CHAPITRE V
Nous avons rapidement passé en revue, dans l'étude qui précède, les principaux symptômes que l'on voit apparaître, surtout du côté des facultés intellectuelles, à la suite de l'intoxication alcoolique ; il nous reste à examiner les manifestations délirantes et les formes d'aliénation mentale qui peuvent en être une conséquence plus ou moins directe.
Ivresse. — L'un des premiers effets de l'intoxication par l'alcool est, on le sait, de provoquer l'ivresse. Nous dirons peu de choses de cet état si bien décrit par différents auteurs et surtout par notre savant collègue le docteur Delasiauve.
L'ivresse suit de près l'absorption de l'alcool ingéré en quantité excessive, elle se manifeste d'autant plus vite que les individus se livrent moins souvent à des excès alcooliques. On doit admettre aussi que certaines boissons spiritueuses exercent sur le système nerveux une action plus rapide, et développent quelquefois des accidents plus graves.
L'état ébrieux, dit le docteur Fournier auquel nous empruntons une partie de cette description, comporte plusieurs degrés qui constituent en se succédant la scène complète de l'ivresse.
A un premier degré ce sont des phénomènes d'excitation; l'œil est brillant, la circulation s'accélère, la chaleur s'accroît, les idées se pressent; la parole, le geste s'animent, etc. Puis l'individu éprouve un sentiment de vertige qui ne fait que s'accroître, l'intelligence s'obscurcit, les idées s'entremêlent;, deviennent incohérentes, le bavardage devient plus inepte, et la raison en achevant de se perdre ne tarde pas à faire place au délire. Le visage trahit ce trouble profond des facultés, l'œil devient hébété, hagard, les paupières s'appesantissent et se ferment à demi. A ce moment l'individu n'a déjà plus la conscience de lui-même, il se livre à des actes extravagants.
Les facultés locomotrices subissent des troubles parallèles, il se produit un défaut d'équilibre; l'homme, encore maître de sa raison, sent ses jambes mal assurées et marche de travers, il cherche autant que possible à dissimuler cet état. L'incertitude du mouvement s'accroît bientôt et se généralise, les mouvements deviennent indécis, la langue s'embarrasse et l'articulation des mots est de plus en plus difficile. Puis la station devient impossible, et après plusieurs chutes l'ivrogne finit par rester à terre sans pouvoir se relever, dans un état de résolution absolue.
De même la sensibilité générale et spéciale se pervertit, se déprime et s'éteint. Ce sont d'abord des tintements, des bourdonnements d'oreil
tiuO ÉTIOLOGIE DES MALADIES MENTALES.
les, des troubles de la vue, l'œil ne dislingue plus qu'à travers un brouillard, n'apprécie plus les distances, voit double, etc. La sensibilité générale diminue pour s'éteindre totalement.
L'abolition de la sensibilité soùs l'influence de l'alcool, ajoule le docteur Marvaud (1), était un fait connu bien longtemps avant la découverte des principaux aneslhésiques, et la torpeur ébrieuse a été. utilisée dans quelques cas pour pratiquer certaines opérations chirurgicales.
A celte période de l'ivresse, la rougeur de la face, les battements des artères du cou, le gonflement des jugulaires, la contraction des pupilles, la somnolence, puis le sommeil profond, décèlent manifestement le raptus congestif qui se fait vers le cerveau. D'abord accélérée, la respiration se ralentit, devient profonde, stertoreuse et embarrassée. La peau se couvre de sueur, parfois encore des vomissements se manifestent, phénomène heureux en ce qu'il débarrasse le malade d'une partie de l'alcool ingéré.
Le dernier degré de l'ivresse est constitué par une sorte d'apoplexie comateuse d'oîl rien ne peut tirer le malade. L'intelligence, la motilité, la sensibilité, sont à la fois suspendues, la pupille se dilate, la température s'abaisse, l'œil devient vitreux et atone. L'homme ivre n'est plus alors qu'un corps inerte, à face pâle ou livide, à pouls misérable, à respiration stertoreuse. Dans cet état on le dit vulgairement ivre-mort.
L'ivresse se juge habituellement par un sommeil profond pendant lequel se manifeste une transpiration abondante. Ge sommeil peut se prolonger 16, 24 et môme 48 heures dans les cas graves. Au réveil, si l'ivresse a été peu intense, le malade est guéri; dans le cas contraire, il persiste pendant quelques jours un certain malaise, de la lourdeur de tête, courbature, brisement, accélération légère du pouls, crapularis fehricula^ anorexie avec pesanteur épigastrique, langue saburrale, bouche pâteuse, soif, rapports nidoreux, vomituritions, parfois aussi diarrhée bilieuse, tous symptômes qui indiquent une certaine irritation du tube digestif. Ce malaise se prolonge quelque temps sous forme d'embarras gastrique accompagné d'ictère.
La mort peut être le résultat de l'ivresse, elle se produit généralement au milieu de symptômes d'apoplexie comateuse, stertor, lividité, embarras de la respiration. Quelquefois elle est très-rapide, elle peut même être subite. Ces cas ne s'observent qu'à la suite de grands excès, ingestion excessive d'eau-de-vie, un demi-litre, un litre et môme au delà. Ils semblent même être favorisés par certaines circonstances étrangères, impression soudaine d'un froid rigoureux, émotion vive, colère, rixe, etc. Flourens pense que la suspension des fonctions n'a heu que quand les toxiques et les aneslhésiques ont envahi l'isthme de l'encé-
(1) Marvaud, Alcool, 1872, p. 31.
ALCOOLISME, DÉLIRE ALCOOLIQUE, FOLIES ALCOOLIQUES- oS7 phale ; cette observation, dit le docteur Racle, ne pourrait-elle pas aussi
s'appliquer à l'alcool ? . .
Les enfants, les femmes, les sujets non habitués aux boissons spintueuses sont rapidement étourdis par une faible dose d'alcool. De môme la vacuité de l'estomac, les mélanges de vins de divers crus ou de diverses couleurs, l'animation du repas, l'excitation morale, etc., paraissent développer rapidement ^ivresse; il en est de même encore du passage subit d'un air froid à un air chaud (1).
On a distingué deux sortes d'ivresse grave : l'une, la forme apoplectique, celle que nous venons de décrire ; l'autre, la forme convuisive. Certaines liqueurs, dit le docteur Lancereaux (2), l'eau-de-vie de grains, de genièvre, les vins frelatés additionnés d'alcool, peuvent donner lieu à la forme convulsive. Dans ce dernier cas le malade éprouve une céphalalgie intense, les yeux sont brillants, hagards, les tendons agités de soubresauts, puis il survient une attaque convulsive ordinairement violente.
Les mâchoires sont serrées l'une contre l'autre, et les convulsions ne tardent pas à apparaître pouvant simuler une aitaque d'épilepsie ; les secousses convulsives s'étendent aux muscles de la face, aux membres, les dents grincent l'une contre l'autre, une salive spumeuse souvent sanguinolente s'écoule de la bouche ; l'attaque se prolonge ordinairement plus longtemps que dans l'épilepsie simple, elle est quelquefois suivie de plusieurs autres qui se succèdent à peu de distance. Elle fait place presque toujours à des accès d'agitation et de délire furieux. Alors les malades extrêmement dangereux brisent, déchirent, détruisent les objets qui se trouvent à proximité. Les convulsions, et le délire furieux qui les accompagne ou qui en est la suite présentent une telle intensité, qu'il est nécessaire d'employer plusieurs personnes pour maîtriser le malade.
On a encore remarqué que, dans cette forme d'ivresse alcoolique, les membres exécutaient plutôt que dans l'épilepsie simple de grands mouvements, se tordaient d'une façon extraordinaire ou étaient pris de raideur tétanique. Quoi qu'il en soit, l'individu a perdu toute conscience de ce qui se passe en lui, et lorsque l'attaque est terminée, il ne conserve plus le moindre souvenir du terrible désordre qui s'est emparé de toutes ses facultés.
Cet état si alarmant en apparence, dit le docteur Alf. Fournier (3), se juge presque toujours en quelques heures d'une façon favorable. Ainsi sur dix-huit cas observés par Parcy, aucun ne fut mortel. Le danger le plus réel consiste dans les blessures graves que se font ces malades au milieu de leurs accès.
(1) Alf. Fournier, Dict. de méd. et de chirurgie prat. Paris, 1864, tome I, p. C17, art. Alcoolisme.
(2) Lancereaux, Dict. encyclop, des sciences méd., art. Alcoolisme,
(3) Fournier, op. cit.
A l'autopsie de ceux qui succombent à la suite de l'ivresse on trouve suivant le docteur Tardieu, tous les signes de la congestion cérébrale et pulmonaire ou bien l'hémorrhagie méningée.
En résumé, l'alcool porte tout d'abord son action sur les centres nerveux. L'mtelligence est la première atteinte, puis les fonctions locomotrices se prennent en commençant par les membres inférieurs; les mouvements respiratoires ne s'affectent qu'en dernier lieu.
L'altération fonctionnelle du système nerveux cérébro-spinal domine en définitive (1) la série progressive des phénomènes morbides. A mesure que l'alcool s'accumule dans la pulpe nerveuse, les fonctions cérébro-spinales se pervertissent, s'affaiblissent et s'éteignent.
L'ivresse tient, d'après M. Claude Bernard, à la présence de l'alcool dans le sang et à son action directe sur les éléments nerveux; mais il faut tenir compte, ajoute le célèbre physiologiste, de l'état de la circulation cérébrale dont les modifications sont des accidents qui accompagnent l'ivresse, sans constituer son essence.
Il résulte en effet des recherches faites par Claude Bernard, et après lui par d'autres expérimentateurs, que la circulation des centres nerveux subit sous l'action de l'alcool deux infiuences directes et successives : 1° l'hypérémie qui correspond à la période d'excitation; 2°l'anémie qui correspond à la période d'insensibilité et de résolution.
Mais ces phénomènes vasculaires ne suffisent pas seuls pour expliquer le désordre du système nerveux. L'ivresse, dit M. Claude Bernard, ne peut être considérée uniquement comme une conséquence des modifications de la vascularisation générale qu'on observe pendant sa durée. Elle tient à la présence de l'alcool dans le sang et à son action directe sur les éléments nerveux.
Mais en quoi consiste cette action ? fait remarquer le docteur Marvaud. Certes, dans l'état actuel de la science, il serait difficile de répondre à une semblable question. On a émis les explications les plus hasardées.
On a invoqué une altération organique des éléments nerveux euxmêmes, une décomposition du protogone; la compression des fibres et des cellules nerveuses par les vapeurs alcooliques ayant une tension élevée (2); la propriété pour les substances alcooliques d'arrêter sur place, de catalepsier les fibres nerveuses ; car, ajoute Maleschot, la pensée est un mouvement de la matière, et les fibres cérébrales entrent en vibration sous l'influence de la pensée et de la volonté; l'alcool après l'avoir excité arrête ce mouvement de vibration. D'après le môme auteur, les anesthésiques et l'alcool qui agissent de la même façon auraient, outre le pouvoir dé catalepsier, une autre action, celle de s'interposer
(1) Fournier, op. cit.
(2j Coze, op. cit.
chacun à sa manière entre les molécules nerveuses, de les écarter et de les dissocier plus ou moins longtemps.
Toutes ces théories, dit le docteur Marvaud, ne reposent que sur des hypothèses hasardées, et il y a lieu d'attendre de nouvelles recherches pour les préciser et en tirer des conséquences.
En résumé, l'alcool agit sur le système nerveux : 1° par des modifications particulières qu'il apporte à la circulation cérébrale; 2° par une action directe sur les éléments eux-mêmes, action encore inconnue dans sa nature et indéterminée dans ses caractères, mais qu'il est permis de rattacher sans doute à une lésion organique, soit passagère comme dans l'alcoolisme aigu, soit persistante comme dans l'alcoolisme chronique (1).
On doit constater seulement, ajoute encore le même auteur, que les phénomènes initiaux de l'intoxication alcoolique sont les troubles de l'intelligence et l'incertitude des mouvements. Ces résultats indiquent que le cerveau et le cervelet sont atteints en premier lieu, car il n'est pas besoin de s'appesantir sur le rôle que les physiologistes font jouer au cerveau, comme centre des facultés intellectuelles, et sur la faculté plus discutée cependant, dévolue au cervelet, comme centre d'équilibre et de coordination des mouvements.
Il y a donc propagation de l'influence alcoolique de l'encéphale à la moelle; mais comment expliquer celte propagation?
Lalleraand et Perrin attribuent les effets successifs ainsi produits à ce que la moelle épinière aurait, par rapport au cerveau, une excitabilité moins prompte et moins énergique sous l'influence des agents médicamenteux ou des toxiques introduits dans le sang.
Claude Bernard conclut de ses recherches qu'il existe une action par influence, analogue à celle du fluide électrique exercée par le cerveau sur la moelle épinière.
Nous n'insisterons pas davantage sur ces données de physiologie pathologique, qui ne peuvent encore reposer que sur des hypothèses plus ou mpins ingénieuses ; on les trouvera exposées avec clarté dans le mémoire récemment publié par le docteur Marvaud. Nous nous empressons de revenir à l'étude symptomatologique que nous avons plus particulièrement en vue.
L'ivresse présente, on le sait, des formes très-diverses suivant les individus; le vin est gai pour l'un, triste pour l'autre, violent pour celui-ci, tendre pour celui-là. Elle peut même varier suivant les formes sous lesquelles l'alcool est ingéré, et les mélanges auxquels on l'associe. L'ivresse par l'eau-de-vie est plus profonde, par l'absinthe plus turbulente et plus agressive, etc. (2).
(1) Marvaud, op. cit., p, 41.
(2) Fournier, op. cit.
Mais l'ivresse peut aussi donner lieu à de véritables accès de folie Iransiloire, sous l'influence desquels l'individu présente un trouble des facultés plus ou moins considérable. On le voit alors commettre des actes fort dangereux, et dont il ne conserve le plus souvent qu'un souvenir extrêmement confus.
Les auteurs ont signalé sous ce rapport les exemples les plus remarquables.
La folie transitoire, dit Marcé, peut consister en une impulsion irrésistible, de très-courte durée, se développant presque instantanément et disparaissant après la perpétration de l'acte. Rien de plus délicat en médecine légale que l'appréciation des faits de cette nature. L'ivresse peut donner lieu à un accès de folie transitoire, et les accidents qui en résultent amènent bien souvent des actions judiciaires dans lesquelles le médecin est appelé à intervenir.
Entre l'ivresse proprement dite et l'accès de folie transitoire qui peut en être la conséquence, ajoute le même auteur, il existe des nuances parfois très-difflciles à apprécier; il ne s'agit pas ici de formes de folie qui peuvent survenir à la suite de l'alcoolisme, et qui se présentent avec des caractères si tranchés sous le rapport des symptômes et de la durée, que personne ne peut les méconnaître; mais bien d'un égarement d'esprit momentané que l'on décrit comme consécutif à l'ivresse, et qui n'en diffère en réalité que parce que le délire s'est prolongé au delà de l'eiFet ordinaire des boissons enivrantes.
En parcourant les faits de ce genre, épars dans les recueils, il ne paraît pas bien difficile au point de vue pratique de séparer la folie transitoire, suite de l'ivresse, de l'ivresse proprement dite, et par conséquent de lui enlever le caractère d'imputabilité que la loi française et la plupart des arrêts assignent encore à l'ivresse (1).
Dans tous les cas de délire transitoire, dans ceux particulièrement qui surviennent à la suite d'excès alcooliques, les individus ne conservent qu'un souvenir très-confus des circonstances au milieu desquelles les actes qui leur sont reprochés ont été commis. Ils ne peuvent se rappeler, que d'une manière imparfaite, les impulsions violentes qui les ont dominés, et presque toujours après l'accès ils tombent dans un état de prostration caractérisé par de la stupeur et de l'hébétude.
Une femme citée par ToU, éprouvait dès qu'elle avait bu un désir irrésistible de mettre le feu à quelques maisons; dès que la crise était passée elle avait horreur d'elle-même, néanmoins elle n'avaitpas commis ainsi moins de quatorze incendies. Cette folie transitoire s'observerait plus souvent, d'après quelques auteurs, à la suite d'excès isolés et non habituels.
C'est sous l'influence d'un semblable délire qu'on rencontre un cer-
(1) Marcé, Traité des Maladies mentales, Ivresse, p. G39 et suiv.
tain nombre d'individus pris tout à coup d'idées impulsives brusques, et nullement motivées, auxquelles il leur est impossible de résister; on les voit alors commettre des actes absurdes, souvent dangereux; ils vont se pendre ou se jeter à la Seine sans qu'ils puissent indiquer, une fois revenus à eux-mêmes, le mobile des actions qu'ils ont accomplies; ils affirment même qu'ils n'ont été guidés par aucune espèce de motifs, ils ont été dominés par une force dont ils ne se rendent pas compte et à laquelle ils ont obéi aveuglément, L'absinlhe peut être regardée comme produisant à cet égard les effets les plus fâcheux.
L'un des nos malades nous offre, sous ce rapport, un exemple caractéristique ; il est pris d'un délire transitoire qui présente chaque fois qu'il s'enivre les mêmes caractères, etne dure que quelques heures. C'est un jeune homme âgé de 29 ans, bon ouvrier sculpteur et d'un caractère très-doux ; il boit de l'absinthe et s'enivre intentionnellement avec cette liqueur lorsqu'il est contrarié. Aussitôt que se manifeste l'excitation alcoolique, il devient méchant et violent, et il vaut mieux alors le laisser entièrement livré à lui-même sans lui faire la moindre observation. Dans cet état, en effet, il pourrait devenir extrêmement dangereux; ses idées n'ont plus de suite; il marche devant lui sans but, le regard menaçant, frappant les murs avec son maillot de sculpteur et criant de toutes ses forces. Puis l'orage s'apaise au bout de quelques heures, et après l'accès il ne lut reste plus qu'un léger embarras gastrique, un peu de fatigue, une perte complète de la mémoire pour tout ce qui s'est passé pendant la période d'excitation et le regret profond des extravagances auxquelles il s'est livré.
La folie transitoire, suite d'ivresse, présente naturellement des symptômes en rapport avec la prédisposition individuelle et la qualité des boissons ingérées. Il ne nous paraît pas utile d'insister plus longtemps sur ce sujet et de résumer, même succinctement, les nombreux exemples que renferment les annales de la science.
Alcoolisme aigu. — L'alcoolisme aigu, dont nous devons exposer rapidement les principales particularités, a reçu différentes dénominations; on l'a désigné sous le nom delirium tremens, délire des ivrognes, monomanie, folie ébrieuse, crapula potatorum, encéphalopathie crapuleuse, etc.
C'est à tort qu'on lui a donné le nom de manie alcoolique, par suite de l'espèce d'incohérence et de mobilité que présentent ceux qui en sont atteints. L'alcoolisme aigu n'est en effet qu'une folie passagère, et l'on doit réserver le nom de manie à un état plus durable d'aliénation mentale; d'ailleurs cette affection offre, au point de vue des manifestations délirantes, des symptômes variables que nous devons résumer.
L'alcoolisme aigu se manifeste sous la forme d'accès, d'une durée plus ou moins longue, ordinairement à la suite d'excès alcooliques récents, mais il apparaît aussi chez les individus atteints d'alcoolisme chronique, Dagoket. 36
362 ÉTIOLOGIE DES MALADItS MENTALES.
indépendamment d'excès alcooliques nouveaux, et seulement sous l'in- Qucnce de contrariétés ou d'impressions morales plus ou moins vives.
Il s'accompagne en général, surtout au début, d'un léger état fébrile et d'embarras gastrique ; le malade est altéré, la langue est couverle d'un enduit saburral, quelquefois sèche; on observe de l'inappétence, line constipation opiniâtre; le pouls est quelquefois accéléré, la face injectée et la peau couverte de sueur, surtout dans les accès intenses.
La physionomie présente une expression en rapport avec les sensations, les idées et les hallucinations qui bouleversent l'esprit de l'individu; elle offre un mélange d'étonnement et d'hébétude; les actes sont naturellement en corrélation avec l'état d'agitation et sont plus ou moins désordonnés ; l'insomnie est surtout caractéristique et persiste longtemps, malgré les moyens employés pour la combattre ; elle disparaît peu à peu au fur et à mesure que diminue l'excitation elle-même.
L'accès d'alcoolisme aigu se développe en général brusquement, le malade arrive rapidement à un état de surexcitation violente ; on observe quelquefois des signes prodromiques qui apparaissent un ou deux jours auparavant, et qui consistent dans une sorte de malaise, d'inquiétude, de fatigue, de sensations douloureuses mal définies, d'insoriinie, de cauchemars, puis le délire éclate plus ou moins violent et avec les caractères qui lui sont propres.
Le délire, chez les individus atteints d'alcoolisme aigu, est tellement caractéristique, qu'il présente pour ainsi dire la même physionomie chez tousles malades ; ce qui lui donne un cachet particuUer, ce sont les hallucinations de la vue et de l'ouïe, les terreurs qui les accompagnent, les actes violents qu'elles déterminent, enfin les troubles de la sensibilité et de la motilité qui sont inséparables de ce désordre des facultés.
Les signes morbides, que nous avons décrits dans l'étude précédente, se présentent ici d'une manière plus intense et plus aiguë.
Le délire sensorial est bien certainement le phénomène prédominant et le plus apparent; c'est celui qui frappe le plus l'esprit du malade, dont il conserve, surtout pendant les premiers jours, le souvenir le plus vivace et autour duquel se groupent les idées fixes, les interprétations erronées, la frayeur et l'état de dépression morale.
Les troubles de la vue sont nombreux et pathognomoniques : ils sont en rapport avec l'état de frayeur et d'angoisse que présente l'individu. La mobilité et l'espèce. de trémulation et de transformation, d'éloignement et de rapprochement que présentent les images perçues par le malade, deviennent pour lui la cause d'une vive perplexité; elles lui font concevoir des idées de magie et de sorcellerie, et à l'égard de ceux qui l'entourent des sentiments de méfiance.
Une des singularités les plus remarquables, ainsi que nous l'avons dit, et les plus caractéristiques de l'accès d'alcoolisme aigu, c'est la vue d'animaux qui prennent les formes les plus diverses et plus effrayantes
les unes que les autres ; chats, chiens, rats, bêtes féroces de toutes sortes, crapauds, araignées, sauterelles, voltigent et sautent de tous côtés, grimpent après les murs, sortent du plancher, du plafond, et causent une inexprimable terreur.
Les hallucinations de la vue cependant peuvent reproduire d'autres images, mais elles s'accompagnent toujours d'une excessive frayeur ; ce sont des gens armés, des bandes d'assassins qui courent à la poursuite du malheureux halluciné et dont il cherche à fuir les redoutables menaces. Ou bien encore, ce sont des apparitions, des spectres, des fantômes, des tableaux sanglants, des scènes de meurtre, de carnage, dont le malade cherche en vain à éloigner de ses regards l'affreux spectacle.
On observe encore d'autres désordres du côté de la vue qui se rattachent à l'hypéresthésie des organes de la sensibilité spéciale ; telles sont les lueurs, les flammes, les étincelles, la couleur rouge que revêtent les objets, les douleurs que les individus ressentent au fond des yeux et les sensations bizarres qu'ils accusent de ce côté. On peut enfin constater quelques-uns des symptômes que nous avons déjà indiqués, tels que la diplopie, l'amblyopie, l'affaiblissement plus ou moins momentané de la vue, qui ne permet de distinguer les objets qu'à travers une sorte de nuage, de fumée, de brouillard, etc.
Les hallucinations de l'ouïe sont également fréquentes et caractéristiques dans l'accès d'alcoolisme aigu; les malades se plaignent de bruits insupportables, de tintements, de bourdonnements d'oreilles, de craquements, de coups de fusil, de sifflements, de bruits de trompettes, etc., ou bien ils entendent des voix en rapport avec leur état de dépression morale ; ce sont des menaces de mort, des accusations de crimes imaginaires; l'individu entend dire qu'il sera tué, guillotiné, mutilé, scalpé; qu'on le brûlera à petit feu, qu'on fera des boutons avec ses os, etc.. ; il entend les cris sauvages et les hurlements des loups, des lions, des hyènes qui s'apprêtent à le dévorer; toutes ces sensations lui causent, on le comprend, la frayeur et l'agitation les plus vives.
Le délire, dit le docteur A. Fournier, est en quelque sorte moulé sur les hallucinations; le malade crie au feu, appelle au secours, veut fuir les flammes, sauver les personnes du danger, etc.
La tendance à s'échapper, qui en est le corollaire logique, se présente comme le phénomène le plus naturel et le plus remarquable. L'individu est ici conséquent avec son délire; il fuit les brigands, les voleurs, les animaux qui veulent le dévorer. 11 se précipite par toutes les issues, et quelquefois, en raison du trouble des facultés qui dénature les objets extérieurs, il donne la tête contre les murs, se jette par la fenêtre, dans la rivière, etc. Quelqu'un s'efforce-t-il de le contenir, il le prend pour un assaillant et se défend contre lui (4).
(1) Delasiauve, op. cit.
On a remarqué, qu'au milieu môme de ces excitations désordonnées, au plus fort du délire, la conscience était rarement anéantie. En interpellant vivement le malade, en lui parlant haut et sur le ton de l'autorité, on peut presque toujours fixer son attention et interrompre le délire. Mais la résipiscence n'est jamais que momentanée, les hallucinations et les divagations ne tardent pas à reparaître.
La mémoire reste intacte, même au milieu des interprétations délirantes nombreuses, et souvent confuses, au milieu desquelles le malade s'agite ; et plus lard il peut plus ou moins exactement rendre compte non-seulement des circonstances qui ont déterminé l'explosion du délire, mais encore des phénomènes psychologiques qui l'ont caractérisé.
La frayeur et l'angoisse sont, nous l'avons dit, l'un des phénomènes caractéristiques de l'accès d'alcoolisme aigu ; on l'observe avec des degrés variables dans la grande majorité des cas.
L'individu est effrayé de ce qu'il sent et de ce qu'il perçoit, mais quelquefois aussi il a des frayeurs qui sont nullement motivées ; il ne sait pas pourquoi il a peur, il reste immobile, cloué à la même place, sans pouvoir indiquer la cause de sa terreur. C'est lorsque celle-ci est portée au plus haut degré qu'on voit ces malheureux marcher et courir devant eux, sans savoir oîi ils vont, brisant et frappant tous les obstacles qui s'opposent à leur fuite ; dans d'autres circonstances, on les voit se rendre simplement au poste pour réclamer près de l'autorité aide et protection.
Les idées fixes sont naturellement en rapport avec les phénomènes que nous venons de décrire.
Un grand nombre de malades sont dominés par l'idée du poison; ils vont chez le pharmacien faire analyser les boissons dans lesquelles ils prétendent qu'on a mis des substances nuisibles ; tout ce qui les entoure devient pour eux sujet à interprétations délirantes. D'autres sont en proie à des idées de suicide ; ils cherchent à se tuer pour différents motifs, tantôt pour échapper à un danger imaginaire, tantôt pour obéir aux voix qu'ils entendent, qui leur disent qu'ils sont les plus méprisables des hommes et qu'ils doivent disparaître par conséquent de la surface de la terre ; ceux-ci périssent par accident, parce qu'ils n'ont pas aperçu le danger auquel ils s'exposaient; ceux-là enfin s'ôtentla vie pour obéir à des impulsions isolées, absolument accidentelles et indépendantes de toute espèce de mobile.
Mais ce qui donne à ce délire alcoolique son caractère véritablement distinctif, ce sont les troubles mêmes de la molilité et de la sensibilité; ils sont extrêmement accentués dans les premiers jours, mais ils ne lardent pas à disparaître, au fur et à mesure que l'irritation développée par l'intoxication alcoolique tend elle-même à se dissiper.
Nous ne rappellerons, qu'en peu de mots, ce qui a été dit à ce sujet dans la première partie de ce travail. Les troubles de la molilité que l'on observe
dans le deliriwn tremens, ainsi que le remarque le docteur Fournier (1), consistent presque exclusivement en une agitation convulsive du système musculaire. Le tremblement est surtout remarquable aux lèvres, à la face, à la langue, aux mains et dans les membres. De là, ajoute l'au leur que nous citons, des troubles fonctionnels corrélatifs : la parole est saccadée, l'attitude incertaine, les mouvements indécis. Les malades «ont maladroits ; s'ils veulent boire, ils ne portent le verre à la bouche qu'avec de grands efforts, et répandent une partie du liquide ; s'ils marchent, la progression est mal assurée, vacillante et ne se fait pas en mesure. La contracture musculaire en un mot manque de précision, de coordination; elle est pervertie plutôt que diminuée. Dans quelques cas, le tremblement se généralise et constitue une sorte de frémissement universel ; le malade semble alors vibrer tout entier sous la main (2).
En même temps les individus ressentent une céphalalgie ordinairement violente, accompagnée quelquefois de vertiges, d'étourdissements, et d'une insomnie opiniâtre que rien ne peut vaincre.
Les troubles hypéreslhésiques se manifestent avec une intensité plus ou moins grande ; les malades se plaignent de sensations pénibles, circonscrites à une région ou généralisées, superficielles ou profondes, qu'ils désignent presque toujours par une dénomination bizarre.
Ils accusent des fourmillements, des picotements, des démangeaisons à la surface de la peau, qui leur font croire que leurs habits sont pleins de vermine ; ou bien ce sont des souffrances plus violentes situées plus profondément dans l'intérieur du corps, une sensation de brûlure, de morsure, des crampes, la contracture douloureuse des muscles, des doigts, des membres, des mollets, enfin de véritables douleurs fulgurantes qui semblent siéger dans la continuité des os. Toutes ces douleurs extraordinaires augmentent la violence du délire et l'intensité des interprétations erronées. On peut encore observer les mouvements spasmodiques, les soubresauts des tendons et les secousses que les malades comparent à des commotions électriques.
Tels sont, à un point de vue très-général, les symptômes qui caractérisent l'accès d'alcoolisme aigu; ils présentent naturellement tous les degrés, toutes les nuances possibles; ils peuvent être portés jusqu'à l'état du paroxysme le plus effroyable; mais ils ont pour caractère de disparaître assez rapidement. Tantôt le délire est calme, à peine apparent ; on 'ne constate qu'une sorte d'agitation, une vague appréhension, de l'insomnie et le tremblement caractéristique ; tantôt au contraire le délire est des plus violents, l'individu est en proie à la terreur la plus épou- Tantable, obsédé par les hallucinations les plus effrayantes, dominé par
(1) A. Fournier, op. cit.
(2) A. Fournier, op. cil.
les idées fixes les plus terribles qui le portent par suite aux actes les plus redoutables.
Le docteur Delasiauve a décrit de la manière suivante la forme suraiguô de l'alcoolisme. Ce qui distingue surtout cette forme, dit ce savant médecin, c'est la prodigieuse activité nerveuse. Le malade n'a ni paix ni trêve; aucune partie du corps n'est exempte d'agitation. Les membres tremblent, la face vultueuse, rouge, violacée môme, grimace par le frémissement prononcé des muscles, les yeux roulent dans les orbites. La peau chaude et brûlante s'humecte d'une sueur profonde, la langue peut conserver sa fraîcheur naturelle, elle est plus souvent desséchée et couverte, de même que les lèvres, de croûtes fuligineuses. Communément la soif est vive, inextinguible; la respiration est plus ou moins gênée, l'expression des traits indique une altération profonde. Quant au pouls, tantôt il est accéléré et déprimé, d'autres fois il contraste par son rhy thme normal avec l'ensemble des symptômes; l'incohérence est complète, et tour à tour se peignent à l'esprit les scènes les plus désordonnées. Les paroles se pressent dans la bouche en phrases saccadées, entrecoupées et souvent inintelligibles. Le malade est dans un état d'incessante et de violente agitation, et pour le contenir on est obligé de l'attacher sur son lit ou de le faire maintenir par plusieurs personnes vigoureuses. Enfin on peut observer des secousses convulsives, des rigidités tétaniques et des crises épileptiformes.
Ainsi que l'a fait remarquer M. Magnan, l'accès d'alcoolisme aigu peut présenter toutes les formes délirantes possibles.
La forme maniaque est la plus fréquente. Sous l'influence des hallucinations, des frayeurs qui ne cessent de l'agiter, des voix qu'il entend, le malade témoigne de l'incohérence la plus complète et se livre aux actes les plus désordonnés.
Dans la forme mélancolique la dépression morale est plus ou moins considérable, l'individu se croit en prison, s'imagine qu'il doit passer devant un tribunal ; on l'accuse de différents crimes. Sous le coup de ces tristes impressions il est sombre, inquiet, défiant, effrayé ; il cherche a fuir, quelquefois même il conçoit des idées d'homicide et de suicide. A un degré plus élevé, sous l'inQuence des terreurs qui le dominent, des supplices qu'il redoute, épouvanté, il reste immobile dans un état de complète stupeur.
Ces différents états peuvent se combiner entre eux et déterminer des formes mixtes, des aspects plus ou moins variables, et dont la physionomie change essentiellement; mais ces manifestations délirantes sont sans action sur la marche de la maladie, elles ne donnent prise à aucune indication thérapeutique, elles n'ont en définitive qu'une importance secondaire.
Les idées au caractère expansif, gaies ou ambitieuses, se montrent exceptionnellement, ajoute M. Magnan, chez les alcooliques aigus; dans
ALCOOLISME, DÉLIRE ALCOOLIQUE, FOLIES ALCOOLIQUES. 567 l'alcoolisme chronique le délire ambitieux a un peu plus çi'imporlance. 1 puisque dans certains cas douteux il peut faire craindre la tendance de l'alcoolisme chronique vers la paralysie générale (1).
L'une des formes les plus graves de l'alcoolisme aigu c'est celle qui s'accompagne de convulsions épileptiques ou épileptiformes ; celles-ci, dit Marcé (2), ne diffèrent en rien des accès ordinaires d'épilepsie; toutefois ces attaques, en se répétant, finissent par exercer sur les facultés intellectuelles une déplorable influence.
L'épilepsie alcoolique se montre plus souvent dans l'alcoolisme chronique que dans l'alcoolisme aigu ; dans ce dernier cas les attaques se manifestent, d'ordinaire, d'une manière accidentelle, et disparaissent avec la cause qui les a produites.
L'épilepsie alcoolique ne doit véritablement prendre ce nom que lorsqu'elle constitue une forme définitive, dans laquelle on voit les convulsions se reproduire sans cause appréciable, comme par une sorte d'habitude acquise ; les attaques alors ne présentent pas une violence particulière, elles n'exercent pas enfin sur l'intelligence une atteinte plus profonde, et elles ne nuisent pas à l'existence plus qu'on ne l'obi serve dans d'autres circonstances. Cette sorte d'épilepsie forme l'une des manifestations de l'alcoolisme chronique que nous étudierons plus loin.
M. Magnan fait remarquer que l'épilepsie alcoohque n'est pas, comme on le pense généralement, la plus haute expression des troubles de la motilité chez les alcooUques, ce n'est pas le degré le plus élevé de cette Irémulation générale que l'on trouve dans le delirium tremens; c'est un accident d'un autre ordre qui se surajoute aux autres phénomènes moteurs. U suffît pour s'en convaincre, ajoute l'auteur que nous citons, de remarquer les circonstances au milieu desquelles les attaques se produisent. Tantôt elles surprennent les malades au début, tantôt au déclin de l'accès du délire alcoolique, quand le tremblement est peu accusé; d'autres fois, au contraire, elles se montrent au milieu de l'accès quand le tremblement est à son apogée; mais quel que soit le moment de l'apparition de l'attaque, le tremblement reste, après elle, ce qu'il était avant.
Les attaques convulsives sont précédées, mais bien plus souvent suivies, dans l'alcoolisme aigu, d'un trouble intellectuel profond dans lequel on peut remarquer une agitation considérable, l'altération des traits, un délire furieux, des hallucinations intenses et des impulsions plus marquées au suicide et à l'homicide. Lorsque le délire a cessé, le malade ne conserve plus le moindre souvenir de ce qui s'est passé pendant son agitation.
Le délire impulsif peut être l'une des manifestations prédominantes
(1) Magnan, Alcoolisme, p. 67 et suiv.
(2) Marcé, Traité des mal. ment., p. 6'20.
de l'accès d'alcoolisme aigu ; on voit alors le malade dominé par des idées de menrlre ou des idées de suicide qui peuvent le rendre exlrûmement dangereux. Ces impulsions violentes se rattachent dans ce cas directement à l'intoxication môme; elles cessent au bout de quelques jours, souvent de quelques heures, en même temps que disparaît l'accès d'alcoolisme. C'est un délire absolument transitoire, qui reconnaît une cause spéciale, l'irritation déterminée par la présence de l'alcool sur les diverses parties du système nerveux.
Le nommé R... avait été contrarié dans la journée, et s'était mis à boire de l'absinthe; dans la soirée, et au moment de se coucher, il est pris d'une sorte de délire furieux; il sort de chez lui, nu-pieds et armé d'une hachette pour aller tuer sa sœur, qui demeurait à une certaine distance de chez lui ; arrivé chez elle ses dispositions changent, il quitte la hachette et se laisse tranquillement reconduire à son logis. Il ne s'est d'ailleurs plus rappelé ce qui s'était passé sous l'influence du délire auquel il avait été en proie. Huit jours auparavant, à la suite des mêmes excès, il avait rêvé qu'on voulait tuer son frère, et il avait conservé de ce rêve la plus vive impression. Cet homme présentait d'ailleurs les signes de l'alcoolisme porté à un certain degré d'intensité; il avait des hallucinations caractéristiques, il voyait des animaux qui sautaient et qui subissaient toutes sortes de transformations ; on observait les mouvements spasmodiques des muscles de la face et le tremblement de la langue; il ressentait de la céphalalgie, des secousses dans les membres, des fourmillements dans les jambes, une sensation de brûlure dans le corps, etc.
Nous verrons plus loin que c'est surtout dans l'alcoolisme chronique que l'on rencontre un affaiblissement de la volonté, porté à un teidegré, que les individus restent incapables d'opposer la moindre résistance aux désirs impulsifs qui peuvent les surprendre; et c'est là ce qui rend encore plus graves certains accès d'alcoolisme aigu qui viennent, en quelque sorte, se greff'er sur l'alcoolisme chronique.
L'accès d'alcoolisme aigu est généralement de courte durée. Ware estimait que sa durée moyenne oscillait le plus ordinairement entre deux et trois jours ; il se prolonge parfois quatre à six jours, rarement au delà; on l'a vu durer trois ou quatre semaines, mais ce sont des faits tout à fait exceptionnels. L'exacerbation du délire a lieu surtout à l'approche de la nuit; enfin on peut observer des rémissions et des fluctuations notables.
La guérison s'établit dans la grande majorité des cas; il est à remarquer que souvent, après la cessation des principaux accidents, on voit persister pendant encore quelque temps une disposition aux rêves, aux cauchemars, enfin à ces sortes d'hallucinations que l'on a désignées sous le nom d'hypnagogigues. En un mot, le délire sensorial tend à reparaître à ce moment où l'individu commence à perdre la possession de
lui-même, c'esl-à-dire dans l'état intermédiaire à la veille et au sommeil, et l'agitation qui en résulte vient par suite empêcher un repos qui lui serait si nécessaire.
Les malades peuvent aussi conserver dans la période de convalescence, pendant plus ou moins longtemps, une croyance absolue à la réalité des sensations erronées dont ils ont été le jouet, de même qu'ils continuent h croire aux persécutions imaginaires et aux tentatives d'empoisonnement dont ils croient avoir été l'objet ; ils affirment, par exemple, qu'on a mêlé à leurs aliments, à leurs boissons, des substances nuisibles. Tant que l'insomnie et que cette disposition aux rêves et à ces fausses appréciations persistent, on ne doit pas considérer l'individu comme entièrement guéri. Mais ces derniers vestiges de la maladie ne tardent pas eux-mêmes à disparaître au fur et à mesure que les forces reviennent.
Il arrive quelquefois qu'après la cessation des accidents aigus, les désordres se continuent avec une physionomie toute différente, et qu'ils viennent alors caractériser l'une ou l'autre des différentes formes d'aliénation que nous décrirons plus loin; mais, nous le verrons aussi, cellesci peuvent encore se développer sans être nécessairement précédées de l'accès d'alcoolisme aigu.
La mort survient dans quelques circonstances, à la suite de l'état d'excessive agitation et d'adynamie profonde qui eu résulte, quelquefois consécutivement à des attaques convulsives; cette terminaison funeste s'observe surtout dans la forme suraiguë de cette maladie.
Les lésions anatomiques rencontrées à l'autopsie sont très-diverses et n'ont rien de caractéristique ; on trouve communément l'injection des membranes et la congestion du cerveau ; elles démontrent que les phénomènes morbides ne sont plus subordonnés à la lésion, et que la maladie doit être considérée comme l'effet d'une modification des centres nerveux sous l'influence spécifique de l'alcool (i).
Le traitement de semblables accès doit consister dans l'usage de moyens simplement calmants et préservatifs ; les bains tièdes un peu prolongés, les lotions froides sur la tête, de légers purgatifs, telles sont les indications qui nous ont paru devoir être suivies en pareille circonstance. L'opium, les médicaments actifs, le choral, ne sont pas toujours employés sans inconvénients.
Le traitement moral doit agir autant que possible, concurremment avec le traitement médical. Rassurer le malade, calmer par toutes sortes d'égards et de paroles affectueuses toutes ses angoisses et ses sinistres appréhensions, lui faire comprendre que tout ce qu'il ressent dépend uniquement d'une surexcitation cérébrale, relever son moral déprimé, le placer dans les conditions les plus favorables pour lui faire repren-
(n A. Fournier, Dict. méd. et chir, pratiques. Paris, 1864, tome I, art. Alcoolisme.
dre le calme intérieur et la possession de lui-môme; lui faire voir, en un mot, tout l'intérêt que l'on porte à sa pénible position, telles sont les conditions qui seront remplies avec avantage, et qui permettront dans la plupart des cas d'abréger la durée de la maladie.
Alcoolisme chronique. — Avant d'examiner les formes d'aliénation mentale qui peuvent être la conséquence d'excès alcooliques, il nous reste à résumer encore d'une manière succincte les principales particularités qui caractérisent l'affection que l'on a désignée sous le nom d'alcoolisme chronique.
On sait que, sous cette dénomination, on comprend un certain nombre de phénomènes morbides qui dépendent de l'altération survenue dans les différentes fonctions de l'économie, par suite de l'intoxication prolongée par l'alcool.
Sans doute l'altération fonctionnelle peut atteindre simultanément ou particulièrement l'un ou l'autre des différents appareils de l'organisme ; mais l'on doit admettre que, dans tous les cas, le système cérébro-spinal est le premier affecté, et que presque toujours la lésion est plus marquée de ce côté.
L'alcoolisme chronique, dit le docteur Lancereaux (1), s'acompagne delà dégénérescence graisseuse ou de l'inflammation spéciale non suppurative des organes ; il en résulte divers symptômes qui dépendent de ces différentes altérations.
De là des gastrites simples, ulcéreuses ; les troubles digestifs qui en sont la conséquence, l'inappétence, la douleur épigastrique, les gastralgies, les nausées, les vomituritions, les gastrorrhées que l'on observe si communément chez les buveurs. Ou bien les affections du foie, induralion, cirrhose, stéatose, si bien décrites par les auteurs que nous avons déjù mentionnés, enfm ce que les Anglais ont désigné sous le nom de gin drinkers liver, chez les buveurs d'eau-de-vie, de gin et d'absinthe. De là encore l'amaigrissement, les douleurs hépatiques, la coloration jaunâtre, ictérique de la peau, enfin l'épanchement ascitique qui en est une des dernières conséquences.
Magnus Huss a, l'un des premiers, appelé l'attention sur les troubles variables de la respiration, que l'on rencontre chez les buveurs de profession ; il a décrit l'altération si caractéristique de lalaryngo-bronchite; l'épaississement, avec injection violacée et parsemée de taches ecchymotiques, de la muqueuse; la prédisposition particulière que présentent ceux qui sont adonnés à des habitudes d'ivrognerie aux congestions pul-. monaires, quelquefois môme aux infiltrations hémorrhagiques des pou mons. Il en est de môme pour le cœur, dont les parois musculaires deviennent flasques et friables pour subir peu à peu la dégénérescence graisseuse ; et, pour le sang, de la déformation des globules rouges, la
(I) Lancereaux, Dict. encycl. des se. méd., art. Alcoolisme.
diminution de la fibrine et l'augmentation du nombre des globules blancs.
Toutes ces lésions ont pour conséquence des troubles fonctionnels variables, et plus ou moins intenses, sur lesquels nous n'avons pas à insister ; ainsi on remarque l'altération de la voix, l'apbonie même, les quintes de toux, les oppressions si fréquentes chez les buveurs ; enfin les troubles cardiaques et les accidents qui en résultent : la dyspnée, les palpitations, l'infiltration séreuse de la face et des diverses parties du corps, les taches ecchymoliques, et le purpura hémorrhagique qui sont une des conséquences ordinaires de la défibrination du sang.
Tous ces désordres si nombreux et si variables ne doivent pas nous occuper ici ; nous devons nous borner à examiner très-rapidement les phénomènes morbides que l'on constate du côté du système cérébrospinal.
La lésion des centres nerveux, dit le docteur Lancereaux, quoique d'une appréciation difficile, ne saurait être mise en doute dans l'alcoolisme chronique, elle présente naturellement des modes et des degrés variables.
A un premier degré, dans le deîirium iremens, par exemple, le microscope peut déjà constater l'altération de quelques-uns des éléments anatomiques du cerveau. Les capillaires sinueux et dilatés présentent de place à autre, dans l'épaisseur de leurs parois, des granulations grisâtres ou jaunâtres qui paraissent résulter d'un commencement de désorganisation de l'élément contractile de la paroi ; de là le trouble de la circulation capillaire et la stase sanguine. Sur le trajet des parois, dans leur épaisseur et dans leur voisinage, on trouve encore des traînées de grains d'un rouge jaunâtre qui semblent provenir de la matière colorante du sang extra vasé.
Les éléments cellulaires de la substance grise, les cellules nerveuses, surtout celles qui avoisinent les vaisseaux malades, sont affectées de la même dégénéralion ; un grand nombre d'entre elles contiennent des granules brillants ayant, quelques-uns au moins, les apparences de petits globules graisseux.
A un degré plus avancé, ces lésions qui ont pour siège de prédilection la périphérie du cerveau ou du cervelet, les corps striés et les couches optiques, deviennent de plus en plus manifestes. On peut observer alors l'atrophie, avec induration de la substance cérébrale, les épanchements dans les ventricules, l'épaississement de la membrane qui les recouvre avec production de nombreux corpuscules amyloïdes.
On peut encore rencontrer chez les buveurs, outre ces lésions diffuses, des plaques jaunâtres et des points de ramollissement de la masse encéphalique, dus à une encéphalite partielle et à une dégénérescence granulo-graisseuse des vaisseaux et des éléments nerveux, portée au point de former une véritable éraulsion. Cette altération amène quelquefois à
la surface du cerveau des dépressions plus ou moins profondes, au niveau desquelles on trouve une sorte de bouillie crémeuse, mélangée avec des détritus de tissu cellulaire (1),
L'induration, le ramollissement, ajoute le docteur Lanceraux, ne sont que des degrés divers d'un même processus pathologique, la dégénérescence graisseuse ; en un mol l'abus des alcooliques produirait, dans les centres nerveux, des modifications anatomiques identiques à celles que l'on observe au sein de la substance hépatique.
L'alcoolisme chronique présente en résumé, du côté du système nerveux, des troubles variables en rapport avec les lésions déterminées; les phénomènes provoqués par une simple irritation jusqu'à l'affaiblissement progressif dû à la désorganisation des éléments cellulo-nerveux et des différentes parties du système cérébro-spinal.
De là des symptômes très-divers, suivant l'intensité et suivant le mode d'enchaînement qu'ils présentent ; quelques-uns peuvent manquer, tandis que d'autres apparaissent avec une prédominance marquée; il en résulte, en définitive, un ensemble pathologique variable, mais qui n'en est pas moins caractéristique et qu'il importe de bien connaître.
L'altération de la motilité existe nécessairement dans cette forme d'intoxication chronique, elle peut se manifester comme le symptôme le plus apparent et en quelque sorte pathognomonique : nous nous bornerons à rappeler, sous ce rapport, les phénomènes que l'on observe et que nous avons déjà décrits ailleurs avec détails.
C'est d'abord, dit le docteur A. Fournier (2), une agitation de certaines parties connues sous le nom de tremblement ; plus tard la puissance musculaire est atteinte et diminuée ; on voit enfin s'ajouter d'autres désordres plus graves tels que les spasmes, les soubresauts des tendons, les accès convulsifs et les attaques épileptiformes.
Les mains sont les premières affectées, puis' les bras, les jambes, la langue, les lèvres se prennent tour à tour. Tout cela d'abord léger et susceptible d'amendement s'accroît et devient continu si les excès persistent.
Le plus souvent le tremblement alcoolique consiste en une succession de petites secousses rhythmiques ; dans quelques cas, les contractions sont plus étendues et simulent véritablement les spasmes de la chorée, d'oij le nom de chorée des ivrognes donné à celte forme par certains auteurs.
A mesure qu'il s'accroît, le tremblement se compjique d'un autre désordre fonctionnel plus important, V affaiblissement musculaire.
Cette paralysie alcoolique, qui peut s'étendre progressivement des muscles supérieurs aux membres inférieurs. et aux muscles du tronc, n'est
(1) Calmeil, t. II, p, 279.
(2) A. Fournier, Dict. de méd. et de ch. Paris, 1864, tome I, art. Alcoolisme.
jamais complète; c'est une parésie plutôt qu'une paralysie vraie. Bien qu'impuissant à saisir les objets ou à marcher, le malade conserve toujours la faculté de mouvoir ses membres. S'il en est autrement, c'est qu'il s'est ajouté à l'influence alcoolique quelque lésion indépendante (1). D'autre part, les phénomènes affectent une marche centripète, se portant de l'extrémité des membres vers le tronc (2).
A ces manifestations habituelles de l'alcoolisme s'ajoutent, dans quelques cas plus rares, d'autres désordres fonctionnels du système musculaire, tels que les spasmes toniques, les soubresauts dans les membres, les crampes, les convulsions partielles ou générales.
Les troubles de la sensibilité générale sont moins fréquents et moins constants dans l'alcoolisme chronique que ceux de la motilité. Ils apparaissent d'habitude à une période avancée de la maladie; ce sont ceux que nous avons déjà indiqués : tels sont les sensations douloureuses, les fourmillements dans les extrémités, aux doigts des mains, des pieds, les crampes, les douleurs fulgurantes dans les diverses parties du corps, les secousses nerveuses que les malades comparent aux commotions électriques, enfin la contracture douloureuse des différentes parties du corps. L'hypéresthésie est rarement généralisée, le plus souvent elle est partielle; elle occupe alors une partie limitée du corps, le moindre contact détermine les. plus violentes douleurs.
Enfin on peut observer encore l'abolition plus ou moins complète des fonctions sensitives, l'anesthésie limitée aux mains, aux pieds, aux jambes. Celle-ci est rarement complète, elle présente le plus souvent les
I caractères d'une simple analgésie, elle est d'ailleurs sujette comme les troubles de la motilité à des périodes de rémission, et après avoir duré pendant des semaines et des mois entiers, elle peut disparaître définitivement si l'individu a cessé entièrement ses habitudes d'intempérance,
1 pendant un temps suffisamment prolongé.
L'altération de la vue est moins accentuée que dans la forme aiguë
(de l'intoxication alcoolique : on observe plutôt une tendance à l'affaiblissement de la vision et à l'amaurose, suite habituelle de l'atrophie des
! nerfs optiques.
Les troubles intellectuels sont peu apparents dans l'alcoolisme chro- :nique, on les rencontre plus spécialement dans les périodes d'exacerbation qui se manifestent alors sous forme d'accès d'alcoolisme aigu, iplus ou moins complets, et dont le retour est si fréquent comme nous le verrons plus loin.
Mais c'est au point de vue moral surtout que l'individu, frappé de cette t espèce de dégénérescence, offre une physionomie caractéristique qu'il limportede bien faire ressortir. Tout est marqué chez lui au coin d'une
(1) Lasègue, op. cit.
(2) Magnus Huss, op. cit.
sorte d'affaissement et de véritable dégradation. Elle détermine enfin une disposition particulière en vertu de laquelle il perd la raison, et se met à délirer sous l'influence des causes les plus légères, des moindres contrariétés et des maladies les plus insignifiantes.
La volonté et la force de caractère sont déprimées à ce point, que celui qui est atteint d'alcoolisme chronique n'est plus en état d'opposer la moindre résistance aux influences qui, de près ou de loin, viennent porter atteinte à ses facultés morales. Il subit avec une déplorable facilité les entraînements, les sollicitations, les impulsions dont à un moment donné il peut être l'objet. Ce n'est plus un homme, a-t-on dit, c'est plus qu'un enfant, c'est un vieillard.
11 fait preuve en efl'et d'une sensiblerie puérile, il s'exalte sans motifs, pleure et rit sans raison. On constate dans la plupart des cas un aflaiblissement, et plus souvent encore une véritable perversion des sentiments, sous l'influence desquels il devient indifférent aux peines, au déshonneur et souvent à la ruine de sa famille que lui seul a causés, et dont il devrait être le premier à rougir. Il conserve en présence même des misères qu'il a créées ses tristes habitudes.
Le changement de caractère est l'une des premières conséquences de l'alcoolisme chronique. L'individu devient méchant, irritable, violent, il frappe sans cesse ceux qui l'entourent, sa femme, ses enfants; il se plaint de crampes, de céphalalgie, d'étourdissemenls, quelquefois même il est sujet à des attaques épileptiformes violentes.
La physionomie revêt une expression qui dénote plus ou moms l'abrutissement et l'état de dégradation. Le besoin de boire est impérieux, et, pour le satisfaire, celui qui l'éprouve est capable des actes les plus honteux et quelquefois les plus dangereux. La passion brutale est là, qui le domine et le torture ; il lui faut à tout prix se soumettre à la tyranme
qu'elle exerce sur lui.
Ces malheureux deviennent le fléau de la société, comme ils sontcelm de leurs parents; ils n'ont plus le sentiment du respect des autres, m celui de leur propre dignité; rien ne les émeut, ni la misère, m le desordre qu'ils sèment autour d'eux, ni le scandale qui en résulte ; ils sont absolument insensibles à tout ce qui, d'habitude, vient affecter l'homme sensible et moral; en un mot, cette sensibilité morale qui est l'un des plus nobles attributs de l'homme, qui stimule ses facultés et leur imprime une direction convenable, qui est aussi la source la plus féconde des actions honnêtes, fait entièrement défaut chez eux.
Quelquefois, cependant, ils conservent encore la conscience de leur propre indignité, et de l'impuissance dans laquelle ils se Irouvent^pour dominer leur détestable passion; alors ils se font horreur à eux-mêmes, ils conçoivent d'eux un profond dégoût; ils sentent qu'ils sont pour tous un objet de vive répulsion; tristes et ennuyés, le suicide leur apparaît comme une suprême solution aux maux qu'ils endurent. On a dit
ALCOOLISME, DÉLIRE ALCOOLIQUE, FOLIES ALCOOLIQUES. o75
avec raison que l'alcoolisme chronique crée pour celui qui en esl atteint une vieillesse anticipée.
Non-seulement l'individu se montre d'une sensiblerie que rien ne peut motiver; mais, nous l'avons déjà fait remarquer, il délire sous l'influence des moindres excitations, des inflammations les moins graves ou d'un élat fébrile peu important.
Beaucoup de ces malades disent eux-mêmes qu'ils ont la tête faible, et qu'il suffit des moindres contrariétés pour leur faire commettre quelque sottise.
L'état moral des individus atteints d'alcoolisme chronique mérite d'être étudié attentivement. En dehors de toute manifestation délirante, d'un trouble intellectuel nettement accusé, on observe chez eux, ainsi que nous l'avons dit, tous les signes d'un affaiblissement plus ou moins profond du sens moral; leur tenue est négligée, malpropre; l'absence de tout respect humain, leurs habitudes crapuleuses, l'égoïsme, l'indifTérence pour tout ce qui ne se rapporte pas à eux finissent par les rendre, pour ceux qui les entourent, un objet de crainte, de fatigue et de soucis de toutes sorles.
Gomme le docteur Lasègue en avait déjà fait la remarque, c'est dans de semblables conditions que l'on voit survenir des accès d'alcoolisme aigu, chez des gens qui depuis quelque temps n'avaient commis aucune espèce d'excès. Il a suffi pour cela des moindres incidents pour en déterminer l'explosion; c'est ce que l'on constate par exemple chez des prisonniers enfermés depuis quelque temps, ou chez des individus en traitement depuis plus ou moins longtemps dans un service d'hôpital; nous pourrions citer sous ce rapport les exemples les plus remarquables.
On sait, ainsi que l'a d'ailleurs établi une discussion récente à l'Académie, que dans l'alcoolisme la dépression de la vitalité' donne le plus souvent un certain degré de gravité aux afl"ections incidentes ; il y a dans ce fait pour le traitement des maladies internes, comme pour celui des affections chirurgicales, une source de dangers et de difficultés sérieuses. On doit enfin ajouter que l'intoxication alcoolique détermine fréquemment aussi l'appauvrissement du sang, la gêne et lembarras de la circulation et de la respiration, les infiltrations séreuses qui en sont la conséquence, la pâleur et la bouffissure de la face, l'oppression et les palpitations, etc.
L'une des formes les plus graves de l'alcoolisme chronique est bien certainement Vépilepsie alcoolique. Nous ne reviendrons pas sur ce que nous avons dit à ce sujet dans une précédente partie de ce travail ; nous nous bornerons à quelques observations.
L'épilepsie qui se rattache à l'alcoolisme chronique constitue une maladie acquise, d'une durée ordinairement longue lorsqu'elle n'est pas définitive; les accès se reproduisent à des époques indéterminées
tj^g ÉTIOLOGIE DES MALADIES MENTALES.
plus OU moins rapprochées et en dehors de toute cause appréciable.
Il y a lieu, dit M. Magnan, de séparer dans la recherche des accidents convulsifs chez les alcooliques les attaques convulsives épilepliformes qu'on peut rencontrer dans l'alcoolisme chronique, et qui sont analogues à celles que présentent les paralytiques généraux, les déments séniles, les malades atleints de tumeurs cérébrales, etc., des attaques franches d'épilepsie observées dans l'alcoolisme (1).
. Les attaques épilepliformes se rencontrent à la suite de blessures, de chutes, de coups sur la têle, de lésions traumatiques du crâne, de congestion, d'hémorrhagie cérébrale; elles accompagnent certaines périodes et même quelques formes de la paralysie générale; on les trouve enfin dans quelques empoisonnements autres que ceux déterminés par l'alcool; en un mot elles sont sous la dépendance immédiate et directe de la cause qui doit les produire.
L'épilepsie d'origine alcoolique, comme l'épilepsie ordinaire, constitue alors une maladie trop souvent définitive, ayant ses caractères, ses conséquences, ses complications, se manifestant sous l'influence de lois encore mal déterminées, qui régissent les phénomènes de la vie organique.
Au point de vue symptomatologique, il est d'ailleurs assez difficile de distinguer l'attaque épileptiforme de la forme épileptique ; on peut dire, d'une manière générale, que la première est d'ordmaire plus longue qu'elle se manifeste plus souvent sous la forme paroxystique , et qu'elle porte sur le cerveau un ébranlement plus considérable. L'épilepsie alcoolique n'est pas du reste, comme nous l'avons déjà remarqué, une affection absolument incurable ; bien souvent elle est entretenue par la continuation des excès, elle peut disparaître lorsque ceux-ci ont euxmêmes entièrement cessé. Lorsqu'elle existe depuis un grand nombre d'années, il est, on le comprend, bien difficile d'en espérer la guénson.
Il survient quelquefois aussi, à la suite de certaines attaques, une perte plus ou moins complète et accidentelle de la parole : c'est la forme particulièrement grave de cette maladie. Cette paralysie de la langue se rencontre on le sait, dans quelques attaques de congestion cérébrale qui ^^ctr^pa nent la p'aralysie générale à son début. On la voit d|sparaître au bout de quelques jours pour se reproduire avec un caractère plus fâcheux à?a suite de nouveaux accès, et persister enfin en s aggravant
d'une manière insensible. , , „^mn->P nn(^
Chez quelques malades. Vaura épileptique semble partir, eomme mie
décharge électrique, de l'extrémité môme de la langue pour s irrauier
vers les parties semblables du corps. oniPner Les attaques convulsives, suite d'alcoohsme chronique. Pe^^^"^^"^^""^
à leur suite, comme l'épilepsie ordinaire, des paralysies partielles avec
(1) Magnan, op. cil., p. £0.
alrophie et déformation des membres; cette complication consécutive à la lésion organique du cerveau se présente d'ailleurs dans des cas tout à fait exceptionnels.
En résumé, l'épilepsie alcoolique offre des caractères qui permettent souvent de la distinguer de celle qui est produite par d'autres causes, et particulièrement de celle qui remonte à l'enfance ou qui a été déterminée par des impressions morales plus ou moins violentes.
On retrouve en effet dans cette maladie les signes habituels de l'intoxication alcoolique : le tremblement des muscles de la face, de la langue, des mains ; les troubles de la sensibilité générale, les douleurs hypérestbésiques siégeant à la surface ou dans les parties profondes du corps ; la contracture douloureuse des membres, enfin les désordres survenus du côté de la vue. Les accès d'agitation et le délire qui suivent les attaques épileptiques, présentent une physionomie qui rappelle les symptômes habituels de l'alcoolisme; ainsi on observera le délire sensoriel et l'état panophobique qui caractérisent la forme aiguë de cette intoxication. Quelquefois on pourra rencontrer cette espèce d'absence intellectuelle, ordinairement de courte durée, mais qui peut se prolonger pendant plusieurs jours et dont nous avons déjà parlé ; le malade, sous l'influence de ce trouble particulier marche sans but devant lui, répond au hasard aux questions qu'on lui adresse et se montre absolument inconscient de ce qui se passe autour de lui ; plus tard, lorsque l'intelligence sort de ce singulier sommeil, il lui est impossible de se rappeler, et encore moins d'expliquer les actes extravagants auxquels il s'est livré. 11 est rare que, même dans cette forme d'amnésie passagère, on ne rencontre pas quelques-uns des symptômes qui caractérisent l'alcoolisme ; enfin les renseignements commémoratifs pourront encore mettre sur la voix du diagnostic différentiel. On comprend combien il importe d'être bien fixé à cet égard, puisque l'épilepsie d'origine alcoolique présente des chances plus grandes de guérison. Nous n'avons pas besoin d'ajouter que la démence paralytique est une terminaison ordinaire de cette maladie, lorsque surtout les attaques se montrent déjà depuis longtemps, lorsqu'elles sont fortes, et qu'elles se répètent d'une manière fréquente et avec une certaine intensité.
Aliénation mentale consécutive aux excès alcooliques. — Les excès de boisson, soit qu'ils se manifestent d'une manière tout à fait accidentelle, soit au contraire qu'ils se prolongent pendant un certain temps et qu'ils offrent alors les caractères d'une véritable intoxication, sont une des causes fréquentes de l'une ou l'autre des diverses formes d'aliénation mentale. C'est là un fait que l'expérience clinique et les relevés statistiques, dressés par différents auteurs, établissent d'une manière incontestable.
On s'est demandé si le trouble mental présentait dans ce cas une physionomie, et des caractères qui pussent permettre d'en soupçonner Tori-
DAGONET, Q7
gine. Présentée de celle manière la queslion ne saurait ôlre, à notre avis, susceptible d'une solution satisfaisante.
L'aliénation mentale peut ôlre la conséquence d'excès de boisson, alors mômequ'ilsn'auraient déterminé aucuneespèce d'intoxication ; lorsque, au contraire, celle-ci existe, on peut ensuivre les effets même à travers les formes d'aliénation les plus diverses, et dans ce cas la maladie mentale présenle une double physionomie : celle qui lui est propre et celle que lui imprime l'intoxication dont elle estenlachée. Nous résumerons rapidement les observations qu'il nous a été possible défaire sous ce rapport.
Nous avons dit que l'aliénation mentale pouvait se manifester à la suite de l'accès d'alcoolisme aigu; mais souvent aussi elle se développe en dehors de cet accès lui-même, et comme une conséquence de l'excitation entretenue par les habitudes d'intempérance. Il ne faut pas oublier non plus que là surtout, les causes de surexcitation sont nombreuses et leur action complexe, et que l'on doit tenir grand compte de la par i commune qu'elles apportent au développement de la maladie. On doit placer en première ligne la prédisposition héréditaire dont l'influence est, on le comprend, extrêmement marquée pour les impressions morales, telles que les désordres, les scènes violentes, les perles d'argent, les difficultés de l'exislence, la ruine et la misère qui créent presque toujours autour de l'ivrogne les tristes habitudes auxquelles il se livre; enfin on peut encore rencontrer diverses affections physiques, les coups, les chutes, les blessures, la frayeur et l'irritalion qui en résultent; toutes ces circonstances, nous le répétons, agissent concurremment pour déterminer un état d'aliénation plus ou moins grave, et dans l'examen qui peut être fait au point de vue étiologique, il faut faire la part de ces différentes influences.
Les formes d'aliénation mentale les plus diverses peuvent être la conséquence des excès de boissons; elles présenteront naturellement les caractères propres à chacune d'elles; mais dans un grand nombre de circonstances il ne sera pas impossible à des signes particuliers d'en reconnaître l'origine alcoolique,
Morel a voulu assigner aux folies alcooliques, comme il les a appelées, un caractère spécial que l'observation clinique ne parait pas justifier. Dans son essai de classification étiologique des maladies mentales, cet auteur distingué a admis un deuxième groupe, qu'il a intitulé aliénation mentale par intoxication. Suivant lui (4), dans les troubles intellectuels qui sont dus aux diverses substances ébrianles ou toxiques on remarque, plus que dans toute autre variété de folie, la, manifestation de ces relations intimes qui existent entre la nalure de la cause et le trouble fonctionnel ou la lésion de l'organe. Il en résulte des symptômes propres, cl il se produit invariablement dans la sphère des fonctions physiologiques
(1) Morel, Traité des maladies mentales, p. ^54.
et intellectuelles, des désordres et des troubles qui sont identiquement les mômes chez tous les individus soumis à ces causes. 11 ajoute plus loin : « L'ingestion des liqueurs alcooliques suscite, chez les individus, des perturbations identiques du système nerveux : tels sont le délire avec hallucinations spéciales, troubles du système digestif, tremblement des membres, anesthésies partielles, convulsions, contractures, et finalement la mort (1). » •
Morel s'est borné, ou le voit, à décrire dans ces groupes de folie par intoxication alcoolique les signes mêmes de cette intoxication; mais il n'a cherché nulle part à démontrer ce que pouvait avoir de particulier, sous ce rapport, les diverses espèces d'aliénation causées par excès de boisson. Il n'a pas examiné, en vue d'étayer son système de classification si, en dehors des accidents qui se rattachent à l'alcoolisme aigu ou chronique, qui doivent être alors considérés comme une compHcation, et qui d'ailleurs peuvent ne pas exister, il existait pour les folies d'origine alcoolique, au point de vue surtout du délire, des signes particuliers assez bien caractérisés pour permettre de découvrir, dans tous les cas, la cause qui était venue les produire. C'est cette étude qu'il eût été important de faire, surtout au point de vue où s'était placé le savant auteur dont nous rapportons l'opinion.
Les habitudes d'intempérance et les excès plus ou moins répétés d'alcoolisme aigu entrent, nous l'avons dit, pour une part importante dans le développement de la folie ; c'est un fait incontestable, que de nombreuses statistiques ont mis hors de doute. Un grand nombre d'individus atteints de lypémanie, de stupeur, de manie, de paralysie générale ne doivent leur triste maladie qu'à ces déplorables excès. Les différentes formes d'aliénation mentale dont ils ont été atteints, ont-elles présenté une physionomie spéciale, un caractère particulier? C'est ce que nous avons cherché à examiner, et dans ce but nous avons consulté l'observation de plus de 300 aliénés, qui avaient notoirement fait des excès alcooliques avant le développement de leur maladie ; nous résumons ci-dessous le résultat de nos observations.
S'il est possible de suivre, comme nous l'avons dit, dans la généralité des cas, à travers les manifestations délirantes que présentent les aliénés, les traces de l'intoxication dont ils peuvent être atteints, on n'en doit pas moins reconnaître qu'en dehors de ces signes, la folie ne présente pas de physionomie particulièrement caractéristique. Celle-ci, ainsi que nous l'avons déjà fait remarquer, peut débuter à la suite d'un accès d'alcoolisme aigu ou sous l'inQuence de l'intoxication chronique, et alors les symptômes qui la caractérisent se mélangent à ceux qui se rattacheni, à l'alcoolisme ; tantôt, au contraire, elle se développe consécutivement à des excès de boisson qui n'ont pas déterminé une véritable intoxication,
(1) Morel, op. cit., y. SC?.
580 ÉTIOLOGIE DES M-VLADIES MENTALES.
et dans ce cas on peut observer quelques particularités que nous indiquerons succinctement.
Nous devons ajouter que les individus atteints d'aliénation mentale peuvent aussi commettre, sous l'inlluence même de leur excitation maladive, des excès de boisson, et être pris alors d'une attaque d'alcoolisme aigu plus ou moins bien caractérisée. On voit, dans ce cas, celle-ci se manifester avec les signes qui lui sont propres : l'insomnie, les hallucinations, les frayeurs, le tremblement spécial, etc.; et, une fois l'acccs d'alcoolisme passé, l'individu reprend les idées fixes, les aberrations de la folie momentanément interrompue, ou plutôt masquée par le nouveau trouble mental qui était venu se greffer sur elle.
Manie congestive. — Sous le nom de manie congestive on a désigné une forme d'aliénation mentale particulièrement liée à un embarras de la circulation cérébrale. Admise par quelques auteurs, elle a été rejetée par d'autres ; son existence ne nous paraît cependant pas devoir être mise en doute ; nous devons ajouter qu'on l'observe d'une manière assez fréquente à la suite d'excès alcooliques. Les symptômes qui la caractérisent, et la physionomie qu'elle présente, la font souvent confondre avec la paralysie générale. C'est en effet le même état d'oppression cérébrale, de trouble intellectuel profond, d'affaiblissement des facultés, môme d'accidents paralysiformes et de délire ambitieux que l'on rencontre dans la paralysie générale.
Il importe cependant de ne pas confondre ces deux maladies entre elles ; le pronostic diffère essentiellement dans l'un ou l'autre cas ; et ce serait en effet chose regrettable, au point de vue scientifique comme à celui du traitement, et surtout dans l'intérêt de l'individu et dans celui de la famille, de diagnostiquer une affection absolument incurable. L'erreur serait d'autant plus fâcheuse que, dans la plupart des circonstances, l'événement ne tarderait pas à démentir un jugement porté avec trop de précipitation. On voit en eflet des malades se rétablir complètement, el presque miraculeusement, après avoir présenté les signes en apparence les plus graves, et qui pouvaient faire croire à une paralysie générale
même déjà avancée.
Quelques médecins ont bien prétendu qu'il n'y avait là qu un temps d'arrêt, une sorte de rémission plus ou moins marquée et que l'mdividu, tôt ou tard, devait être repris de sa paralysie générale s'il ne devait être enlevé par quelque maladie incidente. Cette assertion nous paraît madmissible. Les faits rapportés par des médecins d'une autorité incontestable, ceux que nous avons nous-même observés ne nous permettent pas d'adopter cette manière de voir.
M. le docteur Ach. Foville, dans un travail important, a rapporté aes faits intéressants de manie congestive, et résumé tout ce qui a trait à ce sujet (1).
(1) A. Foville, Folie des grandeurs, 1871 .
ALCOOLISME, DÉLIRE ALCOOLIQUE, FOLIES ALCOOLIQUES. 581 Pour M. Baillarger, il existe des folies congestives qui ne sont pas la première période de la paralysie générale, mais qui sont, dit-il, encore moins des folies simples.
Il a proposé de donner le nom de manie congestive à des accès d'aliénation mentale caractérisés par de l'excitation maniaque, avec prédominance d'un délire des grandeurs diffus, contradictoire, incohérent, présentant peu ou point d'embarras de la parole et pouvant se terminer par la guérison.
Celte manie congestive différerait de la paralysie générale par l'ab^ sence ou le peu d'intensité des troubles de la motilité, et par la terminaison moins constamment funeste. Elle différerait de la manie simple par sa plus grande gravité, parce qu'à côté de quelques cas de guérison il y en aurait beaucoup qui aboutiraient à la démence paralytique ; elle en différerait aussi, parce que le cerveau présenterait encore un état spécial de congestion (1).
Marcé a fait également l'observation que l'alcoolisme donne lieu, dans quelques cas, à des formes de délire grave qui simulent la paralysie générale, et que le médecin doit être sur ses gardes lorsqu'il s'agit de fixer le pronostic; car, dit-il, en debors de l'alcoolisme, lorsqu'il existe un délire ambitieux bien accusé, la guérison ne doit être considérée comme sérieuse qu'après une longue épreuve ; elle est en somme une rare exception (2) .
Baillarger cite (3), à propos de la paralysie générale, les observations les plus remarquables de manie congestive qui avait été confondue avec la paralysie générale, et dont la guérison s'était parfaitement maintenue.
Tout en pensant que la manie congestive constitue une maladie à part, qui ne doit pas être confondue avec la paralysie générale, M. Baillarger reconnaît cependant qu'elle y prédispose et qu'elle y conduit le plus souvent.
Nous avons vu celte affection se manifester dans quelques cas d'alcoolisme, à la suite par exemple d'attaques épilepliformes ; les symptômes simulent alors ceux de la paralysie générale avec laquelle on la confond entièrement, si surtout on ne peut avoir de renseignements sur les antécédents et le début des accidents, sur les attaques épilepliformes, enfin sur les habitudes du malade, etc.
La manie congestive, suite d'alcoolisme, peut du reste se présenter avec les manifestations délirantes les plus variables ; le délire ambitieux n'en est pas le caractère inséparable, pas plus qu'il ne l'est de la paralysif générale elle-même. Quelquefois on observe les alternatives d'idées ambitieuses et de préoccupations hypochondriaques, de dépression morale et de stupeur panophobique qui rappellent à la fois la physionomie que
(1) A. Foville, op. cit., p. 48.
(2) Marcé, Traité des mal. ment., p. 477.
(3) Baillarger, Appendice au Traité des maladies mentales, de Griesinger.
o82 ÉTIOLOGIE DES MALADIES MENTALES.
présentent l'accès d'alcoolisme intense, et celle que l'on observe dans la paralysie générale.
Le diagnostic de la manie congestive donne lieu certainement à des (lifficullés sérieuses, et le médecin, pour fixer son opinion, doit avoir présents à l'esprit les symptômes qui se rattachent particulièrement à l'alcoolisme: tels sont les troubles de la molilité et de la sensibilité, les crampes dans les mollets, les hallucinations spéciales, si rares dans la paralysie générale, lorsque surtout celle-ci ne reconnaît pas une origine alcoolique; enfin il importe de rechercher soigneusement les commémoratifs.
Il nous paraît inutile d'insister plus longtemps à ce sujet, nous devons résumer succinctement les considérations qui se rattachent à la paralysie générale dans ses rapports avec l'alcoolisme.
Paralysie générale. — Cette redoutable affection peut certainement être une conséquence des excès alcooliques; les faits de ce côté ne laissent aucune espèce de doute. Dans quelle proportion cette cause agit-elle ? C'est ce qu'il nous a été impossible de rechercher; toutefois cette proportion nous paraît être beaucoup moins importante que pour les autres formes d'aliénation. Nous croyons en effet qu'il existe pojur la paralysie générale, dans la grande majorité des cas, une prédisposition particulière, et qu'elle se développe indépendamment de toute cause déterminante. On n'en doit pas moins admettre que les excès alcooliques peuvent amener cette prédisposition en provoquant des accès répétés de congestion cérébrale.
La paralysie générale d'origine alcoolique présente, avec les signes qui lui sont propres, tantôt le délire ambitieux et expansif qui est si caractéristique, tantôt la forme hypocbondriaque ou l'état de démence paralytique auquel viennent aboutir toutes les autres espèces d'aliénation mentale.
Marcé croit avoir remarqué que les paralysés généraux, suite d'alcoolisme, offraient au début une intensité plus grande des ondulations fibrillaires des muscles vocaux ; il ajoute en outre qu'il existe chez plusieurs une sorte de retentissement de l'intoxication primitive (1). Mais, pour cet auteur, ces diverses nuances sont insuffisantes pour constituer une espèce à part, et bientôt la maladie retombe dans la symptomatologie qui lui est habituelle.
Il n'est pas rare en effet d'observer, surtout au début, le tremblement plus marqué des muscles de la face et des mains, les douleurs hypéreslliésiques si rares dans d'autres circonstances, qui rappellent d'une manière plus ou moins accentuée les accès d'alcoolisme aigu. La paralysie générale alcoolique paraît avoir une marche plus rapidement progressive, et semble déterminer un trouble des facultés plus profond.
(I) Marcé, op. cit., p. G23.
ALCOOLISME, DÉLIRE ALCOOLIQUE, FOLIES ALCOOLIQUES. S83 On rencontre souvent chez ces sortes de malades une forme d'aliénation complexe qui présente à la fois les symptômes de l'alcoolisme, ceux de la stupeur panophobique et de la paralysie générale.
L'altitude est alors caractéristique, l'individu reste immobile, la physionomie revêt une expression d'élonnement et de frayeur; et lorsqu'on pénètre au fond de sa pensée on retrouve, au milieu môme de la confusion des idées, les signes de l'alcoolisme et les préoccupations ambitieuses et puériles qui caractérisent la paralysie générale.
Cette affection, nous l'avons déjà fait remarquer, peut offrir à certains instants, comme d'ailleurs les autres formes d'aliénation qui dépendent de la même cause, de véritables attaques d'alcoolisme aigu. Rien n'est alors plus curieux que de voir ces nouveaux accès se manifester avec leur physionomie habituelle, et masquer momentanément les symptômes particuliers de la paralysie générale, qui reprend ensuite ses signes ordinaires.
Le nommé B... nous offre un exemple remarquable sous ce rapport: sa mémoire est affaiblie, sa parole est embarrassée ; il a, dit-il, 40,000 fr. de rentes, des valeurs italiennes en quantité, etc. A certains moments il est pris d'un accès d'alcoolisme violent, il a alors des visions effrayantes, il voit des animaux monstrueux, il assiste à des batailles épouvantables, il croit en même temps recevoir des coups sur la tête ; puis, l'accès passé, la maladie dont il est atteint reprend ses symptômes habituels.
La paralysie générale, lorsqu'elle est arrivée à sa dernière période, détermine on le sait, dans le plus grand nombre de cas, des attaques épilepliformes qui mettentfin à l'existence ; quelquefois même ces attaques se produisent sans que les malades perdent entièrement connaissance.
Ces convulsions peuvent aussi se montrer au début même de la paralysie générale, et il n'est pas rare de les rencontrer dans les cas où il existe une complication d'inloxication alcoolique.
La prédisposition héréditaire joue le plus souvent un rôle considérable dans le développement de cette maladie et lui donne aussi une gravité particulière.
Stupidité. — Nous avons étudié, dans un autre chapitre, cette forme particulière d'aliénation qu'on a désignée sous le nom de stupidité ; nous l'avons également examinée dans ses rapports avec l'alcoolisme, nous devons donc nous borner à donner sur ce sujet de courtes indications.
La stupeur est souvent liée à un simple accès d'alcoolisme aigu; dans ce cas elle s'accompagne d'un délire intense et d'hallucinations violentes. Les malades, plongés dans une sorte de sombre prostration, restent des heures entières dans l'immobilité la plus complète et se montrent incapables d'aucun acte de volonté; cet état alterne souvent avec des périodes d'agitation et de délire furieux, sous l'influence desquelles l'individu peut commettre des actes fort dangereux.
Eu dehors de l'accès d'alcoolisme aigu, la stupeur, suite d'excès de boisson, peut se manifester comme une forme définitive d'aliénation mentale; elle présente dans ce cas quelques particularités intéressantes à constater.
Elle se guérit en général plus facilement que celle qui survient dans d'autres circonstances. On retrouve les hallucinations spéciales, les interprétations délirantes et les autres symptômes qui dépendent de l'alcoolisme, tels que la céphalalgie, le tremblement et les mouvemenis convulsifs des muscles de la face et des diverses parties du corps. Elle s'accompagne souvent aussi, comme Magnus Huss en fait la remarque, d'une coloration jaunâtre de la peau et de la teinte violacée des muqueuses; on peut enfin observer des impulsions au suicide, motivées ou non motivées, et plus ou moins indépendantes des manifestations délirantes elles-mêmes; on rencontre encore comme élément de diagnostic différentiel les troubles de la sensibilité générale.
11 n'est pas rare non plus d'observer dans cette forme particulière de stupidité, des idées ambitieuses mêlées à des idées contraires de terreur et de dépression morale.
Il nous reste à examiner d'autres formes d'aliénation que les excès de boisson peuvent avoir déterminées, nous le ferons d'autant plus rapidement que nous retrouverons à peu près les mêmes particularités que nous avons déjà résumées.
Manie. — La manie comme la lypémanie, quelle que soit la cause qui lui ait donné naissance^, présente nécessairement les caractères qui lui sont propres; les symptômes observés ne diffèrent pas essentiellement de ceux que l'on rencontre habituellement.
Elle n'accuse l'origine alcoolique que par la persistance même des signes particuliers que l'intoxication a pu développer.
La manie consécutive à l'alcoolisme s'accompagne souvent d'idées de grandeurs prédominantes. Les malades incohérents, irritables, manifestent des préoccupations ambitieuses ; ils se croient riches, décorés, et donnent sans cesse les marques de la plus grande satisfaction.
De temps à autre ils éprouvent en outre des hallucinations spéciales; ils voient des hommes armés et entendent des menaces qui les jettent dans la plus vive frayeur; ils ressentent enfin dans différentes parties du Corps les sensations douloureuses si caractéristiques dans l'alcoolisme, telles que celles de coups d'épingles dans les jambes, de secousses électriques, etc. En général la manie, suite d'alcoolisme, lorsque surtout elle revêt un caractère nettement ambitieux, présente au point de vue surtout de la durée un pronostic assez défavorable.
Lypémanie. — Il en est de môme pour la lypémanie qui, en dehors des symptômes particuliers de l'alcoolisme, ne présente pas des signes distinclifs dignes d'être signalés.
En général, sous l'influence de l'intoxication alcoolique, les manifes-
ALCOOLISME, DÉLIRE ALCOOLIQUE, FOLIES ALCOOLIQUES. 585 talions délirantes sont plus accentuées ; la peur, la frayeur, l'angoisse, qui ont été l'un des symptômes prédominants de l'accès d'alcoolisme aigu, peuvent persister après la disparition de cet accès ; elles viennent alors s'ajouter comme un nouveau phénomène aux autres éléments qui constituent le délire lypémaniaque.
Celui-ci peut se montrer du reste, dans quelques circonstances, comme une sorte de prolongation et de reflet de l'accès d'alcoolisme lui-même. Le malade continue à entendre les mêmes menaces, les mêmes injures ; il a les mêmes hallucinations spéciales de la vue, il voit des animaux qui veulent le dévorer; il accuse les personnes qui se trouvent autour de lui d'être la cause des sensations extraordinaires qu'il éprouve.
Quelques malades conservent la conscience de l'affaiblissement de leur volonté, de cette espèce d'impuissance oii ils sont de réagir contre les impulsions qui les dominent, d'éloigner les idées fixes et les pensées dangereuses qui viennent sans cesse s'offrir à leur esprit; ils se plaignent amèrement de cette sorte d'automatisme auquel ils sont réduits; en même temps on observe chez eux de la céphalalgie, des crampes, des étourdissements, et quelques autres accidents sur lesquels il nous paraît inutile de nous arrêter plus longtemps.
En général, il existe chez tous ces malades un changement profond de caractère, et cette modification du caractère est, nous l'avons dit, une des conséquences les plus fréquentes des habitudes d'intempérance.
Nous ne croyons pas devoir insister davantage sur ce sujet. En définitive, la lypémanie de cause alcoolique ne présente pas de caractères qui lui soient propres; mais elle offre des particularités et une physionomie qui peuvent en faire soupçonner l'origine; il serait d'ailleurs difficile de la reconnaître en dehors des renseignements commémoratifs, et de la présence bien nettement accentuée des symptômes caractéristiques de l'intoxication alcoolique.
Démence. — La démence est également une des conséquences fréquentes de l'alcoolisme chronique et des accès d'alcoolisme aigu; elle offre naturellement des symptômes variables en rapport avec les différentes lésions qui peuvent atteindre le cerveau. L'histoire des dégénérescences cérébrales, que vient déterminer l'empoisonnement par les alcools, doit être l'objet d'une étude particulière qui ne saurait rentrer dans le cadre de ce travail.
Avec la démence, quelle que soit d'ailleurs la nature de la lésion organique du cerveau, on voit survenir et s'accroître tous les signes de l'affaiblissement intellectuel; la diminution et la perte delà mémoire, la confusion, puis l'incohérence des idées, l'hésitation et l'empâtement de la parole, le tremblement souvent considérable des doigts, au point que les malades ne peuvent déjà plus tracer la moindre lettre ; l'hébétude de la face et l'insignifiance des traits; l'absence de toute conscience de l'état de dégradation morale, intellectuelle et physique ; une sensi-
blerie puérile qui porte l'individu à pleurer, lorsqu'il essaye seulement de bégayer quelques mots; une faiblesse musculaire plus marquée d'un côté ou de l'autre; enfin, cet état se complique le plus souvent d'attaques de congestion cérébrale ou bien d'attaques épilepliformes; dans la plupart des cas il survient une paralysie progressive.
A travers cet affaissement de toutes les facultés, on peut voir persister quelques accidents se rattachant à l'intoxication alcoolique; des troubles spéciaux de la sensibilité générale et spéciale réapparaissent de temps à autre, et se manifestent avec une intensité plus ou moins grande. Mais les explications inintelligibles fournies par les malades rendent alors très-difficile l'appréciation exacte de semblables symptômes; celte forme de démence, compliquée de paralysie, ne peut plus dans ce cas se distinguer de la paralysie générale arrivée à une période avancée.
En résumé, l'intoxication alcoolique détermine des accidents remarquables et des particularités intéressantes au point de vue des manifestations délirantes ; il nous a paru utile de résumer avec quelques détails les observations qui ont pu être faites sous ce rapport.