on observe en outre des troubles singuliers de la vue ; il ne peut plus distinguer les couleurs les unes des autres, l'or de l'argent, il lui est surtout impossible de reconnaître le bleu du vert. Cet individu, employé de commerce pour les soieries, ne pouvait plus, par suite de cette difficulté, suffire aux exigences de son travail ; il avait dû abandonner sa position, ce qui l'avait vivement contrarié et avait contribué à aggraver sa maladie mentale.

Après quelques mois de traitement, cette disposition maladive s'est entièrement dissipée; depuis sa sortie de l'asile il n'a plus fait d'excès, et plus de trois ans après nous avons pu constater que ce trouble spécial de la vue ne s'était pas reproduit.

Il ne faut pas confondre cette difficulté survenue dans la perception des couleurs, avec un autre symptôme qui se rapproche de l'affaiblissement de la sensibilité spéciale, que l'on observe fréquemment, et qui tient au ralentissement survenu dans les différentes sensations successivement éprouvées par le malade ; ce même phénomène, nous le verrons se reproduire dans d'autres conditions analogues.

Ainsi quelques malades ne peuvent désigner les couleurs qu'on leur présente les unes après les autres ; lorsqu'on leur fait, par exemple, passer un peu trop vite et successivement sous les yeux des bandes bleues, jaunes, vertes, il leur est impossible d'indiquer la couleur qu'on leur montre, si on ne leur laisse pas un temps suffisant et quelquefois prolongé pour que l'impression première ait entièrement disparu, de manière à permettre à celle qui suit d'être transmise au centre de perception.

Ils ont conservé la notion des couleurs, mais à la condition qu'on donne le temps à la perception ralentie de se faire régulièrement.

C'est le môme symptôme que nous retrouverons plus tard pour la sensibilité générale, en vertu duquel les malades ne sentent que longtemps après les piqûres ou les brûlures qu'on leur a faites.

Enfm quelques individus ne peuvent distinguer à une certaine distance les couleurs qu'on leur présente, mais ce signe peut se rattacher à l'affaiblissement survenu dans l'acuité de la vision.

Les troubles hypéreslhésiques qui dépendent de la sensibilité générale» et que nous verrons plus loin se manifester dans différentes parties du corps, se rencontrent également pour le sens de la vue ; c'est ainsi qu'on voit des malades, en même temps qu'ils accusent des sensations bizarres et douloureuses dans d'autres parties du corps, se plaindre qu'on leur jette dans les yeux des substances nuisibles qui les brûlent, les piquent, leur font éprouver les douleurs les plus vives.

On doit encore attribuer à la même cause d'irritation hypérestbésique d'autres symptômes éprouvés par un grand nombre d'individus : telles sont les lueurs, les étincelles, les flammes, les lumières vives, les bluettes ou ces sensations bizarres qui font dire aux malades qu'ils voient du plomb fondu, des fils de verre qui semblent s'étirer, des grains d'or qui sautent devant les yeux, des pluies de feu, des girandoles de diverses couleurs, des figures bleues, blanches, noires, rouges, des grains de sable, des pièces de monnaie qu'ils cherchent en vain à ramasser ; toutes sensations analogues à celles qui se rattachent à l'hypéreslhésie cutanée dont nous reverrons ces malheureux se plaindre, en prétendant qu'ils sont couverts de poux, de vermine, d'insectes dont ils cherchent sans cesse à se débarrasser.

La disposition à voir certains objets revêtir particulièrement la teinte rouge peut aussi dépendre d'une lésion organique commençante ; elle doit en conséquence attirer plus particulièrement l'attention.

L'affaiblissement de la vue est, nous l'avons dit, un caractère fréquent de l'intoxication alcoolique, et donne lieu à différents symptômes que nous ne ferons que mentionner.

Ainsi beaucoup de ces malades ne peuvent plus distinguer nettement le contour des objets ; ils se plaignent d'avoir toujours devant les yeux comme de la fumée, comme un nuage de poussière; le soir ils voient difficilement ; souvent aussi le champ de la vision se rétrécit, etc. On peut encore, dans quelques cas, observer une fatigue de la vue excessive et douloureuse lorsque le regard vient à se fixer pendant quelque temps.

L'affaiblissement de la vue est souvent momentané comme les autres symptômes; il disparaît en môme temps que l'individu revient à la santé. Mais on doit aussi reconnaître que c'est, en général, un indice d'une certaine gravité qui se rencontre fréquemment dans les formes

graves d'alcoolisme, dans celles qui tendent vers la démence et la paralysie.

Le strabisme a été encore observé par suite de la paralysie des différents muscles du globe oculaire, surtout dans les cas de paralysie partielle que l'on peut observer sous l'influence de l'intoxication alcoolique.

Mais les hallucinations de la vue ofl'rent bien certainement l'un des signes caractéristiques les plus remarquables du délire alcoolique. L'hallucination, nous n'avons pas besoin de la faire remarquer, doit être ici soigneusement séparée des troubles de la sensibilité spéciale que nous venons d'examiner. C'est un phénomène essentiellement psychique, pour lequel l'appareil de la sensation n'intervient plus que d'une manière fort indirecte ; c'est une création de l'esprit qui peut avoir son origine au foyer même oti viennent converger et se réfléchir les impressions sensoriales.

Les hallucinations de la vue dans l'alcoolisme, comme celles de l'ouïe, s'accompagnent presque constamment de cette dépression morale dont nous reparlerons plus tard, sous l'influence de laquelle le malade reste sans cesse plongé dans une anxiété plus ou moins profonde. L'on peut dire, avec raison, que ce n'est point le délire sensorial ni les cauchemars qui viennent à chaque instant troubler le sommeil, qui sont la cause de l'état de frayeur si remarquable que l'on observe alors, mais que c'est bien plutôt cette disposition morale elle-même qui est la cause génératrice de ces hallucinations singulières et pénibles ; elle vient presque toujours les précéder.

Quoi qu'il en soit, les hallucinations de la vue présentent, suivant la forme du délire, des degrés variables ; elles sont surtout très-marquées dans l'accès d'alcoolisme aigu, et alors elles disparaissent rapidement après une durée de quelques jours, quelquefois même de quelques heures. Dans l'alcoolisme chronique, on les voit se reproduire k certaines périodes d'exacerbation^ et sous l'influence de causes particulières, avec les mêmes caractères et souvent la même intensité ; elles sont du reste beaucoup moins persistantes que les hallucinations de l'ouïe.

Une des particularités les plus remarquables de ces sortes d'hallucinations, c'est l'apparition de figures d'animaux plus ou moins bizarres, et qui excitent une vive frayeur. On peut dire que, sous ce rapport, toutes les observations se ressemblent. Ces apparitions se manifestent d'habitude aussi dans les accès qui suivent les attaques épileptiformes d'origine alcoolique.

L'individu voit tout à coup apparaître devant lui des chats, des chiens qui cherchent à le mordre, des sangliers qu'il entend grogner, des loups qu'il entend hurler, des lions, des renards, des serpents qui sifflent, des rats, des souris qui grimpent après ses jambes et qui lui causent une douleur excessive ; des animaux bizarres de couleur noire qui volent dans l'air, des ours, des hyènes qui s'acharnent à sa poursuite et qui

o36 ÉTIOLOGIE DES MALADIES MENTALES.

veulent le dévorer; des mouches, des insectes, des petites bètes de toutes sortes qui ne cessent de voltiger autour de lui, qui remplissent son lit, ses habits, et lui procurent les tourments les plus inexprimables.

Toutes ces visions le jettent dans une profonde terreur et donnent à sa physionomie une expression caractéristique.

Les hallucinations de la vue peuvent être, on le comprend, aussi variées que le sont les combinaisons môme de la pensée et de l'imagination ; elles peuvent aussi se rapporter à d'autres objets que ceux dont nous venons de parler, mais elles ont cela de particulier qu'elles s'accompagnent presque toujours d'un sentiment d'angoisse ou de frayeur.

Au lieu de figures d'animaux, le malade voit quelquefois se dresser devant lui les spectres de parents morts depuis longtemps, d'un père, d'une mère, d'une femme dont il sent la main froide et décharnée s'appliquer sur son épaule et qui vient ainsi redoubler ses terreurs. D'autres fois c'est un homme qui descend dans sa cave, ou bien un assassinat que l'on commet dans la rue; il entend, il reconnaît l'assassin, et, dominé par cette idée fixe, il court chez le commissaire de police dénoncer les meurtriers. Tantôt ce sont des hommes armés qui le menacent, le poursuivent, le frappent ; c'est une tête de femme qui se change en figure ignoble et veut l'embrasser; il voit, dans l'église oii il s'arrête pour prier, l'ange exterminateur se poser sur son épaule et le menacer de son épée ; ce sont des ouvriers, des camarades qui courent après lui pour le tuer; et pour se soustraire à leur poursuite il se jette dans un puits, sans être autrement dominé par des idées de suicide ; ce sont des fantômes qui lui font croire qu'il assiste au jugement dernier, ou des individus masqués qui chuchotent entre eux pour décider le genre de mort qui devra lui être appliqué ; ou enfin ce sont des précipices qui s'entr'ouvrent, des tableaux sinistres qui défilent devant ses yeux, des voleurs qui viennent le dévaliser, des ombres qui lui passent la main sur la figure, etc.

Toutes ces visions peuvent revêtir les formes les plus diverses, mais ce qui les caractérise c'est, nous l'avons dit, le sentiment de frayeur qui les accompagne, et c'est pourquoi on les a désignées sous le nom d'hallucinations terrifiantes.

Un autre caractère des perceptions illusoires des alcooliques, bien indiqué par M. Lasègue, doit être aussi particulièrement signalé. Hommes, choses ou animaux, tout ce qui fait l'objet des hallucinations se meut et se déplace; de là aussi la mobilité des idées et des actes de l'alcoolique (1).

Sens de l'ouïe. — Les troubles qui existent du côté de l'appareil auditif sont analogues à ceux que l'on observe pour la vue ; mais ils sont moins variés, et peut-être aussi moins bien caractérisés, par cette raison

(1) Lasègue, Alcoolisme [Arch. gén. de niécL, 18G9.)

EXCÈS ALCOOLIQUES. ^37 sans doute que les sensations fournies par l'ouïe sont plus restreintes. Ils résultent également de l'irritation produite sur les organes de l'ouie par la présence de l'alcool. a- •

Nous nous bornerons à fournir, sous ce rapport, de courtes indications.

En même temps qu'ils accusent une céphalalgie plus ou moins intense, et d'autres sensations pénibles, les malades se plaignent d'entendre sans cesse résonner à leurs oreilles des bruits insupportables, qui peuvent prendre les formes les plus diverses et les degrés les plus variables.

C'est une sorte de bourdonnement, de bruissement, de bruits de feuilles sèches, de mouches qui bourdonnent dans les oreilles; c'est une sensation de souffle dans le conduit auditif; ou bien, un bruit de musique, de coups de tonnerre, de coups de fusil, de fusillade ou de jets d'eau, de télégraphe; ce sont quelquefois des sifflements plus ou moins douloureux.

La sensibilité des organes de l'ouïe est, dans certains cas, exaltée au plus haut degré, et alors les malades se plaignent du moindre bruit qui se passe autour d'eux, de l'éclat de la voix quand on se borne à leur faire de simples observations, de la répétition et de l'écho qui se produit pour chaque parole qu'on leur adresse.

Les bruits, en un mot, peuvent ofl'rir tous les degrés possibles ; ils persistent souvent quelque temps encore après que les hallucinations ont elles-mêmes cessé.

On doit encore noter que, chez les individus qui présentent un commencement de surdité, on voit celle-ci augmenter sous l'influence de l'intoxication alcoolique, pour diminuer ensuite quand cette dernière vient à disparaître.

Les hallucinations de l'ouïe, sur lesquelles nous n'insisterons pas longtemps, ont le même caractère et présentent la même physionomie que celles de la vue. Elles sont, comme ces dernières, accompagnées d'un sentiment d'angoisse, quelquefois de vive frayeur, et lorsque l'accès d'alcoolisme est intense, ou après certaines attaques épilepliformes, elles s'accompagnent d'une surexcitation violente. Presque toujours enfln les hallucinations de la vue et de l'ouïe existent simultanément.

Le malade voit des individus animés d'intentions malveillantes qui le menacent et l'injurient ; il voit et entend des animaux qui s'apprêtent à le dévorer en poussant d'affreux cris. D'autres fois, il entend des voix très-distinctes ; on lui fait des reproches sur sa conduite passée, on le menace des plus horribles supplices ; on lui dit qu'il sera fusillé, pendu, guillotiné; on l'appelle coquin, voleur, assassin; il entend dire qu'on le coupera en morceaux; on le bafoue, on le raille, on se moque de lui, on le traite de mouchard, on l'accuse d'avoir conspiré contre la sûreté de l'État, on le menace des plus grands malheurs, etc.

Sous l'influence de ces hallucinations, un grand nombre d'individus se rendent eux-mêmes au poste pour dénoncer les accusations mensongères dont ils se croient l'objet, et implorer près de l'autorité aide et protection.

Les hallucinations peuvent, dans quelques cas, s'éloigner de la physionomie générale que nous venons de décrire, et rentrer dans la catégorie de celles qu'on observe dans les formes d'aliénation, qui ne reconnaissent pas une origine alcoolique.

C'est ainsi que les malades se plaignent des paroles contradictoires qu'ils entendent prononcer, ou bien de ce qu'on révèle à haute voix leurs pensées les plus secrètes. L'un de nos aliénés, par exemple, encore placé sous l'influence de l'intoxication alcoolique, prétend qu'on lui en voie dans les yeux des coups de lancette, en même temps il entend une voix qui lui répète : je vous fais du mal; défendez-vous. Cette même voix ne cesse de le contredire, elle lui dit la nuit : vous ne dormirez pas; ou bien elle l'engage à se regarder dans la glace, et aussitôt il reçoit un soufflet.

Il est fréquent d'entendre encore dire à ces malades qu'ils assistent à des luttes, à des batailles, à des scènes violentes dont ils ne peuvent comprendre la raison, et qui viennent redoubler leurs terreurs.

Hallucinations multiples. Goût. Odorat. — Les hallucinations de cause alcoolique occupent quelquefois tous les sens; elles déterminent alors une excitation maniaque intéressante à étudier, et qui repose essentiellement sur ce délire sensoriai généralisé.

Les aberrations sensorielles du goût, de l'odorat, font ressentir un goût, des odeurs insupportables. Elles entretiennent les individus qui en sont atteints dans l'idée fixe qu'on cherche à les empoisonner ; ils se plaignent des substances nuisibles qu'on mêle à leur boisson, à leurs aliments, dans le but de les faire mourir, de les déranger, de les rendre fous. Le poison qu'on a mis dans leur pain, dans leur vin, leur a causé de violentes coliques, on a mélangé aux légumes qui leur sont servis des poudres qui leur donnent un goût détestable; les boulangers ont reçu l'ordre d'empoisonner le pain qu'ils leur vendent. L'un de nos malades est allé lui-même se plaindre à la préfecture de police de l'huile qu'on avait mise dans le veau et dans la salade qu'on lui avait servis ; un autre, sans cesse poursuivi par une odeur de mort, n'osait plus coucher dans aucun hôtel.

L'idée fixe du poison est, en effet, l'une des interprétations délirantes que l'on rencontre fréquemment dans l'alcoolisme ; elle sert à ces malades à expliquer les sensations douloureuses anormales qu'ils ressentent dans diverses parties du corps. Celte croyance à l'existence du poison, à la réalité des hallucinations et des fausses interprétations éprouvées, persiste souvent longtemps après que les principaux accidents ont entièrement disparu; c'est ce qu'on remarque, surtout lorsqu'il existe une

EXCÈS ALCOOLIQUES. ^39 prédisposition héréditaire, et dans ce cas les manifestations délirantes présentent une ténacité plus grande.

Hallucinations volontaires, hypnagogiques. — Chez un petit nombre seulement d'individus on observe des hallucinations, dites volontaires, celles qui sont provoquées par le fait même de la volonté. On les voit alors faire réapparaître à leur gré les sensations anormales, les scènes étranges, la vue d'animaux, de bêtes féroces qui les avaient jetés dans une vive frayeur pendant la période aiguë de leur affection ; mais comme ils se rendent parfaitement compte de ces aberrations sensoriales, elles n'exercent plus sur leur esprit la même influence fâcheuse. Du reste, les hallucinations dans l'alcoolisme ne présentent pas toujours une netteté parfaite, elles peuvent être confuses, mal définies, et plus ou moins en rapport avec certaines formes de délire, celles par exemple qui s'accompagnent d'un état habituel de congestion cérébrale, ou de stupeur, de démence et de paralysie. Nous ajouterons, pour terminer ce qui a trait à cet ordre de phénomènes, que c'est surtout chez les alcooliques que l'on rencontre les hallucinations que l'on a désignées sous le nom à'Iiypnagogiques, c'est-à-dire celles qui se produisent dans cet état intermédiaire à la veille et au sommeil, au moment où les individus sont sur le point de s'assoupir ; elles viennent alors interrompre leur sommeil et accroître leur agitation ; on peut les observer quelque temps encore après la disparition des autres symptômes caractéristiques.

Troubles de la sensibilité générale. — Les troubles de la sensibilité, ceux de la motilité ne sont ni moins nombreux, ni moins variés que ceux que nous venons d'étudier rapidement.

Les sensations éprouvées par le malade peuvent se rapporter, comme les faits précédents, à ces deux ordres de phénomènes morbides : l'hypéresthésie et l'anesthésie. Dans le premier cas, au lieu de lueurs, d'étincelles, de flammes, de bruits, de sons de cloches, de coups de canon, etc., qui dépendent d'un trouble fonctionnel de la sensibilité spéciale, nous trouvons les crampes, les fourmillements, les secousses, etc., qui se rattachent à un désordre analogue survenu du côté de la sensibilité générale. Nous verrons de même les signes qui caractérisent l'état d'anesthésie plus ou moins marqué, et que nous étudierons plus tard; toutes ces sensations, nous n'avons pas besoin de le répéter, sont de la part des malades l'objet des interprétations les plus délirantes.

Les auteurs qui ont écrit sur l'alcoolisme n'ont pas manqué de mentionner l'hypéresthésie si remarquable que l'on observe à la suite de cette intoxication. Magnus Huss admettait déjà une forme hypéresthésique.

Les douleurs accusées par les malades, dit le docteur Leudet (1),

(1) Leudet, i4rcA. gén. de médecine, janvier 1867, et Clinique médicale de l'Hôtd-Bieu de Rouen. Paris, 1874.

offrent dans la forme hypéresthésique des caractères différents; elles sont fréquemment gravatives, contusives, quelquefois même lérébrantes, lancinantes et accompagnées de troubles de la motilité, de soubresauts' de crampes, etc., qui augmentent l'angoisse du malade.

M. Bouchardat, dans ses leçons d'hygiène (1), reconnaît également une forme hypéresthésique dans l'alcoolisme, qui pourrait se diviser en deux variétés : l'hypéresthésie cutanée, dans laquelle la peau est tellement sensible que le malade tressaille et pousse des cris au moindre attouchement, et l'hypéresthésie des parties profondes, dans laquelle les douleurs semblent siéger dans les muscles ou dans la moelle des os.

Le docteur A. Ferrand (2) examine les différentes modifications de la sensibilité qui précèdent si souvent la paralysie en général et l'anes- Ihésie en particulier. Les douleurs musculaires diffuses, le fourmillement des extrémités surviennent souvent avant les phénomènes de paralysie. Rien, dit-il, n'est plus fréquent que ce mode d'invasion dans les paralysies d'origine périphérique. La nutrition des nerfs périphériques •étant atteinte sur place, et gravement altérée, trahit ainsi les troubles qu'elle éprouve, jusqu'à ce qu'une altération dynamique ou matérielle de ses éléments se soit développée au point d'en rendre les fonctions impossibles. Sans doute les mêmes sensations peuvent encore se produire en cas de lésions nerveuses centrales, et par un mécanisme bien différent; mais en général, dans ce dernier cas, elles ont quelque chose de spécial.

M. le docteur Decaisne, au sujet de l'anesthésie alcoolique que nous ■examinerons plus loin, a émis les considérations suivantes (3).

Le caractère le plus fréquent de l'alcoolisme, c'est la diminution de la sensibihté. «Avant qu'il y ait empoisonnement complet par l'alcool, dit cet auteur, on observe comme une demi-paralysie. Le malade s'aperçoit bientôt de la diminution de la sensibilité tactile, surtout au bout des orteils, pour gagner la plante des pieds, la face dorsale, le tibia, le mollet, le creux du jarret où généralement elle s'arrête. Les mêmes phénomènes se présentent du côté de l'avanl-bras. Ce n'est qu'à la superficie qu'on observe cette anesthésie ; elle n'envahit pas l'épaisseur des muscles ; en même temps on observe des fourmillements et un certain tremblement. Lorsque cet état ne s'améliore pas, au bout d'un temps plus ou moins long, on voit le malade maigrir considérablement, son intelligence s'affaiblir progressivement, tous les sentiments moraux disparaître, ainsi que la distinction du bien et du mal, pour arriver à l'abrutissement complet. »

Nous ne croyons pas qu'il soit utile d'admettre, ainsi que l'a proposé

(1) Boucliardat, Journal de la sauté publique, 27 mai 18C9.

(2j A. Forrand, Intoxication alcoolique {Union méd., 23 novembre 1872).

(3) Decaisne, Compte rendu de L'Académie des sciences, 5 juin 1871.

M. Boiichardat, une forme spéciale hypéreslhésique de l'alcoolisme. En cfTet, sous l'influence de celle inloxicalion, les sensations anormales se manifestent dans presque tous les cas ; elles constituent, en quelque sorte, un symptôme caractéristique; seulement elles sont souvent passagères, et alors il est difficile de les bien constater. Nous passerons rapidement en revue cet ordre de phénomènes. L'une des souffrances les plus ordinairement accusées par les malades atteints d'alcoolisme, surtout à la période aiguë de celle affection, c'est une céphalalgie plus ou moins intense. Celle-ci présente un caractère variable, suivant la sensation éprouvée et le siège plus ou moins limité qu'elle occupe. Ceux qui en sont atteints se plaignent de sentir comme des battements, des coups k l'intérieur de la tête ; quelquefois c'est une simple pesanteur. La céphalalgie est d'autant plus forte que les excès alcooliques ont été plus considérables, ou qu'ils ont été commis avec des boissons qui portent sur le système nerveux une atteinte plus profonde, par exemple l'absinthe, le vin blanc, d'autres liqueurs fortement aromatisées et fabriquées avec des alcools de mauvaise provenance, tels que l'eau-de-vie de grain, etc.

On l'a rencontrée surtout dans les formes graves de l'alcoolisme, lorsque celles-ci s'accompagnent d'accidents cérébraux et de troubles nerveux plus ou moins marqués ; chez les individus qui sont sujets à des crampes, à des secousses nerveuses, à des vertiges, à des étourdissements, à l'embarras de la parole ou enfin à des attaques épileptiformes.

La douleur s'étend le plus souvent à toute la tête, quelquefois elle est limitée à la partie supérieure, ou bien à la partie occipitale, souvent aussi à la région frontale, surtout entre les deux yeux.

On l'observe particulièrement dans les affections mentales avec dépression morale considérable, dans la lypémanie, la stupeur, la folie suicide, la démence, etc. Nous avons rencontré ce symptôme chez les trois quarts des malades atteints de ces différentes espèces d'aliénation ; dans la manie aiguë, dans les délires ambitieux et dans la forme expansive de la paralysie générale, on le remarque plus rarement.

Nous citerons à ce sujet l'observation d'un jeune malade récemment sorti de l'hôpital où il venait d'être traité pour une fièvre typhoïde grave. A peine rentré chez lui, entraîné par des camarades, il se livre à des excès de boisson qui déterminent presque aussitôt des attaques d'épilepsie violentes et répétées. Il présente, à son arrivée à Sainte-Anne, les caractères d'une stupeur profonde avec période d'excitation maniaque. Longtemps après la guérison de la stupeur il accusa des maux de téte violents.

Les désordres delà sensibilité générale que nous devons examiner sont autrement importants ; ils présentent, quant à leur siège et à leurs manifestations des particularités intéressantes à étudier; on peut d'une manière générale les diviser en troubles graves et en troubles légers.

On observe sous ce rapport tous les degrés, toutes les nuances variables, depuis la douleur la plus violente, la plus aiguC, jusqu'à l'insensibilité la plus complète et la plus étendue. Nous devons ajouter qu'il est quelquefois difficiie, à travers les dénominations bizarres dont se servent les malades et leurs fausses interprétations, d'en bien préciser la nature et le véritable caractère.

Au point de vue de l'intensité des douleurs, on trouve les fourmillements simples, les picotements et les démangeaisons ; puis la sensation de morsure, de brûlure, les crampes, les douleurs fulgurantes, la contraction douloureuse des membres, enfin l'hypéresthésie musculaire profonde plus ou moins aiguë, siégeant sur différentes parties du corps.

L'anesthésie présente également tous les degrés, depuis l'engourdissement, Tobtusion, jusqu'à l'insensibilité la plus complète.

Ces derniers accidents se dissipent assez rapidement, surtout dans les accès d'alcoolisme aigu; mais ils disparaissent difficilement dans la forme chronique de cette affection. Ils sont, nous l'avons dit, de la part du malade, l'objet d'interprétations bizarres que nous examinerons rapidement.

L'un des éléments les plus fréquents dont on les voit se plaindre, c'est une sensation de poux, de vermine, répandus à la surface du corps (hypéresthésie cutanée superficielle), et qui les porte à retirer sans cesse leurs vêtements pour les secouer afin de tâcher d'en chasser les insectes dont ils les croient remplis.

Les sensations anormales que présente l'hypéresthésie cutanée, ne ne sont pas toujours aussi nettement accusées; ce sont quelquefois des sensations mal définies de démangeaisons, de fourmillements, etc. ; inutile d'ajouter qu'il n'existe à la peau ni rougeur, ni éruption d'aucune sorte.

Les douleurs hypéresthésiques sont ordinairement limitées à une partie restreinte du corps, à un membre; quelquefois elles occupent le corps tout entier et les expressions dont se servent les malades pour les désigner sont extrêmement bizarres. Ils disent qu'on leur donne des coups de lancette, qu'on les pique, qu'on les poignarde, qu'on leur arrache les parties; on leur envoie des douleurs lancinantes dans la tête, on leur serre la poitrine, etc.

La douleur, au lieu de démangeaisons, d'élancements, etc., ressemble pour quelques individus atteints d'alcoolisme à celle que produiraient de véritables morsures. Gomme elle s'accompagne alors des hallucinations spéciales de la vue et de l'ouïe que nous avons décrites, il n'est pas rare d'entendre dire à ces malheureux que des animaux féroces les mordent; ils voient, lorsque surtout ils sont sur le point de s'endormir, les chats, les chiens, les rats, les souris courir autour d'eux ou remplir leur lit et leur procurer les sensations les plus désagréables; quelquefois ces souffrances occupent une partie assez restreinte du corps; l'un de

nos malades se plaint, par exemple, que des chiens le mordent à la figure.

Les crampes se montrent également d'une manière fréquente, dans la période aiguë comme dans l'état chronique de l'alcoolisme. Tantôt elles sont passagères, d'autres fois elles sont persistantes; elles accomgnent d'habitude les formes graves, celles par exemple qui se compliquent d'attaques convulsives.

La contraction douloureuse des muscles a son siège de prédilection dans les mollets, mais elle peut apparaître aussi dans les parties du corps les plus diverses. Elle se produit pendant le jour, et souvent pendant la nuit, au milieu même du sommeil qu'elle vient interrompre; elle se manifeste aussi au moindre mouvement d'extension ou de flexion. Cette disposition aux crampes ne tarde pas à disparaître, à mesure que diminuent eux-mêmes les autres symptômes de l'intoxication alcoolique. On l'observe chez le tiers environ des individus.

L'hypéresthésie douloureuse peut revêtir, nous le répétons, toutes les formes imaginables, et l'interprétation déliranle dont elle est l'objet est en rapport avec la disposition psychologique morbide de l'individu ,

L'un prétend sentir comme des mouches à la surface du corps, ou comme un voile qu'on lui applique sur la figure et qu'il s'efforce en vain d'arracher; l'autre se plaint qu'on lui brûle ou qu'on lui mouille certaines parties du corps, ou bien qu'on l'électrise ou qu'on lui coule du plomb fondu dans les veines.

Toutes ces sensations se rattachent en définitive an même genre de lésion, à l'irritation des appareils nerveux qui président à la sensibilité générale.

L'hypéresthésie est, nous l'avons dit, un symptôme grave lorsqu'elle persiste; mais on la voit d'habitude disparaître quelles qu'en soient la gravité et l'intensité, sous l'influence d'un régime approprié et de la privation des excitants alcooliques.

On peut encore admettre, avec Magnus Huss, une hypéresthésie périphérique consistant en des douleurs erratiques qui font quelquefois pousser des cris aux malades par le seul contact des objets extérieurs, et une hypéresthésie profonde ou musculaire qui s'exagère par le mouvement et la pression.

Vanalyésie et Yanesthésie présentent d'habitude une certaine gravité ; il est rare qu'elles ne s'accompagnent pas d'une lésion de la motilité.

Elles offrent, comme les signes que nous avons examinés plus haut, des degrés variables et des formes diff"érentes. Rarement l'anesthésie est généralisée; dans la grande majorité des cas, elle occupe une région limitée, particulièrement les doigts du pied et de la main, une partie <ie l'avant-bras, etc. Les malades n'ont souvent pas la conscience de»ce trouble spécial, ils en expriment leur étoiinement lorsqu'on appelle leu attention à ce sujet.

o44 ÉTIOLOGIE DES MALADIES MENTALES.

M. le docteur Magnan a décrit, sous le nom d'hémianesihésie, des paralysies de tout un côlé du corps avec diminution ou abolition de la sensibilité générale et de la sensibilité spéciale. Ces troubles s'observeraient dans quelques cas exceptionnels, particulièrement dans l'alcoolisme chronique (1).

Un autre phénomène qui se rapporte à la mêaie catégorie d'accidents, et qui est d'ailleurs essentiellement transitoire, c'est le ralentissement survenu dans les sensations. L'impression ne parvient au centre de perception qu'un temps plus ou moins long, après que l'excitation a été provoquée. Ainsi les malades ne ressentent les piqûres, les brûlures, ou ne perçoivent les odeurs qu'un certain temps après qu'on leur a fait éprouver ces diverses sensations. Ces laits sont, du reste, relativement peu fréquents.

Le nommé L..., atteint depuis nombre d'années d'accès d'alcoolisme, nous ofî're sous ce rapport les symptômes les plus caractéristiques : maux de tête, frayeurs, hallucinations spéciales, idées et tentatives de suicide, rien n'y manque; à ces accidents s'ajoutent les troubles suivants de la sensibilité générale : picotements et fourmillements dans les doigts, dans les jambes, crampes dans les mollets, anesthésie ayant pour siège les mains et les doigts, portée à ce point que ce malade, peintre de son état/ ne peut plus sentir le manche de ses pinceaux. Ce qu'il y avait encore chez lui de remarquable, c'était le ralentissement même des sensations. Il ne ressentait la douleur qu'un certain temps après l'impression qui l'avait produite.

Quoiqu'il en soit, les troubles de la sensibilité générale et spéciale, que nous venons de passer rapidement en revue sont exceptionnels, lorsque surtout ils sont portés à un degré élevé. Ils n'en sont pas moins une marque caractéristique de l'alcoolisme; ils offrent cette particularité de paraître et de disparaître sous l'influence des moindres circonstances ; on peut les suivre à travers les formes d'aliénation les plus diverses, et dans certains cas, si l'attention n'est pas suffisamment portée à ce sujet, ils peuvent induire en erreur et être confondus avec des symptômes analogues qui caractérisent d'autres affections cérébrales.

Troubles de la motilit'é. — Il nous reste à examiner succinctement les troubles de la motilité que l'on peut observer dans l'alcoolisme.

Le tremblement est le premier qui se manifeste au début de l'intoxication alcoolique ; il est également l'un des symptômes qui persistent le plus longtemps; il disparaît peu à peu, au fur et à mesure que cessent les autres accidents. Le tremblement devient déûnitif chez les individus atteints d'alcoolisme chronique. Il dépend presque toujours d'une irritation spéciale déterminée sur les centres nerveux ouïes nerfs périphériques; il diffère sous ce rapport de celui qu'on observe dans la

(1) Magnan, Alcoolisme.

paralysie générale, et qui est évidemment causé par l'affaiblissement de l'activité nerveuse et l'insuffisance de la contraction musculaire.

Il a pour siège ordinaire les mains, les doigts surtout, la langue, les lèvres, les muscles de la face, les paupières; il peut même occuper les parties du corps les plus différentes; c'est à lui qu'est due cette vacillation des globes oculaires plus ou moins marquée, dont nous avons parlé plus haut. On observe quelquefois le tremblement en masse de l'organe tout entier; la langue, les membres ne peuvent alors être mis en mouvement sans être pris d'une sorte d'agitation qui rappelle celle qu'on observe dans la chorée ou dans la paralysie agitans.

On rencontre dans les mêmes conditions des spasmes convulsifs, espèce de tics nerveux qui occupent les muscles de la face; ces contractions spasmodiques peuvent siéger sur d'autres parties du corps, elles se remarquent en général dans les cas d'intoxication grave, et s'accompagnent d'autres troubles tels que les crampes, les soubresauts des tendons, etc.

Épilepsie alcoolique. — Mais ce sont surtout les attaques d'épilepsie qui forment certainement l'un des symptômes les plus fâcheux, et quelquefois les plus graves de l'alcoolisme.

L'épilepsie d'origine alcoolique, et les attaques épileptiformes qui ne doivent être considérées que comme un phénomène transitoire de l'alcoolisme, ne diffèrent pas essentiellement dans leurs manifestations extérieures de l'épilepsie qui reconnaît une toute autre cause ; cependant, on peut dire, d'une manière générale, que les convulsions de cause alcoolique présentent une intensité plus grande, qu'elles se montrent plus particulièrement sous une forme paroxystique, c'est-à-dire sous la forme d'accès répétés à une courte distance les uns des autres; qu'elles déterminent enfin sur les facultés une atteinte plus profonde, et, par suite, des troubles de l'intelligence qui entraînent une perte de la conscience plus marquée.

Nous ne rappellerons pas la description de l'attaque épileptique, si bien tracée par le professeur Axenfeld, et qui s'applique également aux attaques épileptiformes.

L'auteur que nous citons fait remarquer, du reste, que l'attaque épileptique peut revêtir les formes les plus variables; elle peut être incomplète, ne se manifester que par l'un ou l'autre de ses symptômes habituels ; elle est quelquefois remplacée par un simple vertige, et dans ce cas elle est encore désignée sous le nom d'absence. Enfin, elle peut se manifester sous la forme d'un délire plus eu moins violent, et suivi d'un état de collapsus plus ou moins prolongé, et alors on lui a donné le nom •d'épilepsie larvée (1).

On s'accorde généralement aujourd'hui à reconnaître, depuis surtout

(1) Morel, op. cit.

Dagonbt.

les travaux de Schroeder van der Kolk, que l'excitation des nerfs moteurs, qui se traduit dans l'accès d'épilepsie par les convulsions et les autres désordres caractéristiques, a son point de départ dans la moelle allongée, et notamment dans les foyers de substance grise de l'isthme encéphalique. Ainsi on trouverait des altérations manifestes à l'origine du nerf hypoglosse, chez les malades qui se mordent la langue pendant leurs accès. On sait, du reste, que l'irritation de la moelle allongée en vertu de laquelle les convulsions épileptiques se produisent, peut être provoquée par la transmission d'une excitation anormale provenant des diverses régions du cerveau ou de la périphérie du corps.

Quoi qu'il en soit, les attaques épilepliforraes se manifestent d'une manière accidentelle et passagère, à la suite d'accès alcooliques intenses et répétés. Lorsqu'elles se montrent dans l'alcoohsme chronique, comme une forme définitive, elles rentrent alors dans les conditions de l'épilepsie ordinaire.

Tantôt les attaques convulsives sont isolées de toute autre complication, elles n'apparaissent qu'à de rares intervalles sous l'influence d'impressions morales vives ou d'excès nouveaux ; tantôt elles reviennent d'une manière périodique et à des époques plus ou moins régulières, et on ne saurait leur refuser alors une certaine gravité.

Les attaques épileptiformes, de cause alcoolique, s'éloignent souvent du type indiqué pour l'épilepsie ordinaire ; elles sont presque toujours d'une durée plus longue ; le malade peut rester un quart d'heure, une demi-heure, des heures entières sans connaissance, en proie à des convulsions qui se répètent incessamment ; elles affectent quelquefois une forme paroxystique se reproduisant cinq, six, dix fois dans la même journée, à de courts intervalles les uns des autres ; presque toujours elles sont suivies d'un délire furieux avec hallucinations, ou d'une dépression morale considérable ; elles donnent lieu, plus souvent encore que l'épilepsie simple, à une perte de conscience et à une absence accidentelle de la mémoire, qui peut se prolonger pendant des journées entières. C'est là un des caractères les plus remarquables de ce trouble consécutif à l'attaque convulsive .

On voit alors l'individu marcher devant lui sans but, répondre sans suite aux questions qu'on lui adresse; il ne sait où il va, ni où on le conduit, et il ne se rappelle pas, lorsqu'il sort de cette espèce de torpeur intellectuelle, ce qui s'est passé depuis le moment où les convulsions sont survenues, ni les événements qui ont nécessité son placement dans la maison de santé. Nous reviendrons plus loin sur cette forme

d'amnésie alcoolique.

Les attaques épileptiformes cessent d'habitude si les excès ne sont plus continués, si surtout les malades, dont la sensibilité morale est exaltée, sont l'objet de quelques ménagements, et si on éloigne d eux lout ce qui pourrait être une nouvelle cause de contrariétés. Mais lors-

qu'elles se manifestent déjfi depuis quelque temps, et qu'elles reviennent à des époques plus ou moins régulières, elles se montrent alors comme une habitude acquise, désormais difficile à disparaître. Les individus ne se souviennent pas des attaques auxquelles ils ont été sujets, ils se mordent la langue, mouillent leur lit si l'accès a eu lieu pendant la nuit, et à cela seul ils s'aperçoivent des convulsions qu'ils ont pu avoir.

La forme convulsive constitue une variété grave de l'alcoolisme ; la guérison cependant est un fait qui est loin d'être rare, nous pourrions en citer des exemples incontestables, même chez des individus oti l'on observait les complications les plus fâcheuses, telles que l'embarras de la parole, l'inégaUté des pupilles, l'affaiblissement accidentel des facultés et de la mémoire.

Les attaques épileptiformes et l'épilepsie alcoolique provoquent en général, nous l'avons dit, sur le système nerveux, un trouble dynamique plus considérable que l'épilepsie ordinaire.

Dans la généralité des cas, elles déterminent le retour d'accès d'alcoolisme aigu que nous décrirons plus loin, ou bien un état plus ou moins prolongé d'amnésie avec perte absolue de la conscience.

Enfin, elles peuvent produire, à leur suite, l'affaiblissement progressif de l'intelligence et de la molilité, qui caractérise alors l'affection désignée sous le nom de démence paralytique. Dans ce cas, on constate un tremblement plus marqué, la lenteur de la parole, une difficulté particulière de la prononciation, une hémiplégie incomplète, l'affaiblissement de la vue et des autres organes de la sensibilité spéciale.

La prédisposition héréditaire, et nous entendons par là celle qui provient de parents épileptiques, est constamment une circonstance aggravante ; non-seulement elle détermine sous l'influence des moindres excès des attaques d'épilepsie, mais elle leur donne aussi une gravité particulière.

Le nommé M..., entre en 1868 à Sainte-Anne, avec des symptômes caractéristiques d'alcoolisme chronique et d'accès de délire alcoolique aigu ; il a des hallucinations et des troubles de la sensibilité générale ; il voit des animaux de toutes sortes, des chiens, des rats qui lui mordent les jambes ; il est en outre sujet à des attaques épileptiformes. principalement caractérisées par une raideur convulsive avec perte de connaissance qui durent un quart d'heure environ ; elles sont ordinairement suivies d'un délire maniaque plus ou moins considérable et de courte durée.

On s'est demandé si l'absinthe avait, en quelque sorte, une propriété spéciale et exclusive pour déterminer des convulsions indépendamment de toute autre substance alcoolique, même dans les accès récents d'al coolisme aigu ; l'expérience chnique nous paraît démontrer le contraire Il n'est pas rare d'observer des individus qui n'ont jamais fait usa-ê

d'absinlhe, et qui n'en ont pas moins été sujets, à la suite d'excès alcooliques divers, à des attaques d'épilepsie. Par contre, nous avons vu des cas d'ivresse profonde et des accès d'alcoolisme aigu violents, provoqués par l'absorption d'une grande' quantité de verres d'absinthe dans la même journée, sans être suivis de convulsions.

Le docteur Laborde fait remarquer à cet égard que l'absinthe consommée à Paris ne contient que peu d'absinthe, et que par conséquent les effets nuisibles que peut produire la liqueur du commerce ne doivent pas être imputés à cette plante (1).

D'après Westphal, le tiers environ des individus atteints de déliriv.m tremens, à Berlin, auraient été sujets à des attaques d'épilepsie : le docteur P. Samt ajoute que si, comme l'affirme M. Magnan, l'absinthe et non l'alcool produisait l'épilepsie chez les alcooliques parisiens, il faudrait en conclure que le cumin mêlé au rhum, l'air et l'esprit du pays constitueraient, pour les contrées du Nord, autant d'éléments e/)z7e/)^o^ènes bien autrement actifs que l'absinthe (2).

Nous n'en devons pas moins reconnaître que l'absinthe est une liqueur dangereuse, et qu'elle prédispose singulièrement aux attaques convulsives; il en est peut-être de même du vin blanc à Paris, de celui surtout qui est livré à la consommation de la classe ouvrière ; nous avons souvent observé des attaques et des vertiges épileptiques survenir à la suite d'excès commis avec cette dernière boisson. Il existe un grand nombre d'ouvriers qui ont la funeste habitude de boire du vin blanc à jeun, et qui en éprouvent par suite les troubles les plus graves.

L'intoxication agit aussi avec d'autant plus de violence, que l'individu se trouve dans des conditions organiques plus défavorables ; c'est ce que l'on remarque, par exemple, chez ceux qui se livrent à des excès de boissons, lorsqu'ils sont encore placés dans la période de convalescence d'une affection plus ou moins grave.

Troubles psychiques, intellectuels. — Nous n'insisterons pas davantage sur ce sujet ; nous devons examiner rapidement les troubles que l'on peut encore observer dans l'ordre moral et intellectuel.

La peur, l'angoisse, la frayeur, sont les symptômes prédominants et quelquefois les plus caractéristiques de l'accès d'alcoolisme. On peut même dire que cette disposition morale particulière est bien réellement le principe générateur, et comme le terrain sur lequel se développent les autres manifestations morbides, telles que les hallucinations, les idées de suicide, le délire de persécution, les actes extravagants et comme affolés que l'on observe dans une foule de circonstances.

M. Henri Vivien (3) a décrit les terreurs que l'on observe dans cer-

(1) Laborde, Mém. delà Société de biologie^ Séance de septembre 1871. • (2) P. Samt, Westphal's Arch. psi/chwtrie, p. 146, 1875. (3) Journal le XIX" siècle, 28 avril 1872.

taines conditions chez les animaux ; il a fait à ce sujet des remarques pleines d'intérêt.

Le même phénomène se passe véritablement chez l'homme en proie à une intoxication alcoolique ; les explications fournies par l'auteur que nous citons, et qui reposent sur des données physiologiques, peuvent également recevoir ici leur application.

« Les observations de panique chez les animaux nous apprennent, dit M. Vivien, que cet accident se rencontre plus volontiers quand la température est élevée et que la pression barométrique est basse. Ces conditions de température et de pression sont entièrement favorables aux congestions de toute espèce, et le cerveau ne fait pas exception.

(t Si la présence du sang est indispensable au jeu régulier de cet organe, et les expériences de Claude Bernard, Brown-Séquard, Vulpian, etc., ne laissent plus de doute à ce sujet, la congestion prolongée entrave la fonction, et nous ne nous étonnerons plus de voir sous l'influence de cet afilux exagéré, l'organe perdre rapidement ses modes d'activité.

« Le raisonnement disparaît d'abord, les organes des sens, le nerf optique et le nerf acoustique surtout, pervertis d'abord par cette congestion qui fait voir les objets en songe et fait entendre des bruits effroyables, ces organes s'obtusent, et ce n'est pas une métaphore de dire que l'animal en panique ne voit plus et n'entend plus.

« Le reste de l'encéphale, c'est-à-dire la protubérance et le bulbe, échappent à cette congestion par la distribution plus restreinte des vaisseaux qui les alimentent, ce sont ces organes qui président seuls au mouvement des troupeaux lancés; le cri, la marche, les mouvements du cœur et des muscles respirateurs, voilà tout ce qui subsiste chez les êtres en panique.

« Les descriptions faites par des observateurs distingués sont remarquables par la précision du tableau, et surtout par la concordance des détails.

(( Qu'il s'agisse de chevaux, qu'il s'agisse de bœufs, il est démontré que la panique est identique à elle-même, et qu'elle est causée par la suppression complète de l'activité cérébrale, qui abandonne l'être alfolé à l'impulsion de ses organes nerveux inférieurs.

{( Tous ces faits ont leur intérêt, ils nous permettent de préparer l'analyse psychologique de la peur ; ils offrent en outre une analogie remarquable avec la panique dont l'homme est parfois le jouet.

« Plus richement doué que celui des animaux, le cerveau de l'homme subit moins aisément les atteintes de la terreur irréfléchie.

« Une des plus nobles qualités de notre organisation c'est la faculté de résister à l'inquiétude, d'envisager avec calme les circonstances, d'analyser pour ainsi dire le danger, et d'y faire face avec intelligence : c'est le sang-froid. Mais quand le sang-froid s'ébranle, et que

la panique montre sa face effarée, le désordre est le môme; troupeaux d'hommes, troupeaux de bœufs vont s'engloutir dans la môme confusion (1). »

La frayeur, la panique offre naturellement des degrés variables chez les personnes atteintes d'alcoolisme, elle dépend des divers modes de congestion cérébrale que l'intoxication a déterminés.

La physionomie porte l'empreinte caractéristique du sentiment qui saisit l'individu, soit que la terreur paralyse ses mouvements et le cloue pour ainsi dire à la même place, soit qu'elle précipite sa fuite, comme on l'observe chez un grand nombre de ces malheureux.

La fuite, sous l'influence de la frayeur et des hallucinations qui en sont la conséquence, est un fait significatif dans l'alcoolisme. L'individu s'élance à travers l'espace, sans réflexion comme sans hésitation, brisant les obstacles qui se rencontrent sur sa route et frappant ceux qui cherchent à arrêter sa course insensée, il se jette par les fenêtres, comme par les portes, des hauteurs les plus élevées, sans souci du péril qu'il ne voit pas, se donnant môme quelquefois volontairement la mort pour échapper à un danger chimérique. On voit alors chez ces malheureux, avec la perte de toute conscience, une impossibihté complète déjuger et d'apprécier les conditions particulières et anormales dans lesquelles ils se trouvent placés.

Le nommé D,.., pris d'un accès d'alcoolisme aigu, voit apparaître tout à coup un homme devant lui, tout petit d'abord, qui devient très-grand ensuite; cette espèce de fantôme lui parle et disparaît aussitôt sous la forme d'une flamme ; saisi de frayeur il se sauve, emportant sa chemise sous son bras, et n'ayant d'autre vêtement que son pantalon.

Un autre, le nommé L..., sort également presque nu de son logement ; il avait vu des chiens, des chats, des lapins courir autour de lui, il avait entendu des coups de tonnerre, etc.; il ne tarde pas cependant à reprendre le calme de son esprit et à revenir à une appréciation plus raisonnable, mais il conserve pendant longtemps l'idée fixe que la femme de son patron avait mis dans sa boisson une substance nuisible.

Les actes commis par les malades, dans de semblables conditions, portent l'empreinte d'une remarquable singularité et d'une véritable brusquerie ; rien n'est plus curieux que d'entendre les explications qu'ils donnent à ce sujet, et que de connaître les mobiles qui les ont dirigés et les impressions bizarres qu'ils o^t alors ressenties. Il serait impossible, tant ces manifestations sont variées, d'en tracer môme un tableau approximatif.

On a désigné, on le sait, sous le nom de lypémanie jmnophobi'que, une affection mentale qui se manifeste principalement par une sorte

(1) Vivien, loc. cit.

EXCÈS ALCOOLIQUES. ^^1 d'angoisse, sans ôlre accompagnée en général d'hallucinations ni de délire systématisé, et dans laquelle le malade ne peut rendre compte de la frayeur qui le saisit; il ne sait pas pourquoi il a peur. On rencontre quelque chose d'analogue dans l'alcoolisme ; mais il est rare cependant que l'élat de dépression morale n'engendre pas rapidement le délire sensoriel si caractéristique, et pour lequel l'excitation des organes de la sensibilité crée déjà une prédisposition particulière.

Quelquefois aussi on ne trouve, comme symptôme spécial, que des interprétations délirantes ou des croyances erronées qui ne peuvent s'expliquer ni par des hallucinations, ni même par les angoisses et la frayeur qui semblent constamment dominer l'individu.

Le nommé D..., par exemple, prétend qu'on va enterrer ses enfants : il ne sait pourquoi il a cette singulière idée, personne ne le lui a dit, au contraire on lui a assuré que ses enfants n'étaient pas malades ; mais il ne peut détacher son esprit de cette triste préoccupation.

Un autre se reproche d'avoir commis les plus grands crimes, rien ne peut lui enlever cette funeste pensée. Il est à remarquer que c'est dans ces conditions qu'une foule de malades vont s'accuser à la police de crimes imaginaires. C'est ainsi, qu'après le crime de Pantin, on a vu un grand nombre d'ivrognes venir se dénoncer comme complices de Troppmann.

Les interprétations délirantes sont également nombreuses et fort différentes les unes des autres ; l'idée du poison est l'une de celles que l'on rencontre le plus fréquemment. Ce délire de persécution, qui n'est après tout qu'nne variété de la lypémanie, survient ordinairement à la suite d'accès répétés d'alcoolisme, et souvent dans les cas de prédisposition héréditaire ; il rend d'habitude les malades fort dangereux.

Gh... accuse sa femme de le tourmenter de diverses manières, de lui mettre pour arriver à ses fins des poudres dans ce qu'il mange, d'arrêter la circulation de son sang; les violences auxquelles il se livre obligent celle-ci, qui ne pouvait même croire à un dérangement, à s'adresser à la justice pour obtenir une séparation de corps.

Un autre est en proie depuis plus de huit jours à une insomnie et à une agitation que rien ne peut calmer. Il s'imagine que tout le monde dans le quartier lui en veut, que tout ce qui se passe autour de lui est fait exprès pour le contrarier, que les marchands de vin préparent pour lui des bouteilles de différentes couleurs, qu'on le regarde de travers, etc.

Toutes ces interprétations délirantes, comme les hallucinations ellesmêmes, présentent une physionomie caractéristique en rapport avec la disposition morale que détermine l'alcoolisme, et qui est comme le point de départ et pour ainsi dire le pivot autour duquel elles tournent.

Les idées de suicide, chez les individus atteints d'alcoolisme, rentrent dans la môme catégorie de phénomènes ; elles diffèrent de celles que

l'on observe dans cl autres formes d'aliénation mentale, en ce sens qu'elles se manifestent le plus souvent sous l'influence de conditions particulières et accidentelles. Rien n'est plus commun que les tentatives de suicide à la suite d'excès alcooliques accidentels ou prolongés ; les relevés statistiques présentent, sous ce rapport, les faits les plus nombreux et les plus incontestables.

En France, les suicides par ivrognerie habituelle, qui étaient en 1848 de 142, atteignaient en 1868 le chiffr-e de 471, chiffre qui marque l'effroyable progression de l'ivrognerie. Disons seulement que l'on compte, en général, un suicide de femmes sur 7 d'hommes par le fait de l'ivrognerie habituelle (1).

L'habitude de la boisson détermine peu à peu chez celui qui s'y adonne un dégoût profond de l'existence, et le détache insensiblement de toute espèce d'intérêt.

Un certain nombre de ces malheureux ont la conscience de leur impuissance et de leur dégradation morale ; ils se sentent incapables de s'arrêter sur la pente dangereuse oh ils se sont laissés entraîner ; leurs forces morales et l'énergie qu'ils retrouveraient dans l'accomplissement de leur devoir présentent, comme nous le verrons plus tard, une défaillance qu'ils ne peuvent plus surmonter, un découragement que rien ne peut vaincre, et l'idée de suicide les poursuit alors comme le seul remède à une existence qui n'est plus pour eux qu'une source de regrets et d'amères déceptions ; elle leur apparaît comme l'unique moyen d'en finir avec des souffrances morales plus intolérables que la douleur physique.

Il est même des malades tombés dans un anéantissement voisin de la stupeur, qui semblent incapables d'aucune espèce d'initiative et qui, cependant, malgré l'état de prostration et d'indifférence dans lequel ils semblent plongés, sont continuellement dominés par des idées de suicide dont ils ne peuvent donner aucun motif plausible; ce que l'on observe surtout chez eux, c'est le sentiment exagéré de leur indignité.

L'idée de suicide, loin de se développer lentement et de se préparer à l'avance, se manifeste le plus souvent brusquement ; l'individu ne pouvant plus opposer la moindre résistance à l'impulsion qui le saisit, la met tout à coup à exécution ; nous verrons plus loin que cet affaissement moral est précisément l'un des effets les plus ordinaires des excès alcooliques, lorsque surtout ceux-ci sont répétés et prolongés.

Mais, dans la plupart des cas, le suicide est, comme on le sait, la conséquence directe des hallucinations et des manifestations délirantes que développe l'alcoolisme. Il est des malades qui commettent, chaque fois qu'ils reprennent leurs habitudes de boisson, les mêmes tentatives de suicide.

(1) Decaisne, Compte rendu de l'Académie des sciences, 5 juin 1871.

EXCÈS ALCOOLIQUES. So3

Le nommé C... a été plusieurs fois dérangé à la suite d'excès de boisson. Chaque fois qu'il commet de nouveaux excès, il va immédiatement se jeter à la Seine ; il devient en même temps méchant, et pleure comme un enfant. Il souffre alors de céphalalgie, d'insomnie et de sensations douloureuses dans diverses parties du corps. 11 dit lui-même qu'il n'a pas la tête forte ; il cède, en effet, sans opposer le moindre effort aux impulsions qui viennent le dominer. Il se casse une fois la cuisse en sautant par la fenêtre d'un premier étage.

Insomnie, rêves, etc. — Nous avons passé en revue les traits principaux que l'on observe communément à la suite de l'intoxication alcoolique; il nous reste, pour terminer cette étude d'ensemble, à résumer encore d'une manière rapide quelques autres données dont la connaissance nous paraît indispensable.

L'insomnie, les rêves, les cauchemars sont l'une des particularités caractéristiques de l'alcoolisme, surtout à sa période aiguë.

L'économie persiste tant que le malade est sous l'influence de l'excitation alcoolique. Le sommeil est, en général, interrompu par des cauchemars affreux qui rappellent les hallucinations et les sensations pénibles qui se sont produites pendant la veille. C'est au moment oîi l'individu fatigué sent ses paupières s'appesantir, et qu'il espère voir apporter à ses souffrances un repos si désiré et si nécessaire, c'est à ce moment qué les terreurs les plus vives et les visions les plus effrayantes viennent de nouveau assiéger son esprit. C'est alors qu'il se réveille en proie aux plus violentes angoisses, le corps baigné de sueur, et que cet incessant tourment le jette dans une nouvelle surexcitation.

L'insomnie, l'agitation nocturne, les cauchemars peuvent persister longtemps encore après que les principaux caractères du délire alcoolique ont eux-mêmes disparu ; il y a de ce côté une indication pour le médecin qui ne doit pas croire à la guérison, tant que se manifeste cette impressionnabilité particulière.

La mémoire présente aussi, dans l'alcoolisme, des particularités intéressantes à signaler. Elle s'affaiblit progressivement dans les affections qui tendent elles-mêmes à la démence et à la paralysie ; elle est alors en rapport direct avec le degré d'affaiblissement des autres facultés qui caractérise ces maladies.

Lorsque le délire alcoolique est intense, la mémoire reste longtemps confuse; mais le souvenir reparaît peu à peu, d'autant plus net, que l'individu reprend davantage la possession de lui-môme et l'usage normal de ses facultés.

La perte de la mémoire est accidentelle dans deux circonstances principales : à la suite des attaques épileptiformes d'origine alcoolique, et dans les accès d'alcoolisme portés au plus haut degré d'intensité. L'amnésie n'existe alors que pour les faits qui se sont passés, à la suite de l'attaque convulsive, pendant la période de délire qui en est la consé-

quence. Les individus ne peuvent fournir à cet égard les moindres explications ; ils conservent tout au plus, dans quelques cas, un souvenir extrêmement confus. C'est là un symptôme caractéristique qui peut faire reconnaître cette espèce de complication.

L'amnésie est inséparable de la perte de la conscience, ce qui a lieu comme nous le verrons dans le cas d'ivresse profonde. Les individus sont alors hors d'état de soumettre à leur attention les phénomènes qui se passent autour d'eux, et l'on comprend par suite que la mémoire ne puisse pas leur retracer le souvenir de faits dont ils ont été inconscients. C'est un des signes caractéristiques de la plupart des délires transitoires, sous l'influence desquels on voit se produire les aberrations les plus étranges, et souvent aussi les impulsions les plus dangereuses. Les malades ne peuvent en indiquer les mobiles ni rappeler les circonstances au milieu desquelles ils se sont livrés à des actes regrettables.

Nous n'insisterons pas davantage sur cet ordre de phénomènes au sujet desquels, d'ailleurs, nous aurons l'occasion de revenir.

En résumé, l'intoxication alcoolique détermine un ensemble de symptômes particuliers qu'il importe de connaître, et sur lesquels les auteurs ont déjà appelé l'attention. Presque toujours on les retrouve à travers même les manifestations délirantes que l'individu peut montrer; ils permettent alors d'établir, dans une foule de circonstances, le diagnostic différentiel.

Nous nous bornerons, pour terminer cette étude générale, à présenter encore quelques courtes considérations.

L'alcoolisme imprime à la longue, chez celui qui en est atteint, une sorte d'affaissement des facultés morales et des facultés physiques. L'individu devient pusillanime, sans énergie, hors d'état d'opposer la moindre résistance aux affections physiques ou morales qui peuvent l'atteindre. Il est sans défense, en face des émotions les plus insignifiantes qui viennent alors exercer sur lui une action nullement en rapport avec la cause qui l'a fait naître. On le voit perdre tout sang-froid en présence des situations les moins périlleuses, et concevoir sans motifs les craintes les plus déraisonnables; ses efforts restent impuissants pour dominer l'agitation qui s'empare de lui et qui bouleverse son esprit. De même, on voit les états fébriles les plus légers revêtir tout à coup un caractère de gravité inattendu, et présenter des manifestations délirantes que ne saurait expliquer la maladie incidente qui les produit.

On ne pourrait également nier le rôle que vient jouer la prédisposition héréditaire pour développer, conjointement avec l'alcoolisme, l'une ou l'autre des diverses formes d'aliénation mentale. Les faits, à cet égard, sont nombreux et incontestables, et nous n'aurons pour citer des exemples que l'embarras du choix. On peut affirmer que la prédisposition héréditaire rend les accès d'aliénation plus graves, plus fréquents, et imprime souvent à la folie un caractère particulier. i

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