‹ Nouveau traité élémentaire et pratique des maladies mentales suivi de considérations pratiques sur l'administration des asiles d'aliénés [electronic resource]Chapitre 6 sur 95 · II. Dagonet · texte numérisé non relu

II. Dagonet

Asile des aliénés de Sainte-Anne, mars 187C.

INTRODUCTION

On a cherché, de tout temps, à expliquer la cause intime et, eh quelque sorte, la raison organique des manifestations délirantes qui' caractérisent la folie. La difficulté de rattacher les phénomènes d'un ordre purement intellectuel aux conditions morbides, en vertu desquelles ils se manifestent, et souvent l'impossibilité de constater la lésion matérielle d'où dépendent les troubles, quelquefois les plus violents de l'intelligence, ont donné lieu, on le sait, à des recherches nombreuses et aux opinions les plus divergentes.

Sous ce rapport deux tendances extrêmes se sont produites dans la science ; elles ont eu dans les dernières années un retentissement considérable, particulièrement en Allemagne. Les deux écoles, qui les représentent, ont été désignées sous le nom, l'une à'école spiritualiste, 1 autre d:ecole somatique ou matérialiste. Elles peuvent encore diviser aujourd'hui les personnes, surtout celles qui sont étrangères à l'étude de la médecme, et qui s'occupent d'aliénation mentale k un point de vue philosophique plutôt que médical.

L'école spiritualiste ou psychologique a son origine dans la doctrine de Stahl. Ce philosophe admettait, on le sait, en dehors de la matière organisée, un principe supérieur de développement et de conservation sans lequel tout composé organique devait immédiatement se décomposer. Ce principe supérieur n'est autre que l'âme ; c'est elle qui est chargée de réagir contre la corruption inhérente à la matière. Si le désordre s établit dans les organes de l'économie, c'est parce que l'âme

vient elle-même à être troublée par la désobéissance de l'homme à Dagonet.

INTRODUCTION

la mission qu'il a reçue, et par son entraînement vers une tendance contraire aux principes qui reposent sur la morale.

Ce système, qui porte encore le nom d'ammisme, admet que l'âme est le principe de la vie, et la cause unique des phénomènes qui s'accomplissent dans le corps ; c'est elle qui crée l'embryon et qui a la suprême direction des diverses fonctions de l'économie.

Un des illustres représentants de cette école, Heinrolh, exagérant encore cette abstraction métaphysique pour ce qui concernait la folie, en fit le traitement même de cette maladie. Il soutenait que l'aliénation n'était qu'une maladie de l'âme, et qu'elle était engendrée par le vice et la dépravation. Les lésions cérébrales que l'on rencontrait, dans quelques cas, seraient, suivant lui, l'effet et non la cause de ce fâcheux état de l'âme.

Cette théorie, sur le peu de fondement de laquelle nous n'avons pas à insister, ferait dépendre la folie de la moralité même de l'individu; elle tend <'i jeter une sorte de défaveur sur ceux qui sont atteints d'aliénation : enfin elle est en contradiction directe avec l'observation des faits. On voit en effet, et Esquirol en a fait la remarque, les hommes doués des sentiments les plus honnêtes et les plus moraux, frappés h chaque instant de cette maladie; et souvent, au contraire, les criminels lés plus endurcis et les hommes d'une perversité notoire en sont exempts.

Une division de l'école spiritualisle n'arrive pas cependant jusqu'à cette conséquence, elle n'adopte pas les conclusions de Heinroth, elle les condamne même de la manière la plus formelle. Suivant Ideler, la sensibilité morale est le point de départ de la folie. L'homme a des penchants ou des tendances dont le but est de stimuler son activité. Tous ces penchants ont une force d'expansion égale, et, pour ainsi dire, illimitée. S'ils se développent également, parallèlement, l'homme conserve son calme, son repos, et le bonheur qui leur est attaché; mais si l'un des penchants vient à prédominer, s'il s'exagère outre mesure, il se transforme en une véritable passion qui exerce son empire sur nos idées, notre jugement, nos sentiments, et qui entraîne bientôt le passage de l'état normal, de l'état de santé à celui d'aliénation.

On ne saurait nier que cette théorie ne repose déjà sur des faits d'une observation exacte. En effet, nous le verrons plus loin, les impressions morales, les passions, les chagrins, les soucis de toutes sortes ont une influence considérable, une prédominance marquée sur les diverses causes qui peuvent développer l'aliénation mentale ; mais c'est en déterminant une action directe, matérielle, sur le système nerveux, sur les parties qui servent à l'expression môme des facultés, qu'elles produisent le trouble de l'intelligence, et non pas en détruisant cet heureux équilibre des penchants, des instincts, des passions qui n'existe même pas chez l'homme le mieux favorisé sous ce rapport ; car c'est justement la prédominance de telles ou telles dispositions morales ou instinctives,

qui constitue la diversité du caractère et de l'esprit si nécessaire aux bonnes conditions de la vie de relation.

L'école somatique tombe, elle aussi, dans un excès opposé : elle rejette bien loin de semblables théories. Pour elle, la source unique des maladies mentales est non-seulement dans l'organe cérébral, mais encore dans les différents viscères de l'économie. Suivant Jacobi, le représentant le plus distingué de cette école, les maladies improprement appelées psychiques ou mentales ne seraient que les symptômes d'une affection somatique ou organique, et le siège devrait en être recherché dans la lésion de tel ou tel organe, ou plutôt de tel ou tel appareil organique. Dans cette théorie chaque organe aurait pour ainsi dire sa signification psychique, morale. Son développement plus ou moins exagéré donnerait lieu à telle ou telle disposition de l'âme, et sa lésion produirait en conséquence telle ou telle forme de troubles intellectuels. On comprend quel appui ont dû apporter à cette théorie les données mêmes de la physiologie; on voit en effet certaines dispositions organiques, certaines lésions viscérales devenir une cause puissante du développement de l'une ou l'autre des diverses formes d'aliénation; mais on doit considérer qu'il n'y a souvent dans ce fait qu'une cause déterminante dont l'action serait insuffisante, s'il n'existait déjà une prédisposition particulière.

On a beaucoup discuté pour savoir si l'aliénation était une maladie de l'âme, une maladie de l'esprit, ou une maladie du corps. On a dit : l'aliéné n'est qu'un homme qui se trompe, ou que la passion égare. On s'est fondé, pour soutenir une semblable opinion, sur les arguments suivants :on ne trouve pas de lésion cérébrale chez un grand nombre d'aliénés ; dans la plupart des cas, la folie serait d'origine purement morale ; un grand chagrin, une grande peine aurait suffi'pour la déterminer; enfin on la guérirait souvent par un traitement purement moral ; les moyens moraux employés, tels que le raisonnement, l'appel aux sentiments, ne s'adressent en effet qu'à l'esprit et restent impuissants pour reconstituer un cerveau malade dans son état normal.

Ces raisonnements ne sauraient évidemment prévaloir contre l'observation rigoureuse et scientifique des faits.

Sans doute l'aliéné est un homme qui se trompe et que la passion égare, mais c'est plus que cela; c'est un homme malade dont l'affection présente un ensemble de phénomènes morbides qui a ses caractères variables, multiples, complexes, que nous lâcherons de résumer avec les détails nécessaires.

La folie, d'après Griesinger, réside dans l'état de l'esprit dans lequel l'appréciation vraie des faits, qui se succèdent dans la conscience n'est plus possible. Comme dans les émotions, le moi ne conserve plus le calme nécessaire pour distinguer les faits qui se succèdent dans la conscience avec une attention et un abandon complets ; une juste appréciation et une saine délibération ne sont plus possibles.La perte du libre

4 INTRODUCTION

arbitre est la conséquence de cet état et le fait essentiel de la folie (1).

Si la folie, dit avec raison le docteur Renaudin (2), n'était autre chose qu'une maladie morale, affectant exclusivement l'élément moral de notre existence, comment établirions-nous une distinction entre les erreurs de l'aliéné et tant d'erreurs analogues qui ont cours dans le monde. Les superstitions diffèrent cependant de la monomanie religieuse ; l'ambition, l'orgueil ne sont pas la monomanie ambitieuse, etla perversion morale des criminels n'est pas celle des aliénés. La manifestation psychique ne suffit donc pas à elle seule pour caractériser l'aliénation mentale.

« Quelque opinion que l'on professe touchant la nature essentielle de l'esprit et louchant son indépendance de la matière, il est unanimement admis, dit Maudsley, que les manifestations de l'esprit se font par le système nerveux et sont affectées par la condition des parties de ce système qui y contribuent. Si ces parties sont en santé, les manifestalions sont elles-mêmes saines; si les organes sont malades, ses manifestations sont maladives. L'insanité est, en fait, un dérangement du cerveau produisant un dérangement de l'esprit, ou, pour en définir la nature avec plus de détail, c'est un trouble des centres nerveux, organes spéciaux de l'esprit, produisant un désordre de l'intelligence, du sentiment ou de l'action, soit ensemble, soit séparément, à un degré et d'une espèce suffisants pour rendre l'individu incapable des relations ordinaires de la vie. »

« De nombreux faits, ajoute l'auteur que nous citons, autorisent la science mentale inductive à poser comme généralisation, qu'un état de conscience peut être modifié expérimentalement, par les agents qui modifient la constitution moléculaire des parties du système nerveux servant aux manifestations de la conscience. Qu'on voie, par exemple, comment le hachich ou l'opium modifie, à un degré remarquable, les conceptions relatives à l'espace, au temps, etc. (3). Quelle que soit la cause qui a présidé au développement de l'aliénation, elle a d'abord porté son action sur l'organe qui sert d'instrument à la pensée. Le trouble qui en résulte, dynamique dans un grand nombre de circonstances, ne tarde pas, s'il persiste, à déterminer des lésions organiques définitives et facilement appréciables, après la mort, à nos moyens d'investigations . »

Le cerveau est évidemment l'organe, l'instrument immédiat de la pensée, c'est un fait que confirment d'une manière incontestable l'observation clinique et les données scientifiques les plus certaines.

«L'étude de l'âme isolée du cerveau, dit avec raison Bûchez, comme l'étude du cerveau isolée, abstraction faite de l'âme, sont des prétentions dont la réalisation est impossible. »

« Les anatomistes, continue cet auteur, sont loin de regarder le cer-

(1) ProsperDespines, De la folie philosophique ou psijch.,i^.dSS, 1875.

(2) Renaudin, Rapiiorl sur l'Asile de Fni7is, 1844, p. 7.

(3) Maudsley, Crime et folie, 1874, p. 14 et 15.

veau comme un organe unique et comme une sorte de table rase dépourvue de toute disposition spéciale où l'on pourrait mettre tout ce qu'on voudrait. Loin de là, au contraire, on le considère en général comme une collection d'organes multiples, doués chacun d'aptitudes spéciales.

« J'ai été, dès le début, ajoutele docteur Bûchez, et je suis encore opposé à ce qu'on appelait la doctrine de Gall ; j'ai pensé, et j'ose le dire avec la majorité des médecins, que la cranioscopie était une erreur sinon un charlatanisme ; j'ai trouvé que la nomenclature des facultés et des aptitudes imaginées par ce docteur était absurde, au point de vue philosophique ; qu'elle n'était nullement justifiée et parfaitement incomplète. Mais autre chose est l'idée générale, qui d'ailleurs n'est pas de Gall. De celle-là on peut affirmer qu'elle est rigoureusement exacte. Le cerveau est donc une collection de petits organismes spéciaux, ou d'aptitudes multiples; mais quel est le nombre, quelle est la nature de ces aptitudes?

«Quant au nombre, Charles Bonnet disait que chaque filet nerveux ou plutôt chaque trajet nerveux était une aptitude spéciale ; cela serait possible ; rien ne le prouve, rien ne le nie ; dans cette question de nombre notre ignorance est complète. Quant à la nature des aptitudes, les opinions sont nombreuses et variées ; mais j'ose dire qu'il n'y en a aucune soit d'acceptée, soit même un peu probable ; il faut donc encore avouer notre ignorance (1). »

Quoi qu'il en soit, le cerveau subit diverses transformations en rapport avec le développement des facultés ; ce résultat, on l'observe dans l'échelle animale aussi bien que chez l'enfant à mesure qu'il devient homme. Quelques physiologistes semblent même croire que le cerveau peut encore se développer à un âge avancé, chez ceux surtout qui se livrent à de fortes études.

Ce n'estpas seulement la masse du cerveau, dit Onimus, qui différencie les ^ animaux entre eux, etl'homme intelligent de l'idiot; mais plus ons'élève dans la classe des êtres, plus les cellules nerveuses cérébrales, dites encore cellules corticales, deviennent nombreuses, plus les circonvolutions deviennent fréquentes, pour offrir une surface plus grande à la substance grise, c'est-à-dire à la partie du cerveau composée de cellules. Longet a constaté que, chez l'idiot, on trouvait toujours les circonvolutions cérébrales moins profondes, et la substance grise moins considérable que chez l'homme d'intelligence ordinaire. S'il est donc vrai que le poids du cerveau a une influence réelle sur le plus ou moins d'intelligence des individus, il est surtout nécessaire, à ce point de vue, de considérer l'épaisseur et l'étendue de la substance grise, c'est-à-dire la quantité de cellules nerveuses que renferme le cerveau (2).

Les facultés intellectuelles, comme le fait remarquer M. Vulpian, considérées en masse, ont pour point de départ les lobes ou hémisphères

(l)Ch. Bonnet, Ann. médico-psijch., 1854, p. 166. ^2) D' Onimus, Philosophie positive, 1868, p. 355.

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