‹ Nouveau traité élémentaire et pratique des maladies mentales suivi de considérations pratiques sur l'administration des asiles d'aliénés [electronic resource]Chapitre 8 sur 95 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

L'aliénation mentale est une maladie qui a été observée à toutes les époques. L'histoire et la tradition nous ont en effet transmis des exemples de folie plus ou moins remarquables et qui se perdent, pour ainsi dire, dans la nuit des temps.

Comment pourrait-il en être autrement, si l'on vient à penser que l'exercice normal, régulier, des facultés intellectuelles, ne saurait s'accomplir sans l'intégrité même du cerveau, l'organe de la pensée ; et si l'on vient*à réfléchir que cet organe peut être lui-même exposé aux lésions les plus diverses, aux modifications organiques ou fonctionnelles les plus variables et souvent aussi les plus difficiles à apprécier ?

Nous examinerons plus tard ce que les données scientifiques nous enseignent sous ce rapport; nous devons nous borner à résumer ici, d'une manière succincte, les phases diverses par lesquelles la science des maladies mentales a dû passer, pour se constituer dans l'état où elle se montre aujourd'hui à notre observation.

L'histoire de l'aliénation mentale est, on le comprend, celle des doctrines, des systèmesphilosophiques, des idées mystiques et des croyances superstitieuses qui ont régné aux diverses époques, surtout dans ces temps d'ignorance où l'étude scientifique n'existait pas, où même elle était empêchée par suite des erreurs dans lesquelles les esprits étaient généralement entretenus. Il n'était pas alors, on le sait, permis de soumettre à la discussion des principes anciennement enseignés, religieusement conservés, transmis d'une génération à l'autre, et qui devaient constituer un dogme d'une autorité incontestable. Cet état de choses fâcheux ne pouvait avoir, pour les malheureux atteints d'aliénation mentale, que les conséquences les plus regrettables. La folie elle-même devait aussi trouver, dans quelques conditions particulières et aussi dans les idées régnantes de l'époque, une cause puissante de surexcitation et de développement.

Dans les temps les plus reculés, la science n'existait pas; l'exercice de la médecine consistait dans un mélange de pratiques grossières et de cérémonies religieuses, qui n'avaient d'autre but que d'entretenir l'esprit de superstition; les hommes revêtus de fonctions sacerdotales avaient seuls le droit d'exercer la médecine.

Dans la plus haute antiquité on voit les Égyptiens élever des temples à la déesse Isis, qui passait pour avoir une grande puissance en médecine ; la plupart des maladies étaient considérées comme un effet de la colère des dieux ; pour en obtenir la guérison il fallait apaiser leur courroux.

De même, dans l'ancienne Grèce, les chefs qui se distinguaient par leur sagesse et leur bravoure étaient considérés comme fils des dieux ; ils avaient le pouvoir de guérir les maladies en calmant leur colère ; les connaissances transmises à leurs enfants restaient héréditaires dans leurs familles.

La plus ancienne des cures que l'histoire nous ait rapportée est celle de Mélampe, d'abord berger, depuis regardé comme le confident des dieux. Il guérit les filles de Prétus, roi d'Argos, en leur administrant Tellébore et en les soumettant à des purifications et à diverses cérémonies religieuses. Ces princesses étaient devenues folies parce qu'elles avaient osé insulter la statue de Junon; elles s'étaient imaginé surpasser cette déesse en beauté.

Au rapport du poëte Hésiode, la déesse irritée leur envoya une sorte de lèpre, et elles se crurent bientôt transformées en hôtes, en vaches ; elles mugissaient à l'instar de ces animaux et faisaient retentir l'air de leurs cris. Cette espèce de folie ne tarda pas à se communiquer aux autres femmes d'Argos et celles-ci abandonnèrent leurs familles pour aller dans les bois avec les filles du roi Prétus (1).

Ce premier exemple de folie épidémique, nous le verrons se reproduire plus tard avec une nouvelle intensité. Le moyen âge nous fournit, sous ce rapport, les faits les plus nombreux ; de nos jours encore on peut observer de temps à autre, dans certaines localités, quelquefois même dans certaines institutions, ces espèces d'épidémies. Telle a été, il y a quelques années, celte curieuse affection démoniaque que l'on a vue éclater dans un village de la Haute-Savoie, à Morzine, et dont M. le docteur Constant nous a laissé une intéressante relation.

Les Grecs avaient une multitude de héros médecins dont la plupart, élevés par le centaure Ghiron, le révéraient comme l'inventeur de l'art qu'ils exerçaient.

Le plus renommé d'entre eux, Esculape, avait presque toujours recours aux prières et à l'invocation des dieux ; on sait qu'il passe aussi pour être le fondateur de la médecine clinique, c'est-à-dire de l'obser-

(I) Sprcngel, Histoire de la médecine, traduit par Jourdan, t. V, p. 94.

niSTORIQUE. 25

vation au lit même du malade. De nombreux temples lui furent élevés, particulièrement celui d'Épidaure, où se célébraient avec une grande solennité, tous les cinq ans, les fêtes que l'on appelait de son nom Asclépiades, qui attiraient des contrées environnantes une foule immense.

En résumé, dans l'ancienne Grèce, la médecine était reléguée au fond des temples; elle consistait dans des pratiques banales, des sentences aphoristiques, des receltes appliquées au hasard par des hommes sans expérience, d'après les traditions vulgaires le plus souvent superstitieuses.

Les Hébreux, retenus pendant de longues années en captivité chez les Égyptiens, avaient en partie conservé leurs mœurs et leurs habitudes. Moïse avait, comme eux, établi la domination des prêtres ; il admettait aussi que la guérison des maladies ne pouvait avoir lieu que par la toute- puissance de Dieu dont il fallait apaiser la colère par des offrandes.

Les Israélistes avaient l'horreur des morts que leur tradition religieuse leur afaitconserver ; ils ne pouvaient, par conséquent, se livrer à l'étude de l'anatomie. Ils pensaient que l'âme résidait dans le sang, de là cette défense de Moïse de manger le sang des animaux. Le précepte était d'ailleurs en harmonie avec les lois de l'hygiène, dans un pays surtout oh elles devaient être particulièrement observées. Pour eux les maladies étaient le résultat d'une punition divine, et, dans celte croyance, ils s'adressaient aux ministres d'un Dieu irrité, plutôt qu'aux médecins ; les talismans et l'exorcisme étaient les moyens principaux mis en pratique (1).

L'histoire nous rapporte que le roi Saûl fut atteint d'une sorte de mélancolie; la harpe de David avait seule le pouvoir de calmer, comme par enchantement, la fureur du monarque.

La même tradition historique nous fait connaître que, pendant sept années, Nabuchodonosor dût s'isoler des hommes. Il était tombé dans une sorte d'abrutissement, il se croyait changé en bêle. L'orgueil, nous dit l'Écriture sainte, avait attiré sur lui cette espèce d'aberration ; elle cessa seulement lorsqu'il revintà des sentiments plus naturels d'humilité, et lorsqu'il reconnut enfin le pouvoir de Dieu dont il avait osé se croire l'égal.

Les Hébreux connaissaient l'épilepsie ; il en est souvent parlé dans les livres saints ; pour eux, c'était le démon qui venait tourmenter de pauvres possédés.

Le roi d'Israël, Salomon, qui vivait dans le dixième siècle avant Jésus- Christ, fut un des premiers auxquels on voit pratiquer l'exorcisme. Dieu lui avait accordé le droit d'apaiser sa colère par des prières, et le pouvoir de chasser par des conjurations les esprits impurs qui avaient pris possession du corps des malades.

(1) Piorry, Dict. des sciences méd. en 60 vol., t. XXXI, p. 420,

Les philosophes qui vivaient aux quatrième et cinquième siècles avant Jésus-Christ, Pylhagore, Anaxagore, Démocrite, etc., arrachèrent peu à peu aux mains des prêtres les notions médicales que la tradition avait conservées, et qui constituèrent dès lors une branche de la médecine; mais celle-ci fut bientôt confondue avec la philosophie, la physique, la métaphysique, et elle ne larda pas à devenir elle-même un mélange bizarre à peu près inintelligible.

Ainsi Pythagore admettait que le principe de la vie résidait dans la chaleur; l'âme des animaux était à ses yeux une émanation de l'âme générale du monde qui avait son siège dans l'éther, l'air. Il reconnaissait deux parties dans l'âme, l'âme raisonnable, cppéveç, placée dans le cerveau, l'autre non raisonnable, ôufxoç, placée dans le cœur.

Empédocle, l'un des plus illustres représentants de l'école pythagoricienne, enseignait que tout était animé dans la nature qui était remplie de divinités ; que, par conséquent, l'âme de l'homme était identique à celle des dieux et même encore avec celle des végétaux, puisqu'elles émanent toutes indistinctement de l'âme générale du monde.

Anaxagore serait, d'après Aristote., l'un des premiers qui soutint le dogme de l'immortalité de l'âme ; celle-ci comme celle des animaux, comme celle des végétaux, n'élait pour lui qu'une émanation de l'âme générale deTunivers; la mort consistait dans la séparation du corps et de l'âme.

Avec Démocrite apparaît la méthode des atomes; ces derniers, d'après ce philosophe, peuplent l'univers; ils sont doués de forces particuhères et sont dans un mouvement continuel; l'âme répandue dans tout le corps était chargée de chasser ou de retenir les particules atomiques, qui se rendent d'elles-mêmes , en vertu de la force d'assimilation , vers les organes dont les éléments correspondent aux leurs. Le don de prophétiser est dû à des atomes de nature divine, doués d'intelligence etprobablementémanés d'autres âmes ou de démons dont les uns sont bons et les autres mauvais. Pendant le sommeil, les organes des sens sont inactifs et leur communication avec l'âme du monde semble alors être interrompue; à l'instant du réveil celle-ci pénètre de nouveau les organes, qui dès lors en contact avec l'âme de l'univers recouvrent leurs facultés.

Toutes ces hypothèses n'étaient, on le voit, que de pures spéculations qui ne reposaient sur aucun fait d'observation.

AvecHippocrate, 400 ans avant Jésus-Christ, apparaît enfin le premier corps de doctrine médicale. Cet illustre génie, privé des ressources que les sciences modernes ont créées , n'en a pas moins coordonné un ensemble de vérités et de déductions fondées sur l'observation exacte, la seule qu'il croyait devoir prendre pour guide.

11 existe toutefois, dans les œuvres hippocratiques (1), des principes

(1) Hippocrate, Œuvres complètes, trad. Liltré. Paris, 1839-18G1.

qui ne reposent absolument que sur des hypothèses gratuites, qui n'ont aucun rapport avec l'observation des faits, et qui ne sont d'ailleurs qu'une reproduction des idées émises par les anciens philosophes; tels sont la croyance sur les jours critiques, les effets des nombres, particulièrement du nombre septénaire ; enfin Hippocrate attribuait à un pouvoir occulte, divin, l'origine de toutes les maladies (1).

L'aliénation mentale reconnaissait pour lui trois causes principales : la bile, la pituite et le souffle ou les esprits. 11 faisait constituer le traitement uniquement dans la purgation.

Les philosophes qui suivent Hippocrate, quittent la route tracée par le sage médecin de Cos; ils laissent de côté l'observation, qui est en médecine la base la plus solide, et se livrent avec un entraînement irrésistible à la dialectique et aux spéculations les plus frivoles. On entasse les unes sur les autres les discussions les plus subtiles et les hypothèses les plus déraisonnables.

Platon admettait, comme Pythagore et ses disciples, deux âmes distinctes ayant chacune un siège différent. L'une, l'âme raisonnable, était placée dans la tête; l'autre, l'âme sensible d'où dérivaient les passions, avait pour siège le cœur. L'air ambiant contenait un principe subtil, l'éther, qui se rendait par des voies particulières jusqu'au cœur pour lui communiquer le mouvement.

Pour trouver quelques notions exactes sur l'aliénation mentale, il faut arriver au commencement du christianisme, et se transporter à Rome, alors la capitale du monde.

Celse, qui vivait sous le règne de Tibère, traite assez longuement de l'aliénation (2), Il établit trois genres de délire, insania: l'un aigu, accompagné de fièvre ; une seconde espèce caractérisée par de la tristesse; enfin une troisième espèce qui a pour symptômes les vains fantômes qui assiègent l'esprit du malade, c'est-à-dire les hallucinations et le délire de l'intelligence. On voit déjà, dans cette distinction, les éléments d'une observation pratique. Il donne des conseils sur les moyens à employer pour rectifier les fausses croyances des aliénés et sur l'emploi alternatif de la bienveillance et de la sévérité. Il recommande, en outre, les exercices du corps, comme l'un des moyens les plus efficaces pour combattre les maladies de l'âme.

Arétée, de Gappadoce, vers la fin du premier siècle de notre ère, est l'un des auteurs anciens qui se sont occupés d'une manière plus directe des différentes parties de la médecine mentale. Il donne de la manie une description assez exacte ; il fait des remarques sur la disposition de celle maladie aux rechutes, sur l'excitation cérébrale qui la constitue et l'exaltation qu'elle imprime dans quelques circonstances aux facultés.

(1) Dicl. des sciences méd. en GO vol., t. X, p. 110.

(2) Celsc, Vere medica^ cur. P. Fouquier et F. S. Ratier. Paris, 1823.

Il dislingue l'hypochondrie de la mélancolie. Il décrit une variété de délire qu'on observait à cette époque, et qui était analogue à la folie des flagellants. Ces malades, dont parle Arétée, se fustigeaient avec violence dans le dessein de se rendre agréables aux dieux ; le son de la flûte avait surtout le privilège de les rendre à la raison.

Cœlius Aurelianus, qui naquit peu de temps avant Galien, résume les caractères qui distinguent le délire placé sous la dépendance de la fièvre, de celui qui caractérise la folie ; il expose d'une manière remarquable les principaux symptômes de la manie ; il fait connaître quelquesuns des signes physiques que l'on peut remarquer dans les diverses espèces d'aliénation; enfin il donne quelques indications sur l'emploi du traitement moral.

La description de l'aliénation par Arétée, le traitement de cette maladie formulé par Cœlius Aurelianus sont, bien certainement, le dernier mot de l'ancienne médecine sur les affections mentales.

Galien (150 ans après J.-C), dont l'influence devait s'exercer sur les siècles suivants (1), recherche dans l'humorisme la cause prochaine de la manie. Il distingue plusieurs espèces de mélancolies : une mélancolie nerveuse dépendant des maladies du cerveau, une autre occasionnée par le mauvais état des viscères du bas-ventre, etc. — Suivant lui, c'est le transport de la pituite dans la substance cérébrale qui détermine la mélancolie; quand c'est la bile noire qui abonde dans la tôle, elle donne lieu à la fureur, au délire maniaque. Il considère du reste le cerveau comme étant à la fois le foyer des mouvements volontaires, de l'intelligence, du sentiment et de la mémoire.

La science rétrograde, dès ce moment, et la médecine ne trouve bientôt plus qu'une longue période d'ignorance et de barbarie.

(( Pendant seize siècles, dit Pinel, Galien exerce un empire absolu, une sorte de culte superstitieux sur presque tous les hommes qui se sont occupés de médecine en Europe, en Asie, en Afrique. »

Mais au lieu de continuer ses travaux analomiques sur le système nerveux, ses successeurs s'attachent de préférence à ses vues théoriques et négligent entièrement les faits pratiques contenus dans ses livres; et l'on vit pendant tout ce temps ce code systématique, dans lequel était enfermée la science des maladies, régner sans conteste, sans que personne osât s'élever contre les doctrines du célèbre médecin de Pergame.

Après Galien, ce ne sont plus que discussions humoristiques, hypothèses plus absurdes les unes que- les autres sur les ferments, l'âcreté des humeurs, le bouillonnement des esprits, la bile noire, la bile jaune, etc.

La médecine arabe, telle qu'elle fut cultivée après Mahomet (622 ans

(1) Galien, Œuvres anatomiques, physiologiques et médicales, trad. par Darcmberg. Paris, 1854-1857.

de l'ère chrétienne) ne fut, elle aussi, qu'un mélange de vaines théories et d'une polypharmacie des plus empiriques. Les Arabes, sans admettre les idées superstitieuses qui régnaient déjà dans l'Occident, s'abandonnèrent à d'autres croyances non moins absurdes et plus en rapport avec leur goût pour le merveilleux. La médecine, jointe à l'astrologie, à la croyance aux amulettes, aux talismans, devint chez eux la source des idées les plus singulières. Possesseurs de remèdes aromatiques et actifs des Indes, ils s'occupèrent de les préparer sous les formes les plus nombreuses et les plus bizarres. Ils ont été quelquefois de bons observateurs; on leur doit la description de la variole dont les ravages désolèrent plusieurs contrées; la rougeole, l'éléphantiasis, le zona ont été également décrits par eux; ils se sont d'ailleurs peu occupés de médecine mentale. Cependant ils ont décrit l'hypochondrie sous le nom de mirachia; ils ont aussi parlé d'une sorte de mélancolie. Abenzoar cite l'exemple d'une femme atteinte de mélancolie qui avait l'idée fixe qu'elle était morte.

Mais c'est surtout pendant le moyen âge qu'on voit surgir les doctrines les plus étranges, les plus contraires à l'esprit d'observation, et qui ont eu pour conséquence un effrayant développement de folies religieuses.

La croyance aux démons, dit Flemming, domine pendant plusieurs siècles toutes les imaginations; les couvents qui couvrirent l'Europe entière, contribuèrent à propager celte croyance superstitieuse , et les moines qui prêchaient la crainte du diable y croyaient réellement euxmêmes, et le craignaient plus que les autres. On comprend, dès lors, comment l'observation des maladies mentales, non-seulement fut séparée de la médecine, mais absolument soustraite aux méditations des savants. Il n'y avait rien de commun entre le corps et l'âme malade. Il ne s'agissait plus de remède à appliquer, mais bien plutôt de l'emploi de pratiques religieuses; c'était aux purifications de diverses sortes, aux macérations, aux exorcismes que l'on devait avoir recours. C'est pourquoi les médecins du moyen âge ne font aucune mention, dans leurs écrits, des maladies mentales , ou du moins n'en parlent que d'une manière tout à fait superficielle (1).

C'est à cette époque aussi que se développent, avec la plus grande intensité, les épidémies intellectuelles et convulsives dont Calmeil nous a retracé l'histoire dans son remarquable livre De la Folie (2).

Vers la fin du quatorzième siècle, on voit déjà régner une épidémie de démonolâtrie qui s'étend parti culièrement dans la haute Allemagne. Dans les pays qui longent les bords du Rhin, de Mayence à Cologne, 41 femmes convaincues d'être possédées du démon furent condamnées au supplice du feu.

(1) Flemming, Palh. et T/iérap. des malad. ment.

(2) Calmeil, De la folie considérée sous le point de vue pathologique, philosophique, historique et judiciaire. Pari», 1845.

Dans le seul district de Gôme, en Lombardie, où le diable régnait en maître, on fît périr sur les bûchers préparés par les soins des frères de Sainl-Donainique, plus de 1000 personnes, presque toutes femmes; ces malheureuses étaient en proie à la plus étrange aberration , elles avouaient hautement avoir un commerce charnel avec le diable (1).

Dans le Languedoc, en 1577, près de 400 démonolâtres sont condamnés à être brûlés vifs par le sénat de Toulouse (2).

On voit, au commencement du dix-septième siècle, cette folie épidéraique se répandre dans vingt-sept paroisses de notre pays qui forment aujourd'hui le département des Basses-Pyrénées. Les prisons se remplissent de ces malheureux malades, les bûchers s'allument dans une foule de localités, et ces pauvres monomaniaques, roués de coups, voués aux plus horribles supplices, ne sentent pas même la douleur à laquelle ils succombent; ils affirment encore, au milieu des souffrances qu'ils endurent, savourer des jouissances inexprimables que la présence et le contact du diable peuvent seuls leur procurer.

Quelques couvents sont envahis par cette hystéro-démonopathie, particulièrement le couvent des Ursulines de Loudun ; rien de plus curieux que la relation des singulières convulsions observées chez ces sortes de malades. On les voyait marcher pliées en deux, la tête appuyée contre les talons; elles restaient des jours entiers immobiles et affectant les poses les plus extraordinaires ; en même temps elles faisaient entendre des cris, des hurlements qui n'avaient rien d'humain et qui les faisaient comparer à des bêtes féroces.

On comprend tout ce que pouvait avoir de pernicieux un spectacle pareil sur l'esprit de personnes nerveuses, impressionnables, dominées parles mêmes croyances superstitieuses, et surtout lorsque ces personnes étaient placées dans des conditions identiquès d'existence, assujetties aux mêmes pratiques religieuses, aux mêmes règles de la vie claustrale. On sait que c'est en effet, dans de semblables circonstances, que Ton observe l'influence puissante de l'imitation et la transmission d'une personne à d'autres, comme par une sorte de contagion, des mêmes accidents nerveux hystériformes. Il existe là un fait d'observation dont l'explication peut nous échapper, mais qui n'est pas moins incontestable: c'est l'influence de certaines personnes les unes sur les autres pour produire, à un moment donné, des effets identiques d'éréthisme nerveux et d'excitation cérébrale.

Comme le remarque d'ailleurs très-bien le docteur Lagardelle (3), les idées théologiques de l'époque dominaient alors la plupart des sciences naturelles. Les interprétations religieuses et surnaturelles venaient rem-

(!) Calmeil, t. I, p. 219.

(2) Id., t. I, p. 286.

(3) Lagardelle, Folie ambitieuse, 1870.

placer l'observation scientifique, même lorsqu'il ne s'agissait que de questions purement pathologiques.

Les philosophes, les théologues et les médecins des quinzième et seizième siècles sont tous unanimes dans leur croyance à la sorcellerie; Bodin, Boquet, Ambroise Paré (1), Fernel, entraînés par les idées du siècle, admettent sans contrôle toutes les interprétations surnaturelles dans les questions de pathologie cérébrale; et ce n'est qu'à la Renaissance que les esprits, mieux éclairés, commencent à douter de ces principes qu'on avait érigés en vérités de premier ordre. , A la fin du seizième siècle, les jurisconsultes Alciat, Montaigne, Leloyet, etc., osent enfin affirmer hautement que la démonoiâtrie est une maladie qui n'a rien de divin ou de diabolique.

Au dix-septième siècle, l'esprit humain semble se régénérer sous le souffle puissant des idées nouvelles, et surtout sous l'influence incontestable des conceptions admirables et des brillantes découvertes des Bâcon, des Descartes, des Leibnitz, etc.

Les idées philosophiques produisent bientôt d'immenses résultats et impriment aux sciences médicales, en particulier, un élan considérable.

La pathologie mentale commence enfin elle-même à s'asseoir sur des bases plus solides (2).

Ou peut se demander quel a été, à ces diverses époques, le sort réservé aux individus atteints d'aliénation mentale; quels soins leur ont été donnés ; si des mesures particulières ont été prises à leur égard. Nous ne possédons sous ce rapport que des données tout à fait incertaines.

Si l'on consulte les anciens auteurs, on peut croire qu'il a dû exister, même dans les temps les plus reculés, des endroits où ont été réunis les aliénés. M. le docteur Bonnet fait remarquer, avec raison, qu'il y a lieu de penser, d'après les détails fournis par Soranus et son fervent disciple Cœlius, qu'il y avait au premier siècle de notre ère des endroits oh les fous étaient réunis; ces auteurs n'auraient pu décrire pareillement la maladie, et laisser des préceptes aussi pratiques, si l'expérience n'était venue à leur aide (3).

Les idées les plus erronées et souvent les plus superstitieuses, nous l'avons vu, avaient cours sur la folie ; celui qui en était frappé était considéré tantôt comme un objet de vénération, tantôt comme un objet de répulsion ; il devait naturellement subir les conséquences funestes de ces fausses croyances. Plus tard, jusqu'au commencement de notre siècle, il fut encore le dernier auquel on donna une attention sérieuse ; lorsqu'il devenait une cause de trouble pour la société, on n'avait d'autres ressources que de le jeter dans des cachots infects.

L'opinion que la folie venait des dieux était, ainsi que le remarque

(1) A. Paré, Œuvres complètes. Édit. Malgaigiie. Paris, 1840.

(2) D'' Lagardelle, op. cit.

(3) Bonnet, Revue Mtrosp. {Ann. méd. psych., 1863, p. Ub).

32 PATnOLOGIE GÉNÉRALE.

Esquirol, populaire dans les temps anciens. Aux deux extrémités de l'Égypte il y avait des temples dédiés à Saturne, où les monomaniaques se rendaient en foule, et où des prêtres secondaient la guérison de ces malades. Jamais peut-être, dit Pinel, on n'a déployé dans ce but, à un plus haut degré, toutes les ressources industrieuses des arts, les objets de pompe et de magnificence, les plaisirs des sens, l'ascendant puissant et les prestiges du culte (i).

a Avec le christianisme, ajoute Esquirol, le délire des fous changea de caractère ; ils ne se montraient plus couronnés de fleurs, se disant inspirés des dieux; ils devinrent plus malheureux. Frappés de terreur, ils s'enfonçaient dans les lieux solitaires, errant sur les tombeaux, et criant qu'ils étaient au pouvoir du démon. On ne les regardait plus comme les favoris des dieux, on les traita comme des victimes de la puissance des esprits malfaisants. Il y eut des lieux consacrés au culte qui acquirent une grande célébrité pour la guérison des possédés. Telle est la singulière colonie établie de temps immémorial à Gheel, en Belgique, où l'on se rendait, même encore dans les derniers temps, pour obtenir la guérison des insensés par l'intercession de la sainte Nymphéa. »

En 1207 ou 1209 fut fondé, à Paris, le couvent pour la rédemption des captifs. Saint Mathurin, patron de ce couvent, jouissait longtemps avant cette époque d'une grande renommée pour la guérison de ces malades.

Le docteur Haldat a publié un mémoire sur la guérison des aliénés opérée de tout temps par les curés de la paroisse de Bonnet, vill âge des Vosges. De tout temps aussi on a conduit, dans l'église de Castel-Sarrazin, petite ville du haut Languedoc, des fous pour y être exorcisés et guéris par les desservants de cette église. Autrefois, à Besançon, la fête du Saint-Suaire était célèbre par le concours nombreux d'aliénés, sous le titre de monomaniaques, qu'on amenait de très-loin pour être guéris, dans l'idée que le démon ne pouvait manquer d'être chassé du corps des possédés par cette cérémonie religieuse.

Les documents qui précèdent ne nous font pas savoir, dit Esquirol, si les fous étaient enfermés ; ils ne nous apprennent pas comment ces malheureux étaient logés, servis et traités. Ce n'est qu'en Orient qu'on découvre la première notion sur la séquestration des aliénés.

Dans Léon l'Africain se trouve la nomenclature des divers hôpitaux qui existaient dans la ville de Feez, pendant le septième siècle. On lit dans cette nomenclature qu'il y avait, dans cette ville, un quartier spécial pour les fous qui étaient contenus par des chaînes. Il ne reste d'autres traces, à cet égard, ni dans les temps antiques ni dans les temps modernes, et ce n'est que vers le commencement du dix-septième siècle qu'on s'occupe de ces infortunés d'une manière toute particulière. En 1657 on comptait quarante-qualre fous déclarés incurables dans les pe-

(1) Esquirol, Des maladies mentales. Paris, 1838, t. II, p. 433.

tites maisons de Paris, retenus dans autant de cellules. Un arrêt du parlement de Paris, du 7 septembre 1660, ordonne que l'hôpital général serait pourvu d'un lieu pour le renfermement des fous et des folles.

«Dans beaucoup de provinces les aliénés étaient placés dans des maisons religieuses, souvent confondus avec des libertins et des mauvais sujets; plusieurs congrégations religieuses tenaient de véritables pensionnats de fous, etc. (1). «

Ou sait aussi que les administrations hospitalières étaient alors uniquement composées de personnes attachées aux congrégations religieuses; ce n'est que plus tard, au fur et à mesure que l'administration gouvernementale se développe, qu'on voit l'administration hospitalière faire elle-même des progrès. Ainsi, en 1606, le gouvernement central pose certains principes dans une ordonnance, pour remédier à divers abus qui s'étaient établis dans les corporations religieuses.

Les établissements consacrés au traitement des aliénés sont, en définitive, des institutions qui datent des temps modernes; jusque-là les aliénés avaient été, comme nous l'avons dit, séquestrés dans des infirmeries, confondus avec toutes espèces d'individus, souvent des malfaiteurs et des libertins incarcérés pour diverses raisons; quelques-uns se trouvaient recueillis dans des corporations religieuses ; le plus grand nombre, livrés à eux-mêmes, erraient dans les villes et les campagnes, exposés à toutes les causes préjudiciables à leur santé, qui venaient abréger d'autant plus vite leur existence.

Cet état de choses si regrettable ne devait pas tarder à se modifier sous l'influence des découvertes considérables et des progrès scientifiques qui se produisirent au dix-huitième siècle. L'étude des maladies mentales devait recevoir, elle aussi, une impulsion nouvelle et plus rationnelle.

Lorry, en 1765(2), s'attache surtout à rapporter des faits rares et curieux, mais il confond dans une même description l'hystérie, l'hypochondrie et la mélancolie. Tout un volume est consacré au traitement de ces maladies.

Vers la même époque CuUen, médecin anglais, vient imprimer aux travaux sur l'aliénation une direction plus rationnelle. Toutes ses recherches tendent à découvrir la cause prochaine de la folie, il l'attribue à une inégalité d'excitation dans les différentes parties du cerveau. On ne peut nier, dit-il, la présence d'un fluide subtil, très-mobile, renfermé dans chaque partie de la substance médullaire du cerveau et des nerfs et se portant, chez l'homme jouissant d'une bonne santé, d'une partie quelconque du système nerveux à une autre. On a, en effet, des preuves très-évidentes que cet agent se rend fréquemment du cerveau dans les

(1) Esquirol, t. II, p, 432 et suiv.

(2) Lorry, De mnlancholia et morbis melancholicis . Paris, 1765.

DUGONET. 3

muscles, ou dans les organes du mouvement, en raison de la volilion. Or ce pouvoir, cet influx nerveux jouit, selon les circonstances, de plus ou moins de force et de mobilité; par exemple dans la veille, le sommeil, l'état intermédiaire à la veille et au sommeil, avant le sommeil profond, avant le réveil parfait les idées sont confuses, incertaines; les perceptions imparfaites ; lacause n'en est-elle pas dans l'inégalité d'excitation du cerveau et le réveil imparfait de ses différentes parties? L'état de folie ne serait, suivant CuUen, que le prolongement d'une semblable disposition, et c'est pourquoi une passion trop vive, une colère violente apporte aux fonctions intellectuelles le plus grand désordre.

Un auteur moderne. Bûchez, a émis des idées qui se rapportent jusqu'à un certain point à celles de GuUen. La névrosité, comme l'appelle ce savant médecin, est une substance dont la sécrétion serait locale, elle serait elle-même activée par la circulation du sang. Cette sécrétion éprouverait, suivant les circonstances, des irrégularités dans l'encéphale, elle serait tantôt en excès sur quelques points, tantôt en défaut sur d'autres. Il en résulterait un trouble plus ou moins profond des fonctions cérébrales.

C'est à Pinel, et à son illustre disciple Esquirol, que la science de l'aliénation mientale devait être redevable de l'impulsion considérable et des progrès remarquables qu'elle a réalisés depuis le commencement de ce siècle.

Pinel n'a point recherché la cause intime du délire dans l'aliénation, il se borne à dire que ce délire a un caractère essentiellement nerveux ; il s'est appliqué, dans son remarquable traité, à résumer les symptômes caractéristiques de la folie, et les causes qui peuvent contribuer à son développement : mais ce qui entourera son nom d'une gloire impérissable, ce sont les principes du traitement des aliénés, qu'il s'empresse de proclamer et d'appliquer. Depuis 1500 ans les malheureux, atteints d'aliénation, étaient enchaînés dans de sombres et humides cachots, exposés à la brutalité des gardiens chargés de leur surveillance. Grâce à ses efforts énergiques les chaînes tombent, et les malades ne tardent pas à reprendre leurs droits à l'humanité et à tirer le plus grand profit des soins qui leur sont donnés. Pinel, en proscrivant les violences et les mauvais traitements mis jusqu'alors en usage, pose en même temps en principe l'influence incontestable du traitement moral.

Broussais voulut, en 1828, appliquer sa doctrine de l'irritation à l'examen de la folie (1). Il combattit Pinel avec ardeur, et tous ceux qui ne voyaient dans cette maladie qu'un état nerveux. Pour cet esprit éminenl et systématique, le délire résultait, chez les aliénés, d'un étal inflammatoire plus ou moins aigu de l'organe cérébral. Cette théorie devait avoir

(1) Broussais, De Pirrilation de la folie, 2» édition. Paris, 1829.

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pour conséquence fâcheuse l'abus des émissions sanguines, si préjudiciable dans le traitement de l'aliénation mentale.

Les elforts de Pinel , et surtout d'Esquirol (1), attirèrent de tous côtés l'attention sur l'une des affections les plus remarquables, et cependant jusque-là les moins étudiées. Esquirol s'est attaché à décrire, avec précision, la symptomatologie des maladies mentales. 11 a complété la classification de Pinel en y introduisant quelques autres formes qui avaient été à peine entrevues. L'esprit philosophique qui se reflète dans ses descriptions, les nombreuses observations qu'il apporte et sur lesquelles il s'appuie, feront toujours de son livre un monument scientifique indispensable à consulter pour le médecin qui veut s'occuper d'aliénation mentale.

L'impulsion était donnée ; de nombreux auteurs n'ont pas tardé à publier, tant en France qu'à l'étranger, d'importants travaux sur cette partie de la science. Nous ne pouvons ici les passer en revue; nous aurons d'ailleurs plus d'une fois, dans les considérations qui suivent, l'occasion de les citer.

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