CHAPITRE III
Si l'on jette un coup d'œil sur les diverses catégories d'aliénés que renferment les établissements consacrés à leur traitement, on en trouve un certain nombre qui sont, par suite de leur état mental, une source de difficultés et d'inconvénients graves. Quelques-uns de ces malheureux, s'ils étaient abandonnés à eux-mêmes, s'ils n'étaient l'objet de soins spéciaux, verraient bientôt leur triste situation s'aggraver; souvent même, l'existence de beaucoup d'entre eux serait impossible, si des soins expérimentés et i^ntelligents ne venaient remédier aux conséquences graves auxquelles ils sont naturellement exposés.
Les uns, soit par suite de leur état de paralysie, ou seulement parce que leur conscience n'est même plus sollicitée par les besoins naturels,
(1) Campel, The Journ. of mental science, janv. 1873. (2} Aug. Voisin, Gaz. des hôpit., 21 déc. 1875.
C)i6 TfUlTEMKNT DES MALADIES MENTALES.
se laissent aller à des habitudes de malpropreté regrettable, et bien capables de déterminer des inflammations de mauvaise nature.
D'autres déchirent, mordent, détruisent, mangent tout ce qui se trouve h leur proximité. Ceux-ci se livrent, avec une déplorable ardeur, à des habitudes d'onanisme qui viennent encore aflaiblir leur constitution délabrée. D'autres refusent avec une funeste obstination les aliments nécessaires à leur existence. Quelques-uns, enfin, succomberaient aux impulsions suicides qui les tourmentent si, par des moyens appropriés, l'on n'avait soin de mettre obstacle à leurs funestes tentatives.
Tous ces malheureux réclament des soins spéciaux; ils doivent être placés dans des conditions de régime et de traitement particulières que nous passerons rapidement en revue.
Aliénés gâteux. — MM. Renaudin, Morel, Archambault, Girard, ont développé à ce sujet des considérations intéressantes. Guislain a étudié, avec le talent qui le distingue, tout ce qui peut se rapporter à ces malheureux (1). Nous nous bornerons, on le comprend, à des indi. cations sommaires.
On appelle aliénés gâteux les infortunés qui sont atteints d'incontinence d'urine, et quelquefois d'incontinence stercorale ; ils se trouvent en assez grand nombre dansla plupart de nos établissements. Gâter ne constitue pas, dit M. le docteur Girard, une affection sui generis; c'est un symptôme d'affections diverses dont il faut s'attacher à apprécier la nature, et qui peuvent, suivant les circonstances, reconnaître des indications spéciales.
Sous l'influence de l'excitation maniaque portée à son plus haut degré, et chez les individus atteints de délire général, mais dont Taffection mentale se caractérise par une perversion morale profonde, on peut observer des exemples de la plus dégoûtante malpropreté.
Chez les premiers, le délire même donne lieu à des perceptions confuses; les sensations internes n'arrivent plus à leur conscience; Texcitationqui les domine les rend inattentifs à l'appel fait par la sensibilité générale qui, dans la plupart des cas, peut être réellement émoussée.
Dans le second cas, les malades en proie à une sorte de perversion morale se font un malin plaisir de prendre le contre-pied des observations qui leur sont faites; les mauvais instincts qui les dominent leur procurent une exprimable satisfaction à se barbouiller de leurs excréments, et à vivre dans l'état de la plus affligeante dégradation.
On comprend que, pour ces deux catégories de maniaques gâteux, il sera nécessaire d'opposer des moyens en rapport avec la nature de leur délire : chez les premiers, en proie à une excitation maniaque des plus violentes, il convient d employer les remèdes indiqués en pareille circonstance : les bains prolongés, les affusions froides, les calmants de
(1) Guislain, Phrénomlldcs, t. III.
diverses sortes. Chez les seconds, tout ce qui viendra mettre un frein à leur perversion morale empêchera, par cela môme, l'état de malpropreté. L'intimidation aura souvent de l'efficacité : la douche et une conduite sévère à leur égard pourraient, dans beaucoup de cas, arrêter des tendances que ces malheureux maîtriseraient si l'on parvenait à fortilier leur volonté .
Dans certaines formes de lypémanie, dans celles surtout qui se compliquent de stupeur, d'un état cataleptiforme, l'individu sous l'influence de l'étrange oppression qui le domine voit ses sens fermés aux stimulants extérieurs ; il ne comprend rien à ce qui se passe autour de lui, et les besoins naturels les plus impérieux ne produisent plus chez lui cette excitation qui s'adresse à la conscience et fait appel à la volonté. Dans de telles conditions, le malade devient d'une excessive malpropreté, et les moyens les plus rationnels parviennent difficilement à le modiQer. On doit d'ailleurs admettre que, dans quelques formes de délire mélancolique, il existe un relâchement musculaire momentané qui devient une cause d'incontinence. Pour les malades de cette catégorie, il importe de recourir aux moyens susceptibles de remédier à l'engourdissement des facultés, et de diminuer l'intensité de l'état de stupeur. Dans ce but, les stimulants de diverses sortes, moraux et physiques, seront avantageusement employés.
Les déments, les paralytiques et une certaine catégorie d'idiots, forment la plus grande partie de cette espèce de malades que l'on a désignés sous le nom de gâteux, et qui doivent être placés dans des quartiers spéciaux oïl se trouvent réunies les conditions de régime, d'hygiène, decouchage et de surveillance, sur lesquelles les auteurs que nous avons cités ont particulièrement appelé l'attention.
Chez ces malheureux, le système musculaire est visiblement débilité;, la sensibilité organique est devenue obtuse et plus ou moins émoussée. On comprend les soins de diverse nature qui doivent leur être donnés;, il importe, d'une part, de chercher à réveiller la stimulation qui leur fait défaut, et, d'autre part, de recourir aux moyens habituellement employés pour régulariser les excrétions et remédier aux inconvénients de l'incontinence elle-même.
En tête des moyens généraux se trouve l'habitation. Les locaux destinés aux malades gâteux seront élevés, spacieux^ aérés ; le plancher sera ciré; en hiver, ils doivent être convenablement chauffés et ne pas contenir un nombre trop considérable d'individus ;ceux-ci seront d'autant mieux soignés et d'autant moins malpropres qu'ils seront plus disséminés.
Le régime alimentaire doit être substantiel et de facile digestion. Ils recevront à chaque repas une légère quantité de vin.
Ces conditions hygiéniques ont une importance bien plus grande que les agents médicamenteux mis en usage, en vue de combattre cette dé-
graciante infirmité. Ils doivent enfin être habillés convenablement et couchés dans un bon lit.
Les médicaments que l'on a préconisés dans ces cas peuvent rendre d'utiles services : telles sont la strychnine et la noix voniiqne.
M. le docteur Girard a recommandé le sulfate de strychnine à la dose de 2 centigrammes sur 30 grammes de sirop de sucre. II donne d'abord 3 à 10 grammes de ce sirop, puis, dans les cas rebelles, il l'élève progressivement à 20, 30 et môme 40 grammes.
Nous administrons volontiers l'extrait alcoolique de noix vomique, dans une solution gorameuse simplement édulcorée. Nous portons successivement la dose de 25 milligrammes à 10 centigrammes, que nous ne dépassons jamais. Chez quelques malades atteints de délire maniaque aigu, de mélancolie, d'hypochondrie, l'incontinence est souvent due c\ une sorte d'hypéresthésie. Les sphincters se dilatent sous l'influence de l'excitation organique la plus légère; l'incontinence est alors plutôt nocturne; pendant le jour, les malades peuvent satisfaire le besoin d'excrétion dès qu'il se fait sentir. Dans ces cas, d'ailleurs assez rares, la belladone en poudre ou en extrait peut donner des résultats favorables. Nous prescrivons alors 25 milligrammes à 10 centigrammes ; à dose plus élevée cette médication pourrait avoir des inconvénients. Un de nos malades, atteint de la variété de lypémanie qu'on a désignée sous le nom de panophobie, est obligé, le jour, d'uriner à chaque instant; ce besoin fréquent le tient éveillé la nuit; s'il s'endort, il manque rarement de mouiller son lit, ce qui le contrarie vivement. La belladone a pu remédier chez lui aux accidents que nous venons de signaler.
Nous venons d'exposer succinctement les moyens hygiéniques et médicaux qui, suivant les indications, doivent être appliqués. Il nous reste à faire connaître les agents mécaniques qui, sous ce rapport, ont été particulièrement recommandés.
Le premier et le plus important consiste à régulariser les fonctions, à accoutumer les malades à satisfaire leurs besoins à des heures réglées. On comprend combien il faut compter, en semblable circonstance, sur l'intelligence et le dévouement des infirmiers chargés de ce service.
Deux fois par jour, matin et soir, les malades doivent être conduits à la garde-robe. Plusieurs fois par jour, et deux ou trois fois pendant la nuit, on doit provoquer chez eux l'émission de l'urine en leur présentant le vase.
M. Girard voudrait qu'on suspendît dans chaque quartier de gâteux une horloge destinée à donner au surveillant la possibilité de faire ponctuellement ce service, qui tend à amoindrir une des plaies les plus hideuses de la plupart des établissements d'aliénés.
C'est là évidemment une idée pratique à" laquelle on ne saurait trop applaudir. Toutefois, nous croyons avec M. Baillarger qu'il faut éviter toute exagération fâcheuse; car, dans quelques cas, elle rendrait le
MÉDICATIONS SPÉCIALES. ♦'IQ remède pire que le mal; cela arriverait probablemenl si, en hiver, on éveillait les malades plusieurs fois pendant la nuit, et si on les laissait longtemps sur le siège, etc. (1).
Pour éviter les excoriations et les plaies gangréneuses qui ne tardent pas à se produire par le contact des parties du corps avec les matières dont sont imprégnés les draps et les diverses pièces du lit, l'on a proposé d'apporter des modifications spéciales au couchage des aliénés gâteux. Il nous suffit de faire connaître la plus importante: la première condition, nous l'avons dit, est de multiplier autour du malade les soins de propreté.
Le coucher des malades gâteux doit se composer de trois pièces, de la manière suivante :
A la tête et aux pieds du lit, deux petits matelas formant le tiers de la longueur; au milieu, un troisième matelas ou une paillasse dans le centre desquels est ménagée une fente qui facilite l'écoulement de l'urine; celte dernière pièce peut être recouverte d'une toile rendue imperméable par l'huile de lin, assez longue pour s'étendre sur les bords de deux matelas, ainsi que le représente la figure i.
Fig. 1. — Coucher des gâleux.
Il est quelquefois utile de faire écarter les genoux et les pieds, et d'interposer des linges de manière" à empêcher les rougeurs et les excoriations que la pression seule peut déterminer.
Nous nous servons aussi avec avantage, depuis plusieurs années, d'une toile caoutchouc dont la manche traverse le lit, et qui est spécialement fabriquée dans ce but.
Aliénés jeûneurs. Sitophobes. Alimentation forcée. — Quelques malades refusent obstinément les aliments indispensables à leur existence; on les a désignés sous le nom d'aliénés jeûneurs, et, en Allemagne, on a donné le nom de sitopkobie à cette espèce d'obstination.
Les malheureux qui appartiennent à cette triste catégorie sont une source de difficultés pour les personnes chargées de leur donner des soins. On comprend aisément tout ce qu'il y a de pénible dans l'emploi de moyens violents, destinés à vaincre une résistance qui ne peut se prolonger sans danger pour la vie du malade.
Le refus des aliments est une conséquence des conditions morbides les plus diverses, et se rencontre dans les formes les plus variables d'aliénation mentale; on l'observe surtout dans certaines variétés de la mélancolie.
On voit des maniaques, dans le paroxysme de leur^ délire, refuser (1) Baillarger, Bull, de l'Acad., 5 août 1855.
avec opiniâtreté toute espèce de nourriture; cette regrettable disposition peut tenir des idées fixes qui viennent, pour un instant, s'enripurer de leur esprit: c'est la crainte du poison, la persuasion que les aliments qui leur sont servis contiennent des substances nuisibles; ce sont des illusions, des hallucinations de plusieurs sens, du goût, de l'odorat, qui les portent à se refuser toute nourriture. Mais il est rare que, dans la manie, ces idées fixes prédominantes persistent longtemps; sous l'influence de l'excessive mobilité des sensations, l'on ne tarde pas à voir disparaître cette dangereuse obstination. Dans le cas contraire, il faut examiner avec soin s'il n'existe pas dans l'organisme un état pathologique qui explique ce refus prolongé.
Des monomaniaques ambitieux, ceux qui sont affectés de monomanie religieuse peuvent avoir les convictions les plus absurdes, par suite des idées orgueilleuses et des obsessions superstitieuses qui les dominent; par exemple, ils prétendent qu'ils ne sont pas servis avec la déférence qui leur est due; ils peuvent croire qu'ils doivent, à l'instar de Jésus- Christ, jeûner quarante jours et quarante nuits pour la délivrance du genre humain; ou encore que leur nature éminemment céleste les affranchit des besoins matériels qui asservissent le reste du genre humain, etc. Le plus souvent l'intimidation ou quelques moyens adroits parviennent à soustraire ces malades aux résultats fâcheux, mais inévitables des pensées bizarres, des erreurs singulières qui les dominent.
C'est surtout dans la mélancolie qu'on rencontre la sitophobie portée à son plus haut degré; c'est alors qu'après avoir épuisé tous les moyens de persuasion, il faut recourir aux différentes méthodes d'alimentation usitées en pareil cas, et que nous allons exposer succinctement. On sait toutes les préoccupations qui viennent d'habitude assailHr le mélancolique, et l'engager à opposer une résistance invincible aux moyens employés pour lui faire prendre des aliments.
La conviction qu'on cherche à attenter à ses jours, que dans ce but on mêle à ses boissons, à sa nourriture, les poisons les plus subtils et les substances les plus nuisibles; les hallucinations qui ne cessent de l'entretenir des horribles complots tramés contre lui ; la crainte de la damnation; les remords d'une conscience faussement alarmée; la pensée qu'un jeûne éternel peut seul apaiser le courroux céleste; la croyance dans laquelle se trouve le malade qu'il est indigne des soins qui lui sont donnés, et qu'il ne mérite pas les aliments qui lui sont servis; chez quelques-uns, enfin, l'idée bien arrêtée de se débarrasser de la vie; chez d'autres, et particulièrement chez certains bypochondriaques disposés aux congestions, la persuasion qu'ils n'ont plus d'estomac, d'intestins; qu'aucun aliment ne peut plus passer : toutes ces conceptions erronées peuvent revêtir dans l'esprit du malade un tel degré de fixité, qu'il faut absolument recourir à l'alimentation forcée.
Dans tous ces cas, il importe de se rendre soigneusement compte de la
disposition morale et physique de l'individu, d'apprécier exactement la nature des fausses convictions, et d'examiner si celte inappétence apparente n'a pas, pour origine et pour point de départ, quelque alfection des organes de la digestion, de la respiration, etc. Forcer le malheureux insensé à prendre des aliments, ce serait en pareil cas aggraver singulièrement sa triste situation. Mais c'est là un fait pour ainsi dire exceptionnel, et nous sommes hien loin de partager les idées de quelques auteurs qui rejettent l'alimentalion forcée, et qui veulent voir dans le refus de manger une disposition pathologique que l'on doit toujours respecter.
C'est là une erreur fâcheuse, et qui peut aboutir à de regrettables conséquences. L'expérience prouve malheureusement chaque jour qu'en semblable circonstance, les aliénés n'obéissent qu'à leurs préoccupations délirantes, et qu'ils sont le jouet des illusions les plus funestes. Si l'on ne cherche pas à les soustraire le plus tôt possible à une abstinence qui ne saurait se prolonger, on ne tarde pas à voir s'aggraver sans ressources leur état mental et physique. Nous ajouterons qu'il n'est pas rare d'obtenir chez eux une amélioration d'autant plus rapide, qu'on sera parvenu plus tôt à vaincre leur répugnance, et à leur faire prendre de gré ou de force les aliments nécessaires à leur existence. On doit reconnaître que, dans un grand nombre de cas, on peut arriver au but désiré en s'y prenant adroitement, soit en entrant dans les idées du malade, soit en les combattant directement; mais si les moyens de persuasion ou d'intimidation ont échoué, il y a lieu dès lors de recourir à l'une ou l'autre des méthodes employées pour l'alimentation forcée.
Guislain a résumé, comme il suit, les nombreuses difficultés que l'on rencontre lorsqu'il s'agit d'introduire des aliments, gui, dans tous les <;as, doivent être liquides.
1° L'action des muscles élévateurs de la mâchoire dont la résistance, '■en quelque sorte convulsive, ne peut souvent être vaincue que par les i-eflbrts les mieux combinés.
2" La mobilité de la langue qui porte le malade à repousser, par des
• contorsions de cet organe, les aliments qu'on veut lui faire prendre.
30 Un mouvement antidéglutitionnaire qui s'établit dans le pharynx
• et l'œsophage, ce qui donne au patient le pouvoir de faire revenir les i aliments dans la bouche.
40 Une contraction convulsive de l'œsophage, provoquée surtout par Il'introduction de la sonde, et qui rend impossible la descente de cet instrument ou celle des aliments.
5° Un mouvement expiratoire qui empêche la descente des aliments «qui détermine leur retour dans la bouche et leur entrée dans les narines [postérieures.
6° Des mouvements de répulsion des bras, de la tête, du corps des imembres inférieurs. '
Deux ressources s'offrent au praticien : ouvrir la bouche pour y faire
passer les aliments, ou faire celte introduction par les narines (1).
Guislain préfère l'ingestion buccale ; c'est aussi le moyen auquel nous croyons que l'on doit recourir d'abord, lorsqu'on peut avoir un personnel suffisant pour maintenir le malade, pendant l'opération.
Il est en général facile d'introduire au moyen d'une théière de petite dimension, le liquide alimentaire entre l'arcade dentaire et la partie interne de la joue, légèrement creusée à sa partie moyenne par l'extrémité du doigt indicateur plié en crochet.
Il suffit, pour arriver à ce résultat, que la tête un peu renversée en arrière soit maintenue, solidement fixée par un aide dont les deux mains sont appliquées sur le front, et que les narines soient hermétiquement fermées.
Il arrive assez souvent que l'aliéné ne veuille pas se soumettre plus d'un jour ou deux à cette pénible opération, et qu'il recommence à manger.
Mais il peut arriver que l'on ne parvienne à vaincre qu'avec une extrême difficulté, par ce procédé, la résistance du malade. 11 faut alors avoir recours à la sonde œsophagienne introduite par le nez.
La sonde à double mandrin, de M. Baillarger, suffit dans tous les cas, et nous paraît remplir toutes les indications.
On sait que cette sonde contient un mandrin en baleine et un mandrm en fer recourbé, et assez fort, pour maintenir le premier dans la même courbure. La sonde ainsi préparée traverse les fosses nasales, on retire alors le mandrin en fer, et la baleine obéissant à son élasticité se redresse, et applique la sonde sur la paroi postérieure du pharynx pour descendre facilement ensuite le long de l'œsophage.
Dans la plupart des cas le double mandrin est superfiu, la sonde est simplement introduite; l'habitude de cet instrument, comme le fait remarquer le docteur Blanche, donne une très-grande habileté pour lui faire traverser les fosses nasales et le pharynx sans aucun préjudice pour les organes voisins.
Il importe surtout de prévenir l'introduction de la sonde et des aliments dans la trachée. Voici les signes, suivant M. Lunier, à laide desquels on peut reconnaître que l'instrument a fait fausse route. La présence de la sonde dans l'estomac se manifeste par un sentiment de nausée, par des éructations bruyantes ou des efforts de vomissement. L'entrée de la sonde dans le larynx se traduit par des accès de toux et de suffocation, une angoisse inexprimable et une congestion violacée de la face. La sortie de l'air par la sonde n'est pas un signe d'une valeur absolue, car l'expulsion des gaz a lieu aussi bien dans un cas que dan. l'autre. Seulement l'air qui provient des voies respiratoires est inodore, s'échappe avec une certaine violence comme d'un soufflet, et suit es mouvements alternatifs de l'inspiration et de l'expiration; tandis que les
(1) Guislain, Phrénopal fîtes, t. III, p. 237.
gaz provenant de l'estomac se reconnaissent à leur odeur, à l'irrégularité de leur expulsion et au bruit de glouglou dont ils sont accompagnés.
S'ilrestedu doute dans l'esprit du médecin, on se trouvera bien alors, ainsi que le conseille M, Baillarger, d'injecter préalablement quelques grammes d'eau, injection sans danger, qui suffira pour provoquer des quintes de toux et amener la suffocation. Elle sera surtout suivie immédiatement, même chez les malades les plus affaiblis, d'un râle trachéal très-prononcé; on doit, dans tous les cas, ne pas se presser de faire l'injection une l'ois que la sonde a été introduite (1).
M. Emile Blanche a proposé un mandrin articulé, à l'aide duquel on dirige la sonde (flg. 2).
M. Leuret fait usaged'une sonde de boyaux, engagée par l'une des narines, et qu'on laisse à demeure aussi longtemps que l'individu persiste dans son refus de manger.
L'introduction de cette sonde est d'une extrême difficulté, et exige que le malade reste constamment dans son lit.
ni) ^A^'^^"^7,'- médico-psych., Discusmn sur l'alimentation forcée des aliè-
nes (Ann. médtco-psych., 7 sept. 1874).
Fig. 2. — Mandrin articulé de E. Blanche.
62t TRAITEMENT DES MALADIES MENTALES.
Les sondes, lorsqu'elles sont bien faites, dit Ach. Foville, perniettent facilement d'introduire soit avec une seringue, soit avec un simple entonnoir, soit encore mieux avec un irrigateur Eguisier, un liquidealimentaire suffisamment nutritif. Afin de faciliter le passage delà sonde par le trajet sinueux qu'elle doit parcourir, on a inventé différents systèmes de mandrins dont les plus sérieux sont le mandrin articulé d'Émile Blanche, et les deux mandrins l'un en fil de fer, l'autre en baleine, de Baillarger (Voir fig. 2). Ces deux procédés peuvent rendre de grands services dans certains cas difficiles ; mais il est juste de dire que, presque toujours, on réussit à introduire la sonde sans aucun mandrin, en lui donnant d'avance une courbure appropriée. Du reste, lorsqu'une sonde a déjà servi deuxou trois fois, elle conserve d'elle-même la courbure des voies qu'elle a parcourues, et son application devient ensuite beaucoup plus facile.
Deux accidents principaux sont à éviter : 1" le pelotonnement de la sonde dans l'arrière-bouche ou dans la bouche ; 2° sa pénétration dans les voies aériennes. Dans le premier cas les aliments ne pourront pas pénétrer, ce qui sera surtout apparent si l'on se sert d'un entonnoir; il faudra alors retirer la sonde et en prendre une autre.
Dans le deuxième cas, outre la toux incoercible, la suffocation, la menace d'asphyxie, la sonde est prématurément arrêtée dans sa course, et alors il est utile de prendre quelques précautions, s'assurer que la respiration s'exécute normalement, et qu'il n'y a aucune tendance à la cyanose asphyxique; par surcroît de précaution on peut verser par la sonde un peu d'eau qui, si elle pénétrait dans les ramifications bronchiques, devrait provoquer un accès de toux sans entraîner aucun danger (1).
Nous indiquerons seulement pour mémoire le spéculum oris, de M. Billod, dont l'introduction nécessite également de grandes difficultés, puisqu'il faut toujours obtenir préalablement l'écartement des arcades dentaires.
M. Guislain a observé des aliénés chez lesquels toute ingestion ahmentaire était devenue impossible par la bouche, et qui vécurent pendant trois, quatre inois, grâce à l'emploi des lavements de bouillon. En théorie, dit-il, cette alimentation rectale ne semble pas d'une grande efficacité, car on ne conçoit pas comment des matières nutritives introduites dans l'intestin, non chimifiées, puissent fournir un élément alimentaire de nutrition réelle. On ne s'explique même pas leur mode d'absorption. Toutefois les faits sont là ; l'expérience prouve que, dans certains cas, on peut aboutir à d'excellents résultats (2).
Onanistes. — Nous ne reviendrons pas sur ce que nous avons dit à propos de l'onanisme, comme cause d'aliénation mentale, et d'autres conséquences funestes qui viennent atteindre le système nerveux (3).
(1) Foville, art. Lypémanie, Nouv. dict. dt méd. et c/ii>., Paris, 1875, t. XXI, p. 105.
(2) Guislain, op. a"/., t. III, p. 246.
(3) Chap. Étiologie.
MÉDICATIONS SPÉCIALES. C2o
L'onanisme, nous l'avons déjà vu, peut être aussi le résultat de l'aliénation elle-même. Dans tous les cas, il est un des obstacles les plus sérieux pour la guérison de l'affection mentale. Souvent encore il mène à des idées de suicide, qui rendent plus difficile le traitement et la surveillance du malade.
On ne saurait donc trop s'attacher à empêcher, par tous les moyens possibles, cette pernicieuse habitude.
Malheureusement il est difficile d'exercer sur l'infortuné qui y est sujet une surveillance absolue : la nuit, d'ailleurs, celle-ci est à peu près impossible.
Divers moyens peuvent être rais en pratique. Pendant le jour la surveillance doit être très-active. Le malade sera assujetti à un travail manuel, à des promenades fatigantes.
Il faut éloigner de sa vue tout ce qui pourrait réveiller des idées érotiques; les bains froids, des affusions sur diverses parties du corps seront avantageusement employées.
La nuit, le malade doit être convenablement attaché, les cuisses légèrement écartées l'une de l'autre, les mains fixées le long du lit par l'extrémité des manches d'une camisole de force. Ce moyen suffit, dans un grand nombre de cas, pour empêcher cette funeste habitude. Il est vrai que l'individu peut chercher, par des mouvements du bassin, à satisfaire son irrésistible passion ; mais ses efforts mêmes sont pour lui une nouvelle fatigue qui finit par lui faire abandonner la poursuite de .son but. Quelques moyens pharmaceutiques ont été recommandés : tels sont les médicaments sédatifs, le camphre, la belladone, la lupuline, etc.
Si l'affaissement du sens moral n'est pas arrivé à un trop haut degré, SI le sentiment de la dignité personnelle peut encore être éveillé, il faut faire appel à la conscience du malade, lui représenter l'abjection dans laquelle le fait tomber la plus brutale des passions ; au besoin, il faut recourir à l'intimidation, et se montrer vis-à-vis de lui d'une sévérité des plus rigoureuses. Souvent on arrive, en combinant ces divers moyens, à l'arrêter sur une pente qui le conduirait bientôt à une sorte d'abrutissement et de démence incurable.
Moyens de contrainte. Système no-restraint de Conolly. — Il nous reste à passer rapidement en revue les inovens de contrainte que certaines formes d'aliénation rendent indispensable* zhez quelques malades.
On a préconisé dans ces derniers temps un système, désigné sous le nom de no-restraint, plus philanthropique que pratique, et dont le médecm de Hanwell, le docteur Conolly, s'est fait l'ardent promoteur Ce système consiste à rejeter tous les moyens de contrainte habituellement mis en usage, dans le but de modérer les mouvements désordonnés des aliénés agités, d'empêcher ceux-ci de devenir pour eux, comme po :,r
Dagonit.
g20 TRAITEMENT DES MALADIES MENTALES.
leur entourage, une source de dangers; de remédier en un mot à des impulsions irrésistibles et à des habitudes funestes, qui sont elles-mêmes une des complications les plus graves de leur affection. On a signalé avec raison les inconvénients fâcheux, résultant quelquefois de l'application de ces moyens, les lésions qu'ils peuvent produire lorsque surtout ils sont employés d'une manière inintelligente. Quelques médecins, poussés par un senlimentde philanthropie, assurément exagéré, ajoutent qu'ils offensent la dignité humaine, comme si celle-ci n'était pas ellemême déjà passablement offensée par les tristes manifestations auxquelles se livre fatalement l'homme en proie au délire. Ces inconvénients, auxquels il est facile de remédier, nous paraissent largement compensés par les services que la contrainte est appelée à rendre dans un grand nombre de circonstances.
Nous partageons, sous ce rapport, l'opinion d'auteurs recommandables tels que Jacobi, Guislain, qui pensent que ce système si préconisé en Angleterre, du no-restraint, est inapplicable dans la pratique.
Trois conditions résument le système du docteur John Conolly :
V Suppression des entraves, des moyens de contrainte et de répression de quelque nature qu'ils soient.
2° Choix sévère des infirmiers chargés du soin et de la surveillance des malades: ils doivent être actifs, bienveillants, dévoués, etc. ; en un mot ils doivent atteindre la perfection même.
30 Une bonne organisation de l'établissement est indispensable ; les malades doivent être bien nourris, vêtus proprement, et la disposition des bâtiments et des préaux intérieurs doit éveiller chez eux des sentiments agréables.
Sauf la suppression absolue des moyens de contrainte, les conditions posées en principe parle docteur Conolly sont évidemment celles qu'on a cherché à introduire dans le traitemeht des aliénés, depuis les remarquables travaux de Pinel et d'Esquirol. Si l'on doit restreindre aux seuls cas absolument indispensables l'emploi de la camisole à manches fermées et de quelques autres moyens, il n'en est pas moins vrai que, par le fait d'un sentiment exagéré et peut-être mal compris, leur suppression complète donnerait lieu à de graves difficultés. ^ ^ ^
Voici d'ailleurs la méthode recommandée par le docteur Conolly : Dans les cas d'extrême agitation, les malades sont retenus par les bras de gardiens vigoureux qui, de cette manière, les empêchent de devenir dangereux ; en les promenant d'un endroit à l'autre en var.ant la vue des objets, on parvient à changer le cours de leurs idées. Lorsque 1 individu est trop agité, on l'enferme dans une chambre rembourrée dans laquelle il lui est impossible de se faire aucune espèce de mal , i travers laquelle même le bruit qu'il peut faire ne saurait être entendu. Celte contrainte, la seule que nous employions, ajoute-l-U, rend les autres superflues.
MÉDICATIONS SPÉCULES. 627
Nous ne saurions trop nous élever contre cette séquestration dans une cellule rembourrée, qui n'a guère d'autre mérite que d'être fort commode pour les surveillants ; il est rare que l'agitation du malade puisse, par le seul fait de cette séquestration, se dissiper au bout de quelques heures, et Ton aura à affronter de nouvelles luttes, chaque fois qu'il s'agira d'approcher l'aliéné atteint de délire furieux : lorsqu'on devra, par exemple, le coucher, le faire manger, en un mot exécuter Jes prescriptions et lui donner les soins que sa position réclame. La cellule rembourrée a l'inconvénient de ne pas attirer l'attention des employés, si dévoués qu'on les suppose, sur un infortuné qui doit être l'objet d'une incessante surveillance. Il est vrai qu'au plafond, ou à l'un des coins de la cellule une ouverture peut être pratiquée, et permettre de temps à autre l'examen du malade; mais cette précaution est insuffisante, et il nous paraît préférable qu'il soit constamment placé sous les yeux de l'intîrmier chargé de ce service spécial.
iMorel s'était montré, dans un de ses derniers écrits, grand partisan de ce système de no-restraint. Pour les malades qui se déchirent, qui se déshabillent, on doit, dit-il, leur confectionner des vêtements qui se ferment par derrière ; substituer le cuir aux étoffes ordinaires. A ceux qxj ont la manie de se déchausser, de marcher pieds nus, on met des demi-bottines dépassant les malléoles, et fixées autour de la jambe par une lanière en cuir, vissée ou simplement fermée paY un boulon ; à ceux qui sont dominés par des idées de suicide, ou qui cherchent à s'évader, on leur attache un infirmier qui ne doit pas les quitter un seul instant, et qu'on change assez souvent, afin que celte perpétuelle surveillance ne devienne pas à son tour une torture pour celui qui en serait chargé.
Tous ces moyens sont fort recommandables ; ils sont tous d'ailleurs plus ou moins usités dans la plupart des maisons d'aliénés, et dans les cas oh cela est possible, nous en approuvons sincèrement l'emploi ; mais ne sont-ils pas eux-mêmes des moyens de contrainte déjà fort gênants ?
L'expérience de chaque jour ne démontre-t-elle pas, non-seulement la nécessité de modérer la violence des mouvements désordonnés auxquels se livrent quelques malades agités, et de mettre un obstacle aux irrésistibles habitudes de quelques autres, mais encore d'empêcher les paralytiques de se découvrir continuellement, et de contracter ainsi des maladies inflammatoires ?
Est-il besoin d'ajouter que la plupart de ces infortunés ont une singulière tendance à se barbouiller d'ordures, et que c'est là une autre cause d'inconvénients auxquels la prudence la plus vulgaire nous prescrit de remédier.
L'usage d'une camisole en toile, à manches longues, fermée par derrière ou sur les côtés, suffit pour prévenir les faits regrettables dont nous venons de parler. Ce vêtement, qui n'est nullemenl incommode lorsqu'il
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est convenablement confeclionné, et qui permet une certaine liberté aux mouvements des bras, rend d'incontestables services ; il serait difficile de lui substituer quelque autre moyen plus avantageux. La pratique l'a depuis longtemps sanctionné, et nous ne comprenons pas l'espèce de défaveur dont il a été l'objet. Nous accordons d'ailleurs que la camisole doit être employée avec la plus grande réserve, et qu'il importe dans tous les cas d'en surveiller l'application.
Il en est de même pour d'autres moyens mis en usage dans certains cas exceptionnels. Quelques malades ont la manie de déchirer leurs vêtements, leurs draps, leurs chemises ; ils parviennent môme à mettre en lambeaux la camisole dont ils sont revêtus ; quelques-uns, par des mouvements d'épaule, s'en débarrassent facilement. Une pèlerine en cuir, fixée de chaque côlé de l'épaule par une légère courroie, suffit le plus souvent, pour empêcher l'individu de se débarrasser de la camisole, ou de mordre ou de déchirer ses vêtements.
On voit quelques aliénés fort dangereux frapper du pied les personnes qui les approchent, et tout ce qui est à leur proximité. On peut dans ce cas exceptionnel se servir d'entraves, formées de deux bracelets convenablement rembourrés, lacés commes des bottines à la partie externe, et reliés l'un à l'autre par des rubans solides.
Isolement cellulaire. — L'isolement cellulaire est, dans quelques circonstances, d'une^nécessité absolue. L'on ne doit cependant y recourir que le moins possible. Il est des malades qui s'agitent et trouvent de nouveaux éléments de surexcitation dans le milieu même où ils vivent; ils peuvent être pour ceux qui les entourent une cause de graves désordres.
Quelques maniaques n'obtiennent de calme réel que lorsqu'ils sont placés dans un isolement complet. Un certain nombre d'épileptiques, dans les accès d'agitation maniaque qui remplacent ou suivent les attaques convulsives, sont pris d'accès de fureur qui les rendent extrêmement redoutables. Pour tous ces malheureux, l'isolement cellulaire est indiqué d'une manière évidente ; il en est d'autres pour lesquels ce peut être un moyen de répression morale. Dans tous les cas, la séquestration cellulaire ne doit pas se prolonger au delà de quelques jours ; elle ne doit pas durer plus longtemps que ne l'exige le désordre mental luimême, variable dans sa durée. Il est inutile d'ajouter qu'il importe de ne pas négliger concurremment l'emploi de moyens propres à abréger la période d'agitation, et à diminuer par cela même le temps de la séquestration ; tels sont entre autres les bains plus ou moins prolongé?, qui ont encore l'avantage de supprimer momentanément les inconvénients résultant de l'isolement.
TlUITEMENT MORA.L.