CHAPITRE IV
TRAITEMENT MORAL
Il est un fait psychologique extrêmement remarquable, un principe incontestable sur lequel est basé le traitement moral de l'aliénation mentale : c'est que des moyens d'un ordre exclusivement moral suffisent dans un grand nombre de cas pour opérer sur l'entendement de l'individu, sur ses sentiments, sur sa volonté, une action puissante. Sous l'influence de certaines paroles, par le réveil de certains souvenirs, au <iontactde certaines personnes, l'intelligence, les passions, peuvent recevoir une impulsion particulière; la conscience peut être prise d'une émotion inattendue; la volonté peut s'anéantir ou recevoir une force extraordinaire. Qui nous donnera jamais l'explication de cette influence mystérieuse exercée sur notre esprit, et par suite sur notre organisme, par des impressions d'une nature essentiellement morale?
Quoi qu'il en soit, le traitement moral, dont il nous reste à nous occuper, comprend les moyens divers qui agissent sur les habitudes et les sentiments du malade, qui s'attaquent à ses erreurs, à ses illusions, à l'aifaiblissement de sa volonté, etc. Ils doivent avoir en vue un double but : celui de faire diversion aux pensées qui préoccupent sans cesse certains individus, et en même temps, par la douceur des procédés employés à leur égard, celui de réveiller en eux des sentiments de confiance et d'une sympathique reconnaissance.
On a dit souvent que les aliénés étaient de grands enfants, et qu'ils devaient être traités comme tels. Cela est vrai dans un grand nombre de cas. Autant que possible, on doit mettre sous leurs yeux les exemples de personnes sensées; on doit entretenir avec eux des conversations convenables et toujours bienveillantes. S'ils étaient, au contraire, abandonnés à eux-mêmes, entourés de personnes malveillantes ou déraisonnables, ou encore si on s'aliénait leur estime et leur confiance par le mépris et' de mauvais traitements, on n'aurait bientôt plus de prise sur leur esprit; il faudrait désespérer d'eux, et ils pourraient courir le risque de voir leur affection passer à l'état chronique.
Isolement. — Il est un fait d'observation commune, et sur lequel Esquirol n'a pas manqué d'appeler l'attention. C'est qu'une fois la folie déclarée, les malades trouvent presque toujours dans leur entourage habituel des éléments d'excitation. Yoici les idées émises à ce sujet par cet illustre maître :
La première question qui se présente est relative à l'isolement. Les médecins anglais, français, allemands, sont d'accord sur la nécessité de
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celle mesure : loul aliéné doit ôlre soustrait à ses habitudes, à sa manière de vivre; il doit être séparé des personnes avec lesquelles il vil habituellement, pour être placé dans les lieux qui lui sont inconnus, el confié à des soins étrangers.
Le premier effel de l'isolement est de produire des sensations nouvelles ; de changer el de rompre la série des idées dont l'aliéné ne pouvait sortir; d'autres impressions frappent, arrêtent, excitent son attention, et le rendent plus accessible aux conseils qui doivent le ramener à la raison.
Quelle que soit la nature du délire qui le domine, l'aliéné ne trouve souvent au sein de sa famille que des éléments d'excitation.
L'affection de ses parents, le chagrin de ses amis, l'empressement de tous, leur déférence pour ses volontés et ses désirs capricieux, la répugnance de chacun à le contrarier, tout contribue à le confirmer dans ses idées de puissance et de domination.
Souvent aussi la cause de l'aliénation existe au sein de la famille. La maladie prend sa source dans le foyer domestique, dans des chagrins, des dissensions, des revers de fortune, des privations, etc., et la présence des parents, des amis, irrite le malade. Il est même remarquable que des aliénés prennent en aversion certains individus sans motif; el l'objet de leur haine est presque toujours la personne qui, avant la maladie, avait toute leur tendresse. C'est ce qui les rend quelquefois si dangereux pour leurs proches, tandis que les étrangers leur sont agréables, peuvent même suspendre leur délire soit par la nouveauté des personnes et des choses, soit parce qu'ils ne rattachent à la personne de l'étranger aucun souvenir, aucune arrière-pensée; soit enfin parce qu'ils cherchent, par un sentiment secret d'amour-propre, à cacher leur état.
Tels sont les obstacles, ajoute Esquirol, et les inconvénients que présente le séjour des aliénés dans leur famille, lorsqu'on veut les traiter. L'isolement est indispensable dans la manie ; les maniaques sont d'une susceptibilité excessive; toutes les impressions physiques ou morales les irritent et les portent à la colère. Or, la colère du délire, c'est la fureur. Il en est de même pour les monomaniaques qui obéissent à des impulsions aveugles, instinctives, irrésistibles. Il faut isoler les lypémaniaques dominés par des craintes et des terreurs imaginaires, tels que les panophobes el les suicides. Ces derniers sont rusés, astucieux, et savent déjouer la surveillance la plus active. L'isolement seul peut rassurer sur la conservalion de leur vie; encore faut-il toujours appréhender pour leur existence.
Les personnes quisont'dans la démence n'ont besoin que de surveillance, et peuvent rester dans leur famille, à moins que des considérations particulières intéressant des tiers n'obligent à les isoler. La présence d'un aliéné dans une famille composée de jeunes enfants peut devenir, par exemple, une cause prédisposante aux maladies mentales.
TRAITEMENT MORAL
Les idiots n'ont rien à espérer de l'isolement; si on les renferme, ce n'est que pour les préserver des accidents auxquels leur état les expose.
« Lorsqu'un aliéné, quel que soit le caractère de son délire, a été traité au sein de sa famille pendant un temps plus ou moins long, l'intérêt de sa santé veut qu'on essaie de l'isolement comme d'un puissant moyen
de guérison. » • i /j\
Nous avons tenu à résumer ces considérations émises par Esquirol (1), parce qu'elles précisent toutes les indications concernant ce premier élément du traitement moral. Les auteurs qui, depuis lui, on écrit sur ce sujet, n'ont rien ajouté aux données que nous venons d'exposer succinctement et qu'il a développées avec détail dans un mémoire spécial.
Nous n'envisagerons pas ici le côté légal de la question que M. le docteur Renaudin a traité avec l'érudition qui le distingue (2).
Nous reconnaîtrons volontiers, avec Leuret, que si ce moyen aujourd'hui généralement mis en usage est dans la plupart des cas indispensable, il peut être dans certaines circonstances extrêmement nuisible. L'ennui, le désespoir, la nostalgie, viennent quelquefois compliquer l'affection mentale. C'est au médecin qu'il appartient d'en faire l'appréciation et de ne pas poursuivre un traitement qui tend à aggraver la situation.
Ai-je besoin d'ajouter que c'est dans une maison consacrée au traitement de l'aliénation mentale qu'il importe de placer l'individu dont la raison vient de s'égarer ? Je ne crains pas de dire que c'est surtout à l'établissement public bien organisé, dirigé par des hommes expérimentés et animés de sentiments bienveillants, qu'il faut donner la préférence. L'entrée dans un bon établissement, dit Guislain, est toujours un bienfait.
« Nous préférons, dit Esquirol, une maison consacrée au traitement des maladies mentales, à une maison particulière oii, à grands frais, l'individu est isolé. Les isolements partiels ont rarement réussi. L'objection la plus forte contre l'isolement dans une maison disposée pour le traitement des aliénés, porte sur les effets fâcheux qui peuvent résulter pour le malade de vivre avec des compagnons d'infortune. Loin de nuire, cette cohabitation est au contraire un moyen de traitement, parce qu'elle oblige les aliénés à rélléchir sur leur état, parce que, les objets ordinaires ne faisant plus d'impression sur eux, ils sont distraits par les extravagances de ceux au milieu desquels ils se trouvent ; ils sont forcés à s'occuper de ce qui se passe autour d'eux, à s'oublier en quelque sorte eux-mêmes, ce qui est un acheminement vers la santé. Dans une maison consacrée au traitement de l'aliénation, les locaux sont plus convenablement disposés que dans une maison particulière; avec moins de
(1) Esquirol, t. I, p. 124 ; t. Il, p. 746.
(2) Renaudin, Ann. médico-psych,, t. II.
gêne, ie malade est mieux surveillé ; les soins sont mieux entendus; les domestiques mieux exercés. La distribution des bâtiments permet de placer et de déplacer le malade d'une habitation à une autre, relativement à son état, aux efforts qu'il fait sur lui-même et à ses progrès vers la raison. »
L'un de nos anciens malades, qui s'est lui-môme consacré pendant de longues années au service des aliénés, a exposé dans un travail manus- Iquelques données intéressantes sur le traitement moral, et les considérations qui militent en faveur de l'isolement ; nous en extrayons les passages suivants :
« Si l'on admet, en principe, que l'aliénation est toujours la suite d'une altération ou d'une modification du cerveau, il faut admettre aussi comme certain que ces modifications, loin d'être toujours graves et permanentes, sont souvent légères et passagères, puisqu'il y a des aliénations intermittentes; et qu'on voit des aliénés, au plus haut degré de la folie, recouvrer la raison inopinément, presque instantanément. Si l'aliénation mentale avait toujours pour cause une lésion cérébrale plus ou moins grave, la médecine devrait désespérer de guérir la maladie, et il ne saurait être question de traitement moral. Heureusement les faits prouvent le contraire, et l'on peut soutenir que, dans bien des cas, le traitement médical est lui-même moral.
« Les actes des aliénés, même ceux des plus agités, sont toujours motivés par des idées, et l'homme ne saurait jamais être comparé à une machine inanimée, mise en mouvement par des forces aveugles.
« L'aliéné qui, dans l'excès de sa rage, frappe les personnes de sou entourage, obéit à des idées de rancune et de vengeance et regarde momentanément comme ses ennemis ceux qui l'environnent : il est différemment impressionné par des physionomies étrangères qu'il voit pour la première fois ; tandis qu'il sévit contre ses proches parents, on le voit sourire à des personnes étrangères et se laisser apaiser par elles. Cette circonstance parle hautement en faveur du traitement moral.
(c Souvent il arrive qu'un aliéné, toujours furieux chez lui, devient calme aussitôt après son admission dans un établissement spécial, et dès qu'il a été placé au milieu des malades les plus tranquilles.
« C'est que les causes qui provoquaient sa fureur ont disparu; il est éloigné des personnes envers lesquelles il était animé de sentiments hostiles; l'ordre, la discipline, qui régnent autour de lui, lui en imposent; les personnes qui l'enlourent ne cherchent pas à le contrarier.
a Les aliénés, de même que les enfants, ont bientôt étudié la faiblesse ou la condescendance de leurs parents ou de ceux qui les soignent à domicile; ils ne veulent pas être forcés à rien, et se mettent en colère dès qu'on tente d'employer les moyens recommandés par le danger de leur situation. Dans l'établissement, au contraire, les ordres brièvement exprimés imposent aux malades; ils n'osent résister, et bientôt la con-
TRAITEMENT MOHAL.
viction tacite que contre la force il n'y a pas de résistance,'les soumet à la discipline. C'est là déjà un traitement moral.
« A domicile, non-seulement les aliénés des classes inférieures, mais encore ceux de la classe aisée, au début et pendant la période stalionnaire de leur affection ne prennent aucun souci d'eux-mêmes. Personne ne peut ni ne veut les forcer aux soins de propreté les plus indispensables; et c'est ainsi que le seul aspect de leur intérieur effraie ceux qui viemient les voir. Dans l'établissement, au contraire, les malades doivent être toujours convenablement habillés, et l'on cherche sans cosse à combattre l'indifférence et la nonchalance, ces symptômes si fréquents de l'aliénation.
« A domicile, le médecin n'a aucune prise sur le malade ; à l'établissement, au contraire, le malade se sent sous la main de personnes étrangères et indépendantes, qui ne se laissent intimider ni par ses cris, ni par ses menaces ( I). »
Raisonnement. — On peut rapporter à trois principes, dit Georgel, toutes les modifications qu'on doit chercher à faire naître dans l'exercice de l'intelligence chez les aliénés :
1° Ne jamais exciter les idées ou les passions de ces malades dans le sens de leur délire ;
2° Ne point combattre directement les idées et les passions déraisonnables par le raisonnement, la discussion, l'opposition, la contradiction, la plaisanterie ou la raillerie.
3° Fixer leur attention sur des objets étrangers à leur délire; communiquer à leur esprit des idées et des affections nouvelles par des impressions nouvelles.
Personne ne doit ignorer, dit M. Galmeil, qu'en général, à moins à':\voir à faire à des monomaniaques à demi raisonnables, ou déjà à peu près convalescents, il est rare qu'on pïwrvienne à gouverner les aliénés par le raisonnement ou la persuasion.
En présence de la difficulté qu'on éprouve à combattre par le raisonnement les idées fixes, les convictions erronées des malades atteints de délire partiel, M. Leurel avait institué une méthode de traitement par intimidation, dont nous aurons à dire plus loin quelques mots.
Celui qui chercherait à combattre par le raisonnement direct, par les objections les plus logiques et les arguments les plus irréfutables les idées fausses et les absurdes croyances qui caractérisent le délire d'un grand nombre d'ahcnés, arriverait presque toujours à un résultat opposé à celui qu'il voudrait obtenir. Nous l'avons dit ailleurs (chapitre Symptomatologie), les idées fixes chez les aliénés sont la conséquence de l'exercice involontaire de leurs facultés principales, et de l'impuissance dans laquelle ils se trouvent de dominer les impressions pénibles qui
(!) Grucker, travail manuscrit.
ne cessent de les assiéger. Elles ont pour origine des illusions, des hallucinations, et tiennent à une disposition naturelle de l'esprit qui pousse le malheureux h chercher autour de lui l'explication de cette étrange transformation qui s'est opérée en lui. Supprimez toute cette disposition morbide, et vous verrez en môme temps disparaître les idées singulières dont l'absurdité ne pouvait manquer d'être elle-même un sujet d'étonnement.
Dans de semblables conditions, il faut s'abstenir de raisonner avec les malades; l'on ne doit pas chercher à arracher, par une impitoyable argumentation, les craintes illusoires qui viennent torturer l'esprit des lypémaniaques ou les idées déraisonnables qui enorgueillissent le monomaniaque. La discussion ne fait qu'accroître leur surexcitation ; ils puisent en elle de nouveaux arguments, et si elle ne les fortifie pas dans leurs convictions erronées, elle les jette presque toujours dans une irritation plus ou moins violente.
Avec l'incroyable attachement que l'aliéné a pour son idée délirante, dit M. Lasègue (1), la dialectique la plus pressante est toujours en défaut. La discussion n'a pas de point d'appui, elle devient une lutte ingénieuse, mais inutile où, de guerre lasse, le médecin quitte la partie et finit, en dernière analyse, par avoir le dessous.
La conversation fréquente avec les aliénés, si elle est sensée, peut être regardée comme une partie essentielle du traitement moral. Elle peut devenir nuisible, si elle est irréfléchie. En écoutant le malade avec bienveillance, sans rire ou se moquer de lui, on gagne sa confiance, on le rend communicatif, on apprend à connaître le^fond de son caractère et la nature de son aliénation.
Il est tout aussi inutile de chercher à réfuter ouvertement les hallucinations auxquelles sont sujets les aliénés : en vain Ton s'épuiserait à leur démontrer, par un raisonnement aussi clair et logique que possible, la fausseté de leur vision, l'absurdité des paroles qu'ils prétendent entendre, on n'arrive qu'à provoquer chez eux l'indignation, la colère ou un mutisme obstiné.
Il vaut mieux les écouter jusqu'au bout, les amener par des questions successives à bien exposer leur système, leur demander les preuves de leurs assertions, comme si l'on était prêt à se laisser persuader. Jamais cependant l'on ne doit feindre d'être convaincu des faits qu'ils avancent ; on pourrait, par cela même, donner un point d'appui à leurs idées fixes. On ne doit pas non plus se permettre de les tromper par de fausses nouvelles, qui flattent leurs convictions ou nourrissent leurs espérances. On risquerait, par de semblables railleries, de retarder leur guérison. Un malade, pris d'un accès de monomanie aiguë, communique à un interne de l'hospice oh il se trouve recueilli provisoirement, des procla-
(1) Lasègue, Ann. médico-psych.^ 1847, p. 348.
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malions politiques rédigées par lui, et adressées au rédacteur d'un journal de la localité. Quelques jours après, quand déjà il n'y pensait plus, l'interne vint lui dire que ses proclamations avaient été imprimées et colportées dans la ville, qu'elles avaient causé de la rumeur parmi la garde nationale. Le malade ajoute foi à ces nouvelles, s'en réjouit; cette première réussite sur l'esprit public l'exalte davantage et, quoiqu'il fût déjà envoie de guérison, il ne pouvait se décider à douter de la réalité de la fausse nouvelle qui lui avait été communiquée si imprudemment. . Si le raisonnement n'exerce aucune influence sur l'esprit de l'aliéné, tant que l'affection est à sa période ascendante ou stationnaire, il n'en est plus de même lorsque commence la période de décroissance. Alors des objections, à la fois bienveillantes et précises, ne tardent pas à faire crouler l'échafaudage des idées fausses du délire systématisé. De sages conseils, des observations justes et fondées peuvent, à ce moment, impressionner favorablement le malade et déraciner jusqu'à la dernière erreur à laquelle il cherche encore à se rattacher ; c'est donc là un puissant moyen qui vient presque toujours hâler les progrès de la guérison.
Intimidation. — Si l'on doit abonder quelquefois, dit Esquirol, dans les idées des aliénés, les caresser, les flatter, et entrer ainsi dans leur conGance; l'on doit aussi d'autres fois subjuguer le caractère absolu de certains malades, vaincre leurs prétentions, dompter leurs emportements, briser leur orgueil (1).
Leuret ayant vu que le raisonnement, la persuasion, les consolations, les distractions, restaient souvent sans résultat, chercha, au moyen de l'intimidation, à obtenir de l'aliéné la rétractation forcée de son erreur.
Il faut, dit-il, attaquer les malades en face, ne leur faire aucune concession, les forcer à parler sensément, etc. Dût-on d'abord n'obtenir d'eux que des paroles arrachées de leur bouche et désavouées par leur esprit, il faudrait encore les contraindre à prononcer ces paroles ; car c'est déjà beaucoup que de les avoir obligés à céder sur ce point (:2). Rappelez-vous, ajoute plus loin Leuret, que, près d'un malade, vous n'êtes pas homme, mais que vous êtes médecin, et qu'on attend de vous non pas des égards, de la politesse, de bons procédés, mais la guérison. Quoi qu'il vous en coûte, ayez la fermeté et le courage du chirurgien. Vos instruments sont les passions et les idées, sachez vous en servir, et ne craignez pas d'appeler à votre aide toutes celles qui vous sont nécessaires (3).
Leuret a recours surtoutà la douche pour obliger le malade à rétracter les assertions déraisonnables qu'il émet, et pour le forcer à convenir
(1) Esquirol, op. cit., t. 1, p. 133.
(2) Leuret, Traitement moral, p. 72.
(3) Leuret, op. cit., p. 127.
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de l'absurdité de ses idées délirantes. Un exemple suffira pour faire comprendre celte méthode.
Un aliéné croit avoir sauvé la vie au roi ; en récompense, il a éto nommé général, décoré de la légion d'honneur, gratifié de 60,000 fr. en biens-fonds, situés en Normandie, etc. Leuret l'aborde d'un air sévère €tlui demande ce que signifient toutes les bêtises qu'il vient de débiter. « Ce drôle, dit-il, veut se faire passer pour fou, qu'on lui donne une douche. Éles-vous encore général? - Non, monsieur. — Cependant vous avez sauvé la vie au roi? — C'est vrai. » Douche. «Que pensezvous de vos titres et de vos richesses?— J'ai eu tort; je ne pense plus à tout ce que j'ai dit. -- Sortez du bain. » Le lendemain, Leuret lui demande sans autre préambule : « Eh bien, que pensez-vous de vos propriétés en Normandie? — Je pense, que dorénavant, je n'aurai plus d'idées semblables, car ce n'est pas agréable de recevoir la douche. » Le lendemain : a Général, lui dit-il, comment allez-vous? — Ça va beaucoup mieux, monsieur. — Pourquoi me répondez-vous, lorsque je vous appelle général? Je vous défends de me répondre lorsque je vous appelle général; entendez-vous, général? — Oui, monsieur. » Douche.
A quelque temps de là, le malade finit par reconnaître qu'il n'est pas général, mais un simple ouvrier.
Ce traitement peut être suivi de succès- dans des cas exceptionnels, mais à la condition qu'il réponde à des indications précises; le plus souvent il doit être rejeté.
Nous l'avons déjà dit, durant la période ascendante de l'affection mentale, les idées fixes sont extrêmement tenaces, et les moyens les plus énergiques échouent contre leur ténacité. La lutte directe a souvent pour résultat d'augmenter la résistance, ou bien elle n'aboutit qu'à rendre le malade plus dissimulé ; rarement elle apporte une conviction sérieuse dans son esprit; elle tend à lui faire prendre en aversion celui qui l'emploie, et à lui enlever toute confiance en ceux qui sont appelés à le soigner.
L'intimidation, disent Mi\î. Debouteville et Parchappe, doit être tempérée par la bienveillance, et s'appuyer sur la justice. On ne saurait croire jusqu'à quel point de pauvres insensés sont capables de reconnaître dans ceux qui les gouvernent les sentiments d'aflection et d'équité qui les animent, et combien l'obéissance et la soumission leur sont imposées pour un homme qu'ils savent dévoué à leurs inlérêls (i).
Diversion intellectuelle et morale . — Un des points importants du traitement moral consiste à opérer une dérivation, plus ou moins puissante et continue, sur les facultés et sur les sentiments de l'aliéné. 11 faut, dit Esquirol, arracher le monomaniaque et le lypémaniaquc à leurs idées concentrées, et les forcer à détourner leur attention sur des
(I) Debouteville et Parchappe, Notice slaUsiique sur P Asile de la Seine-Inférieure.
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objets étrangers à leur méditation, à leurs inquiétudes, à leurs prétentions délirantes.
Rien n'est plus propre à dissiper la douleur morale, dit Guislain, que l'étude, la culture des lettres, les occupations scientifiques ou artistiques.
Dans ce but, on a institué dans quelques établissements une salle d'étude. Cette institution qu'on ne saurait trop recommander, et quL est le complément indispensable d'une bonne organisation, fonctionne dans les établissements convenablement dirigés. Elle fournit d'habitude les résultats les plus satisfaisants. Les matières les pins diverses peuvent y être mises en pratique : des conférences sur l'histoire, les sciences naturelles, la traduction et l'analyse d'ouvrages intéressants, la lecture à haute voix, des exercices de mémoire, le dessin, la peinture, tels sont les moyens qui sont appelés à fixer l'attention du malade, et qui deviennent un adjuvant utile du traitement médical. On comprend que les différences essentielles qui séparent les malades entre eux suivant leurs antécédents, leur degré d'instruction, la forme même de leur affection mentale, rendent nécessaire de donner à cet enseignement un caractère variable et en quelque sorte individuel.
La salle d'étude a un double avantage : d'une part elle contribue à réveiller des sentiments engourdis, des facultés opprimées, et elle attire forcément l'attention distraite; d'autre part elle a pour avantage de soumettre le malade à une observation plus complète et plus directe, en obligeant celui qui est chargé de ce service à consigner soigneusement tous les détails de nature à compléter l'observation du malade.
La musique vocale et instrumentale exerce également sur l'esprit de quelques aliénés une influence salutaire.il est peu d'établissements où l'on ne trouve aujourd'hui une école de musique.
La musique et le chant, en éveillant des impressions agréables fixent l'attention de l'individu, et tendent à imprimer une meilleure direction aux pensées, aux affections et aux déterminations.
Je sais, dit Leuret, que, dans ces derniers temps surtout, l'influence de la musique a été regardée comme à peu près nulle, et qu'on la croit utile seulement à ceux dont la convalescence est déjà commencée ; mais cette opinion me paraît dénuée de fondement.
Exercice, travail manueL — Le travail manuel, l'exercice en plein air, les travaux agricoles sont une précieuse ressource et forment aujourd'hui une partie essentielle du traitement moral. Cette question du travail, qui a été l'objet de discussions nombreuses, est aujourd'hui jugée; on peut la voir aux tendances de chaque asile, oh l'on cherche à en multiplier les moyens.
Le travail, dit M. Parchappe, est dans les asiles d'aliénés comme dans toutes les agglomérations humaines, une condition essentielle du maintien de l'ordre et de la conservation des bonnes mœurs. Le bien-
être des malades n'esl pas moins étroilemenl lié que celui des autres hommes à l'observation de la loi du travail, soit qu'on le considère comme un moyen hygiénique propre à entretenir la santé, soit qu'on l'envisage comme un moyen moralisateur apte à assurer la paix de l'âme par l'éloignement delà tristesse et de l'ennui (1).
Un grand nombre d'établissements possèdent maintenant dans leur voisinage des terrains destinés k la culture.
Parmi les moyens qui ont été préconisés, se trouvent encore les promenades et les voyages. Mais on a étrangement exagéré l'importance de ce dernier agent de distraction, ainsi que le fait remarquer Guislain. A peine les premiers indices de l'aliénation se sont-ils déclarés, qu'on recommande au malade de voyager. Nuisible au début, cet agent produit des résultats favorables quand on y a recours à une période ultérieure, et surtout à la période de convalescence.
Nous ne pouvons mieux faire, en terminant les considérations que nous venons de présenter, que de rapporter les judicieuses observations du docteur Bouchet (2).
Tout le monde convient aujourd'hui que, dans les soins à donner aux aliénés, il y a nécessité d'associer presque toujours le traitement physique au traitement moral. L'association de ces deux formes de traitement est déduite de l'observation des symptômes si variés de la folie ; et jamais, dans aucun cas, une seule forme de traitement ne peut être admise pour cette maladie si complexe.
Nous ajouterons avec M. Chomel que le médecin, dans l'intérêt de ses malades comme dans le sien, doit généralenent éviter de les tromper et ne le faire que le moins possible, sur quelques points seulement, et dans le cas d'absolue nécessité. Le médecin qui reste dans la vérité, qui répond sincèrement aux questions des malades, aux explications qu'ils demandent et qui, sur tous ces points, se lient aussi près que possible de la vérité, se rappellera facilement ce qu'il a dit, parce qu'il l'a pensé ; tandis que celui qui a pour règle de tromper le malade, dans le but de mieux le rassurer, répondra chaque jour d'une manière différente à des questions semblables, parce qu'il aura répondu autrement qu'il ne pensait. Les malades qui n'oublient rien de ce que dit le médecin, s'apercevront inévitablement de ces contradictions; ils le jugeront distrait ou indifférent, ils douteront tout au moins de sa sincérité; dès lors ils n'auront pas en lui cette conQance sans laquelle le traitement le plus méthodique perdra une grande partie de sou efficacité (3).
Les sages conseils, donnés par l'éminent professeur que nous venons de citer, s'appliquent parfaitement aussi à la pratique des maladies mentales.
{\) Parcliappe, Atin. médico-paycli., 1848, p. 39G.
{'l'i Boucliet, i4Kn. médico-psych., 1844, p. 60.
(3) Chôme), Éléments de pathologie générale, p. GIS.