‹ Nouveau traité élémentaire et pratique des maladies mentales suivi de considérations pratiques sur l'administration des asiles d'aliénés [electronic resource]Chapitre 7 sur 95 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

cérébraux. L'anatomie comparée fournit ici des données précises. Elle fait voir que les lobes cérébraux subissent un accroissement de volume au fur et à mesure que l'intelligence se développe ; les expériences physiologiques conduisent à des résultats bien plus nets. — Un animal auquel on enlève les lobes cérébraux, perd immédiatement les facultés intellectuelles qui lui sont départies. Les observations pathologiques ne sont pas moins démonstratives ; elles font voir que c'est bien la substance grise du cerveau qui est la partie véritablement active de ce centre nerveux, comme l'appelaient déjà Willis et Yieussens, et que c'est dans cette substance grise qu'ont lieu tous les processus intellectuels, comme le disent Foville, Parchappe, etc., comme le pensent tous les physiologistes actuels. En effet, tandis que les lésions du cervelet, des couches optiques, des corps striés, enfin des masses médullaires blanches des hémisphères, ne déterminent d'ordinaire aucun trouble permanent et bien accentué des fonctions intellectuelles, au contraire les altérations delà substance grise, des circonvolutions, ou bien les excitations de celte substance engendrent nécessairement un affaiblissement ou une exaltation de ces fonctions, suivant la nature de l'altération, et la période à laquelle elle est arrivée; c'est ainsi qu'on peut expliquer les effets des raéningo-encéphalites diffuses ou ceux des simples méningites. Le foyer d'activité cérébrale étant ainsi bien reconnu, il n'est pas permis de douter que ce ne soit là, également, le point de départ de la démence et de la manie (d).

C'est dans la substance grise, dit d'autre part M. Luys (2), que viennent aboutir les impressions sensorielles, celles qui sont produites par les sens externes, comme celles qui sont fournies par les viscères et les organes de l'intérieur, en un mot, comme on les appelle, les impressions externes, et les impressions internes.

Ces impressions, suivant cet auteur, sont transmises à la couche optique, et celle-ci, par un système de fibres et de communications, les transmet uniformément à la substance corticale des circonvolutions cérébrales, siège des facultés tant affectives qu'intellectuelles,

« Les impressions sensitives, dit cet auteur, émanées de la trame des viscères, obéissent à la loi de convergence commune à toutes les fibres centripètes, et viennent se disséminer, ainsi que Schiff l'a démontré, au sein des dépôts de la substance grise qui tapissent les parois internes et inférieures des couches optiques. C'est là qu'est le véritable sensorium spécial des impressions émanées des réseaux périphériques, des plexus viscéraux, c'est là que ces impressions rayonnent dans toutes les directions delà périphérie corticale, pour l'impressionner d'une façon spécifique en rapport avec leurs provenances et susciter une série d'idées

(1) Vulpian, cité par Littré, Pliit. posit., nov. et déc. 18G7, p. 338, 339 et suiv.

(2) Luys, Recherches sur le système nerveux cérébro-spinal, sa structure, ses fonctions et ses maladies. Paris, 18G5.

de nature variée. C'est là que, par une action récurrente, les modalités diverses de l'intellect, les diverses émotions morales viennent retentir, pour déterminer immédiatement à distance, grâce aux chaînons des plexus de la région centrale, ces perturbations fonctionnelles si variées que peuvent ressentir inopinément les appareils viscéraux de la vie organique, sous rinHuence d'un ébranlement primitif parti de la périphérie du cerveau (1). »

En déflnitive, l'homme intellectuel et l'homme matériel disposent chacun d'un ordre de nerfs parfaitement dislinct. L'un encéphalique, l'autre ganglionnaire; la moelle vertébrale paraît être l'organe intermédiaire entre la vie intellectuelle et la vie organique. La substance corticale du cerveau- est constituée par une infinité de cellules nerveuses toutes rehées entre elles, et qui ont pour rôle de transformer les sensations en perceptions, et de présider aux diverses opérations de la vie intellectuelle. Mais comment se fait cette mystérieuse transformation ; comment a lieu cette union si étroite du corps et de l'esprit ? Que se passe-t-il, en définitive, dans le cerveau, lorsque la pensée vient à se manifester, lorsque sous l'influence de certaines émotions on la voit s'exalter, se suspendre, présenter en un mot les formes les plus variables?

LedocteurLuys a exposé,dans un récent travail (2), des considérations pleines d'intérêt sur les phénomènes réflexes dans les manifestations de la vie intellectuelle, phénomènes qui constituent bien certainement l'un des caractères les plus ordinaires de l'aliénation mentale. Ces actions réflexes comparables aux manifestations similaires dont la moelle épinière est le siège, s'exercent d'une façon automatique et la plupart du du temps en dehors de la volonté et de la personnalité consciente. Mais il existe, entre la moelle et le cerveau, cette différence que les actions réflexes spinales nécessitent chaque fois pour se produire une nouvelle excitation périphérique ; tandis que, au contraire, les actions réflexes cérébrales une fois développées peuvent se répéter motu proprio, par suite de cette propriété qu'ont les éléments nerveux d'emmagasiner en quelque sorte l'impression sensorielle qui, elle-même, a dû passer à travers différents foyers de renforcement.

« Les opérations de l'esprit, ajoute M. Luys, se maintiennent aussi fixes, aussi étincelantes dans nos réserves intellectuelles que les impressions sensorielles qui ont mis notre sensibilité en émoi. Les richesses accumulées de l'intellect deviennent, comme les impressions sensorielles dans le domaine des phénomènes psychiques, des forces vives latentes, des foyers autogéniques toujours actifs qui suscitent les opérations de l'esprit, provoquent des souvenirs anciens, les associent de mille

(1) Luys, Système nerveux, p. 340,

(2) Luys, Etudes de "physioloyi". et de pathologie cérébrales. Des actions réflexes du cerveau. Paris, 1874.

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manières auxincitations récentes et deviennent ainsi par leur succession, leur reviviscence incessante, les agents les plus efficaces de l'activité que nous dépensons tous les jours. »

« On peut donc dire qu'en raison môme de celte persistance des impressions extérieures dans l'intimité des éléments nerveux, le passé de nos impressions, de nos émotions, des opérations de notre esprit se relie par mille et un chaînons à notre sensibilité, à notre émotivité, à notre activité récente, etc.. »

«Dans les conditions morbides de l'activité nerveuse, cette curieuse propriété qu'ont les éléments nerveux de retenir les impressions sensorielles qui les ont une fois ébranlés et de persister à la suite dans une sorte d'éréthisme catalepti forme, se révèle parfois avec des modalités plus ou moins accusées. C'est ainsi qu'on trouve, cités par les différents auteurs, de nombreux exemples de la persistance morbide plus ou moins prolongée d'une impression sensorielle (1). »

Mais comment expliquer cette singulière propriété qu'aurait la matière nerveuse de conserver, de retenir les faits d'un ordre purement intellectuel et moral pour les adapter au besoin aux nouvelles conditions de la vie intellectuelle ; c'est là un problème qui restera sans doute bien difficile à résoudre.

« La théorie organique des substrata, des empreintes laissées dans le cerveau par chaque acte, dit le docteur Despine (2), est généralement adoptée parles psychologues anglais, qui croient expliquer tous les actes de l'esprit par l'activité moléculaire du cerveau. En attribuant à la matière organique une faculté conservatrice que l'on a toujours attribuée à l'esprit, les psychologues ont-ils accompli un progrès? Ont-ils donné, comme ils le supposent, une explication de la mémoire? Nous ne le pensons pas. Vouloir expliquer des facultés, des pouvoirs, nous paraît être une prétention qui ne peut pas aboutir. Nous n'avons qu'à les constater. Tout au plus pouvons-nous trouver les conditions physiologiques dans lesquelles s'exercent ces facultés, mais les facultés elles-mêmes ne s'expliquent pas, elles ont été données par la nature aux êtres qui les possèdent, et cela au moyen de certaines conditions organiques, parce qu'elles sont nécessaires au but pour lequel ils ont été créés, "etc. »

Le docteur Vedié (3) a développé, de son côté, quelques considérations intéressantes que nous résumerons d'une manière succincte.

La faculté d'être ému, dit-il, d'éprouver des sentiments, des passions, en un mot, Vémoiion, a sa source soit dans les impressions agréables ou désagréables qui viennent du dehors et sont transmises par les sens; soit au contraire dans une cause véritablement interne qui résulte, par exem-

(1) Luys, Études de phtjsiol. et de pal/i. cérébr. Paris, 1874.

(2) D"^ Piosper Despine, De /a folie ou point de vue p/iiiosop/i. ou psyc/i., 1875, p. 2i.

(3) Vedié, Influence des causes morales stH' le système nerveux. {Ann. médicopsych.f janvier 1874.)

pie, des opérations de l'esprit, de la conscience, de l'imagination, du réveil de certains souvenirs, etc. Dans les deux cas il y a ébranlement du système nerveux central, qui se propage aux différentes parties de l'être tout entier, retentissant plus particulièrement, suivant les circonstances, sur certaines parties ; c'est cet ébranlement que l'on désigne sous le nom d'émotion.

On mesure l'intensité de l'émotion aux perturbations produites dans les diverses fonctions de l'économie, changement de coloration du visage, larmes, oppression, élouffement, palpitations, etc.

La sensation qui juge la perception, qui en donne Vidée, phénomène intellectuel, et l'émotion sont liées entre elles à tel point qu'on ne peut séparer ces deux opérations que comme étude; aussi, tout en trouvant excellente la division de nos facultés en trois principales: Tinlelligence, la sensibilité morale et l'activité, on doit reconnaître que l'une d'elles ne peut entrer en jeu sans mettre quelque peu en mouvement les deux autres ; en définitive ces trois facultés primordiales sont intimement liées entre elles, l'émotion est le trait d'union entre ridée et la détermination, c'est-à-dire entre la perception d'une impression et la réaction du sujet pour ou contre l'objet qui a causé l'impression.

L'observation et les progrès de la physiologie moderne sont arrivés à démontrer que les opérations de l'âme ne réagissent pas sur le corps dans quelques cas seulement, mais dans tous les cas sans exception; c'est-à-dire que les idées, les émotions et les déterminations s'accompagnent invariablement d'une modification organique. Toute" la pathogénie des causes morales de la folie est là.

Le système cérébro-spinal est évidemment l'instrument des modifications psychiques; mais l'observation prouve, en outre, que le grand sympathique aussi peut être influencé par l'ébranlement du système cérébro-spinal, ce qui s'explique par les connexions anatomiques de ces deux divisions du système nerveux. Il en résulte que les modifications psychiques peuvent retentir sur les fonctions de l'organisme humain.

Ce retentissement organique des causes morales une fois produit devient un fait purement physiologique, et dès lors soumis à toutes les variations individuelles : c'esl-à-dire que chez l'un, telle cause morale agira de préférence sur l'estomac, par suite d'une prédisposition quelconque; chez un autre sur les fonctions du foie, chez tel autre sur la nutrition en général, ou bien sur le cœur, les fonctions génératrices, etc.

L'émotion, en se répétant, peut arriver à dominer la volonté, de là la passion; l'individu devient passif. Les émotions peuvent être bonnes ou mauvaises, saines et malsaines; les premières exercent une influence heureuse sur l'organisme, les autres une influence funeste. Ce n'est que par exception qu'une émotion agréable produit des effets fâcheux^, la

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règle, c'est qu'il n'y a rien de meilleur pour stimuler toutes les fonctions que des émotions agréables (1).

Non-seulement on peut admettre des degrés variables dans l'intensité de l'émotion, dans sa durée plus ou moins longue, mais on observe encore dilTérentes espèces d'émotions correspondant plus ou moins à différents groupes d'idées ou de phénomènes intellectuels.

Bain, par exemple (2), reconnaît sous ce rapport les différentes espèces suivantes : 1° le genre d'émotion qui résulte de la surprise, de l'élonnement, dans lequel l'expression musculaire est fortement développée; le jeu de la physionomie, la gesticulation et la parole sont prédominants.

2° L'émotion de la terreur, qui excite quelquefois une trépidation convulsive de tout le système nerveux, accompagnée d'un étal de souffrance plus ou moins considérable. On peut rencontrer diverses formes d'aliénation qui affectent particulièrement ce sentiment. Dans l'alcoolisme, par exemple, l'expression de la terreur est dans certains cas portée au plus haut degré. L'individu, dont les sens restent fermés au monde extérieur, étranger à ce qui se passe autour de lui, le regard fixe, la figure injectée, ne semble plus soumis qu'aux incitations intérieures que provoque chez lui la frayeur qui le domine.

Le môme sentiment caractérise encore l'état panophobique, anxieux, que l'on a encore désigné sous le nom de pneumo-mélancolie, et que l'on observe dans cette forme remarquable d'aliénation où le délire ne semble apparaître que comme un phénomène secondaire, véritablement accessoire et fugitif. Mais, le plus souvent, le délire émotif entraîne le trouble intellectuel, pour se compliquer et se combiner avec lui de diverses manières. La crainte de l'enfer, de la damnation éternelle nous présente, dans une variété de la lypémanie reUgieuse, cette association de la perversion de l'intelligence en rapport avec une forme identique de la perversion du sentiment.

3° Le groupe des émotions tendres constitue un ordre bien marqué. Les émotions de tendresse agissent puissamment sur les régions glandulaires. Elles deviennent de plus en plus vives au fur et à mesure que l'enfant se développe, elles sont la source des attachements humains, etc.

Cette sorte d'émotivité se retrouve, avec une exagération maladive, dans certains états névropathiques ; par exemple, chez les hystériques. On la rencontre encore au début de la plupart des formes d'aliénation mentale. Au fur et à mesure que" les facultés intellectuelles baissent, que le système cérébro-spinal perd de son énergie, de son activité, on voit s'exagérer encore celte sensibilité anormale que l'on a désignée sous le nom de sensiblerie. C'est ce qu'on remarque surtout chez les individus qui ont été frappés d'attaques d'apoplexie, dans certaines formes

(1) D' Yedié, cil.

(2) Bain, The sensés and ihe intellect, ciié par Littré, Philos, pos., déc. 18G7, p. 350.

PHYSIOLOGIE PATHOLOGIQUE ET PATHOGÉNIE. H de paralysie générale, de démence paralytique, chez les vieillards, etc.

Les travaux de Tintelligence donnent lieu à un certain genre d^émolion qu'il serait intéressant d'étudier : telles sont les jouissances intellectuelles qui peuvent être portées jusqu'à l'enthousiasme et même à un véritable état d'extase.

Nous ne poursuivrons pas davantage celte étude de physiologie spéciale ; nous n'avons d'autre but que de chercher à démontrer que les principaux phénomènes, dans l'ordre intellectuel, correspondent à un genre particuher d'émotions, que les uns ne sauraient se produire indépendamment des autres, et que toute atteinte portée d'un côté a d'un autre côté son retentissement. Nous aurons plus loin l'occasion de revenir sur ce sujet.

La physiologie du sentiment, dit Littré, ne saurait être différente de celle de l'intellect. Pas plus qu'il n'y a d'organes spéciaux dans le cerveau pour diverses fonctions intellectuelles, de même il faut renoncer à chercher des organes pour les affections et les passions. L'office des cellules nerveuses est de transformer les idées et les impressions, de les associer dans une commune activité, dans cette région périphérique oîi puisent les nerfs, dans ce centre où ce qu'ils puisent est élaboré (1).

Il en est de même chez les aliénés où l'on retrouve associée l'idée délirante à côté de la perversion de la sensibilité morale, et de-l'anomalie des sentiments qui en est l'expression. Le délire émotif peut se manifester d'une manière isolée, en apparence, et avec une intensité plus ou moins grande ; mais, par suite du retentissement qu'il apporte du côté de l'intelligence, il est pour ainsi dire inséparable du trouble plus ou moins marqué des facultés intellectuelles.

Quoi qu'il en soit, ce que nous apprend la connaissance la plus superficielle de nous-mêmes, ce que nous démontre l'expérience de chaque jour, c'est l'action puissante que les organes exercent sur les facultés morales et intellectuelles, et réciproquement l'influence qu'exercent la pensée et les affections morales sur l'organisme.

On désigne, sous le nom générique de sympathies, ces influences réciproques des organes les uns sur les autres, et qui, sans aucun doute, sont dues aux irradiations du système nerveux.

Qu'un organe principal, par exemple, vienne à s'enflammer, et l'on voit aussitôt l'ouïe, la vue, acquérir une remarquable susceptibilité ; les facultés elles-mêmes, sous l'influence de l'état fébrile, peuvent éprouver une sorte d'excitation comparable Ix. celle que détermine l'ivresse.

On a prétendu avec raison, et l'observation le prouve, que le développement excessif, l'hypertrophie de certains organes, pouvait donner à nos facultés une direction particulière, et c'est à ce point de vue qu'on a pu dire que les différents viscères avaient leur signification psychique.

(1) Littré, Phil. pos., déc. 1807, p. 357.

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L'excitation fonctionnelle exagérée détermine, par exemple, des impressions inslinclives, des appétences, des passions qui exercent sur les facultés, sur l'attention, sur le jugement, sur notre volonté, une influence plus ou moins considérable. L'homme, a dit un illustre philosophe, est une intelligence servie par des organes; on pourrait affirmer, avec autant de raison, que l'intelligence est le plus souvent sous la domination des organes eux-mêmes; elle est en effet continuellement en lutte avec eux.

L'hypertrophie du cœur détermine, on le sait, chez ceux qui en sont atteints, une sensibilité exagérée ; elle les rend souvent incapables de se maîtriser, de conserver leur calme et leur sang-froid.

Les affections chroniques de l'estomac, des intestins, impriment au caractère une sorte de tristesse, de mélancolie; une digestion laborieuse alourdit la pensée; la faim l'exalte et pousse aux derniers excès.

Les organes génitaux exercent, dans les deux sexes, une influence qui a été de tout temps signalée par les observateurs. A l'époque de la puberté, lorsque les fonctions assignées aux organes de la génération commencent à s'établir, il se fait une sorte d'ébranlement de l'organisme tout entier, qui vient déterminer une excitation particulière sur les facultés morales et intellectuelles. Que cette transformation soit empêchée par une mutilation, par la castration, par exemple, comme cela est encore en usage chez quelques peuples de l'Orient, et l'on voit l'individu rester dans une sorte d'enfance. La castration empêche l'homme de devenir barbu, elle lui conserve une voix enfantine, elle le prive de courage, et le rend pusillanime. Quel plus remarquable exemple de l'empire que l'organisme vient exercer sur les facultés morales et intellectuelles ! C'est un fait d'observation vulgaire que celui de l'influence, chez les femmes, de la menstruation sur la disposition morale. Le docteur Berlhier nous en a fourni un grand nombre d'exemples (1), et l'on peut dire justement, avec le docteur Nonat, que l'utérus est jusqu'à un certain point le régulateur de la santé chez la femme.

L'habitude de l'onanisme amène peu à peu la perversion morale; c'est chez les individus adonnés à ces trisles excès, qu'on rencontre toutes les infamies qu'on a désignées sous les noms de pédérastie et de sodomie.

Certaines maladies générales, quelques névroses, la chlorose, donnent lieu à une sorte de bizarrerie, à de l'irritabilité; l'hystérie est surtout caractérisée par une disposition morale particulière ; les femmes hystériques sont mobiles, susceptibles d'une imagination inquiète; elles rient ou pleurent pour les motifs les plus futiles; elles ont enfin une propension particulière à commettre des actes nuisibles.

De tous les organes, le cerveau est le plus sensible à l'influence de la

(1) Berthier, Névroses menstruelles, Paris, 1874.

PIlYSIOLOrxIE PATHOLOGIQUE ET PÂTIIOGÉNIE. 13 Circulation. La vitesse du sang, sa quantité, sa nature agissent sur les phénomènes intellectuels. La réplétion des vaisseaux sanguins empêche les idées de se succéder avec rapidité et amène l'assoupissement. L'appauvrissement du sang occasionne différentes névroses, souvent même des hallucinations et du délire (1). Si l'on comprime les artères qui se rendent au cerveau, le patient tombe comme foudroyé. Tout le monde connaît l'élourdissement que l'on éprouve, lorsqu'on serre les parties du cou en rapport avec les carotides. Sur une tête séparée du tronc, on voit la vie et la chaleur revenir, lorsqu'on injecte du sang oxygéné et défibriné ; les paupières se soulèvent, les narines s'entr'ouvrent, la chaleur et la sensibilité renaissent, les yeux s'animent, regardent les personnes, et se meuvent dans leur orbite; les fonctions cérébrales reviennent et persistent aussi longtemps que l'on pratique l'injection du sang rouge. C'est ce qui résulte entre autres des expériences de Brown-Sequard(2).

Il n'y a pas jusqu'aux tempéraments eux-mêmes qui ne correspondent à certaines dispositions morales et intellectuelles. Le tempérament nerveux coïncide avec une sensibilité excessive, des passions mobiles qui se portent facilement jusqu'à l'exaltation. Le tempérament lymphatique s'accompagne d'une sorte de paresse intellectuelle, d'une imagination languissante, mais aussi d'un jugement droit et précis. Le tempérament sanguin, qui a pour caractère la vigueur des formes, a aussi pour caractéristique dans l'ordre moral, une imagination brillante, la franchise et le courage. Chez les personnes qui présentent les attributs du tempérament bilieux, on remarque une disposition à l'hypochondrie, à la tristesse, au suicide même, enfin un caractère irritable, opiniâtre, qu'un rien blesse et irrite (3).

Les sensations qui proviennent des différentes parties du corps, comme celles qui proviennent des sens, exercent donc sur la disposition d'esprit et d'abord sur la sensibilité morale une influence incontestable; mais la pensée, les sentiments, les impressions morales ont une action bien autrement puissante sur nos organes, et comme on l'a dit justement, c'est le moral qui tue le physique chez un grand nombre de personnes, c'est la lame qui use le fourreau. Comment nier, dit Bûchez, cette influence réciproque exercée sur le cerveau, tantôt par des phénomènes intellectuels, tantôt, au contraire, par des phénomènes d'ordre moral? Les idées mêmes ont une influence évidente sur le développement du cerveau. Les études entreprises par M. Serres donnent cette conclusion générale à savoir qu'à mesure que la civilisation s'élève, c'est-à-dire que la masse des idées, le nombre et la complication des relations et la somme des raisonnements s'accroissent, les parties antérieures et supé-

(1) Germain Sée, Dî< sang et des anémies. Paris, 1867.

(2) Onimus, Philosophie pos., p. 35G, juin 18G8.

(3) Ch. Létourneau, Pathologie morale.

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rieurcs du crâne, la partie cérébrale, en un mol, se développe. Le trou auriculaire semble reculer et se porter en arrière, le sphénoïde s'élargit, etc.

« Le mouvement des idées a donc une action sur le cerveau et le développe. Et comment n'en serait-il pas ainsi? Pourquoi le cerveau échapperail-il à la loi commune qui préside à la nutrition, à savoir que là où il y a activité, la circulation, la nutrilion et le volume augmentent (1). »

L'action de réfléchir, de combiner des idées, d'éprouver des émotions, produit entre autre phénomène, dit le docteur Vedié (2), une sorte de fatigue indéfinissable, de malaise, de douleur même, qui se concentre surtout dans la tête, dans le cerveau.

On a remarqué aussi qu'un travail intellectuel s'accompagne toujours, au bout d'un certain temps, d'une sensation très-nette de faim ou d'un besoin d'excitants, ce qui indique évidemment une déperdition de force nerveuse.

Lorsque les phénomènes psychologiques sont en activité, il se fait un afflux de sang plus considérable dans les artères cérébrales. Ce résultat, bien connu depuis longtemps, fait déjà pressentir une élévation subite de température, un échange plus grand de matériaux dans la trame nerveuse.

M. le professeur Gavarret a fait connaître (3) les intéressants détails suivants :

« Langlois et Cowper, puis M. Brown-Séquard, ont établi, le premier par le raisonnement, les autres par des expériences qui sont demeurées célèbres, que le sang artériel entretient les fonctions du système nerveux, et que son absence entraîne l'abolition des fonctions cérébrospinales. D'un autre côté, l'exhalation d'acide carbonique et la température du corps éprouvent une élévation appréciable, dans le cas d'activité mentale.

La chaleur, dit Burdach, augmente par l'effet de l'espérance, de la joie, de la colère et de toutes les passions excitantes.

Martin a vu la température monter de 35°, 5 à 37", 3 dans un violent accès de colère.

M. Lombard a fait des expériences analogues.

M. Schiff a prouvé également que la température des nerfs augmente, lorsqu'ils sont en jeu pour une cause quelconque.

Enfin M. Byasson a démontré que le travail cérébral, aussi bien que le travail musculaire, s'accompagne d'une production d'urée plus abondante, ce qui prouve une production de calorique plus grande que dans l'étal normal. Il est donc suffisamment établi que les manifestations de

(1) Bûchez, Ann. méd. psych., p. IGG, 1854.

(2) Vedié, Op. cit.

(3) Gavarret, Physique biologique. Les phénomènes physiques de la vie. Paris, 1869.

l'esprit, de l'âme, s'accompagnent d'un travail du système nerveux, et même que ce travail peut être mesuré par la production des combustions qui se passent dans la trame du tissu cérébro-spinal.

Les effets physiologiques, produits par les causes morales sur le grand sympathique, se révèlent par le raisonnement; ils sont incontestables. Les changements de coloration du visage, les troubles divers produits dans tous les organes sous l'influence de causes morales vives révèlent l'action des phénomènes psychologiques sur les vaso-moteurs, et prouvent évidemment que l'ébranlement du système cérébro-spinal se communique au tronc même du grand sympathique.

Jacubowitch a décrit, sous le nom de sympathique, une colonne de la moelle épinière qui se dislingue par sa teinte un peu jaiine et qui se trouverait dans l'angle rentrant formé par la corne postérieure et la commissure grise. Les cellules qui la composent ont des caractères trèsdistincts de ceux des cellules motrices et sensitives. Elles ont, suivant M. Poincaré, une grande analogie, sinon une identité parfaite avec les cellules des ganglions sympathiques. Or, comme le sympathique paraît être indispensable à l'innervation vaso-motrice, il est rationnel de supposer que les cellules de Jacubowitch sont aussi affectées à la contraction des fibres vasculaires. Comme les cellules motrices qui reçoivent, nonseulement par les fibres encéphaliques les ordres de la volonté, mais qui provoquent encore par elles-mêmes la contraction des muscles, elles sont également créatrices, génératrices de la force vaso-motrice, et l'ébranlement transmis des parties encéphaliques se propage successivement dans toute la chaîne non interrompue de ces cellules ; de même que, dans un système de rouages engrenés les uns dans les autres, le mouvement d'un seul peut entraîner celui des autres. C'est grâce à cette disposition que les émotions qui prennent naissance daus le cerveau peuvent aller mettre en jeu les vaso moteurs de la tête, et traduire extérieurement le sentiment éprouvé soit par la rougeur, soit par la pâleur des joues, etc.. (1).

Les divers sentiments qui viennent agiter Tâme, l'esprit de l'individu, se manifestent au dehors par les expressions différentes que prennent le visage, le regard, la physionomie, l'attitude, les gestes, le froncement plein de colère du front, le gracieux sourire de la bouche, le grincement des dents, le dédaigneux mouvement des ailes du nez, la contraction du poing, la tenue orgueilleuse de la tête ou son affaissement, l'abaissement désespéré des paupières, leur élévation, en un mot par toutes les modifications que subissent la voix, le chant, le rire, les pleurs, les soupirs, les cris, les gémissements, etc. (2).

^ Les organes de la digestion, l'estomac, les intestins sont soumis à l'action de cette influence morale ; ils cessent d'agir sur les aliments

(1) Poincaré, Leçons sur la physiologie normale et pathol. du syst. nerveux, p. 100.

(2) Jessen, Versuch einer mssensclwftl. Begrundung der Psychologie. Berlin, 1855.

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qu'ils contiennent, dès que l'individu vient à éprouver des impressions violentes.

Tout le monde sait que des causes purement nerveuses peuvent déterminer des vomissements, des indigestions, l'ictère même; les organes de la génération sont placés plus directement sous l'influence de l'imagination ; l'idée seule d'un objet aimable suffit pour déterminer l'excitation génitale. Les émotions morales ont sur les organes de la circulation une action toute-puissante; sous leur influence, le sang est rapidement lancé vers le cerveau, le cœur est altéré dans son rytbme, et dans le jeu normal de ses pulsations.

C'est sur le cœur que l'émotion a tout d'abord son retentissement ; dans le langage vulgaire on a l'habitude de désigner, comme n'ayant pas de cœur, celui que rien ne vient plus émouvoir. Presque toutes les émotions, dit Jessen (1), ont leur retentissement sur le cœur, et c'est pourquoi le cœur a été considéré comme le siège de la sensibilité morale, à tel point que l'on confond dans presque toutes les langues, cœur et faculté de sentir.

Gratiolet racontait qu'un médecin, préoccupé de certaines sensations ressenties du côté du cœur, examinait fréquemment son pouls. Au bout de quelque temps apparurent des troubles graves de la circulation, on lui prescrivit de ne plus faire cet examen; cette précaution suffit pour amener la guérison. Il se rendait malade lui-même.

« L'axe cérébro-spinal^ dit le docteur Poincaré, est constitué de telle façon que ses diverses parties sont solidaires les unes des autres; par l'intermédiaire de ses nerfs il rend même les fonctions jusqu'à un certain point solidaires les unes des autres. C'est pour cela que les ébranlements, nés dans les couches intellectuelles et affectives du cerveau, peuvent à leur tour se propager jusque dans le cœur et faire de cet organe un moyen d'expression. — De môme, pour les organes génitaux, l'excitation et le spasme qui en résulte peut provenir de deux ordres d'incitations: d'une part, celles qui leur sont apportées par les racines sensilives et les cellules des cornes postérieures, et qui proviennent de l'état des organes génitaux eux-mêmes, soit des attouchements, soit de l'accumulation du liquide spermatique; c'est le mécanisme réflexe ordinaire, c'est l'excitation d'origine physique; d'autre part les incitations qui sont apportées par des fibres encéphaliques, faisant partie des cordons antérolatéraux, et qui prennent naissance dans une idée, dans un sentiment ; c'est l'excitation d'origine morale. C'est par ces fibres encéphaliques que s'établit l'influence si connue du moral sur le physique. De même les impressions, nées dans les organes génitaux, se transmettent à travers la substance grise de la moelle, comme toutes les impressions, jusque dans l'encéphale, et peuvent alors faire naître les idées érotiques; c'est

(1) Jessen, Psych., p. 280-

ainsi que s'établit l'influence non moins incontestable du physique sur le moral. Les cellules intellectuelles directement stimulées par la sensation spermatique peuvent, à leur tour, stimuler les autres cellules cérébrales, et apporter une certaine surexcitation dans tous les actes de l'intelligence. C'est une ivresse intellectuelle d'origine génitale (1). »

Il est arrivé, maintes fois, qu'on a combattu les constipations les plus opiniâtres au moyen de pilules de mie de pain. Les malades dont l'imagination était frappée au sujet de l'efficacité de ces pilules, mettaient eux-mêmes en action les muscles chargés de l'excrétion à l'heure indiquée.

Bucknill (2) cite un exemple remarquable de l'influence de l'imagination sur l'organisme, qu'il a pu vérifier lui-même.

Une dame voit la porte en fer d'an établissement se refermer brusquement sur un enfant auquel elle s'intéressait particulièrement, elle s'imagina aussitôt qu'il avait dû avoir la cheville brisée, ce qui n'était pas. Mais celte pensée lui causa une émotion violente, et, chose remarquable, elle sentit presque tout à coup à la cheville correspondante à celle qu'elle croyait avoir dû être écrasée chez l'enfant, une douleur si violente, que le retour chez elle lui fut extrêmement pénible ; en arrivant, le pied était enflé, et elle fut obligée de garder le lit pendant plusieurs jours.

Si une émotion puissante, ajoute Bucknill, peut avoir une semblable action sur une partie limitée, on comprend qu'une idée fixe, chez quelques hypochondriaques, puisse à elle seule déterminer l'affection qui est précisément l'objet de toutes leurs appréhensions. Sous l'influence de l'émotion les sécrétions peuvent se vicier, le lait de la nourrice est suspendu ou devient impropre à la vie de l'enfant. On a prétendu que la morsure d'un chien en fureur pouvait donner la rage (3). Il paraît démontré que le venin de la vipère est plus dangereux quand l'animal est irrité. Comment celte surexcitation morale vient-elle agir et vicier l'humeur sécrétée : est-ce en exagérant les principes actifs? c'est ce que la physiologie ne saurait résoudre (4).

Quoi qu'il en soit, les passions, les sentiments ont, comme chacun le sait, une influence considérable, non-seulement sur l'activité intellectuelle, mais encore sur l'organisme tout entier. La joie, dit Jessen, donne aux idées une vivacité plus grande, elle rend communicatif, elle ajoute à l'expression une plus grande facilité : elle imprime à la circulation, à la chaleur, à la coloration de la peau et des joues une activité plus grande; elle augmente le sentiment de la force et de la puissance musculaire, elle facilite la digestion, etc. La colère a sur l'organisme des

(1) Poincaré, op. cil., p. 81, 82, 91. <2) Bucknill, op. cit., Mélanc. hyp.

(3) Bul. de l'Acad. de méd., 1863-1864, t. XXIX.

(4) Charlea Létourneau, Physiologie des Passions, p. 81.

Daconnbt. 2

INTRODUCTION

effets plus violents, plus impétueux, elle précipite les mouvements du cœur et projette avec violence le sang dans la tête; elle provoque des mouvements en quelque sorte réflexes des muscles, la fermeture du poing, le froncement des sourcils, le grincement des dents, le tremblement des membres ; elle exagère le sentiment de la force, à tel point, que l'individu en colère s'élance sans crainte à travers tous les obstacles. L'homme triste, souffrant, recherche la solitude, et sa pensée se maintient dans une sorte d'uniformité; il n'y a plus chez lui ni abondance ni variété dans les idées. La circulation du sang est entravée, le pouls se ralentit, les extrémités se refroidissent, le visage devient pâle, terne, les mouvements nonchalants. L'individu n'a plus le sentiment de sa force, il a une tendance singulière à rester dans l'indifférence et l'immobilité; des troubles divers de la respiration, de l'hématose, de la digestion ne tardent pas à apparaître; il en est de même pour la peur, la frayeur, etc. (1). Nous n'analyserons pas davantage les effets sur l'organisme des passions expansives, ceux des passions dépressives ; c'est une élude qui ne saurait avoir ici sa place, on trouvera des développements intéressants sur ce sujet dans différents ouvrages de psychologie et de physiologie, ceux de Renaudin, de Jessen, de Béclard, etc.

L'exaltation du sentiment détermine surtout l'influence la plus remarquable sur les facultés inlellecluelies, soit en les excitant, soit en les suspendant. On pourrait citer, sous ce rapport, le fait de Rouget de l'Isle, comme un exemple remarquable de surexcitation, imprimée par une forte émotion aux facultés intellectuelles. Rouget de l'Isle était, on le sait, à dîner chez le maire de Strasbourg, dîner égayé par la présence des deux aimables filles de Dietrich, et pendant lequel on dégusta des vins fins ; Dietrich exprima à son convive le regret qu'il n'y eût pas un chant de guerre national, au lieu de l'infâme Carmagnole, et du Ça ira; puis il engagea le jeune sous-lieutenant à composer un hymne patriotique. Rouget de l'Isle rentre chez lui, l'émotion le gagne, il prend son violon, et trouve dans les preniiers coups d'archet les notes inspirées. Les paroles, racontait-il, me venaient avec l'air, l'air avec les paroles. Mon émotion était à son comble; mes cheveux se hérissaient. J'étais agité d'une fièvre ardente ; une abondante sueur ruisselait de mon corps; je m'attendrissais, et des larmes me coupaient la voix (2).

Et l'hymne national prit naissance au milieu de cette extrême surexcitation.

Les troubles les plus graves du système nerveux, la paralysie, les convulsions ont pu dépendre d'un état fâcheux de l'esprit, et se produire sous l'influence de certaines idées, de certaines émotions. Le J. Uussel Reynolds (3) rapporte quelques formes de paralysie qui dépendaient

(1) Jessen, op. cit.

(2) Charles Létourneau, Physiol. des Passions, p. 77.

(3) Russel Reynolds, Gaz. méd. de Paris, 20 nov. 1869.

desidéeset des sensations. Les symptômes qui, d'après l'auteur, pouvaient exister pendant un temps très-long et résister à toutes sortes de traitement, disparaissaient complètement en même temps que la disposition morale qui les avait fait naître. Non-seulement des troubles psychiques ont quelquefois déterminé des phénomènes morbides, mais il n'est pas rare de voir ceux-ci, lorsqu'ils existaient, prendre alors une intensité plus grande. Dans quelques circonstances le médecin, en dissipant l'état hypochondriaque, afait disparaître du môme coup des symptômes d'une incontestable gravité. De pareils cas, qui peuvent se terminer d'une manière funeste, ne doivent donc pas être considérés légèrement, mais il faut au contraire leur accorder la plus grande attention, et les traiter par des moyens moraux en même temps que thérapeutiques et hygiéniques.

Non-seulement les impressions morales peuvent exercer leur action sur nos propres organes, mais on voit encore cette influence se manifester et se propager d'un individu sur plusieurs autres.

On ne saurait nier, par exemple, l'empire que quelques personnes peuvent avoir les unes sur les autres. L'action de rire, de bâiller, se propage avec un irrésistible entraînement dans une assemblée.

C'est à ce fait que se rattache l'influence de l'imitation comme cause, par exemple, d'épidémies convulsives, et dont quelques auteurs nous ont rapporté des faits si extraordinaires.

Il est peu de médecins qui n'aient observé des exemples de contagion hystérique ; la littérature médicale abonde en faits de ce genre. On observe cette influence sur des personnes qui jusque-là paraissaient bien portantes, à plus forte raison quand un grand nombre d'individus sont déjà prédisposés, çt quand des causes morales particulières, comme l'exaltation religieuse, peuvent féconder cette prédisposition. On s'explique par là comment, aux époques de grande excitation religieuse et de fanatisme, les maladies convulsives qui en résultaient ont pu s'étendre à d'autres individus et se constituer en épidémies. On peut citer aussi des cas d'extension de convulsions, dans des localités limitées où il n'y avait pas eu d'ailleurs d'influence religieuse.

J. F. C. Hecker (1) raconte que, dans une filature anglaise, une ouvrière avait jeté une souris sur le sein de l'une de ses compagnes, celle-ci tomba dans de violentes convulsions; le troisième jour six, et le quatrième jour vingt-quatre femmes furent atteintes...

Dans un autre cas, cité par Hecker, la vue de contorsions désordonnées chez une hystérique détermina, chez quatorze autres femmes, des convulsions plus ou moins violentes; toutes ces malades de dix-huit à vingt-cinq ans souffraient déjà d'affections nerveuses, telles que crampes d'estomac, paralysie, insomnie, spasme, contractures, défaillances, etc.

fl) Hecker, Tafzwulh, 1832 et Mémoire sur la c/iorée épidémique du moyen âge, trad. par F. Dubois {Ann. d'hygiène, 18:34, t. XII, p. 373).

20 INTRODUCTION

Il existe dans ce cas une prédisposition manifeste à l'extension par imitation des convulsions, non-seulement dans l'âge des malades, mais encore dans des affections nerveuses antérieures. De même la prédisposition due à l'excitation religieuse peut influer sur le système nerveux de plusieurs individus, c'est ce qu'on a pu observer chez les convulsionnaires qui firent tant de bruit à Paris, en 1731. Là encore un accès convulsif isolé fut le début de l'épidémie par imitation qui survint ultérieurement. Cette épidémie se manifesta surtout sous une forme convulsive ayant tous les caractères de l'hystérie, affectant principalement les femmes.

Le spectacle des affections convulsives hystériques ne développe pas seulement, chez les personnes qui en sont témoins, des accidents hystériques, mais, en règle générale, les mêmes phénomènes convulsifs; et si l'on se souvient que, parmi les singularités nombreuses des accès hystériques sporadiques , se manifeste quelquefois une tendance prononcée à danser, on comprendra facilement les mémorables épidémies des siècles précédents, la danse de Saint-Jean, de Saint-Wit, le tarentisme, les convulsions dansantes des camp-meetings méthodistes, par lesquelles les individus prétendent rappeler la danse de David devant l'arche, etc. (1).

La vue habituelle de certaines personnes pousse à reproduire peu à peu leurs attitudes et leurs gestes. Les tics sont contagieux, les qualités, les défauts extérieurs se transmettent, les pensées elles-mêmes se modifient au contact de divers individus.

Gomment expliquer ces mystérieuses infiuences et cette réciprocité d'action de l'un sur l'autre. Des auteurs ont prétendu que, dans la nature, les molécules de tous les corps sont animées de vibrations incessantes, et que chez les sujets placés dans des conditions identiques, les deux systèmes de nerfs finissent par vibrer à l'unisson. ^

Le docteur Vedié, dont nous avons rapporté les intéressantes considérations (2), fait justement remarquer que les impressions morales ont pu avoir, dans quelques circonstances, non-seulement des effets pathologiques, mais aussi des effets thérapeutiques. Leur infiuence sur les vasomoteurs, reconnue par les physiologistes modernes, peut expliquer, dit-il, tous ces cas de guérison et même de maladies spontanées qui étonnent si fréquemment les gens du monde et môme quelques médecins. Du moment que l'on admet cette action, on peut facilement comprendre le rôle que l'imagination et l'émotion jouent, pour amsi dire, incessamment dans la santé, rôle observé de tout temps.

Ces causes, lorsqu'elles n'ont rien d'exagéré, ne font à l'état normal que stimuler les fonctions de l'organisme, mais lorsqu'elles sont Irès-

(1) Journal le Mouvement médical, 19 maiT872.

(2) Vedié, Antiales médico-psychologiques, janvier 1874.

PHYSIOLOGIE PATHOLOGIQUE ET PATHOGÉNIE. 21 vives, lorsqu'elles amènent une excitation trop intense du système nerveux, elles peuvent alors déterminer les troubles les plus variés dans l'économie. L'émotion n'est pas en effet, comme nous l'avons vu, un phénomène purement spirituel ou moral, mais elle produit un ébranlement organique variable suivant son intensité. Elle peut rendre malade, elle peut tuer; elle produit dans tous les cas les symptômes les plus divers. Elle peut avoir enfm sur l'économie, par l'intermédiaire des vaso-moteurs, un retentissement qui dépasse de beaucoup la puissance des moyens thérapeutiques les plus énergiques ; les historiens ont rapporté les faits les plus remarquables; tout le monde connaît par exemple l'histoire du fils de Cyrus.

Il nous serait facile de multiplier les exemples de cette sorte; nous ne nous efforcerons pas de chercher à en trouver l'expUcation. La science est encore impuissante pour nous donner à cet égard une solution satisfaisante. Il nous sufflt de constater que le cerveau subit les impressions les plus variables, soit qu'elles proviennent des différentes parties de l'organisme, soit au contraire qu'elles viennent du monde extérieur.

De même qu'une trop vive lumière, qu'une détonation trop forte peut produire des troubles plus ou moins graves et même la paralysie des organes de la vue et de l'ouïe, de même pour le cerveau, des émotions violentes, en déterminant l'ébranlement de ses différentes parties, peuvent avoir pour conséquence des troubles nombreux, différentes névroses, ou l'une ou l'autre des formes par lesquelles s'exprime l'ahénation mentale.

Sans doute l'anatomie pathologique n'a pas dit son dernier mot, et les recherches d'observateurs consciencieux permettront, on peut l'espérer, d'arriver dans la suite à la connaissance d'altérations qui pourront être regardées comme la lésion caractéristique de certaines formes d'aliénation mentale. Mais, dans l'état actuel de la science, il faut avant tout nous borner à l'étude véritablement clinique des phénomènes morbides que présente cette affection, et à celle des différents aspects sous lesquels elle vient se manifester : absolument comme pour d'autres névroses, l'épilepsie, l'hystérie, la chorée; comme pour certaines intoxications, la rage, les fièvres paludéennes, diverses maladies contagieuses, la syphilis, la variole, etc., qui, toutes, ne nous sont connues que par les troubles qu'elles apportent dans les divers systèmes de l'économie ; sans qu'il nous soit possible d'apprécier, d'une manière exacte, le rapport qui existe entre la cause et l'effet produit.

(( Pour ce qui concerne l'anatomie pathologique, dit Sandras, nous devons avouer d'abord que nous ne croyons pas qu'il y ait, dans les fonctions, des désordres graves et prolongés durant la vie, sans qu'il y ait eu des modifications dans la manière d'être, de sentir, de vivre des organes. Mais nous croyons aussi que toutes ces modifications fonctionnelles peuvent avoir existé, sans qu'on trouve dans les organes morts

INTRODUCTION

la preuve, la démonstration, la présence réelle de lésions graves et constantes. En effet, n'esl-il pas une foule d'états morbides, asthmes, palpitations, névralgies, intoxications diverses, que la médecine peut dans un grand nombre de circonstances heureusement modifler? Et dans un autres ordre d'idées, ne sait-on pas qu'il existe des relations sympathiques qui unissent mystérieusement les appareils organiques entre eux^ et qui donnent lieu à des influences réciproques des uns à l'égard des autres ?....»

Certes, il n'est pas douteux que l'aliénation mentale, quelle qu'en soit la forme, n'ait sa raison d'être dans une modification pathologique de l'organe cérébral. C'est par cet organe, comme nous l'avons suffisamment établi, que s'expriment les manifestations de l'intelligence et de la conscience ; et, comme le dit Esquirol, si l'on raisonne par lui, c'est évidemment par lui que l'on déraisonne. Mais quand même il serait possible de démontrer, dans tous les cas de folie, la preuve anatomique de la lésion cérébrale correspondant à telle ou telle variété d'aliénation, cette preuve n'aurait en définitive qu'une importance médiocre pour le traitement dont l'expérience nous a tracé les principales indications.

S'il est donc encore impossible, dans un grand nombre de circonstances, d'apprécier la nature des modifications que subit le cerveau lorsque la raison vient à se troubler, il est du moins possible d'éludier ces désordres eux-mêmes, de suivre la marche qu'ils affectent et les conséquences pathologiques qui peuvent en résulter; c'est cette étude qui fera l'objet des considérations que nous nous proposons de développer.

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